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Full text of "Revue de l'Anjou et de Maine et Loire"

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REVUE DE L'ANJOU 



Angers, linp. île Cosnicr et Lnchèae. 



REVUE 



DE L'ANJOU 



ET 



DE MAINE ET LOIRE 



PUBLIÉE 



sies auspices do GoDseil^Déral du département et du Gooseil municipal d'Ao^eis 



TROISIÈME ANNÉE . i ^^^ |gS^ 



TOME PREMIER 



ANGERS 

LIBRAIRIE DE COSNIER ET LACHÈSE 
1854 



M» •• «•> 



y 

LES 



SAINTS ÉVÊQUES D'ANGERS, 



PAU 



JACQUES RAMCIEARD. 



AVERTISSEMENT. 



LMmage de la vertu est le plus grs^nd et le plus digne objet que 
l'histoire puisse offrir aux regards de l'homme. J'entends cette vertu 
douce, modeste, bienfaisante, fille de la véritable sagesse, que la 
religion enfante, et qu'elle se fait gloire de couronner. Telle est la 
vertu des saints, dont nous allons donner la vie. S'ils n'ont point 
frappé leur siècle par le développement des grandes passions, sou- 
vent si funestes à la multitude qui les admire, ils l'ont éclairé de 
leurs lumières, et nous ont laissé la mémoire de leurs vertus; et si 
la prière du juste peut, ainsi que la religion nous l'enseigne, apaiser 
le courroux du ciel, ils ont été les bienfaiteurs de leurs concitoyens, 
comme ils sont encore nos protecteurs et nos modèles. 

C'est d'après ces réflexions qu'on a cru devoir détacher d'un plus 
grand ouvrage (i) l'hisloire des évéques de ce diocèse, que l'Eglise ho- 

(i) Mémoires pour servir à Thistoire des comtes et ducs d'Anjou, en manuscrit à 
la bibliothèque d'Angers. (A. L.) 

i 



2 REVUB DE L ANJOU. 

nore d'un culle public. Elle nous intéresse par les rapports qu'ils 
ont avec nous. Les uns sont ces hommes apostoliques, dont les 
mains laborieuses ont répandu la divine semence de la foi, et planté 
la croix du Sauveur sur les ruines de l'idolâtrie; les autres nous ont 
laissé des monuments de leur piété dans les établissements qu'ils 
ont formés, soit pour entretenir, dans leur clergé, la prière publique, 
la lecture et le chant de nos divins cantiques, soit pour ouvrir des 
asiles à ceux que l'amour de la retraite et de la vie contemplative y 
appeloit. Mais, s'il étoit important de nous faire connoître ces hom- 
mes, vraiment dignes de la reconnoissance et de la vénération pu- 
bliques, il ne l'étoit pas moins de présenter leur histoire sous des 
traits que la vérité peut avouer. 

L'admiration naturelle pour tout ce qui paroit grand et mémora- 
ble, multiplia, dans les premiers siècles de la monarchie, les écri- 
vains de l'histoire des saints. Les uns, témoins des faits qu'ils racon- 
tent, leur donnent ce caractère de certitude qui s'assure la confiance 
et la foi des lecteurs. Les autres, nés dans des temps peu éloignés 
des événements qu'ils rapportent, et souvent éclairés par des mé- 
moires soigneusement conservés, ne nous paroissent pas moins di- 
gnes de cette confiance. Il n'en est pas ainsi de ces auteurs témérai- 
res, qui, dans les siècles suivants, paroissent n'avoir travaillé sur ces 
ouvrages originaux, que pour en altérer la fidélité. Le goût du mer- 
veilleux, enfant de la crédule ignorance, si longtemps répandu dans 
l'Europe, s'étoit emparé des hommes de ces siècles ténébreux. De là, 
ces traits gigantesques, ces anecdotes fabuleuses, ces contes popu- 
laires qui contrarient autant la vraisemblance que la vérité même. 
C'est du soin, indispensable à tout écrivain judicieux, de découvrir 
cette vérité précieuse parmi cet amas d'erreurs et de mensonges , 
qu'on s'est occupé. En édifiant ses lecteurs par les images touchan- 
tes de la vertu, on s'est en même temps proposé de les rendre juges 
de la certitude des faits qu'on rapportoit. La lecture des observations 
critiques qu'on a jointes à l'histoire de chacun des saints dont on a 
donné la vie, prouvera ce qu'on avance. 

On sera peut-être surpris de trouver, à la suite de nos saints évo- 
ques, Jean Michel, dont l'Eglise romaine a refusé la canonisation, si 
souvent et si inutilement sollicitée par nos pères. Ce n'est point ici 
le lieu d'approfondir les motifs de ce refus; mais la vénération cons- 
tante des fidèles, pour sa mémoire, sembloit lui assigner le rang 
qu'on lui dénie (1). S'il ne nous est pas permis de le compter parmi les 

(1) Rangeard était gallican, et il faut se défier de ses appréciations, toutes les fois 
qu'il s'agit de TÉglisc romaine. (A. L.) 



LES SAINTS ÉYÊQUES B'AUGBRS. \ 3 

saints que nous honorons, il Test du moins de le présenter comme 
un grand modèle de vertu, et cette considération suffit à Tobjel 
principal que nous nous sommes proposé. 

SAINT APOTHÈME. 

Il succéda à Défensor, le premier apôtre connu de TAnjou (1) et 
le premier de nos évêques, après lequel on le trouve établi dans tous 
nos anciens catalogues. Son nom grec donne lieu de croire quMl 
nous vint de FEglise d'Orient. Les catholiques y étoient alors en 
butte à la fureur des Ariens. Les courses des Barbares, et les persé- 
cutions que l'empereur Constant faisoit souffrir aux orthodoxes, 
rendoient fréquentes ces émigrations d'un des partages de TEmpire 

(1) Grégoire de Tours nous appreud que saini Catien, premier évêque de cette 
métropole , y fut envoyé la première année de Tempire de Dëce , c'estrà-dire Tan 250 
de J.'C. 11 ajoute qu'il y convertit quelques habitants, mais en petit nombre; que, 
pour éviter la persécution , il éloit obligé de se tenir caché , lui et ses disciples , et 
qu'il passa 50 ans dans ce pénible apostolat. Ainsi son épiscopat finit la première 
année du iv<» siècle. Les chrétiens souffrirent , dans le cours de ces 50 années , trois 
cruelles persécutions. La dernière fut si violente que, suivant le témoignage du 
même auteur , les chrétiens de la Touraine n'osèrent se donner un évêque et que le 
siège y resta vacant pendant les 37 années qui suivirent la mort de saint Gatien. 
Cependant , c'est dans cet intervalle que Constance Chlore eut le gouvernement des 
Gaules , et que Constantin , son iils , éleva la croix de J.-C. sur son tr(yne. C'est la 
preuve que jusqu'à l'an 337 , les chrétiens de la Touraine étoient encore en petit 
nombre. Saint Littoire ou Lidoire fut celui qui succéda à saint Gatien, la deuxième 
année du règne de Fempereur Constant. C'est l'année qu'on vient de marquer , 337 , 
ou la suivante, 338. Le christianisme triomphoit alors sous la protection des 
empereurs. 

Le nombre des fidèles se multipliant chaque jour, et la foi gagnant de proche en 
proche , les chrétiens de l'Anjou , qui n'avoient eu jusqu'alors d'évéque que c>eltti de 
Tours , et de lieu d'assemblée que la basilique que saint Lidoire y avoit fait construire, 
lui demandèrent un pasteur. Défensor leur fut envoyé , s'établit dans la capitale , et 
y bâtit une première chapelle, sous l'invocation de la Sainte Vierge, qui, par ses 
accroissements successifs , devint une basilique considérable , et fut, dès son origine , 
comme elle Ta toujours été, Téglise-mère oùTévéque et les fidèles se rassembloient. 
C*est incontestablement celle qui depuis a pris saint Maurice et ses compagnons pour 
patrons. Tout ce qu'on a dit, au contraire , est destitué de preuves comme de vrai- 
semblance; il n'a pour condiment que la fable du prétendu baptême de saint René 
dans la petite basilique de Saint-Pierre. 

11 semble qu'on ne peut guère remonter la mission de Défensor avant l'année 350. 
11 y avoit sans doute avant lui des chrétiens dans l'Anjou; mais, s'ils étoient en 



4 REVUE DE L'ANJOU. 

dans Tautre. Saint Martin, né dans la Pannonie, à rextrémité de 
VAllcmagne, avoit ainsi passé dans Tllalie/et de là dans les Gaules. 
On sait, par la tradition et par l'ancien bréviaire du diocèse, que 
saint Apothème fut un des ouvriers évangéliques qui travaillèrent 
avec le plus grand zèle à dissiper les ténèbres de Tidolâlrie qui cou- 
vroient alors la plus grande partie del'Aiyou. Ses travaux apostoli- 
ques et la sainteté de sa vie assurent à sa mémoire la vénération des 
peuples et le rang qu'il tient parnii ceux que TEglise honore d'un 
culte public (1). 

Ses reliques, furtivement enlevées vers le milieu du ix"" siècle, et 
dans un temps où la piété peu éclairée des Qdèles se permcttoit de 
semblables larcins, furent déposées dans Téglise de Redon. Le temps 
de son épiscopat concourt avec les dernières années du iv« siècle. 
C'est tout ce qu'on peut dire de certain. 



petit nombre dans la Touraine , lorsque saint Lidoire en remplit le siège , la foi 
devoit être bien moins répandue dans notre province. On peut donc avancer que si, 
dans les premières années du iv« siècle , elle y avoit pénétré , elle n'y fit que des 
progrès bien peu rapides jusqu'à la mission du premier de nos évéques. J'ai dit qu'il 
nous fut envoyé vers l'an 350. Il étoit présent à l'élection de saint Martin , qui, 
selon les plus savants critiques , est de l'année 371 . Saint Apothème , qui lui succéda, 
doit avoir conséquemment vécu vers la un du iv« siècle , ainsi qu'on l'a dit. Tout ce 
qu'on avance ici sur la mission de Défensor , est contraire , il est vrai , à la tradition 
de l'église du Mans , et au témoignage du moine Letalde , auteur de la Vie de saint 
Julien. Mais son ouvrage n'est point une assez grande autorité, et nous est même 
trop suspect d'infidélité , pour former un monument que nous devions respecter , 
ainsi que la tradition elle-même , qui n'a que cet ouvrage pour appui (a). 

(1) C'est sous l'épiscopat de saint Apothème que vivoit saint Florent, prêtre, dis- 
ciple de saint Martin. Ceux qui , d'après les auteurs du Gallia christiana, à l'article 
de saint Florent, dans leur 4« volume, donnent à ce saint cénobite le martyr saint 
Florien pour frère, s'appuient sur les prétendus actes de son martyre. Si le solitaire 
de Montglonne est né , comme on l'assure , l'an 283 , et qu'il ait reçu l'ordre de la 
prêtrise des mains du saint évêque de Tours , il fut conséquemment ordonné à l'âge 
de 88 ans. Disons plutôt, avec Baillet(3âsept.), qu'il étoit né dans l'Aquitaine, que 
c'est de cette province qu'il vint trouver saint Martin, qu'il passa du monastère ^où il 
s'étoit rois sous la conduite de ce thaumaturge de l'Occident , au Montglonne , où il 
mourut vers la fin du iv« siècle. C'est le sentiment de Mabillon , du P. Martenne, et 
des plus savants critiques modernes , qui tous ne connaissent point dans l'Occident 
de cénobite antérieur à saint Martin. 

(a) Vo>ez sar la mlvilon de Défensor, lMii%toire d* Anjou , par Barthélémy Roger, pages 30 et 30, 
Thlatolre de l*Egllse du Mans, par Dom Piolln, tome I, page 407, et les dissertations de Joseph 
Grandet, qui se trouvent en manuscrit à la bibliothèque d* Angers. (A. L.) 



LES SAINTS ÉTÈQUES D' ANGERS. 5 

SAINT MAURILLB (1). 

Ce saint prélat étoit issu de parents riches et distingués par leur 
noblesse. Il quitta Milan, sa patrie, vers Tan 371, et passa dans les 
Gaules sous Tempire de Gratien (2). La mort de son père le laissoit 
maître d*une fortune considérable; il en abandonna la disposition à 
sa mère, et vint à Tours, trouver saint Martin, attiré près de ce saint 
évéque par le bruit de ses vertus, qui éclatoit déjà de toutes parts. Il 
en reçut un accueil favorable, et le saint pontife le jugeant appelé 
par le ciel aux fonctions éminentes du sacerdoce, Ty éleva. Il se pro- 
posoit même de l'associer à ses travaux , et de lui confier une partie 
du gouvernement des âmes dont il était chargé; mais Fhumble dis-* 
ciple ne se jugeoit point digne de servir sous un si grand maitire, ni 
capable de soutenir une partie du poids qu'il portoit. Us se séparèrent 
le cœur serré de tristesse, et saint Maurille, qui vouloit se dérober 
au monde et ne vivre que pour Dieu seul, alla chercher dans la so- 
litude la paix de Tàme que la vie du siècle ne pouvoit lui assurer. 

n apprit qu'il existoit à quelque distance d'Angers, sur les bords 
delà Loire, un lieu tel qu'il le cherchoil; mais dans le voisinage étoit 
un ancien temple où se rasscmbloit encore ce qui rcstoit d'idolâtres 
dans ces cantons. Le zèle qui l'animoit, lui fit oublier la résolution 
qu'il avQit formée de s'éloigner des lieux fréquentés et de se cacher 
aux regards des hommes. Il s'y rendit, envoyé sans doute par saint 
Apothème, ou peut-être Prosper, son successeur ; et l'un de ses pre- 
miers soins fut de détruire ce foyer impur de la superstition et du 
mensonge. Ses exhortations furent d'abord impuissantes. Parmi les 
habitants, les uns étoient des chrétiens peu zélés, et les autres gar- 
doient un attachement opiniâtre pour le cultedesidoles. Il eutrecours 
à Dieu, et le conjura de venger lui-même sa cause. Ses vœux furent 
exaucés, et le nouvel Elle fit tomber le feu du ciel sur ce monument 
de l'idolâtrie. Il construisit dans le lieu même un temple au vrai 
Dieu, y rassembla des néophites qui s'y multiplièrent, et rendirent 



(1) On trouvera dans les notes suivantes sur saint René, ce qui concerne Tauteur 
de la Vie de saint Maurille. 

(3) Et non pas sous Tempire de Julien mort en 362 , ainsi que le dit Fauteur de 
la Vie de saint Maurille, qui se trompe également lorsqu*il dit que saint Martin pré- 
sida à son élection. Il était mort quelques années auparavant. Ce fut, ainsi qu*on Ta 
dit , saint Brice , son successeur. Cette observation n'a point échappé à Baillet (V. au 
13 septembre). 



6 RBirUE DE L'âI^JOU. 

le bourg bientôt plus considérable. Cest celui de Chalonnes (1). 

On n'entreprendra point de raconter en détail toutes les merveilles 
que le Seigneur opéra par le ministère de son serviteur. Celles que 
nous allons rapporter suffiront à sa gloire, et manifesteront le pou- 
voir des saints* Un habitant de la Possonnière avoit depuis longtemps 
perdu Tusage de ses mains desséchées par les suites d*une longue 
infirmité. Saint Maurille, touché de sa foi, étendit les siennes sur le 
malade, et le guérit. Une femme aveugle dut à ses prières la vue 
qu'elle recouvra. Sa charité ne distinguoit ni le rang, ni la fortune. 
Un berger de ces lieux étoit expirant de la morsure d'une vipère ; il 
pria sur lui, et le poison, glissé dans ses veines, perdit sa force et se 
dissipa. Mais la plus éclatante de toutes les grâces qu'il obtint, fut la 
naissance de saint René, son successeur. Nous la rapporterons dans 
les termes de Fauteur de sa Vie que nous suivons : « Il y avoit , dit 
» saint Mainbeuf, auteur de cette Vie, dans ces cantons, une femme 
» depuis longtemps stérile. Elle vint trouver saint Maurille, et le pria 
» de lui obtenir du Seigneur un fils qu'elle pût dévouer au service 
» de TEglise. Dieu écouta les prières de son serviteur; cette femme 
» mit au monde un fils qui servit longtemps l'église de Chalonnes, 
» et, devenu pontife après saint Maurille, remplit la chaire de l'église 
9 d'Angers. » Ce fut encore par ses prières que des habitants du 
même lieu et des cantons voisins échappèrent plus d'une fois aux 
dangers du passage de la Loire dans les débordements de ses eaux et 
dans les tempêtes. 

11 exerçoit depuis quarante ans ces œuvres do charité, et la mai- 
son du père de famille croissoit et se multiplioit sous les mains do 
cet administrateur fidèle, lorsque le diocèse perdit Prosper, le troi- 
sième de ses évéques. Les prélats de la province ecclésiastique as- 
semblés, suivant l'usage de ces premiers temps, avec le clergé et le 
peuple, étoient divisés entre eux sur le choix, lorsque saint Brice de 
Tours, qui présidoit à l'élection, proposa saint Maurille. Tous à son 
nom reconnurent l'inspiration céleste, et demandèrent l'apôtre de 
Chalonnes pour leur évéque. On connoissoit son humilité; ceux qui 
lui furent envoyés eurent ordre de l'arracher de sa retraite, et de 
l'amener avec eux , quelque résistance qu'il opposât. Mais l'o- 
piniâtre inflexibilité qu'ils lui supposoient étoit bien éloignée de la 
douceur et de l'humble obéissance que l'habitude lui avoit rendu 

. (1) Il existoit, avant la mission de saint Maurille , un bourg du nom de Chalonnes, 
in territorio civitatis Andecavœ, loco qui dicitur Calonna, Mais il parait que Fapos- 
tolat de saint Maurille y appela de nouveaux habitants , et qu'il le rendit plus consi-* 
dérablc qu'il ne Tétoit auparavant. 



LES SAUVTS ÉYÊQUBS D'ANGERS. 7 

comme naturelles. Il se laissa conduire, et les suivit avec docilité. 

Son entrée dans la ville et dans son église fut le triomphe de la 
vertu. Tous, à son approche, se prosternoient à ses pieds, s'écrioient 
qu'il étoit leur père, qu'ils le recevoient pour leur guide et leur pas- 
teur, que son élection n'étoit point leur ouvrage, mais celui du ciel 
qui le leur envoyoit dans sa miséricorde. Ce fut au milieu de ces 
saintes acclamations qu'il regut la plénitude des dons de l'Esprit- 
Saint, et qu'il fut élevé sur un des trônes d'Israël pour y exercer le 
ministère sublime de l'apostolat dans le diocèse. De nouveaux mira- 
cles furent la preuve que sa vocation étoit l'ouvrage du ciel, et re- 
doublèrent la vénération des peuples, en même temps qu'ils en 
conflrmoient la foi. 

Son élévation n'apporta que peu de changement à sa manière de 
vivre. Ses mœurs étoient simples et pures comme son Àme ; elles 
restèrent les mêmes, et les exercices de sa retraite ne furent inter- 
rompus que lorsque le gouvernement de son diocèse et les fonctions 
du saint ministère l'arrachoient à l'étude de la science des saints, à 
la contemplation ou à la prière. Il paroît que, dans le petit nombre 
d'églises élevées alors au vrai Dieu dans le voisinage de la ville, celle 
de Saint-Pierre étoit un des principaux objets de sa dévotion. Il s'y 
rendoit souvent dans l'obscurité de la nuit pour n'y être vu que de 
Dieu seul , et Taurore l'y surprit plus d'une fois prosterné aux pieds 
des autels, et jouissant, dans un saint abandon de lui-même, des 
douceurs ineffables dont Dieu le combloit. Un ministre, si parfaite- 
ment selon le cœur de son divin maitre, ne pouvoit manquer d'en 
attirer les bénédictions sur son troupeau. Aussi, l'auteur de sa Vie 
observe que, pendant le cours de son épiscopat, la rosée du ciel 
tomba toujours avec abondance sur les terres de la province, et y 
répandit la fertilité. 

Nous avons observé que l'idolâtrie couvroit encore de son temps 
une partie des villes et des campagnes de l'Ai^ou. Le zèle apostoli- 
que du saint prélat ne pouvoit manquer de s'enflammer à la vue des 
sacrilèges extravagances auxquelles il savoit que quelques-uns de 
ses diocésains, partisans obstinés des anciennes superstitions, se li- 
vroient encore. C'étoit à l'ombre des bois et dans les lieux cachés à 
la lumière qu'ils se rassembloient. Près de son ancienne solitude, 
étoit un rocher escarpé, dont le sommet se trouvoit couvert de 
grands arbres. C'est ,là qu'ils célébroient leurs prétendus mystères , 
et se livroient pendant sept jours à tous les excès que nous retrace 
l'histoire des Bacchanales. Aux emportements de la débauche suc- 
cédoient ordinairement la mutilation ou le meurtre de grand nom- 
bre des assistants. Il s'y transporta, suivi de quelques-uns des prin- 



8 RETCB DB L'AmOD. 

cipaux de son clergé, s'arma du bouclier de la prière et de la foi. Des 
fidèles du voisinage accourus à sa voix , et animés par son exemple, 
enlevèrent aux païens ce dernier retranchement. Les arbres furent 
abattus et jetés au feu. Le saint évêque y fit construire un oratoire 
sous rinvocation de la mère du Sauveur, et c'est de cet édifice, élevé 
sur les ruines du temple des idoles, que Tendroit a porté dans la 
suite le nom de Château de la Vierge (1). 

Il gouvernoit encore Féglise de Chalonnes, lorsqu'il découvrit que 
le voisinage de sa solitude étoit souillé par les images des faux dieux 
que Rome avoit adorés. Une colline, que la superstition avoit consa- 
crée, en étoit couverte; il saisit, dans un moment d'inspiration, la 
circonstance favorable, et les fit enlever et consumer par les flammes. 

Ces efforts multipliés, pour anéantir jusqu'aux traces du culte des 
idoles, étoient soutenus par l'exemple d'une vie presqu'angélique. 
C'étoit, pour mieux dire, celle d'un pénitent public, plutôt que celle 
d'un homme élevé sur un grand siège et riche des biens que la piété 
des fidèles lui prodiguoit. Un pain d'orge, broyé même de ses mains, 
faisoit dans les temps d'abstinence sa nourriture, et le sel qu'il y 
mèloit, l'unique assaisonnement qu'il se permît. Sa maison étoit 
alors pour lui un lieu de retraite ; il s'y tenoit renfermé de manière 
à n'avoir que Dieu seul pour témoin de ses mortifications et de ses 
sacrifices. Ce genre de vie, dur et austère, loin d'affaiblir la vigueur 
naturelle de son tempérament, sombloit lui donner de nouvelles 
forces. La sérénité de son âme se peignoit plus sensiblement alors 
sur son visage embelli de la fraîcheur et des plus vives couleurs do 
la santé. Il étoit parvenu, ce qu'on auroit peine à croire, à sa 60* an- 
née, sans jamais avoir éprouvé de ces défaillances, suites ordinaires 
des jeûnes et des mortifications habituelles. La terre même, sur la- 
quelle il avoit tant de fois couché, scmbloit avoir respecté ses mem- 
bres, et son corps ne se ressentoit ni de l'abattement ni des infirmités 
inséparables de la vieillesse. 

Le soin qu'il prenoit de se cacher aux regards des hommes no 
nous laisse que peu de choses à dire sur sa vie domestique et privée. 
Ce que nous «goûterons appartient à sa vie publique , et nous est 
mieux connu. Ses vêtements, ainsi qu'on l'a dit de sa nourriture, 
annonçoient la pauvreté évangélique, plutôt que cotte honnête mé- 
diocrité que la vertu même se permet. Sa conversation étoit natu- 
rellement grave; mais cette gravité, tempérée par renjouemcnt» 
n'avoit rien de rebutant et de trop austère. Jamais il n'affecta cette 
fierté et ce ton de supériorité qui humilient. Ses discours avoient la 

(\yCasldlum pttrœ. On Ta traduit Château de la Vierge. 



LES SAIFÎTS ÉVÊQUES D' ANGERS. 9 

sagesse et la réserve du silence, et son silence ayoit toute Féloquenco 
du discours. Sa vie enfin, toute entière, étoit un modèle de perfec- 
tion pour les âmes pieuses, et un objet d'admiration pour les gens 
du monde et pour les idolâtres eux-mêmes. Quelle devoit donc être 
la vénération de son clergé pour un chef si digne d'être honoré par 
tous les ordres que son église rassembloit. 

Le terme de sa course approchoit, et la vue du tombeau, h ef- 
frayante pour les gens du monde, ne pouvoit être un objet de terreur 
pour celui qui n'envisageoit la mort que comme le commencement 
d'une meilleure vie. C'étoit pour s'en rendre l'image présente qu'il 
avoit fait construire, dans le cimetière de la ville, deux cryptes ou 
cercueils de pierre dans l'un desquels il voulut que son corps fût 
déposé. C'est de l'un des deux que furent tirées, comme nous le di- 
rons bientôt, ses dépouilles mortelles, pour être exposées à la véné- 
ration des peuples. II mourut Âgé de cent ans, ainsi que l'auteur de 
sa Vie nous donne lieu de le croire (1). En effet, il nous assure qu'il 
gouvernoit le diocèse depuis 30 ans, et l'église de Chalonnes de- 
puis 40, lorsqu'il fut élevé sur le siège épiscopal. Son âme, ainsi 
qu'on nous le dit encore, parut devant le souverain juge comme elle 
étoit sortie des eaux sanctifiantes du baptême ; ce qui arriva le 30 des 
ides de septembre, c'est-à-dire le 13 du même mois, jour auquel 
l'église célèbre sa mémoire. 

On rendit à saint Maurille un culte public, presqu'au moment 
de sa mort. Mais ses reliques ne furent exposées à la vénération des 
peuples que dans le ix» siècle. Charles-le-Chauve, se trouvant à 
Angers, les fit tirer du cercueil de pierre qui les rcnfermoit, et placer 
dans une châsse qu'il avoit fait construire. L'église cathédrale en 
étoit dépositaire, lorsque Néflnque, qui remplissoit le siège épiscopal 
sur la fin du xi' siècle, les transféra dans une châsse plus précieuse. 

(1) Nous croyons saint Maurille décédé Tan iii, 415 ou 4i6. Voici les motifs de 
notre opinion : saint Martin , suivant Tauteur de la Vie de saint Maurille , étoit déjà 
élevé sur le siège de Tours , lorsque notre saint évêque quitta Milan pour se rendre 
auprès de lui : B. Martinum virtulibus clarissimum jam tune Turonicœ civitatis 
expeliit. Supposons saint Maunlle rendu à Tours Tannée d'après Tordination de saint 
Martin , c'est-à-dire en 372 , il n'a pu être promu au sacerdoce que deux ans après , 
en 37i , car Téglise observoit dès-iors ce que nous appelons les interstices entre 
chaque ordre. Il resta, selon notre auteur, attaché 40 ans à sa retraite de Chalonnes 
et gouverna 30 ans le diocèse. Ce calcul nous conduit à Tannée 444 ou 446, temps 
auquel nous avons dit qu'on doit rapporter sa mort. Ajoutons que si, conformément 
à la discipline de ces premiers siècles , il ne reçut qu'à 30 ans l'ordination de la prê- 
trise , il a dû mourir centenaire et non pas seulement âgé de plus de IH) ans , ainsi 
que le disent les auteurs du bréviaire et avec eux grand nombre d'autres. 



10 REVUE DE L'ANJOU. 

Celle qui les renferme aujourd'hui, Vune des plus riches et des plus 
magnifiques de France, fut achetée sous Tépiscopat de Jean de 
Beauvau. Louis XL le roi René, duc d'Anjou, Jean de laVignole, 
doyen, et les chanoines de la cathédrale en firent la dépense. La fôte 
de saint Maurille est , dans l'église d'Angers , de première solennité. 
L'ancienne tradition du diocèse est qu'il y institua la fôte de la 
Nativité de la Sainte Vierge, en suite d'une révélation qu'on prétend 
qu'il eut dans la chapelle du Marillais, et qui est contestée par BaiU 
let (1) qui veut qu'elle n'ait porté le nom d'Angevine que parce que 
c'est un terme en Anjou pour le paiement de certaines rentes. Ce- 
pendant elle y est très ancienne. Les martyrologes d'Usuard et de 
Bède en font mention. Le canon Prfmundandvm de œnsecrat. di$t. 3 , 
tiré d'un concile de Lyon , assemblé peu de temps après celui de 
Saint-Maur, marque cette fête entre les autres, ce qui en rapproche 
l'institution du siècle de saint Maurille. 

SAINT RENÉ (2). 

Le village de la Possonnière est, s'il faut en croire la tradition, le 
lieu de sa naissance. Il naquit peut-être vers la fin du iv« siècle , 

(1) Vie des saints , 13 septembre. 

(2) L'existence de ce saint prélat souvent révoquée en doute , et comlwttue même 
ouvertement par deux des plus savants critiques du dernier siècle, de Launoy et 
Baillet, est un de ces faits historiques qu'on s'est proposé, en commençant cet 
ouvrage , de discuter et d'approfondir. A-t-il existé parmi les hommes apostoliques 
qui ont éclairé le diocèse des lumières de la foi , un saint évoque du nom de René? 
Ce saint apôtre a-t-il occupé le siège épiscopal d'Angers? Sa résurrection et les 
circonstances qui l'ont précédée , sont-elles appuyées sur des preuves qui peuvent 
entraîner et décider l'opinion? Telles sont les questions qu'on se propose de traiter. 
Mais avant de l'entreprendre , nous observerons : !<> que deux sortes d'auteurs nous 
ont donné la vie de saint Maurille , et dans cette vie ce qui est relatif à saint René 
et ce qu'on en peut savoir. Les premiers, Fortunat et saint Mainbœuf, ont écrit 
moins de deux siècles après celui de ces deux saints prélats , et dans un temps où 
l'on peut dire qu'il vivoit encore dans le souvenir des hommes , et qu'il existoit des 
mémoires de la vie de saint Maurille sur lesquels l'un d'eux nous assure lui-même 
avoir écrit. Les autres , postérieurs de plus de 400 ans au temps de saint Maurille et 
de saint René , ont travaillé sur l'ouvrage des premiers et l'ont chargé des traditions 
populaires qui régnoient de leur temps. C'est ce qu'ont faitRainon, évéque d'Angers, 
et d'après lui Ulger , Marbode , Pierre Lechantre , etc. 

J'observerai en second lieu que des deux ouvrages de Fortunat et de saint Main- 
bœuf, le premier, que nous n'avons plus, ne nous est connu que par ce que Rainon 
nous en dit. Il n'en est pas ainsi de celui de saint Mainbœuf. Ménard , savant écri- 
vain de notre histoira, en avoit un ancien manuscrit , le même peut-être que colui 



LES SAINTS ÉVÊQUES D'âKGERS. il 

et lorsque saint Mauritic, attaché à son église de Chalonncs, élevoit 

qu'on a déposé, et que le P. Lecointe assure avoir vu dans la hibliolhéque de saint 
Victor. L'église d'Angers en conserve un autre qu'Eveillon , chanoine de cette église, 
paroît avoir eu sous les yeux , lorsqu'il écrivoit sa dissertation pour saint René contre 
celle du docteur de Launoy , ainsi que le prouve ce qu'il en rappor*^. Or , cet ouvrage 
de saint Mainbœuf paroît avoir tous les caractères d'authenticité et de vérité qui 
peuvent nous le rendre respectable : 1« l'assertion de saint Mainbœuf lui-même qui 
s'en déclare l'auteur; 2» la latinité déjà barbare qui est celle de son siècle; 3« son 
existence bien antérieure au temps de Rainon, mais surtout sa simplicité. Quant aux 
faits qu'il contient , saint Mainbœuf né vers Tan 580 , avoit pu voir dans sa première 
jeunesse les enfants des contemporains de saint René et même de saint Maurille. 
D'ailleurs il écrivoit sur les mémoires du prêtre Juste , ex titulis prtsbyteri Justi , 
qui peut-être avoit été lui-même témoin de ces faits. On peut donc assurer avec 
confiance que cet ouvrage est original , et le citer comme un monument authentique 
autant que précieux. 

Voyons maintenant ce qu'il nous apprend de saint René. Il y avoit dans ces can- 
tons une femme restée longtemps stérile, qui, par une sorte de honte naturelle à son 
sexe , différoit de jour en jour de recourir aux prières de saint Blaurille. Enfin , elle 
se décida à l'aller trouver , et le supplia de demander pour elle au Seigneur de lui 
donner un fils qu'elle put dévouer au service de son église. Le Seigneur exauça les 
prières de son serviteur Maurille. Cette femme fut mère d'un fils qui , attaché selon 
le vœu de ses parents , au service des autels , gouverna longtemps la même église de 
Chalonnes , et fut placé sur le siège de l'église d'Angers. La première année de 
l'épiscopat de Talase , successeur de René , nous est marquée par la date du premier 
concile de cette ville que tinrent les évêques qui s'y trouvèrent assemblés pour son 
ordination. C'est l'année 453. On ne peut reculer la dernière de celui de saint Mau- 
rille au-delà de 445. Quel est donc celui qui remplit le siège épiscopal dans l'inter- 
valle de ces huit années? Saint Mainbœuf nous l'apprend : c'est cet enfant dont la 
naissance fut le prix des prières de saint Maurille , et qui , comme il le dit encore , 
attaché de bonne heure au service des autels , gouverna successivement l'église de 
Chalonnes et le diocèse. 

Saint Mainbœuf, il est vrai, ne nous apprend point le nom de cet enfant. Il étoit 
assez connu dans le temps qu'il écrivoit et n'importoit en rien à la vérité du miracle 
de sa naissance. Mais Rainon qui, deux siècles après lui, retouchoit son ouvrage, nous 
l'apprend , et sa fidélité sur ce point ne peut nous être suspecte. Ce prélat qui se 
compte le 33« de nos évêques , avoit sans doute le catalogue de ses prédécesseurs 
sous les yeux. Il nous répète, comme un fait connu dans son diocèse, que cet enfant, 
le fruit des prières de saint Maurille , se nommoit René. Son nom nous est répété 
dans les siècles suivants par tous ceux qui ont eu occasion d'en parier dans leurs 
écrits. Nous le trouvons sous ce nom dans les anciens catalogues de la cathédrale et 
des principaux monastères de la ville. On nous cite la tradition du diocèse de Sur- 
rente , dont on a vu qu'il remplit le siège épiscopal après celui d'Angers. Je demande 
si cette suite de témoins et de monuments , si cette tradition qui prend sa source 
dans des mémoires écrits par un auteur au moins très peu éloigné du temps pour ne 
pas dire contemporain de saint René, continuée sans interruption et confirmée par 



12 ' REVUB DE L^AMOU. 

dans le lieu de sa retraite le cuUe du vrai Dieu sur les ruines de 

une foule d'écrivains postérieurs , ne doit pas être confirmée comme Topinion géné- 
rale de tous les siècles qui ont suivi celui de saint René , et si Ton peut sans témé- 
rité attaquer son existence comme évéque d'Angers , et comme objet du culte que 
lui rend Téglise de ce diocèse en particulier. On ne s'arrêtera point à prouver contre 
de Launoy que Tévêque Nefingue qu'il substitue à saint René , ne peut trouver place 
parmi nos quatre premiers évéques. Le seul de ce nom connu parmi ceux qui ont 
gouverné le diocèse , vivoit dans le x« siècle. Hiret , dont il nous cite le témoignage , 
est un auteur aussi superficiel que peu instruit, et son ouvrage fourmille, ainsi que 
celui de Bourdigné , d'erreurs , de ûibles et d'anachronismes. Ajoutons enfin que les 
catalogues mêmes que de Launoy nous oppose sont une nouvelle preuve de l'existence 
de René comme évéque d'Angers , puisqu'il y est établi sous ce titre , et qu'il n'est 
omis dans aucun des quatre dont il veut s'appuyer contre nous. 

Si l'existence de saint René, comme évéque et comme objet de notre culte, nous 
paroit incontestable, il n'en est pas ainsi des circonstances qu'on nous dit avoir pré- 
cédé la cérémonie de son baptême. Rapportons ici ce que nous en apprend Rainon , 
fidèlement suivi par les écrivains postérieurs qui nous ont parlé de saint Maurille. 
La mère de cet enfant (saint René) vint trouver saint Maurille, qui célébroit alors 
dans la basilique de Saint-Pierre, et le supplia de donner, par l'imposition des mains, 
le Saint-Esprit à son fils, avant qu'il expirât (il étoit alors mourant); mais le saint 
évéque s'étant un peu trop longtemps arrêté à h consécration du corps et du sang de 
Jésus-Christ, l'enfant mourut. Saint Maurille, pénétré de douleur de le voir ainsi 
mort sans avoir reçu le Saint-Gliréme , et attribuant ce malheur à sa négligence , 
emporta secrètement les clefs des saintes reliques de son église, arriva sur les bords 
de l'Océan et s'y embarqua ; mais l'ennemi du genre humain voulant, pour accabler 
le saint homme, ajouter douleur à sa douleur, fit en sorte qu'il laissa tomber par mé- 
garde les clefs des reliques dans la mer. Consterné de cet accident imprévu , saint 
Maurille protesta que jamais il ne rentrcroit dans sa ville épiscopale qu'il n'eût mérité 
que Dieu les lui fît revoir. Ayant donc passé la mer et changé d'habillements pour 
rester inconnu, il se présenta à un des princes du pays et s'offrit à le servir comme 
jardinier. Tout fructifia bientôt sous ses mains, et les légumes croissoient et se mul- 
tiplioient tellement dans le jardin de son maître , qu'outre la provision nécessaire à 
la maisoa et ce qu'il en donnoit à tout le voisinage, il en restoit encore, de manière 
qu'il n'en roanquoit jamais. Cependant les Angevins, avertis par inspiration que si 
leur évéque ne revenoit, la ville seroit incessamment détruite, envoyèrent quatre de 
leurs concitoyens parcourir les villes et les provinces de l'Europe , pour découvrir le 
lieu de sa retraite; mais ils marchèrent longtemps sans succès. Enfin, la Providence 
les conduisit, la septième année d'après leur départ, au lieu où le saint prélat s'étoit 
embarqué, et leur fit découvrir, près du rivage, une pierre sur laquelle il avoit lui- 
même gravé ces mots : Ici a passé Maurille, évéque d'Angers. Ravis de cette décou- 
verte, ils s'embarquèrent avec confiance et, tandis qu'un vent doux et favorable les 
conduisoit, tout à coup un énorme poisson se lance du fond de la mer dans leur 
vaisseau; ils l'ouvrirent et trouvèrent, dans ses entrailles, les clefs perdues par saint 
Maurille. Ils se persuadèrent d'autant plus aisément à la vue de cet objet, que le 
vaisseau qui portoit le saint évoque avoit été submergé avec elles, que les matelots 



LES SAIIVTS É17ÊQUES B' ANGERS. 13 

ridolâtrie. Sa naissance fui une grâce du ciel et le fruit des vœux de 

eux-mêmes assuroient qu il avoit péri dans le naufrage. Ils se disposoient à retourner 
sur leurs pas, lorsqu'ils furent avertis, la nuit en songe, de continuer leur voyage, et 
qu'ils trouveroient celui qu'ils cherchoient. Us passèrent donc en Angleterre, et 
l'Ange du Seigneur dirigeant leur marche , ils se rendirent sans détour à la maison 
du prince. Ils y demandèrent aussitôt le jardinier et des légumes pareils à ceux que 
le roi mafgeoit ordinairement : saint Maurille accourut sur-le-cbarôp; ceux-ci l'ayant 
reconnu se prosternèrent à ses pieds et le conjurèrent de prévenir par son retour la 
ruine de leur ville; mais il leur opposa le serment qu'il avoit fait : alors ils lui mon- 
trèrent les clefs qu'il avoit perdues , et lui apprirent comment ils les avoient retrou- 
vées. Saint Maurille ayant néanmoins peine à se rendre, vit en songe un ange qui lui 
dit de retourner dans son diocèse, que Dieu, touché de ses prières, lui conserveroit 
son troupeau et rendroit la vie à l'enfant dont il pleuroit la mort. Tous ceux qui se 
trouvèrent présents étoient dans l'étonnemcnt et l'admiration, en apprenant que celui 
qu'ils croyoient un pauvre jardinier, étoit un très saint évéque. Chacun s'empressoit 
de lui témoigner sa vénération et de lui faire agréer ses présents, en sorte que celui 
qui étoit venu chez eux comme un pauvre voyageur, s'en retourna comblé de biens 
et d'honneurs. Il partit en effet, arriva à Angers , se rendit au lieu on étoit le corps 
de l'enfant, invoqua le ciel qui, touché de ses larmes et de la ferveur de ses prières, 
rappela cet enfant à la vie. Saint Maurille lui ayant donné par l'onction la grâce de 
l'Esprit-Saint, le nomma, en conséquence de l'événement, René, l'attacha au service 
du Seigneur, et prit soin lui-même de l'instruire. René, profitant des leçons d'un tel 
maître, mérita d'être élevé sur le siège épiscopal d'Angers après lui. Si quelqu'un, 
ajoute l'anteur, regardoit ces faits comme fabuleux, qu'il vienne à Angers; il y Verra 
le très saint confesseur de J.-G. Maurille brillant de tout l'éclat de ses vertus, et 
René, son successeur, célèbre par des miracles, etc. 

11 est aisé de voir que dans tout ce récit l'auteur n'a consulté ni la vérité , ni même 
la vraisemblance, et que le goût du merveilleux, si dominant dans son siècle, lui a 
fait adopter sans examen ce conte si populaire , opposé à l'idée qu'on se forme natu- 
rellement des lumières et de la sagesse d'un grand évêque. Nous cherchons la vérité. 
Seule elle a droit , et lorsqu'elle a pour objet de nous faire connaître des hommes 
que l'éclat de leurs vertus et le bien qu'ils ont fait, rend dignes de la vénération des 
peuples , c'est peu respecter la religion qui les honore , que de charger leur histoire 
de tout ce que Tiporance et la crédulité y auroient ajouté de fabuleux. Ainsi nous 
ne craindrons pas d'observer 1<> que Rainon, ou plutôt Archanauld, que ce prélat 
avoit chargé d'écrire l'histoire du saint évêque d'Angers, avoue lui-même que Fortunat 
n'a rien écrit de ce qu'on vient de lire. Saint Mainbœuf n'eu dit également rien. Où l'a- 
t-îl pu prendre? si ce n'est dans une tradition populaire,* née sans doute de l'idée d'une 
seconde naissance à laquelle le nom de René aura donné occasion; 2° que, selon saint 
Mainbœuf , saint Maurille étoit encore à Chalonnes lorsque la mère de saint René 
vint réclamer le secours de ses prières, ce qui semble contrarier ce que nous dit 
Rainon ou Archanauld qu'il étoit évêque lorsqu'elle lui présenta son fils à baptiser. 
3<> Est-ce le sacrement de baptême , est-ce celui de confirmation qu'elle demandoit 
pour saint René? Les auteurs qui ont écrit d'après Rainon , ne s'accordent pas sur 
ce point. Ces 'expressions : Donner le Saint-Esprit par Vimposftioh des mains, Il 



14 REYUB DE L'IKJOU. 

ses parcnls ci des prières du saint ap6tre de Chalonnes (1). Saint 

mourut avant d'avoir reçu le Saint-Chréme, Recevoir par l'onction la grâce du Saint" 
Esprit, ne les ont point éclairés et nous laissent dans Fiocertitude. Mais dans Tune 
ou l'autre supposition , la prétendue négligence de saint Maurille ne pouvoit être un 
crime, et le respect du sacrifice auguste qu'il eélébroit , ne devoit point lui permettre 
d'en interrompre la célébration ; i*^ de Launoy observe avec raison que du temps de 
ce saint prélat, F Angleterre, soumise aux Romains, n'avoit ni rois ni princes parti- 
culiers. Ce nom donné par Rainon au maître du prétendu jardinier , fait seul la preuve 
que toute cette histoire est Touvrage de l'ignorance , comme il l'est de la crédulité. 
La Grande-Bretagne avoit dans le siècle de Rainon des souverains particuliers qui 
s'étoient partagé ses provinces; et c'est sur l'état actuel de son gouvernement 
qu'Archanauld , aussi peu instruit que le peuple dont il adoptoit les opinions , ima- 
ginoit de donner pour maître à saint Maurille un des prétendus rois du pays. On ne 
s'arrêtera point à discuter tout ce que les circonstances qu'on nous dit avoir précédé 
la résurrection de saint René , présentent de contraire à la vraisemblance. Concluons 
de tout ce qu'on a dit , qu'on ne peut sans témérité attaquer l'existence et l'épiscopat 
de saint René et conséquemment le culte que lui rend l'église , mais qu'il n'en est 
pas ainsi de tout ce que Rainon ou plutdt Archanauld et ceux qui ont écrit d'après 
lui , nous ont dit des miracles de sa résurrection , et des circonstances qui l'ont 
précédée. 

(1) Les actes envoyés à l'église de Surrente, donnent à saint René pour père Ho- 
noré Chéotédre, et pour mère Bononie, qui, F un et l'autre, disent ces actes, étoient 
distingués par leur naissance, leur richesse et leur piété. On désireroit trouver dans 
ce monument des caractères plus certains d'ancienneté ; il faut l'avouer, s'il sert à 
prouver l'existence du saint prélat, il est difficile de concilier la date des faits qu'il 
rapporte, avec les époques que nous donne l'histoire de saint Maurille écrite par saint 
Mainbœuf. Selon ces actes , saint René naquit l'an 388 , il fut élu évéque d'Angers 
l'an 4!20 et mourut l'an 450, le 6 octobre. Selon le témoignage de saint Mainbœuf, 
saint Maurille fut ordonné prêtre par saint Martin, et vécut soixante-dix ans depuis 
son ordination. Qu'à ces soixante-dix années, l'on ajoute les trente années d'Age que 
la discipline de ces premiers siècles cxigeoit pour être élevé au sacerdoce, et qu'on se 
rappelle que nous avons dit que saint Martin ne fut élu évéque de Tours qu'en 
371; il en résulte que saint Maurille ne peut avoir laissé le siège épiscopal vacant, 
par son décès, qu'en 441, si l'on veut qu'il ait été ordonné prêtre l'année même do 
Télection de saint Martin. Mais s'il ne l'a été que trois ou quatre ans après, comme 
il nous paroît plus que probable et que nous l'avons avancé , on ne peut le croire 
décédé avant l'année 4i4 ou 45. Cela posé, saint René, qui lui succéda, n'a pu, 
comme le disent les actes de Surrente, remplir le siège épiscopal d'Angers l'an 4S0. 
Ces mêmes actes nous assurent que ce dernier saint prélat mourut en 450; cependant 
nous avons vu que Thalase ne fut élu qu'en 453. C'est pour remplir l'intervalle entre 
les années 450 et 453 que de Launoy s'est appuyé de quelques catalogues modernes 
de nos évêques pour intercaler un Nefingue, premier du nom, entre saint Maurille et 
Thalase. Toutes ces difficultés sont résolues par une supputation exacte des époques et 
des dates que nous donne l'histoire des deux églises de Tours et d'Angers , et par 
celle que nous donne l'histoire de saint Maurille écrite par saint Mainbœuf. 



LBS SAINTS BYÊQUES B'ANGBRS. 15 

Haurille, élevé sur le siégo épiscopal d'Angers, lui confia le soin de 
cette paroisse et du monastère qu'il y avoit établi ; et lorsque le saint 
pontife fut enlevé à ses diocésains, saint René fut jugé digne de le 
remplacer; et lui succéda Fan 444 ou 445 (1). 

Il gouvernoit depuis quelques années le diocèse, lorsqu'à Fexemple 
de plusieurs saints prélats de son temps, il le quitta pour visiter Rome 
et le chef de l'Eglise. Il passa les Alpes et se rendit dans cette capitale 
du monde chrétien vers l'an 450 , et de là dans le diocèse de Sur- 
rente, ville aiyourd'hui métropolitaine du royaume de Naples. Le 
dégoût du monde et le désir de mener une vie plus parfaite , le con- 
duisit dans un lieu retiré de ce diocèse. 11 se proposoit d'y consacrer 
ses jours aux austérités de la vie erémitique, mais il étoit difficile 
qu'il restât longtemps ignoré, quelque soin qu'il prît pour l'être. Ses 
lumières, ses vertus , des miracles même qu'on dit que le ciel ac- 
corda plus d'une fois à la charité bienfaisante qui le trahissoit, atti- 
roient un concours nombreux de peuple auprès de sa retraite. Le 
siège de Surrente vaqua dans ces circonstances. On vint le prendre 
dans sa solitude, et le pieux ermite, entraîné par les témoignages 
de vénération et de confiance que lui prodiguoient les Surrentins , 
consentit à se charger une seconde fois du gouvernement des âmes. 
Il mourut à Surrente quelques années après, et son corps fut déposé 
dans la solitude qu'il habitoit avant d'être élevé sur le siège de cette 
ville. 

On fit construire, sur le tombeau du saint prélat , une chapelle 
dédiée à la mère du Sauveur et depuis à saint René lui-même. Eveil- 
Ion, chanoine de l'église d'Angers, nous apprend, sur l'autorité 
d'une très ancienne tradition , que \ë& Angevins , informés des mi- 
racles nombreux que Dieu y opéroit, s'adressèrent au chef de l'Église, 
qui voulut que les restes précieux de leur saint évêque fussent rendus 
à sa première épouse. Nous ignoronsl'année de cette translation, ainsi 
que le nom du pape qui l'ordonna. Le diocèse la célèbre le 12 du mois 
d'avril; mais nous tenons de cette même tradition qu'ils furent 
d'abord déposés dans l'église de saint Maurille et de là transférés 
dans la cathédrale. Ils y furent depuis vérifiés différentes fois. Les 
calvinistes s'étant rendus maîtres, en 1562, de la cité, dont ils firent 
leur place d'armes, entrèrent dans cette église, ouvrirent la châsse 
de saint René et jetèrent au feu les ossements qu'elle renfermoit. Un 
magistrat de cette ville arracha des mains de ces profanateurs ce que 
les flammes avoient épargné. Charles Miron tira du lieu où le cha- 

(1) Et non pas Fan 420, ainsi qu'il est dit par l'auteur italien des évéques de 
Naples. 



16 RBTUB DB L'ANJOU. 

pitre de celle église s'assemble pour ses affaires temporelles, ces 
restes précieux qu'on y avoit déposés, et les fît placer , l'an 1601, 
dans une châsse élevée sur l'ancien autel consacré sous le nom du 
saint prélat. Elle en fut ôtée l'an 1690, lorsqu'on le fit reconstruire, 
et attachée à l'un des angles du chœur, voisin du palais épiscopal. 



SAINT AUBIIf (1). 

Ce saint évéque naquit en Bretagne, dans le territoire de Vannes , 
d'une famille également considérable par sa noblesse et par les biens 
qu'elle possédoit. L'abbé Dubos , dans son histoire critique de l'éta- 
blissement de la nouvelle monarchie françoise(2), croit qu'Albinus, 
qui, l'an 440, traitoit avec les provinces armoriques des Gaules pour 
les rappeler à la fidélité qu'elles dévoient aux empereurs , éloit un 
des ancêtres de saint Aubin. Il étoit encore dans sa première jeu- 
nesse, lorsque, bien différent de ceux de son âge, il s'empressa de 
rompre les liens qui raltachoient au monde , et qu'il oublia les con- 
seils de la chair et du sang pour ne suivre que lé Seigneur qui l'ap- 
peloit et dont il écoutoit la voix. La crainte des dangers inséparables 
de la vie du siècle et le désir de servir Dieu le conduisirent au mo- 
nastère de Tintillac, dépouillé sans regrets des biens de la fortune 
pour s'enrichir des. trésors de la grâce. 

Persuadé que l'obéissance est la première vertu d'un religieux , il 
eut à peine passé quelques mois dans cette maison qu'il y devint un 

(1) La vie de ce saint évoque est écrite par Fortuoat, prêtre et depuis évéque de 
Poitiers , peu d'années après sa mort. C'est de cet ouvrage précieux par son authen- 
ticité et par la célébrité de son auteur, qu'on a emprunté ce qu'on a dit de saint 
Aubin. Forlunat, Italien d'origine, avoit été dans sa jeunesse affligé d'un mal d'yeux 
d'autant plus insupportable , qu'il arrôtoit le cours de ses études et le rendoit inca- 
pable de tout genre d'application. II nous apprend lui-même qu'il s'étoit trouvé guéri 
tout>à-coup en se frottant les yeux de l'huile d'une lampe qui brûloit dans la chapelle 
d'une église de Ravenne , dédiée à saint Martin. Il passa de l'Italie en France et vint 
à Tours où sa piété reconnoissante le conduisit au tombeau du saint apôtre de la 
Touraine. Il se rendit quelque temps après à Poitiers et s'y établit. C'est là qu'il 
composa ses poésies dignes du mauvais goût de son siècle , qui cependant lui 
acquirent un grand nombre de protecteurs et d'amis. Nous avons de lui d'autres 
ouvrages en prose, parmi lesquels est cette vie de saint Aubin. Il nous apprend qu'il 
vint à Angers sur ses instances , et qu'il fut du nombre de ceux qui assistèrent à la 
solennité qu'on y établissoit en l'honneur du saint prélat, ainsi qu'on l'a dit dans 
sa Vie. 

(:2) Tome 1", page 3H. 



LES SAINTS ËTÊQUES D'àINGERS. 17 

modèle de déférence et de soumission à rautorité des supérieurs. 
C'éloil l'effet d'une sage défiance de soi-même. L'humilité qui l'ins- 
piroit éloil même si profonde, qu'on eût à peine soupçonné ce 
qu'il ayoii été dans sa province et le rang qu'y tenoit sa famille , 
sans ce ton de politesse et ce maintien que l'éducation donne aux 
personnes de sa naissance. Mais quelque grands que fussent 
les sacrifices qu'un pareil abaissement fait coujcevoir, il voulut y 
joindre les mortifications de la chair et ne donner désormais à la 
nature que ce qu'il ne pouvoit absolument lui refuser. Le genre de 
sobriété qu'il se prescrivit fut un jeûne habituel, et son sommeil, 
souvent interrompu, ne fut qu'une veille presque continuelle, dont 
l'oraison et la prière publique occupoient la plupart des instants, 
fi châtioit ainsi son corps, afin qu'en affoiblissant l'empire des sens 
sur son âme, elle triomphât plus sûrement de tous les penchants de 
la nature. 

Ainsi , dans cet âge de la vie où tout décèle la foiblesse et la 
légèreté qui le caractérisent, il avoit déjà toute la force et la soli- 
dité de l'âge mûr. Son maintien grave annonçoit les sages disposi- 
tions de son âme, et lorsqu'il paroissoit dans le monde, il marchoit 
les yeux baissés et tellement recueilli en lui-même , qu'il sembloit 
ne voir que Jésus-Christ, qu'il portoit dans son cœur. Si ses yeux 
paroissoient ainsi fermés aux objets qui séduisent , sa bouche et ses 
oreilles l'étoient dans tous les temps aux vains propos qui amusent 
la frivolité , et plus encore à la raillerie qui blesse et qui déchire. 
Cette conduite austère étoil la censure continuelle du vice ; cepen- 
dant la charité qui Tanimoit le rendoit indulgent envers les autres 
et toujours attentif à cacher leurs défauts ou à les excuser. Il s'éle- 
voit ainsi aux plus éminenles vertus de son état , et le don des mi- 
racles en étoit la récompense, lorsque la mort enleva au monastère 
de Tintillac l'abbé qui l'avoit gouverné. Saint Aubin n'étoit alors âgé 
que de trente-cinq ans; mais il avoit appris dans l'obéissance même 
à commander aux autres, et la sagesse qu'il avoit acquise suppléoit 
à rinexpérience de sa jeunesse. Il fut choisi pour le remplacer, et se 
rendit au vœu général de ses frères, qui lui manifesteient la volonté 
du ciel. 

Son premier soin fut le rétablissement de la discipline , qu'il 
se hâta d'opposer au relâchement introduit par la foiblesse de son 
prédécesseur. Ses exhortations, et plus encore ses exemples, produi- 
sirent bientôt l'effet qu'il s'étoit proposé. La piété , ranimée dans les 
âmes, y rappela l'observation des saintes règles, l'amour de ses de- 
voirs, la ferveur dans le chant des offices et dans la prière, Tesprit 
de subordination, et avec lui la paix et la charité. Car, autant il étoit 



18 REYUE DE L'AmOU. 

alleiilif à déraciner les vices , à corriger les impcrfeclions de la na- 
ture corrompue , autant il avoit à cœur de multiplier les dons de la 
grâce et d'en étendre l'empire sur tous les cœurs. 

Tant d'œuvres saintes et salutaires ne pouvoient rester longtemps 
ignorées , et quelque soin qu'il prit de les couvrir de tous les voiles 
de l'humilité , leur éclat avoit pénétré dans les provinces voisines. 
11 étoit en Anjou l'objet du respect et de l'admiration publique, lors- 
que le diocèse perdit Adelphe, son évêque. Les vœux se réunirent 
en faveur du saint abbé , qui n'apprit qu'avec une humble frayeur 
la nouvelle de son élection. En vain il tenta de se dérober à l'em- 
pressement et aux recherches de ceux qu'on lui avoit envoyés, ils 
l'enlevèrent de sa retraite, le conduisirent à Angers et le présentèrent 
aux évêques qui l'attendoient pour son ordination. 

L'éminence de la dignité qui lui fut conférée ne manifesta qu'avec 
plus d'éclat les vertus qui l'y avoient fait élever. Il s'y montra, en 
effet, tout ce qu'il devoit être, occupé du salut de ses diocésains, 
ardent à leur procurer tous les moyens d'y travailler avec fruit, sen- 
sible à leurs besoins, et, pour les connoîfre, visitant les pauvres et 
les malades , et toujours prêt à leur offrir les consolations et les se- 
cours de sa charité. Tel étoit le saint pontife dans l'exercice public 
de son nouveau ministère; mais, considéré dans l'intérieur de sa 
maison , sa conduite n'y parut différente de celle qu'il avoit tenue 
dans le cloître, qu'autant que la nature de ses devoirs paroissoit 
l'exiger. 

Il n'étoit encore qu'élu, lorsque saint Melaine, évéque de Rennes, 
saint Mars, de Nantes, saint Innocent, du Mans, et saint Laud, de 
Coutances, que son élection et son ordination avoient sans doute as- 
semblés à Angers, se rendirent à la chapelle de la Sainte-Vierge pour 
y célébrer les saints mystères. Cette chapelle, at^ourd'hui renfermée 
dans l'enceinte des murs du Ronceray, étoit dès lors un des objets 
de la piété des habitants, excitée par les miracles qu'on disoit y être 
opérés. Le saint évêque de Rennes distribua suivant l'usage, dans la 
célébration du sacrifice, une eulogie à ses confrères. C'étoit, comme 
l'on sait, un pain béni que les fidèles se présentoient en signe do 
communion et de charité , ainsi qu'on le fait encore de nos jours. 
Saint Mars, observant que ce jour étoit le premier du Carême, ne la 
voulut pas manger, mais la cacha sous son manteau. C'étoit un re- 
proche injuste de la conduite des autres évêques qui s'en étoient 
nourris. Le ciel l'en punit. Saint Mars trouva l'eulogie changée en 
serpent. Il se hâta d'implorer l'assistance de saint Melaine, qui, par 
ses prières, lui rendit sa première forme. Ce miracle, traité de fabu- 
leux par quelques modernes, et rapporté par les PP. Lecointe, Ma- 



LES SAINTS ÉVÊQUES D'âNGERS. 19 

billon, Labbc et Bollandus, est cité dans l'acte de fondation de ce 
monastère par Foulqiies-Nerra, comte d'Anjou (1). 

Saint Aubin fut visilé deux ans après par saint Thugal, évèque do 
Treguier, et par saint Germain, évêque de Paris. On ignore le motif 
de leur voyage. A l'orient d'Angers, étoit une petite basilique dédiée 
à la Mère du Sauveur, sous le nom de Notre-Dame-du-Verger (2). 
Elle avoit été bâtie, s'il faut en croire l'ancienne tradition, par saint 
Bilaire, évéque de Poitiers, lors d'un voyage qu'il avoit fait dans 
celte ville. L'évêque de Paris, de concert avec saint Aubin, y jeta les 
fondements d'un monastère qu'il mit sous l'invocation de saint Ger- 
main d'Auxerre , et qui depuis a porté le nom de saint Aubin lui- 
même, lorsque ses reliques y furent transférées, ainsi que nous 
aurons occasion de le dire. Cbildebert , les rois ses successeurs, et 
les comtes et ducs d'Anjou l'ont depuis enrichi de leurs dons. Des 
chanoines avoicnt succédé aux premiers habitants de cette maison, 
soit par le relâchement de l'ancienne observance, soit qu'ils s'y fus- 
sent introduits sous l'autorité de quelques-uns de nos évêques, lors- 
qu'ils furent remplacés par des moines bénédictins que l'évêque 
Néflngue et Geoffroi I", comte d'Anjou , y établirent. C'est la pre- 
mière abbaye de la province, par le rang que son ancienneté et ses 
richesses lui assurent. 

Cbildebert, le plus religieux des enfants de Clovis, fit assembler, 
le 7 mai 538 , un concile à Orléans. Il s'y trouva un grand nombre 
de prélats, parmi lesquels saint Aubin signala son zèle contre les dé- 
sordres trop communs dans ces temps de trouble et de confusion. 
Les mariages incestueux y étoient firéquents , et le scandale de ces 
unions illicites se multiptioit de jour en jour à la faveur de l'impu- 
nité et de l'exemple des grands qui les autorisoient. Fortunat nous 

(1) Foulques-Ncrra s'explique ainsi : « Cependant nous avons réservé Tautel sur 
lequel saint Melaine, ayant célébré la messe, donna une eulogie de charité à Télu de 
Dieu Aubin, à Victor, à I^ud et à Mars, et c'est pour cela que ce lieu a porté de- 
puis le nom de Chanté. Mais saint Mars s'abstenant de la manger et Tayant cachée, 
la trouva changée en serpent et ne put, au sortir de la chapelle, la cacher à saint 
Melaine. * La fondation de cette abbaye, Tun des établissements les plus respectables 
que la religion ait inspirés, est de 10*28. On y conserve la foi due à ce miracle, et 
la piété que cette foi anime , conduit encore , dans le lieu où il fut opéré , les âmes 
éprises des douceurs de la solitude et de la contemplation. 

(2) Cette ancienne chapelle , connue sous le nom de Notre-Dame-du-Verger, étoit 
alors éloignée de la ville qui ne s'étcndoit guère au-delà des murs de la cité. Ce 
n'est que plusieurs siècles après qu'on a couvert de maisons le terrain intermédiaire 
entre la Vieille-Charlre et Téglise de Sainte-Croix d'un côté, et le monastère de 
Saint- Aubin de l'autre. 



20 REVUE DE L'ANJOU. 

apprend que le canon remarquable, qui les condamne, fut l'ouvrage 
de saint Aubin. Le saint évoque en maintint l'observation avec le 
plus grand zèle. Les Francs, encore barbares, avoient peine à se 
soumettre au joug d'une religion ennemie de toutes violences. Ils 
marchoieut armés et toigours prêts à opposer la force aux lois et à 
Faulorité. Saint Aubin eut besoin de toute sa fermeté pour arrêter 
dans son diocèse le cours des abus qu'il vouloit détruire, et surmon- 
ter les obstacles qu'il rencontroit à chaque pas dans l'exercice de son 
ministère. 

Le ciel parut autoriser sa conduite par un coup de sa justice que 
nous rapporterons d'après Fortunat. Un de ses diocésains avoit 
épousé sa parente à l'un des degrés prohibés. Saint Aubin n'épargna 
ni remontrances, ni menaces pour l'obliger à s'en séparer, et, sur 
son refus opiniâtre, Texcommunia. Cet acte de sévérité arma contre 
le saint prélat tous les ennemis de son zèle. 11 trouva même dans ses 
confrères des dispositions à blâmer sa sévérité. Quelques-uûs d'eux, 
assemblés en synode, portèrent la foiblesse, ou plutôt la prévarica- 
tion, jusqu'à bénir une eulogie qui de voit être envoyée en signe de 
communion à celui qu'il avoit si publiquement séparé de la sienne. 
Saint Aubin , vaincu par la crainte du schisme que cette conduite 
lui faisoit appréhender, parut se laisser fléchir. Il bénit l'eulogic; 
mais une mort subite enleva celui qu'ils alloient réconcilier. 

Celle preuve si frappante, que le ciel approuvoit le zèle qui l'ani- 
moit, répandit une terreur salutaire dans le cœur de tous ceux qui 
pouvoient en craindre les effets. Cependant, la charité du saint pré- 
lat fut alarmée. Il craignoit d'avoir occasionné la perle d'une âme 
dont il vouloit le salut. Le désir de s'éclairer sur ses remords et sur 
la conduite qu'il auroit désormais à suivre dans cette partie délicate 
et tout à la fois importante de ses devoirs, le conduisit, quoique dans 
un âge déjà très avancé, jusque dans la Provence. Saint Césaire, 
évêque d'Arles, y jouissoit de toute la considération que de grandes 
lumières, de longs travaux et d'éclatantes vertus lui avoient acquise. 
Le saint évêque d'Angers trouva dans ses conseils la règle qu'il se 
proposoit d'observer, et le calme aux inquiétudes qui l'agitoient. Le 
ciel bénit l'humble défiance de soi-même qui lui faisoit oublier sa 
caducité et braver les fatigues d'un long voyage, par les nombreuses 
conversions qu'il opéra et par les grâces plus abondantes qu'il parut 
avoir reçues. La résurrection d'un mort, la vue rendue aux aveugles, 
les démons chassés du corps des possédés sont du nombre des mi- 
racles que les auteurs du bréviaire de ce diocèse ont distingués 
parmi ceux dont Fortunat nous a conservé le souvenir. Le cinquième 
concile d'Orléans y appeloit saint Aubin ; mais sa foiblesse et ses 



LBS SAINTS ÉYÊOUBS D'âNGERS. 21 

infirmités le retinrent à Angers. Sapaud , abbé d'un monastère de 
TAnjou, peut-être de celui de Chalonnes, y porta le consentement 
du saint évêque aux règlements et actes qu'on se proposoit de faire. 
Saint Aubin mourut âgé de plus de 80 ans, quatre mois après ce 
concile, le 1" mars 550. 

Son corps fut inhumé dans la petite basilique de Saint-Pierre, 
bâtie dans l'enceinte du cimetière de la ville. Il en fut tiré. Fan 556, 
par Eutrope , son successeur, transféré dans l'église de Saint-Ger- 
main, aujourd'hui dédiée à saint Aubin lui-même, et déposé dans la 
chapelle souterraine, ouverte sous le grand autel de cette église. Les 
évoques de la province métropolitaine assistèrent à cette première 
translation, qui, faite peu de temps après sa mort, est la preuve de 
la vénération qu'excitoit le souvenir de ses vertus et du bien qu'il 
avoit fait à ce diocèse. Saint Germain, évêque de Paris, qui, vingt 
ans auparavant, avoil jeté les fondements de cette église, se trouva 
présent à la cérémonie. Ulger, évêque d'Angers, tira, cinq siècles 
après, son corps du tombeau de pierre où Eutrope lavoit placé, et 
le mit dans une châsse précieuse pour y être exposé d'une manière 
plus apparente aux hommages et à la dévotion des fidèles. Le chef 
en fut séparé, et l'église de Saint- Aubin conserve également le reli- 
quaire qui le renferme. Celte seconde translation est de Tannée 
i 128 ; elle fut faite par Girard, évêque d'Angoulême et légat du Saint- 
Siège, en présence d'Hildebert, alors archevêque de Tours et aupa- 
ravant évêque du Mans; de Gui, évêque actuel de cette dernière ville; 
d'Hamelin, évêque de Rennes; de Brice, évêque de Nantes; de Ro- 
bert, abbé de Saint- Aubin, et de plusieurs autres; Foulques, comte 
d'Anjou, et Geoffroi-le-Bel , son fils, furent aussi présents à cette 
translation solennelle. 

L'église célèbre sa fête le 1" mars; c'est le jour de sa mort. 
Elle est très ancienne, puisque Forlunat, évêque de Poitiers, 
nous apprend qu'il y fut invité par Domilien, successeur d'Eulrope, 
qui, comme on l'a dit, remplaça saint Aubin. Elle fut établie en An- 
gleterre, peut-être sous les premiers Planlagenêt, et se trouve encore 
dans les calendriers de l'église anglicane. Elle est d'office double, à 
Guesne, en Pologne, où peut-être elle fut portée par Henri 111 qu'on 
sait avoir eu TAnjou pour apanage. Enfin, le grand nombre d'églises, 
qui lui sont dédiées, prouve la dévotion des fidèles pour ce saint 
évêque. 

Son épiscopat est remarquable par l'établissement, en Anjou, du 
premier monastère de l'Ordre do Saint-Benoît, connu en France. 11 y 
avoit depuis longtemps dans les Gaules, et même, comme on l'a vu, 
daas celte province, des maisons religieuses où des hommes, ani- 



2'J REVUE DE L'ANJOU. 

mes d*un même esprit, soumis à rautorité d'un même chef et aux 
mêmes observances, praliquoient dans le silence du cloilre le jeûne 
et les morliQcations de la chair, et les austérités rigoureuses que 
Tespérance d'une autre vie, le désir des biens qu'elle promet, et la 
crainte des maux dont elle menace, leur rendirent faciles et conso- 
lantes. Celte institution, venue de TOrieni, et multipliée par les per- 
sécutions de Rome idolâtre , avoit eu pour fondateurs saint Paul , 
saint Pacôme, saint Antoine, etc. Le désir de suivre en liberté une 
religion toute céleste, les avoit arrachés au commerce des hommes, 
aux délices des villes, aux égarements qui suivent les plaisirs et la 
fortune. Ces pieux cénobites s'étoient divisés; les uns, retirés dans 
des solitudes écartées, y vi voient éloignés du monde, et trouvoient 
dans le travail de leurs mains, qui succédoit à l'inaction de la vie 
contemplative, des ressources proportionnées aux simples besoins 
de la nature. Les autres, établis en société, y formoient ces com- 
munautés depuis si multipliées dans l'Egypte et la Thébaîde, et si 
répandues sous les Constantin et leurs premiers successeurs^ dans 
toutes les provinces de l'empire d'Orient. 

Telle est l'origine, et tel étoit , du temps de saint Aubin, l'état des 
institutions monastiques, lorsque saint Benoit, sorti deNorsie, petite 
ville du duché de Spolelte, établit au Mont-Cassin, près de Naples, 
une règle et des constitutions pour la vie commmune, qui, par leur 
sagesse, devinrent le modèle de presque toutes les autres. La répu- 
tation du saint fondateur et de ses premiers disciples, répandue dans 
les Gaules, comme dans toutes les provinces de l'ancien empire 
d'Occident, firent naître à saint Innocent le désir de voir cette règle 
établie dans quelque lieu de son diocèse. Le saint prélat fit partît à 
cet effet son archidiacre, suivi d'un des officiers de sa maison, pour 
le Mont-Cassin. Saint Maur, accompagné de Simplice, do Constanti- 
nien, d'Antoine et de Fauste, partit en conséquence, apportant avec 
lui la règle de Saint Benoît écrite de la main même de son pieux 
instituteur, un poids et un vase pour fixer d'une manière plus inva- 
riable la quantité des aliments et la mesure de la boisson qu'elle 
permet. Les saints voyageurs, arrivés à Orléans, y apprirent la mort 
de l'évoque du Mans qui les avoit appelés. Ils y furent également ins- 
truits qu'un chorévéque, qui s'étoit emparé de son siège, n'étoit 
aucunement disposé à les recevoir. Ils continuèrent cependant leur 
route, sur ce qu'on leur dit qu'un riche et puissant seigneur de la 
cour du roi Théodebert les attendoit, et qu'ils trouveroient un éta- 
blissement dans J' Anjou , province voisine de celle qu'ils s'étoient 
promis d'habiter. 

Thierry, roi d'Auslrasie, par la mort des deux fils aînés de Clodo- 



LES SUWTS BVÊQUES B'AWGEUS. 23 

mir, et la retraite de saint Cloud, le troisième, avoit laissé, par la 
sienne arrivée Tan 534, ses états à Théodebert, son fils. Flore tenoit 
à la cour de ce dernier prince un rang considérable par ses emplois 
et ses richesses. Il possédoit des terres dans TAnjou dont il étoit peut* 
être originaire. Instruit des dispositions de l'usurpateur du siège 
épiscopal du Mans, il avoit fait inviter saint Maur à se rendre dans 
FAnjou ; il Talla recevoir sur les confins de la province. Ses premiers 
soins furent de lui procurer une habitation, et de lui assurer la pro* 
teclion du roi. Il lui offrit en conséquence sa maison de Glanfeuil 
qui fut sa première demeure. Il y joignit des terres et des droits 
considérables, et le roi, qui confirma le don que Flore lui avoit fait, 
voulut concourir lui-même à rétablissement du nouveau monastère 
par ses bienfaits. Théodebalde ou Thibaud , qui succéda Tan 555 à 
Théodebert, son père, y sgouta de nouveaux dons. La maison, 
agrandie par ces pieuses libéralités, comptoit déjà six ans après jus- 
qu'à cent quarante religieux , et trouvoit dans ses richesses de quoi 
fournir à leur subsistance. Une maladie épidémique, qui ravageoit 
alors les provinces du royaume, enleva saint Maur , Tan 584 , selon 
Topinion commune (1). 

SAIWT^LBZrN (2). 

Si les avantages d'une naissance illustre donnent un nouvel éclat 
à la gloire des saints, on peut établir, parmi les titres qui élèvent 
saint Lezin , celui qui l'attachoit à la maison royale de France dont 

(1) Ce qu'on a dit du monastère de Saint-Maur est tiré de sa vie écrite par Fauste, 
retouchée et publiée depuis par Eudes, abbé de Glanfeuil, vers Tan 870. Baillet, dont 
la critique sévère n'a pas toujours épargné les traditions les plus respectables par 
leur antiquité , a jeté plus que des doutes sur Fopinion commune que le disciple de 
saint Benoit, dont parle saint Grégoire-le-Grand dans ses dialogues, est le même que 
le premier abbé de Glanfeuil. D. Thierry Ruinard , dans son Apologie de la mission 
de saint Maur, nous paroît en défendre la vérité avec toute la force que donne Téru- 
dition et le raisonnement. Nous avons cru devoir nous rendre aux preuves qu'il y 
rassemble , et suivre le sentiment de sa savante congrégation , celui des auteurs du 
bréviaire de Paris , des églises de France , et en particulier de celle de ce diocèse , 
sur la mission *de saint Maur et son établissement à Glanfeuil. 

(1) Deux auteurs nous ont donné la vie de saint Lezin. Le premier et le plus an- 
cien ne nous est connu que par un ouvrage écrit peu de temps après la mort du saint 
évoque, et sur les relations d'un de ses disciples, nommé Daniel, et de quelques 
autres témoins des faits qu'il raconte. Le second est Marbode, tnaître^cole d'Angers, 
depuis évéque de Rennes et postérieur de plusieurs siècles à saint Lezin qui , sans 
avoir altéré le fond du premier ouvrage, l'a étendu en quelques endroits, et l'a sou- 



24 BEVUE DE L'ANJOU. 

il comptoit des souverains parmi ses ancêtres. Mais il savoit que rien 
n'est grand aux yeux de la foi que la vertu , et que les honneurs et 
les richesses du monde ne présentent à l'homme religieux qu'une 
apparence trompeuse de grandeur et de félicité. Ces sages maximes 
firent la règle de sa conduite dès ses plus tendres années, et ouvri- 
rent son cœur aux salutaires impressions de la grâce. Doué de toutes 
les qualités naturelles, il les perfectionna d'autant plus aisément par 
l'éducation, qu'il y joignit un goût décidé pour tout ce qui portoit à 
ses yeux les caractères de la sagesse, et que ses mœurs annoncèrent 
au sortir de l'enfance, ce qu'il seroit un jour, c'est-à-dire un grand 
modèle de sainteté. En effet, bien différent des jeunes gens de son 
âge, il avoit pour tous les genres de vices, qui se manifestent dans 
leur conduite, une aversion naturelle. 11 n'éloit ni passionné pour le 
jeu, ni donjiné par la sensualité, ni par cette démangeaison de par- 
ler , toujours importune et souvent funeste. Doux et modeste avec 
ses compagnons d'études , il ne s'enflammoit point , à la moindre 
contradiction, des feux de la colère, oun'aflFecloit point avec eux une 
fierté dédaigneuse. Enfin il n'avoit point cette légèreté de caractère 
naturelle aux jeunes gens qui leur fait entreprendre avec chaleur un 
genre de travail ou d'exercices que le dégoût leur fait presqu'aussitôt 
abandonner. 

Dès qu'on l'eut fait passer de l'étude des premiers éléments de nos 
connoissances à celle des arts libéraux , on vit se développer en lui 
une heureuse facilité d'apprendre et un goût soutenu pour tous les 
genres de sciences dont on se proposoit de l'éclairer; et ce n'étoit 
point la crainte des reproches et des châlimcnls, mais un désir ar- 

vcnt embelli du style. Du Fossé , dans sa Vie des saints du mois de février, nous a 
donné dans notre langue le premier de ces deux ouvrages que Baillet a suivi. Nicole 
a traduit le second. On a travaillé sur l'un et sur l'autre des deux écrits originaux, 
principalement sur celui de Marbode , moins simple il est vrai , mais plein de ces 
traits qui peignent le sage, le grand bomme, le grand saint, trop peu connu dans 
réglise de France , dont il fait un des plus beaux ornements , bien digne cependant 
de l'être pour servir de modèle à tous ceux que le ciel appelle au gouvernement des 
âmes. Du Saussay, dans son Martyrologe, le croit fils de ce perfide Warnachaire, 
plus connu sous le nom de Garnier, maire du palais de Bourgogne, digne ministre 
de Tavcugle ambition et des fureurs du fils de Frédégonde contre la postérité de 
Sigcbcrt et contre Tin fortunée Brunchault; mais cette opinion nous paroît destituée 
de vraisemblance. Si cette conjecture de Du Saussay pouvoit être fondée, il faudroît 
adorer la grâce toute puissante du Sauveur qui , dans une cour altérée du sang de 
nos princes , et dans une maison souillée par les plus grands crimes , auroit voulu 
se former un vase d'élection et se le conserver au milieu de la dépravation générale 
et des scandales domestiques. 



LES SAINTS ÉVÊQUES D' ANGERS. 25 

dent de s'instruire qui Tattachoit au travail. U honoroit les savants, 
respectoit ses maîtres, rendoit à ses condisciples tous les bons offices 
de Faraitié, et se monlroit honnête et obligeant envers tous. La su- 
périorité de ses lumières n'éloit point pour lui un si^^et de vanité, et 
la foiblesse de celle des autres un sujet de mépris. S'il prenoit quel- 
quefois avec eux le ton de supériorité que sa naissance sembloit lui 
permettre, c'est lorsqu'il avoit à les faire rougir des propos licen- 
cieux qu'ils osoient tenir devant lui, ou à les reprendre de leurs dé- 
règlements; en sorte que dès sa première jeunesse, il avoit acquis 
le droit de se faire craindre du vice dont ses discours et sa conduite 
étoient la censure la plus sévère. Il souffroit sans peine la haine ja- 
louse de ses rivaux, et s'empressoit de la désarmer. Patient avec les 
gens colères, humble avec les superbes, attentif à fermer sa bouche 
et ses oreilles à la calomnie, soit qu'elle attaquât les autres ou qu'elle 
l'affectât lui-même, s'il paroissoit sensible à l'iojure, ce n'étoit que 
lorsqu'il vouloit en adoucir l'amertume dans le cœur de ceux qu'il 
cii voyoit outragés, déjà maître dans l'art de corriger les mœurs, 
lorsqu'il n'étoit encore que disciple dans l'étude des sciences. 

Ainsi s'écouloient ses premières années, lorsque son père, l'un des 
plus grands seigneurs de la cour, se hâta de l'appeler auprès de lui. 
Soumis à ses ordres, il quitta l'étude des sciences pour les embarras 
des affaires publiques, et les exercices paisibles de l'école pour la 
profession tumultueuse des armes. Il reçut à la cour Taccueil favo- 
rable que lui promettoient les liens du sang qui l'attachoient au 
monarque, une flgure avantageuse, et la réputation de sagesse et 
de maturité qui l'y avoit devancé. Clotaire II, c'est le nom du prince 
qui régnoit, l'honora bientôt de sa conriance comme de son affec- 
tion. Convaincu par lui-même de sa prudence dans le conseil, de 
ses lumières dans l'administration, de la vigueur de son âme autant 
que de sa fidélité dans l'exécution de ses ordres « il se hâta de l'em- 
ployer dans les plus importantes affaires, et le succès répondit à ses 
vues. 11 ne manquoit aussi ni de cette éloquence qui persuade, ni 
de cet amour de la justice qui donne un nouveau poids à l'autorité. 
Chaste dans ses discours, ainsi que dans ses actions, il honoroit dans 
l'opinion publique le choix et la conBance du monarque. Sa con- 
duite dans le service militaire fut telle, qu'il ne manqua jamais l'oc- 
casion de se gagner les cœurs par les bons offices qu'il rendoit. Aussi 
obligeant qu'affable avec ses inférieurs, s'il ne pouvoit les aider dans 
leurs besoins , il les éclairoit de ses lumières , les dirigeoit par ses 
conseils, s'affligeoit de leurs disgrâces, partageoit leurs succès 
comme s'ils lui eussent été communs, les appuyoit de toute sa fa- 
veur auprès du souverain, et ne laissoit personne qui n'éprouvât les 



26 REVUE DE L'AWJOU. 

effets de son obligeante charité. Ajoutons qu'il tUoit aussi ardent à 
faire valoir les belles actions des autres, qu'attentif à taire les sien- 
nes ou à les rabaisser, lors même qu'il les entendoit vanter avec le 
plus de justice. 

11 passa du commandement qu'il avoit, dans les gardes du prince, 
à celui de toutes ses troupes, c'est-à-dire, suivant l'auteur de sa Vie 
que nous suivons, à la dignité de connétable. 11 s'en acquitta de ma- 
nière à justifier de plus en plus le choix et la faveur de son maître. 
On le vit, dans la chaleur du combat, braver la mort au milieu des 
bataillons ennemis, et décider la victoire par la terreur de son nom 
et de ses armes, Dieu, qu'il servoit avec tant de fidélité, lui commu- 
niquant une force presque surnaturelle. Son âme , occupée de tant 
de soins, n'en étoit pas moins toute entière à Dieu. Sans cesse, il le 
supplioit de le conserver au milieu des écueils que le monde lui fai- 
soit craindre, et ne redouloit ni les dangers, ni la mort même, lors- 
qu'il avoit à combattre les ennemis de sa patrie, mais les jugements 
du maître des rois. Ses moments dérobés aux affaires publiques 
étoient employés à la lecture des livres saints, et son cœur y puisoit 
une ardeur nouvelle pour les choses du ciel. Il réprimoit par le jeûne 
et la mortification des sens^, ou plutôt il prévenoit les passions ar- 
dentes de la jeunesse, dans la crainte de trouver, dans les délices et 
Tabondance , de quoi s'enorgueillir et se corrompre. Sa vie réunis- 
soit ainsi les contrastes les plus marqués; elle étoit régulière et pres- 
que monastique dans les camps, et contemplative dans l'activité 
même. Il remplissoit enfin tellement les devoirs de l'une et de l'au- 
tre, qu'il laissoit à peine le moindre intervalle entr'elles. 

Ainsi , tout concouroit à son élévation et à sa fortune , lorsque la 
mort de son père le rendit héritier d'un patrimoine immense; et le 
monarque, en ajoutant à ses premiers bienfaits le gouvernement du 
comté d'Anjou, n'augmenta en effet l'opulence dont le saint homme 
jouissoit, que pour lui voir répandre avec plus d'abondance, dans le 
sein des pauvres , des trésors dont il ne se jugeoit que le dispensa- 
teur et 1*5 dépositaire. Ces biens et ces honneurs eussent été pour les 
autres des liens qui les eussent attachés à la gloire du monde et aux 
avantages brillants de la fortune. Lui, au contraire, n'attendoit que 
l'occasion de les rompre, pour se procurer des biens et une gloire 
plus solides. Celle que la Providence lui ménageoit , sembloit ne de- 
voir être rien moins que favorable à ses désirs; mais les voies qu'elle 
suit, quoique contraires, en apparence, à les juger selon les lumiè- 
res de notre foible raison, n'en sont pas moins sûres pour l'exécution 
de ses décrets. 

Ses parents et le roi lui-même ne voyoicnt qu'avec peine s'étein- 



LES SAII^TS ÉVÊQUES D'âNGERS. 27 

drc en lui la gloire de sa maison, et sa fortune passer à des mains 
étrangères. Il se rendit à leurs désirs, et consentit au jirojet de ma- 
riage qu'ils avoient formé pour lui. Celle qu'on lui destinoit pour 
épouse, éloit, ainsi que lui, de la plus haute naissance. Le cœur de 
saint Lezin, combattu par le vœu commun de leurs parents et par 
les intentions du roi, alloil contracter avec elle les derniers engage- 
ments , lorsqu'il apprit qu'elle étoit frappée de la lèpre. Cet événe- 
ment, si favorable à ses vues, rompit des liens qu'il n'avoit formés 
qu'à regret, et le délivra de l'importunité de ses parents et de ses 
amis. Hais, loin de vouloir couvrir cette disgrâce apparente par le 
choix d'une autre épouse , il y reconnut l'ouvrage d'une providence 
attentive; et, dans la crainte d'éprouver de nouveaux obstacles, il 
profita de la circonstance , pour achever sans délai le sacrifice qu'il 
méditoit. Frappé de ces paroles qu'il crut avoir entendues de la bou- 
che même du Sauveur : Allez, vendez totU ce que vous possédez, don-- 
nez-le aux pauvres, afin ^acquérir un autre trésor dans le ciel, et me 
suivez, il se dépouilla sans peine de ses emplois militaires et de tou- 
tes les charges qui Vattachoient au monde et à la cour, pour se con- 
sacrer désormais tout entier à Dieu. Il reçut en conséquence la 
tonsure cléricale, et se retira dans une maison régulière. 

Ce qu'il avoit mis d'application à connoitre et à remplir ses devoirs 
dans les places qu'il abandonnoit, il l'employa à se perfectionner 
dans l'état qu'il avoit embrassé. Jamais la fierté du rang, et l'orgueil 
qui accompagne une haute naissance, ne corrompirent son âme. 
On le vit, au contraire, jaloux d'exercer les derniers emplois, se 
cacher dans la foule, se dissimulant à lui-même, et jaloux d'écarter 
de sa retraite tout ce qui pouvoit lui rappeler le rang qu'il avoit tenu 
dans le monde. L'humilité régnoit dans ses discours comme dans 
son maintien, et tandis que tous le respectoient comme leur père, 
il paroissoit lui-même les considérer comme ses maîtres. C'est cette 
vertu qui le conduisoit à la dernière place, lorsqu'il se présentoit à 
la table du Seigneur pour s'y nourrir du pain des Anges. Il passoit 
une partie des nuits à prier, pénétré de ces paroles du Sauveur : 
Qu'heureux sont ceua que le Seigneur trouvera veillants, lorsqu'il vien- 
draf Uais il étoit sagement persuadé que sa conduite ne devoit point 
être la règle de celle des autres, et s'il pcrmettoit à son zèle d'écla- 
ter, c'est principalement lorsqu'il avoit à rappeler la paix et la con- 
corde parmi ses frères, et que, par ses conseils, il espéroil ranimer 
la piété refroidie dans les cœurs. 

C^est ainsi que son âme se formoit à l'état éminent auquel il de- 
voit bientôt être élevé, et qu'elle s'enrichissoit des trésors de grâces 
qu'il alloit répandre sur le peuple dont la Providence l'avoit choisi 



28 REVUE DE L*Â7«J0U. 

pour maître el pour pasleur. En effet, la mort d'Audouée eut à peine 
laissé le siège épiscopal vacant (1) que tous les regards et les vœux 
se tournèrent vers lui. Le suffrage du monarque se joignit au choix 
et aux acclamations de tous les ordres. Sans doute que celui qui, 
pour être au dernier rang dans la maison du Seigneur, avoit quitté 
les biens et les honneurs du monde, refuseroit de se charger des 
dignités de l'église. L'opposition qu'il fit paroître, à se prêter aux 
vœux publics, fut longue et presque opiniâtre ; mais le souvenir du 
bien qu'il avoit fait à la province pendant qu'il l'avoit gouvernée, 
étoit présent à la mémoire des peuples. Ils connoissoient sa douceur, 
sa charité, ce caractère d'indulgence et d'affabilité qui le rendoit 
accessible à tous ceux qui se présentoient devant lui sous les dehors 
de l'indigence et de l'infortune. Tous le demandoient avec instance; 
il se laissa toucher, et suivit, les yeux baignés de larmes, au pied de 
l'autel, ceux qui l'éloicnt venu prendre el le présenter aux évêques 
assemblés pour sa consécration. 

Ministre du Seigneur pour le gouvernement des âmes, il vit toute 
l'étendue de ses devoirs, et ne considéra la dignité qu'il alloit rem^ 
plir, que comme un fardeau pénible et redoutable, mais que l'espé- 
rance d'un poids immense de gloire devoit rendre plus doux à porter. 
Persuadé que tout ce qu'il avoit fait jusqu'alors n'étoit rien en 
comparaison de ce qui lui restoit à faire , il prolongea ses prières , 
multiplia ses jeûnes, macéra sa chair par le cilice, et voulut, à 
l'exemple du Sauveur, satisfaire pour ceux des autres. Ses aumônes, 
faites avec un discernement qui le mettoit en état de fournir aux 
besoins de la multitude innombrable de pauvres qui accouroient à 
lui de toutes parts, devinrent bientôt immenses. Attentif à n'omettre 
aucune espèce de bienfaits dans l'exercice de la charité qui l'embrû- 
soit, il donna des vêtements à la nudité indigente , des remèdes aux 
malades, la sépulture aux morts, l'hospitalité aux étrangers, delà 
consolation aux affligés, des secours aux captifs, qui les mettoient en 
étal de racheter leur liberté, de l'appui et de la protection aux veu- 
ves et aux orphelins. Souvent il lavoit de ses mains les pieds des 
pauvres , s'attendrissoit sur leurs maux, en adoucissoit l'amertume 
par les larmes qu'il versoit sur eux et avec eux, les embrassoit même 
comme les membres respectables de Jésus-Christ. Enfin, il sembloit 
ne donner de bornes à sa miséricorde, que celles que le ciel a mises 
aux misères de la vie humaine. Les pauvres n'éloient pas, au reste, 

(1) Audouée, en latin Audovetis, mourut vers l'an 590. Sous son épiscopat, mou- 
rut à Angers Naumace , évêque d'Orléans , dont le corps , conformément à ses der- 
nières volontés, fut transféré dans sa ville épiscopalc. 



LES SAINTS ÉYÊQUES D'âN&ERS. 29 

les seuls objets de sa charité; il Tétendoit à tous les ordres, dès que 
leurs besoins lui étoient connus. 

Ces œuvres de mortification et de charité, quoique multipliées et 
presque continuelles, ne pouvoient rien sur les devoirs essentiels de « 
son ministère. Il célébroit chaque jour le sacrifice du Seigneur, an- 
nonçoit souvent la divine parole, frappoit les pécheurs de la crainte 
des peines étemelles, offroit aux âmes pénitentes Tespoir des récom- 
penses. Il montroit ainsi la miséricorde et le jugement; la miséri- 
corde à ceux que la crainte disposoit à Tamour, le jugement aux 
cœurs froids et endurcis, et la grâce du ciel étoit tellement répandue 
sur ses lèvres, qu'il étoit toiyours sûr de toucher ceux qui Técou- 
toient. Il reprenoit ouvertement dans ses instructions tous les vices, 
et les peignoit avec Fénergie du zèle; mais il épargnoit avec soin la 
personne du pécheur. Ainsi, quoique dans les images qu'il en tra- 
çoit, chacun pût s'y reconnoiïre, aucun cependant ne pou voit en 
être offensé. Autant il mettoit de vigilance et de fermeté dans la 
correction des abus, autant il avoit d'indulgence pour la foiblessc et 
les fragilités de la nature, touché comme il l'étoit de cette maxime 
du Sauveur qu'il avoit souvent à. la bouche : Bienheureux les miséri- 
cordieux, parce qu'ils éprouveront la miséricorde. Enfin on peut dire 
qu'il tempéroit la chaleur du zèle par l'indulgence, et qu'il donnoit 
à l'indulgence les traits du zèle, de manière que l'une ne pouvoit 
blesser le pécheur, et l'autre l'enhardir dans le crime. C'est avec ce 
sage discernement qu'il s'attachoil quelquefois à défendre les cou- 
pables, et qu'il cachoit les vices ou excusoit les défauts de ses ecclé- 
siastiques. Mais, dans sa conduite ordinaire, il considéroit moins le 
rang des personnes , que la droiture de leurs intentions et le degi*é 
de leur charité. 

Rien n'égaloit sa vigilance sur toutes les parties de l'administra- 
tion dont il étoit chargé. Il parcouroit habituellement les églises, 
visitoit les monastères de son diocèse, et portoit la paix et les con- 
solations dans les maisons de deuil qu'il fréquentoit de préférence. 
Aux vices qu'il avoit détruits, succédoit le règne de la vertu, et les 
âmes recouvroient par ses exhortations la vie de la grâce qu elles 
avoient perdue. Il voyoit d'un œil égal la bonne et la mauvaise for- 
tune, et n'étoit jamais enflé par la prospérité ni abattu par les dis- 
grâces. Simple et modeste dans sa maison, il n'y rassembloit de 
domestiques que ce qu'il y jugeoit indispensable, et ne les conser- 
Toit qu'autant que leurs mœurs pouvoient honorer le maître qu'ils 
suivoient. Déjà toute la France étoit comme éblouie de l'éclat de 
ses vertus, et son exemple, aussi puissant que ses discours, avoit 
pénétré jusqu'à la cour du monarque où les conversions se multi— 



30 ftEYUE DE L'ANJOU. 

plioienl. Elles y devinrent plus fréquentes, lorsque le saint prélat, 
appelé par le souverain , ou plutôt par la divine Providence elle- 
même, se vit contraint de se partager entre le gouvernement de son 
diocèse et la surintendance du palais que Clotaire lui fit accepter. Il 
y parut ce qu'il étoit en effet , non pas un ange sous une forme hu- 
maine, mais un homme vraiment angélique et supérieur à l'huma- 
nité par sa vie toute céleste. II avoit même le don des miracles à un 
degré si éminent, que tous éf oient persuadés que Dieu lui conimu- 
niquoit la vertu des apôtres. Nous en rapporterons quelques-uns des 
plus éclatants , tirés du grand nombre de ceux qu'on nous a trans- 
mis, et dont la vérité connue, dit l'auteur que nous suivons, triomphe 
de tous les efforts de l'incrédulité. 

Un jour que le peuple étoit assemblé dans son église, une femme, 
possédée par l'esprit des ténèbres, s'élança tout à coup au milieu des 
assistants , et les frappa de terreur par les mouvements convulsifs 
qui l'agiloient. Ses gestes plus que tragiques, et ses discours égarés, 
tels à peu près que ceux d'un homme en qui l'ivresse excite des 
vertiges, firent passer rapidement les spectateurs de la frayeur aux 
ris les plus immodérés. Mais l'homme de Dieu, attentif aux efforts 
du démon pour troubler le culte du Seigneur, fit signe aux assistants 
de faire silence, et de lui présenter cette femme démoniaque, et lors 
il leva les yeux et les mains vers le ciel , et termina les prières qu'il 
faisoit pour elle, par un signe dont la vertu la délivra des démons 
qui l'obsédoient. Il avoit interrompu le sacrifice qu'il célébroit un 
jour de dimanche, pour instruire, suivant son usage, le peuple as- 
semblé dans sa cathédrale. Un aveugle, nommé Chison, introduit 
dans la foule, élevant la voix, le conjura que, puisqu'il dissipoit si 
bien par ses instructions les ténèbres de l'âme, il voulût rendre à ses 
yeux la lumière du jour dont ils étoient privés. Le saint pontife, 
dont l'humilité s'alarmoit de ces prières, lui remontra que ce n'étoit 
ni le lieu ni le moment de parler ainsi , et lui défendit de troubler 
par ses cris l'attention des auditeurs. « Très saint pasteur, répèle Chi- 
son, ne condamnez point mon importunité, attribuez-la au contraire 
à ma foi, car je sais certainement que vos mérites et vos prières me 
rendront la vue, puisqu'il m'a été révélé la nuit dernière que c'est 
h vous qu'il est réservé de me procurer cette grâce du ciel. Je ne 
vous quitterai même point que je ne l'aie obtenue. » Saint Lezin, ne 
pouvant douter à ces paroles de la vertu céleste qui lui étoit accor- 
dée, et désirant néanmoins qu'on l'attribuât plutôt aux mérites de 
rassemblée des fidèles qu aux siens, ordonna de prier pour lui. La 
messe finie, il fit sortir tout le peuple, non pour lui dérober la gloire 
de coopérer à la guérison miraculeuse de l'aveugle, mais pour lui 



LES SAmTS éVÊQUES D'AIV&ERS. 31 

cacher le pouvoir de celui qui en éloit le véritable auteur. Alors il fit 
approcher Chison, oignit ses yeux de Thuile sainte, le guérit, et le 
renvoya pénétré de reconuoissance et de joie. 

L'éclat de celte vertu divine , qui agissoit si miraculeusement en 
lui, justifloit Tempressement des peuples qui accouroient de toutes 
parts. Fatigué de cette afïluence , troublé dans la vie contemplative 
à laquelle il désiroit se livrer, il résolut de quitter pour un temps la 
ville, et de se retirer dans la solitude pour y méditer sérieusement 
sur sa fin dernière dont il vouloit prévenir les approches. 11 partit , 
accompagné d'un clerc et de deux de ses prêtres. Mais il n'y trouva 
point le repos qu'il cherchoit. Il prétendit, mais en vain, se dérober 
à la foule qui le suivoit jusque dans sa retraite; les ecclésiastiques 
qui l'accompagnoient ayant inutilement tenté d'en fermer l'accès, le 
saint prélat se vit contraint de l'abandonner. Affligé des obstacles 
qui s opposoient à son dessein , il pria le roi de consentir que les 
éyêques comprovinciaux, le clergé et le peuple lui choisissent un 
successeur, résolu de quitter son siège, et de vivre désormais éloi- 
gné du monde. Cet homme si grand , mais si modeste , craignoit 
sans cesse que le poison de la louange et de la vaine gloire ne cor- 
rompit son cœur et n'altérât les sentiments de défiance de soi-même 
et d'humilité qu'il avoit jusqu'alors si soigneusement conservés. 
Mais aucun d'eux ne voulut se prêter à ses désirs ; chacun au con- 
traire s'empressa de lui remontrer qu'il se de voit au bien de son 
diocèse , que la charité lui prescrivoit le sacrifice qu'on attendoit 
qu'il fît de lui-môme au salut des âmes dont le soin lui avoit été 
confié. Ces remontrances affectueuses triomphèrent de ses résolu- 
tions. Il abandonna sans retour son projet de retraite , et reprit avec 
une nouvelle ardeur son ministère et ses travaux, résolu de réparer 
par une administration plus active et plus laborieuse, s'il étoit pos- 
sible, ce qu'il craignoit que l'inactivité de la vie contemplative ne 
lui eût fait perdre. Le ciel parut récompenser ce généreux sacrifice 
en lui accordant une plus grande abondance de grâces et le don 
des miracles avec plus d'étendue. Nous en rapporterons quelques- 
uns des plus remarquables. Leur éclat et leur importance sup- 
pléeront au grand nombre de ceux que nous supprimons. 

Le saint homme avoit jeté les fondements d'un' oratoire ou peut- 
être d'une maison régulière dans le cimetière de la ville , et l'avoit 
dotée lui-même d'une partie de ses biens (1) Un jour qu'il l'alloit 

(1) L'église aujourd'hui connue sous le nom de Saint-Julien, Tun de ses patrons, 
fut dans son origine, ainsi que la plupart des anciens chapitres collégiaux de la ville, 
un oratoire bâti dans Tancien cimetière que les premiers chrétiens s'étoient pratiqué 



32 BEVUE DE L'AlHJOn. 

visiter, accompagné d'un seul et du plus sûr de ses disciples, il se vit 
entouré d'une foule de pauvres qui le pressoient avec une sorlc d'im- 
porlunilé de leur donner l'aumône. Douze d'entr'eux éioient, les 
uns aveugles, les autres boiteux. Saint Lezin qui, jusque dans ses 
marches et ses voyages, portoit l'esprit de méditation, en étoit telle- 
ment rempli , qu'il parut insensible aux cris de la multitude. Mais 
ils les redoublèrent avec tant de force, que le saint évoque, frappé 
de l'impression qu'ils faisoient sur lui, s'arrêta, et, levant les mains, 
comme pour écarter la foule, fit sur elle un signe de croix. Aussitôt 
les membres des boiteux furent redressés , et les yeux des aveugles 
furent ouverts à la lumière. Touchés, comme ils le dévoient être, de 
leur guérison miraculeuse, ils s'empressoienj de lui en rendre grâ- 
ces, lorsque saint Mainbœuf, c'est le nom du disciple chéri qui l'ac- 
compagnoit, frappé, comme les assistants, de l'éclat du miracle, en 
avertit son maître qui se hâta d'en remercier Dieu et de lui en rap- 
porter toute la gloire; mais, afin d'en manifester d'une manière 
durable sa reconnoissance , il chargea Mainbœuf du soin de faire 
construire sur le lieu même une chapelle sous le nom de Sainte - 
Croix. Elle existe encore de nos jours, dit Marbode qui écrivoit ou 
plutôt retouchoit la Vie du saint prélat, sous les premières années du 

hors de ses murs. On sait qu'il comprenoit tout le territoire des églises de Saint- 
Maurille, Saint-Mainbœuf, Saint-Pierre, Saint-JulieWet Saint-Martin. La sainte hor- 
reur du lieu y attiroit , comme nous Tavons dit ailleurs , les hommes apostoliques 
qui ont éclairé ce diocèse ; ils y venoient parmi des images funèbres et dans le si- 
lence des morts, envisager le terme de leurs travaux , et se délasser dans la retraite 
et la contemplation des fatigues de Tapostolat. On y ouvrit d'abord ces anciennes 
caves destinées à renfermer les corps qu'on y déposoit, telles qu'on les voit encore 
à Saint-Pierre et à Saint-Maurille. Nos premiers évoques y élevèrent des oratoires , 
agrandis dans les siècles suivants , lorsqu'il se forma des habitations près de leurs 
murs. Us y attachèrent des clercs qui, sous Louis-le-Débonnaire , se soumirent aux 
règles de la vie commune, mais qu'ils ont depuis abandonnées. C'est à leur exemple 
que saint Lezin voulut se bâtir un de ces oratoires dans le cimetière de la ville. 
Cette église , enrichie de ses dons et de ceux que la piété des fidèles y ajouta, étoit, 
dans le ix« siècle, une des plus considérables de la ville. Elle est, ainsi que les biens 
qui en dépendent, unie au clergé d'Anjou qui en a destiné la jouissance et en laisse 
l'administration aux prêtres de la congrégation de Saint-Sulpice , chargés de la di- 
rection des deux séminaires de ce diocèse, comme on l'a dit de celle de Saint- 
Mainbœuf, dans la vie de ce saint prélat. On assure que l'amour de saint Lezin pour 
la solitude le conduisoit souvent au Bois Brinson , lieu dépendant de la terre de 
Blaison qui, dit-on encore, faisoit partie de ses biens. On y montre un lieu sou- 
terrain , en forme de chapelle , où l'on veut que le saint évéque se soit retiré plus 
d'une fois pour se dérober aux regards et à l'empressement des peuples qui le sui- 
voioNt. 



LBS SAmTS ÉVÊQUES D'AHGERS. 33 

xîi^ siècle; et ce monument de la pieuse charité de saint Lezin Test 
en même temps de la vérité du miracle par lui si publiquement 
opéré (1). 

n étoit, ainsi qu'on l'a dit, dans l'usage de visiter son diocèse (2), 
et de s'informer par lui-même des besoins spirituels de chaque can- 
ton; et souvent même de ceux des habitants en particulier. Il écou- 
toit avec attention leurs plaintes, recevoit avec bonté leurs remon- 
trances, car il craignoit toujours que le troupeau, qui lui avoit été 
confié, n'eût à souffrir de la négligence des pasteurs qu'il leur don- 
noit ou de la sienne. Il y répandoit la semence de la divine parole, 
fortifioit les fidèles par la grâce des sacrements, les soutenoit par ses 
bienfaits et l'abondance de ses aumônes. C'est dans le cours d'une 
de ces visites, que, parmi les pauvres à qui l'accès auprès de lui étoit 
toigours ouvert, il aperçut un jeune lépreux, qui , par son maintien 
et une physionomie heureuse , intéressoit en sa faveur. Saint Lezin 
le fit approcher, lui partagea les mets de sa table, et le conduisit vers 
le soir dans son oratoire, résolu d'y passer avec lui la nuit en prières. 
Ils s'y renfermèrent en effet l'un et Vautre, et le jour, qui les surprit 
en oraison, suspendit le cours des larmes que le saint pontife répan- 
doit à la vue du jeune affligé. Il le fit alors approcher de plus près, 
le lava de l'eau qu'il venoit de bénir, et, nouvel Elisée, guérit ce 
nouveau Naaman par l'application de ses mains sur son corps ma- 
lade. Celui-ci, pénétré de la grâce qu'il devoit à celui qui l'avoit si 
miraculeusement guéri , le conjura de permettre qu'il vécut auprès 
de Jui , et s'attacha au service de son église. Le charitable prélat le 
reçut en effet dans sa maison, et se chargea lui-même de l'instruire. 
Docile aux leçons d'un si grand maître, le jeune disciple mérita 
d'être élevé au sacerdoce, et devint un modèle de toutes les vertus 
pour les ministres du Sei^eur. 

Saint Lezin, passant un jour sous les portes de la ville, y entendit 
les cris de ceux qu'on y tenoit renfermés. Affligé jusqu'au fond du 
cœur du sort de ces infortunés, il protesta qu'il ne quitteroit point 
le lieu où il se trouvoit , qu'il n'eût brisé leurs fers , se regardant 



(1) Cette chapelle, qui devoit servir de monument du miracle opéré par saint 
Lezin , parott avoir été bâtie daus Tenceinte même du terrain qu'occupe Téglise pa- 
roissiale de Sainte-Croix qui, peut-être, réunit aujourd'hui celle du petit monastère 
de Saint-Étienne , dont elle étoit distinguée du temps de Marbode , et qu'elle a pour 
patron. 

(2) C'est dans le cours d'une de ces visites que, s'il faut en croire la tradition des 
lieux, il fit sortir de terre, pour se désaltérer, les eaux d'une fontaine. On la montre 
à Rochefort sur la Loire , où l'on veut qu'il ait fait un miracle. 

3 



34 REVUE DE L'ANJOU. 

comme chargé lui-même de ces fers dont sa charité compatissante 
lui faisoit porter tout le poids. Il envoya sur-le-champ proposer au 
gardien de la prison de leur en ouvrir les portes, et lui offrit le prix 
de leur liberté. Mais celui-ci se refusant à ses offres et à ses instan- 
ces, saint Lezin, pénétré de douleur, leva ses mains vers le ciel pour 
en obtenir ce que les hommes refusoient de lui accorder, et, d'un 
signe de croix, fit tomber les fers des prisonniers et les barrières 
qu'on opposoit à leur délivrance. Leur saint libérateur en avoit offert 
le prix, il le paya, et se fit un devoir d'acquitter leur dette, et les 
renvoya pénétrés de ses pieuses exhortations, et consolés par l'intérêt 
puissant qu'il avoit pris à leur infortune. 

On pourroit ajouter à ce qui précède un grand nombre de faits 
également dignes de mémoire; mais ceux-ci suffisent à la foi du 
chrétien fidèle. Nous approchons du moment marqué par le ciel 
pour son passage. Il avoit longtemps combattu avec gloire, et le 
terme de sa course , qu'il voyoit s'avancer, lui laissoit entrevoir le 
prix du combat et la couronne de la victoire. Il étoit digne d'entrer 
dans la terre des vivants, cet ouvrier toujours actif, dont les mains 
infatigables avoient couvert de moisson le champ du père de famille, 
et qui soutenoit depuis longtemps, avec constance, le poids du jour 
et de la chaleur. Surpris au mois d'août par une fièvre brûlante, il 
jugea qu'elle lui annonçoit l'instant prochain de sa dissolution. Le 
moment qu'il attendoit depuis si longtemps lui donnoit de nouvel- 
les forces, en fyoulant un nouveau degré de confiance à sa foi. Ce- 
pendant, les feux de cette fièvre ardente se refroidirent, et le port 
qu'il croyoit entrevoir éloit encore éloigné. Il en fut d'autant plus 
vivement affligé, qu'il regardoit la terre comme une mer remplie 
d'écueils , et qu'il soupiroit après la demeure des saints. « Seigneur, 
s'écrioit-il avec le saint roi prophète , pourquoi faut-il que le temps 
de mon exil soit prolongé? et qu'il est malheureux pour moi de res- 
ter encore enchaîné dans cette terre étrangère ! Pourquoi , disoit-il 
encore , ai-je été privé de la lumière des anges, et replongé dans les 
ténèbres de cette vie mortelle? Hélas! je n'étois pas digne de jouir 
du bonheur que je me flattois déjà de posséder. » Puis , par un saint 
retour vers Dieu , qui , par des vues de miséricorde , prolongeoit son 
sacrifice avec ses jours, ilajoutoit : « mais je ne peux trop reconnoître 
la grâce qu'il m'a déjà faite, et que j'espère qu'il voudra bien achever 
d'accomplir en moi. » Ainsi, le retardement de son bonheur ne pou- 
voit qu'enflammer ses désirs, lorsque la fièvre, reprenant un nouveau 
degré de chaleur, augmenta sa foiblesse, et détruisit sans retour 
l'espérance de le conserver plus longtemps. Cependant, il ne relâ- 
choit rien de son abstinence ordinaire , et n'avoit point quitté le lit 



LES SAINTS ÉYÊQUBS D'AISGËRS. 35 

simple et dur sur lequel il couchoit, pour reposer plus mollement. 
Il ne changea pas même de nourriture; mais, uniquement attentif à 
prévenir l'entrée de l'époux dont la voix se faisoit déjà entendre à sa 
porte, il ne songeoit qu'à préparer son âme à le recevoir, et à dé- 
truire en elle ce qui restoit encore d'impressions de la chair et 
des sens. Enfin, le temps de la moisson arriva, ainsi que le moment 
où cet or précieux, purifié dans le creuset des afOictions, des tribu- 
lations et des souffrances, alloit être uni aux trésors célestes. Dieu 
combla ses désirs en l'appelant à lui, pour lui rendre au centuple les 
honneurs et la gloire auxquels il avoit si généreusement préféré les 
humiliations et les opprobres de la croix. 11 mourut le !«' novembre 
de Fan de grâce de Jésus-Christ 605. 

Son corps fut inhumé dans la petite basilique de Saint-Jean-Bap- 
tiste, avec toute la pompe des cérémonies ecclésiastiques, en pré- 
sence d'un concours innombrable d'assistants de tous les ordres, 
dont les larmes et les sanglots peignoient avec énergie le sentiment 
de la perte immense que tous faisoient à la mort de leur saint pon- 
tife. L'air, au moment de sa sépulture, fut embaumé comme d'un 
parfum délicieux. Cette preuve de l'heureuse immortalité du servi- 
teur de Dieu fit changer les cris de douleur et les regrets publics en 
actions de grâce, et les larmes d'angoisse en larmes de joie. De nou- 
veaux miracles, opérés sur son tombeau, donnèrent une nouvelle 
assurance de la gloire céleste dont il jouissoit. Deux aveugles y re- 
couvrèrent la vue, et grand nombre de malades sortoient de l'église, 
où reposoient ses cendres , soul^és et guéris. Ces guérisons mira- 
culeuses, dit l'auteur que nous avons si souvent cité , se sont multi- 
pliées et continuées jusqu'à ce jour. Celle d'un aveugle-né, qui 
éprouva si heureusement la vertu attachée aux dépouilles mortelles 
de saint Lezin, mérite d'être rapportée. C'étoit une espèce de monstre 
dont le front et les yeux n'étoient séparés par aucun intervalle, et 
ne présenloient aucune trace ni apparence d'yeux. Cet homme, 
attaché depuis quelque temps au tombeau du saint évêque, frappoit 
tous les regards d'étonnement et tous les cœurs de compassion. La 
constance de sa foi et la ferveur de ses prières obtinrent enfin la 
grâce qu'il désiroit si ardemment. On vit, par un prodige extraordi- 
naire, se former des yeux sur un visage qui n'en avoit point, et la 
lumière donnée à celui qui n'avoit pu la connottre, la grâce toute 
puissante, accordée aux prières du saint évêque, suppléant ainsi 
d'une manière si éclatante au défaut de la nature. 

Le corps de saint Lezin fut enterré, comme on l'a dit, dans la 
basilique de Saint-Jean-Bapliste. Nous verrons, dans la Vie de saint 
Mainbœuf, pourquoi ce nom lui fut donné; elle porte aujourd'hui le 



36 REVOE DE L' ANJOU. 

nom de Saint-Julien. La vénération des peuples, pour sa mémoire, 
se manifesta de la manière la plus éclatante, presqu'au moment de 
sa mort, par le culte qu'on s'empressa de lui rendre. Saint Main- 
bœuf, son disciple et l'un de ses premiers successeurs, fit enlever de 
terre, trente-trois ans après sa mort, le corps de son saint maître, et 
le mit dans une chapelle au côté droit du chœur, laquelle porte son 
nom. On voit encore, sur la pierre qui couvroit son sépulcre, cette 
inscription latine qui sembleroit prouver que cette première trans- 
lation est de beaucoup postérieure au temps de saint Hainbœuf. 

Vos habet hoc fracti senio fragmenta sepukhri 
Lidnii sancli quo gleba beata quiescit. 

Lorsque son corps fut déposé dans cette chapelle, on le dépouilla 
de ses vêtements qui se trouvèrent sans doute encore entiers, s'ils 
étoient, comme on le croit, les mêmes que ceux qu'on voit exposés 
dans cette église. La chasuble, d'une forme antique, est d'une étoffe 
de soie tissue d'or. Aux deux extrémités sont en broderies d'or deux 
figures : l'une d'Eve, séduite par le serpent, avec ces mots : Per 
Evam perdilio,' l'autre, de la Vierge, au moment de l'Annonciation , 
avec ceux-ci : Per Mariant recuperatio. Son aube et son amict, d'une 
toile ouvrée sont encore entiers. 

La fête de tous les saints, qui concourt avec le 1" novembre, jour 
de sa mort, fit remettre celle que l'église établissoit en son honneur 
au 13 février. On en célèbre une autre le 8 juin qu'on croit être ce- 
lui de son ordination (1). Eusèbe Brunon, l'un de ses successeurs, 
plaça ses reliques dans une châsse précieuse, élevée sur le grand 
autel de Saint-Julien. Cette nouvelle translation, à laquelle assistè- 
rent les évêques de Saint-Pol-de-Léon et de Rennes , est de l'année 
1169, lorsque l'Anjou avoit pour comte Henri Plantagenet, second 
du nom, comme roi d'Angletere. La mémoire de cette nouvelle 
translation est marquée au 21 juin. La nation d'Ai\jou, la première 
des six dont la faculté des arts dans l'Université se trouve composée, 
l'a pris pour patron, et sa mémoire est célébrée, le jour de sa fête, 

(1) C'est sur une tradilion non moins incertaine que se fondent ceux qui attribuent 
au pape Vitalien la canonisation du saint prélat. Les églises particulières , excitées 
par la dévotion des fidèles , levoient de terre les corps de ceux dont la sainteté con* 
nue se manifestoit d'ailleurs par des miracles , les déposoient dans des châsses éle- 
vées , et les exposoient à la vénération des fidèles. G'étoit encore du temps de ce 
pape, qui vivoit dans le siècle de saint Lezin , et même longtemps après, la manière 
de canoniser les saints. 



LES SMNTS ÉVÊQUES D'âKGERS. 37 

dans réglise des Cordclicrs, par un éloge en prose et en vers grecs 
et latins que prononcent des écoliers du collège de TOratoire (1). 

SA.IRT MÂINBOBUF (2). 

Il naquit le jour des Rois, Tan 574, de parents considérables dans 
leur province, et attachés au service du roi Clotaire H, dont ils sui- 
voient Tarméc dans la guerre qu'il eut à soutenir contre Thierry et 
Théodebert, ses cousins. On remarque que le jour qu'il fut porté à 
réglise pour y recevoir le baptême, la Loire, qu*on lui faisoit passer, 
fut agitée par la plus violente tempête, et que le ciel, qui veilioit sur 
ses jours, sembla l'avoir miraculeusement conservé, en calmant 
tout à coup les flots, lorsqu'ils paroissoient menacer d'engloutir la 
barque qui le portoit. Ses parents, qui découvrirent en lui, dès ses 
premières années, d'heureuses dispositions à la vertu, l'appliquèrent 
de bonne heure à l'étude des saintes lettres, et le goût qu'il y prit, 
se développa de plus en plus avec l'âge, et leur annonça le genre do 
vocation que le ciel lui inspiroit. Ils le présentèrent en conséquence, 
lorsque le cours de ses premières études fut achevé , à saint Lczin 
qui lui donna la tonsure cléricale, et l'éleva dans la suite à la prê- 

(1) Saint Lezin est aussi le patron des ouvriers employés dans les carrières d'ardoise, 
f Si Ton en croit une vieille légende conservée parmi les perreyeurs, dit M. Victor 
Logerais (Journal de Maine et Loire, 25 mars 1852), saint Lezin était maître de 
carrière ; il venait tous les jours , son bâton à la main et en priant , visiter les tra- 
vaux. Un jour qu'un bloc énorme de rocher allait tomber et écraser des ouvriers , 
ceux-ci s'adressèrent à lui comme à leur seul refuge : • Ne craignez rien , mes en- 
fants, leur répondit le saint évéquc, il ne vous sera fait aucun mal; » ils furent effec- 
tivement sauvés. Les ouvriers de carrière lui ont voué un culte spécial qu'ils ont 
fidèlement conservé. Chaque année, le 13 février ou le dimanche suivant, ils se 
rendent en corps à l'église pour célébrer sa fête. Quelques-uns, ce sont toujours des 
jeunes gens , portent des cierges qui ont été payés par une collecte faite entre tous 
les ouvriers. Autrefois môme , les ouvriers d'à-bas se présentaient à l'église avec 
leurs attributs; ils y étaient guêtres. Une chapelle, dédiée à saint Lezin, existe dans 
le canton des carrières; tombée en ruines, elle fut rebâtie il y a une trentaine d'an- 
nées. » (A. L.) 

(2) Marbode , évoque de Rennes , auteur de la Vie de saint Lezin , nous a aussi 
donné celle de saint Mainbœuf. Ménard, historien d'Anjou, avoit, parmi se9 manus- 
crits , l'histoire de ce saint évèque , écrite par un auteur beaucoup plus ancien que 
l'évéque de Rennes, et dont le nom ne nous est pas connu. Cet ouvrage est le même 
que celui que nous a donné le P. Beaugendre parmi les œuvres de Marbode. Baillet, 
dans sa Table critique de la vie des saints du mois d'octobre , observe que les PP. 
Lecointe et Mabilion en ont tiré ce qu'ils ont dit du saint prélat. Baillet paroît avoir 
travaillé d'après ce dernier auteur. On a pris également Marbode pour guide; on l'a 



38 REVUE BB L'ANJOU. 

trise. Il étoit digac d'élre appelé par le saint prélat aux sublimes 
fonctions du ministère, par toutes les vertus qu'on admiroit en lui. 
C'étoit pour le clergé de son temps un modèle d'application, d'ardeur 
au travail, d'obéissance, de cbarité. Assidu à la prière, veillant une 
partie des nuits, comme si le jour n'eût pu suffire à la longueur de 
ses oraisons ou de ses études, sage dans la disposition de ses biens, 
austère dans ses mœurs , avide de toutes les connoissances qui for- 
ment le cœur en éclairant l'esprit, doué de cette élocution douce et 
insinuante, qui intéresse, qui cbarme, qui persuade, tel étoit le dis- 
ciple que saint Lezin alloit s'attacher. Ajoutons encore, avec l'auteur 
que nous suivons, qu'il portoit avec une sainte joie le joug du Sei- 
gneur, toujours agréable à ceux qui savent connoitre combien il est 
doux, et que son fardeau lui paroissoit toi\jours léger. 

Saint Lezin, frappé de l'heureux assemblage dotant de vertus, se 
proposa de l'employer au gouvernement de son diocèse, persuadé 
que le choix qu'il faisoit ne pourroit qu'exciter une sainte émulation 
dans son clergé. Il lui donna même la conduite du monastère de 
Chalonnes et le gouvernement de la paroisse qui continuoit d'y être 
attachée, afin que, comme un flambeau placé sur un candélabre , il 
pût répandre une lumière plus éclatante, éclairer par ses instruc- 
tions, et porter la science du salut dans les âmes. Il vouloit enrichir 

même presque littéralement traduit dans tout ce qu'il nous apprend des vertus et des 
sentiments religieux du saint évéque. Il paroît avoir été trop voisin du temps de saint 
Mainbœuf pour n'avoir suivi, dans ce quil écrivoit, qu'une imagination échauffée par 
la vénération extrême de son siècle pour tous ceux que l'Église honorait d'un culte 
public. Elle avoit d'ailleurs, dans ces solennités établies en leur honneur, ses légendes 
et ses offices. Ces monuments , transmis de génération en génération , conscrvoient 
la mémoire de leurs bienfaits , de leurs vertus et des grands exemples qu'ils avoient 
laissés; le souvenir s'en perpétuoit surtout dans les lieux qu'ils avoient habités. Il 
n'en est pas ainsi de cette foule d'oeuvres surnaturelles et de guérisons miraculeuses 
dont la plupart des anciens agiographes ont chargé leurs histoires, et dont l'écrivain 
de celle de saint Mainbœuf a chargé la sienne. La vie de ces hommes privilégiés, 
supérieurs aux fragilités de la nature , à l'humanité même , est un assez grand mi- 
racle de la grâce, sans qi'il soit nécessaire de frapper les lecteurs par l'éclat du mer- 
veilleux que des écrivains peut-être peu éclairés ont voulu y répandre. C'est sur 
cette réflexion, qu'à l'exemple des religieux plus modernes qui ont écrit avant nous, 
on a cru- devoir supprimer tout ce qui nous a paru peu utile à la gloire des saints et 
à l'instruction des lecteurs. Mais on s'est fait un devoir de rapporter fidèlement ce 
qui pouvoit servir à l'une et à l'autre, lorsqu'on a cru y trouver des caractères de 
certitude et de vérité. On devoit cette observation à ceux de nos lecteurs qui lisent 
les deux ouvrages sur lesquels on a écrit l'histoire de saint Lezin et celle de saint 
Mainbœuf, et qui observeront avec nous les différents degrés de confiance qu'on doit 
à l'un et à l'autre. 



LES SAINTS ÉYÊQUES DANGERS. 39 

la basilique qu'il avoit fait construire, sous le nom de Saint- Jean-* 
Baptisle, dans Tancien cimetière de la ville, de quelque partie des 
reliques du précurseur de Jésus Christ. Saint Mainbœuf fut celui 
que le saint prélat chargea de la commission importante de lui pro- 
curer ce genre de trésor. Il parlit en effet, et se .transporta jusqu'à 
Rome. Il y trouva le pape saint Grégoire-le-Grand, Toracle de son 
siècle et le modèle des pontifes, et, quoique ce pape se montrât peu 
disposé à diviser ainsi les dépouilles mortelles des saints, Tauteur de 
la Vie de saint Mainbœuf nous assure cependant qu'il en obtint un 
ossement du bras de saint Jean. L'église de Saint-Julien conserve 
dans son trésor une relique sous ce nom, qu'elle présente, aux solen- 
nités, à la piété des fidèles. 

Tous les vœux, à la mort de saint Lezin, alloient se réunir en 
faveur de saint Mainbœuf, que la confiance de son maître sembloit 
avoir désigné par avance pour lui succéder. Disciple du saint prélat, 
et animé do son esprit, il en étoit d'aulant plus digne de le rempla- 
cer. Cependant, il eut l'adresse de détourner les suffrages, et de les 
faire tomber sur un ancien prêtre nommé Cardulphe, et de se déro- 
ber ainsi à la charge éminente, mais redoutable, qu'on vouloit lui 
imposer. Cependant, Cardulphe mourut l'année suivante (1), et saint 
Mainbœuf, tiré de sa retraite, ne put, malgré toutes ses remontran- 
ces , se refuser à l'ordination qui suivit le choix qu'on avoit fait de 
lui. Deux des prêtres les plus considérables de son clergé avoient osé 
seuls s'opposer à son élection. L'auteur de sa Vie nous assure qu'ils 
en furent punis Tun et l'autre d'une manière éclatante par le ciel. 

Dès qu'il eut reçu l'onction sacrée, il se jugea, comme le bon pas- 
teur de l'Évangile, obligé de donner son âme pour son troupeau et 
de veiller sans cesse à son salut. Pénétré de la grandeur de ses obli- 
gations, il les eut toiyours présentes à ses yeux et rien ne put échap- 
per à sa vigilance. Tantôt c' étoit un pécheur qu il avoit à reprendre 
des scandales de sa vie licencieuse , tantôt une âme juste, mais fra- 
gile, dont il falloit soutenir la foiblesse et les pas chancelants dans la 
vertu , tantôt une âme fervente qu'il vouloit enflammer encore du 



(1) Tous les anciens catalogues de nos évoques établissent Cardulphe entre saint 
Lezin et saint Mainbœuf. Cependant , ni le premier auteur de la Vie de saint Main- 
bœuf, ni Marbode qui a travaillé d'après lui, ne parlent de Cardulphe. Tous deux au 
contraire donnent à saint Lezin pour successeur immédiat saint Mainbœuf, son dis- 
ciple. Tout ce qu'on en peut conclure, c'est que Cardulphe occupa trop peu de temps 
le siège épiscopal pour que son nom fut resté dans la mémoire des descendants de 
ses diocésains, car il paroit certain qu'il l'occupa et que son épiscopat remplit le peu 
de temps écoulé entre celui de saint Lezin et l'élection de saint Mainbœuf. 



40 REVUE DE L* ANJOU. 

désir de marcher à grands pas dans les voies du salut et de la perfec- 
tion chrétienne. Il se partagcoit entre ces différents soins. L'exemple 
est toujours plus éloquent que le discours. 11 pratiquoit le premier 
ce qu'il enseignoit aux autres. Sa conduite leur apprit à mépriser les 
biens de la terre , à sacrifier ses intérêts à ceux de ses frères. On le 
vit , à Texemple de son saint maître, donner des secours et des con- 
solations aux malades, visiter les pauvres, prévenir leurs besoins, 
veiller sur les maisons religieuses comme sur la conduite de ses 
ecclésiastiques , prendre soin des veuves et des orphelins , dont il 
s'estimoit le tuteur et le père, et ne paroitre attentif à Tiiyustice de 
ses ennemis que lorsqu'il avoit à prier pour leur salut ou à les dés- 
armer par ses bienfaits. Il étoit naturellement éloquent, mais son 
éloquence , semblable à celle du premier des pasteurs , en avoit la 
douceur et ne perdoit le ton de miséricorde et de boitte qui la dis- 
tinguoit, que lorsqu'il avoit à combattre le crime audacieux, et à 
lui parler le langage de la justice et de la Sévérité. Son âme conser- 
voit une sorte de fierté dans les disgrâces , mais paroissoit l'oublier, 
lorsqu'il falloit désarmer l'envie dans la prospérité. Rien , au reste , 
n'altéroit sa constance et ne pouvoit corrompre son intégrité, ni la 
crainte, ni la flatterie dont il connoissoit la bassesse. Il étoit prudent 
et réfléchi dans la délibération , ardent lorsqu'il falloit agir, et d'un 
discernement admirable dans le choix des moyens pour tous les 
genres de bien qu'il se proposoit. Sa vie austère étoit un modèle 
de pénitence et de régularité. 11 jeûnoit fréquemment , redoubloit 
alors ses aumônes et pratiquoit une scrupuleuse exactitude de tous 
les conseils évangéliques. Il aimoit à se nourrir de la lecture des 
livres saints, à mêler sa voix dans les chœurs avec celles des chan- 
tres de nos psaumes et de nos divins cantiques. Enfin, il n'épargnoit 
à son corps aucun genre de mortification, le regardant, ainsi que 
son cœur, comme un holocauste qu'il devoit au Dieu vivant pour 
les rendre dignes d'en devenir le temple et l'autel. 

La vie d'un prélat, si austère, si mortifiée, si humble, n'avoit 
aucun rappcHiavec celle du monarque voluptueux qui occupoit alors 
le trône. Cependant Dagobert, qui, par son faste et ses débauches, 
sembloit vouloir égaler les monarques de l'Orient, appela le saint 
prélat à sa cour. Nous ignorons quel fut l'effet du voyage qu'y fit 
saint Mainbœuf ; mais, s'il en faut croire l'auteur de sa Vie, il signala 
sa marche et son entrée dans Paris par des miracles qui durent aug- 
menter sans doute la vénération et la confiance du monarque. II 
avoit été, l'an 625, l'un des pères du concile assemblé à Reims 
par le père de Dagobert. Quarante prélats s'y rendirent de diverses 
provinces, et saint Mainbœuf est du nombre des dix-huit évoques 



LRS SAINTS KYÈQOES B' ANGERS. 41 

présents à ce concile que Téglise ait mis au rang des saints. Nous 
avons dit que ses parents tenoient un rang considérable dans T Anjou. 
II est auteur de la Vie de saint Maurille , Vun de ses prédécesseurs. 
Mais il nous laisse ignorer s'il écrivoit dans le temps qui précéda 
son épiscopat ou depuis qu'il fut élevé sur le siège épiscopal. On peut 
voir, dans nos observations critiques sur la Vie de saint René, ce qui 
a rapport à cet ouvrage. 

Saint Hainbœuf vouloit , à l'exemple de quelques-uns de ses pré- 
décesseurs, se bâtir une retraite dans Tancien cimetière de la ville. 
Hais il porta dans Texécution de ce pieux dessein le même esprit 
de charité qui, dans le cours d'une famine dont les provinces du 
royaume avoient été désolées, lui avoit fait répandre dans celle-ci 
les aumônes les plus abondantes. Il se proposa d'étendre Tutilité de 
cet établissement à celle des pauvres et d'en faire tout à la fois un 
lieu de prières en y attachant une communauté de clercs, un hos- 
pice pour les voyageurs et un hôpital pour les malades. Tel fut, dans 
ses commencements, le chapitre de saint Mainbœuf, dont Téglise 
fut dédiée, par son saint fondateur, au célèbre évoque et martyr de 
Toulouse . saint Saturnin , mais qui le fut depuis à saint Mainbœuf 
lui-même. Ce monastère, ou plutôt cette communauté de clercs est 
détruite , et les biens qui en dépendent sont unis depuis près d'un 
siècle au clergé et administrés par les prêtres de la congrégation de 
Saint-Sulpice , chargés de la direction des séminaires du diocèse. 
C'est en suite de ces pieux établissements et vers la quarante-hui- 
tième année de son épiscopat, que la mort vint terminer les jours 
du saint évoque. Dès qu'il en vit les approches, il ne se dissimula 
point son élat et ne le laissa point ignorer à ceux qui l'abordoient. 
La nouvelle en fut à peine répandue , que sa maison fut comme as- 
siégée par un concours innombrable de gens de tous les ordres, dont 
les larmes et les sanglots peignoient éloquemment les regrets et la 
douleur. La fièvre qui le consumoit devenant de jour en jour plus 
dangereuse , il voulut que sa chambre fut ouverte à ses ecclésias- 
tiques. La vue de ses élèves , qu'il avoit formés pour le service du 
Seigneur, sembloit lui rendre, par intervalle, une partie de ses forces. 
Il les réunissoit pour leur donner sesdernieresinstructions.il lesex- 
hortoit , les conjuroit de se tenir sans cesse en garde contre l'ennemi 
du salut, d'observer les saints commandements que Dieu nous a 
laissés, de prendre en tout sa volonté pour règle de conduite, de 
garder la charité les uns envers les autres, d'être justes envers tous, 
de se montrer les disciples fidèles d'un Dieu de paix , enfin d'envi- 
sager souvent le terme de cette vie mortelle, et de le prévenir par 
un sage emploi du temps, afin de n'avoir pas à remettre au souve- 



42 REVUE BE L'AmOU. 

rain juge des trésors enfouis et des jours sans mérilc, mais d'être 
trouvés occupés et veillants dans la pratique des bonnes œuvres. 
C'est dans le cours d'une de ces saintes instructions qu'on le vil lever 
ses bras vers le ciel et laisser tomber son corps expirant dans les 
bras de ceux qui s'étoient approchés pour le soutenir. Il rendit son 
âme à Dieu le 16 octobre 654 , suivant l'opinion commune. 

Son corps, inhumé dans la basilique de Saint-Saturnin, qu'il 
avoit fondée , en fut tiré peu de temps après sa mort et mis dans 
une châsse placée sur le grand autel. L'église honore sa mémoire 
le 16 octobre. C'est de cette translation, sans doute , que cette basi- 
lique a porté depuis le nom de saint Mainbœuf , qu'elle a pour pa- 
tron (1). 

SAINT GODEBERT. — SllNT AGILBERT. 

Nous ne connoissons de ces deux saints prélats que le nom et le 
rang qu'ils ont tenu parmi nos anciens évoques. La France, plongée 
de leur temps dans les ténèbres de l'ignorance, ne fournit à l'histoire 
qu'un petit nombre de monuments. L'anéanlissement de l'autorité 
royale, la foiblesse ou l'impuissance des princes qui parurent sur le 
trône, l'élévation de ces grands officiers connus sous le nom de 
maires du palais, les discordes civiles qui désolèrent la monarchie, 
et l'usurpation des biens de l'Eglise, dont Charles-Martel enrichit ses 
soldats, firent tomber les études publiques, et replongèrent les Gau- 
les dans la be^rbarie dont Rome les avoit tirées. C'est surtout dans 
les temps voisins de la révolution si funeste à la postérité de Clovis , 
qu'on s'aperçoit davantage de la disette d'écrivains et de celle des 
actes publics qui pourroient nous faire connoîlre les hommes célè- 
bres dans l'Eglise qu'a produits cette province pendant le cours de 
ces révolutions. Tels ont été sans doute ces deux saints prélats. 
L'église de Saint-Serge leur rend un culte public, conserve leurs 
reliques, et célèbre leur fête le 4 du mois de mai; et, ce qui paroîtra 
singulier , sans doute , on ne les honore dans aucun autre lieu du 
diocèse, pas môme dans l'église cathédrale. 

(1) La chapelle de son nom, ou plutôt le séminaire du diocèse, possède, dans la 
paroisse d'Andard , à deux lieues d'Angers , une ferme du nom de Savoie qui , sui- 
vant la tradition des lieux, faisoit partie de son patrimoine; on croit môme que c'est 
là qu'il prit naissance , et ce que Marbode nous dit qu'on lui fît passer la Loire pour 
le conduire au lieu où il fut baptisé, s^accorde avec Téloignement des anciennes 
églises paroissiales de ces cantons qu'il falloit aller chercher sur la rive gauche de 
<*ft fleuve, avant la construction de la levée. 



LES SAINTS ÉVÉQUES D'âI^GERS. 43 

SAI^T BENOÎT. 

Ce saint évêque est encore du nombre de ceux dont nous ne con- 
noissons que le nom. Il obtint de Louis-Ie-Débonnaire, pour son 
église cathédrale, le privilège d'avoir trois bateaux sur la Loire, 
exempts de ces droits dont les empereurs romains, et nos rois après 
eux, avoient chargé la navigation et le passage des rivières. Les re- 
venus de son église étoient encore communs entre Tévéquo et les 
chanoines. La charte du privilège dont on a fait mention, est de la 
troisième année du règne de Louis; c'est Tan 817. L'histoire de son 
épiscopat, dont le temps ne nous a point conservé d'autres actes, 
nous est inconnue. Il mourut vers Tan 827, et fut, suivant l'opinion 
commune, inhumé dans l'église de Saint-Maurille. Son corps, tiré 
de son tombeau peu de temps après sa mort, fut déposé dans une 
châsse précieuse, et placé sur le grand autel de cette collégiale. 
Henri Arnauld en fit la visite solennelle le 29 du mois d'août 1661. 
On célèbre sa fête le 15 du mois de juillet. 

* 

SAINT LOUP. 

L'histoire de ce saint évêque ne nous est guère mieux connue que 
celle de saint Benoit; on le croit né dans la province. Il succéda à 
Hamon, sous Tépiscopat duquel il paroit qu'il remplissoit une des 
premières places de son clergé. Saint Eudes ou Odon , abbé de Clu- 
gny, le distingue parmi ceux qui se trouvèrent présents à la trans- 
lation du corps de saint Martin, rapporté, l'an 887, d'Auxcrre àTours, 
par Ingelger, le premier de nos comtes héréditaires. Ce saint abbé, 
qui, dans le siècle suivant, écrivoit l'histoire de cette translation, a 
donné par errcm- le nom d'évêque d'Angers à saint Loup , dans un 
temps de sa vie où il ne pouvoit Têtre encore. Rainon, qui occupoit 
le siège épiscopal, ne le laissa vacant, par sa mort, que plus de dix- 
huit ans après. On le trouve aussi présent au concile provincial, 
tenu l'an 912 à Tours, parmi les prélats qui s'y rassemblent. L'année 
de sa mort, arrivée le 17 octobre, ne nous est pas connue. Son corps 
fut déposé dans un tombeau de pierre , dans la partie de l'ancien 
cimetière de la ville, voisin de l'église de Saint-Martin, à l'endroit 
sur lequel on éleva depuis une croix qui subsiste encore. 11 fut levé 
de terre, l'an 1012, sous le règne du roi Robert, par l'évéque Hubert 
de Vendôme qui le plaça dans une châsse, et l'exposa ainsi à la vé- 
nération publique. On fit, dans le siècle suivant, l'an 1195, une pre- 
mière ouverture de cette châsse, dans laquelle se trouva l'authenti- 



44 REVUE DE L'ANJOU. 

que qui conslatoit qu'elle contenoit le corps de saint Loup. Elle fut 
encore ouverte en 1499. L'évêque de Verrie, gr^d-vicaire de Fran- 
çois de Rohan, présidoit à la cérémonie. M. Fouquet de la Varenne , 
évèque d'Angers, l'ouvrit pour la troisième fois en 1620. Le chef de 
saint Loup, qu'on a détaché du reste de ses ossements , est dans un 
reliquaire particulier. La dévotion constante ot immémoriale des 
habitants de cette province, pour ce saint prélat, n'est sans doute 
que la suite de la mémoire de ses vertus et de la confiance des fidè- 
les dans son intercession, dont la ville a plus d'une fois éprouvé les 
eficts dans ces temps de calamité. 

JEÂIf MICHEL. 

11 éloit chanoine de l'église d'Angers, lorsqu'il succéda à Hardouin 
de Bueil, fils de Jean, seigneur de Bueil, de la maison des comtes 
de Sancerrc, branche cadette de celle de Champagne, qui a donné 
des rois à l'Angleterre et à la Navarre. Ce prélat, qui gouveruoit 
l'église depuis soixante-dix ans, étant décédé le 18 janvier 1439, )e 
chapitre de la cathédrale nomma Jean Michel, l'un de ses vicaires 
généraux , et le chargea de ses sceaux pour l'expédition des actes 
pendant la vacance du siège. Les églises cathédrales jouissoient alors 
du droit d'élire leurs évêques, exercé dans les premiers temps par 
les évoques comprovinciaux, le clergé et le peuple, et plus souvent 
depuis par nos rois. Le décès du dernier prélat fut à peine notifié , 
suivant l'usage, aux vicaires-généraux de l'archevêque de Tours 
qui se trouvoit alors absent, que le chapitre de l'église métropoli- 
taine, en écrivant à celui d'Angers, lui recommanda Jean Ber- 
nard (1), grand archidiacre et professeur de droit dans l'Univen^îté, 
que son mérite fit élever depuis à l'archevêché de Tours, Guillaume 
d'Estouteville (î2), archidiacre d'Oulre-Loire, et l'abbé de Saint-Flo- 

(1) Jean Bernard, issu d'une famille noble de la ville de Tours, étoit trésorier- 
chanoine et chevalier de Téglise métropolitaine , et grand archidiacre de celle d'An- 
gers. 11 joignoit à toutes ces places celle de professeur en droit civil et canonique 
dans noire université. Les chanoines de Tours, assemblés au chapitre à la mort de 
Philippe de Coetqui, l'an 144!2, n'ayant pu se concilier sur le choix de son succes- 
seur, remirent leur droit d'élection au pape Eugène IV, qui nomma Bernard arche- 
vêque de Tours. 

(2) Guillaume d'Estouteville éloit chanoine de l'église d'Angers et archidiacre d'Ou- 
tre-Loire depuis 4435. Il eut, selon quelques auteurs, le prieuré de Saint-Martin-des- 
Champs, fut pourvu de l'évôché de Saint-Jean-de-Maurienne en Savoie, et, depuis, de 
celui de Béziers. Le pape Nicolas V le fit archevêque de Rouen; Eugène, son prédé- 
cesseur, Tavoit honoré de la pourpre romaine, vers la fin de 1439, et lui avoit donné 



LES SAIMS ÊYÊÛUES D'âNGERS. 45 

rcnt (1), comme également dignes de remplir le siège épiscopal. 
'' Guillaume d'Eslouleville sembloit de voir fixer en sa faveur les suffra- 
ges des électeurs. Il étoit second fils de Jean, seigneur d*Estouteville 
et de Yalmont, grand bouteiller de France, et de Marguerite d'Har- 
court, dame de Longueville, et petit-fils, par sa mère, de Catherine 
de Bourbon, conséquemment allié à la maison royale. 
' > Le chapitre avoit envoyé des députés au roi, ainsi qu'à rarchcvé- 

que de Tours, pour en obtenir ce qu'on appeloit le congé d'élire. 
Guillaume d'Estouteville fut l'un de ceux qu'il chargea de cette corn- 
' mission; et, sur le pouvoir obtenu de l'un et de l'autre, le jour de 
I Téloction fut assigné au 19 février, un mois révolu après le décès 
d'Hardouin de Bueil. Les partisans de l'archidiacre d'Estouteville pro- 
i fitèrent de cet intervalle pour le recommander au chapitre; et celte 
recommandation étoit presqu'un obstacle à la liberté de l'élection 
i par la puissance et la qualité des personnes qui la faisoient. C'étoit 
la reine, femme de Charles VH, le duc de Bourbon et le comte de 
i Vendôme, tous trois de la branche royale de ce nom. 

Cependant, les chanoines s'assemblèrent le 19, jour marqué. Ils 
I étoient au nombre de dix-huit capitulants, et la messe du Saint- 
! Esprit célébrée suivant l'usage, ils alloient procéder à l'élection, 
I lorsqu'ils se divisèrent entre eux sur la forme. Les uns, et c'étoient 
! sans doute les partisans de l'archidiacre d'Estouteville, vouloient que 
les sufiPrages fussent donnés à haute voix; les autres demandoient 
^ qu'on les donnât par scrutin, ainsi qu'on l'avoit fait dans les élec- 
tions précédentes. Cette diversité d'avis, balancée par l'égalité du 
nombre dans les opinants, occupa le temps de l'assemblée, autant 

le titre de Saint-Martin-des-Monts, qu'il changea depuis pour révéché de Porto , et 
depuis encore pour les évéchés d'Ostie et de Velletri. Il fut encore camerlingue de la 
Sainte-Église romaine. On dit qu'il fit pendre , à Tune des murailles de sa maison , 
le barigel (a) qui avoit forcé un prôtre françois de faire Tofiice d'exécuteur sur un 
voleur. Il fut légat en France, y réforma l'université de Paris , assembla les évéques à 
Bourges pour l'observation delà Pragmatique-sanction, mourut à Rome doyen des car- 
dinaux, âgé de plus de 80 ans, le 22 octobre 1482, et fut inhumé dans l'église des 
Augustins, qu'il avoit fondée. 

(1) L'abbé de Saint-Florent, recommandé par les chanoines de Tours, étoit Jean 
du Bellay, fils cadet de Foulques du Bellay et d'Elisabeth de Monligny. Il avoit fait 
profession religieuse en 1425. Jean du Bellay, son oncle, se démit en sa faveur de 
l'abbaye de Saint-Florent, entre les mains d'Eugène IV qui, par sa bulle du 20 avril 
1431, en pourvut celui-ci. Il fut successivement évéque de Fréjus, dont le siège étoit 
encore rempli de nos jours par un de ses petits- neveux, le dernier de cette grande 
et illustre maison de l'Anjou, et de Poitiers, où il mourut le 3 septembre 1479. 

[a) Chef de sbire*. 



46 REVUE DE L'ATïJOU. 

que le choix qu'on se proposoit, et fit remettre au lendemaiu Taffaire 
de réleclion. L'assemblée du lendemain paroissoit ne pouvoir se 
terminer d'une manière plus conciliante sur l'un et l'autre objet, 
lorsqu'une voix qu'aucun des assistanls ne put reconnaître fit 
entendre deux fois très clairement le nom de Jean Michel. Tous 
alors, comme subitement inspirés, lui donnèrent à haute voix 
leurs suffrages, et l'élurent par acclamation. Il s'étoit absenté de 
cette seconde assemblée, on ne peut dire par quel motif, si ce n'est 
qu'on lui suppose un pressentiment secret de ce qu'on alloit faire en 
sa faveur, ou peut-être que la division dont il avoit été le témoin l'en 
éloignât. On s'empressa de l'aller chercher; il étoit dans l'église de 
Saint-Laud. On l'y trouva prosterné au pied de l'autel de Sainte- 
Geneviève. D'Estouteville étoit du nombre des chanoines députés pour 
l'avertir de son élection et ramener au chapitre. Chacun d'eux put 
lui répondre de l'approbation de tous les ordres; en effet, le TeDeum, 
qui termina la cérémonie de cette élection, fut chanté au bruit des 
acclamations publiques. Hais, effrayé du poids immense dont on 
venoil do le charger, le saint homme ne répondit que par ses larmes. 
Cependant, pressé de manière à devoir enfin s'expliquer, il demanda 
quelques instants pour s'éclairer avec Dieu, et finit par déclarer que, 
quoiqu'il conntlt toute son insuffisance, cependant il se soumettoit 
à la volonté du ciel, et se dévouoit au salut du troupeau qui le dc- 
mandoit pour pasteur, ainsi qu'ils l'en assuroient. Trois chanoines, 
commis par le chapitre, se transportèrent à Tours, et l'élection y fut 
confirmée par les vicaires-généraux de l'archevêque absent. Enfin, 
quoique l'ordination de Jean Michel éprouvât des obstacles, ainsi 
qu'on va le dire , les chanoines assemblés lui remirent un mois 
après la juridiction épiscopale. 

Pendant le cours de ces événements, les pères du concile général, 
assemblés à Bâle, et le pape Eugène IV, divisés d'opinions et d'inté- 
rêts dans l'article si important de la supériorité des conciles géné- 
raux sur les souverains pontifes et sur quelques autres objets intéres- 
sants, mcnaçoient l'église d'un schisme aussi funeste que celui pour 
lequel clic s'étoit assemblée à Constance (1). Eugène, dont le cœur 

(1) On sait que Téglise assemblée à Bâle, sous le pontificat d'Eugène IV, se divisa 
d'avec lui, et que le pape transféra le concile d'abord à Ferrare, ensuite à Florence; 
que cependant plusieurs évêques restèrent à Bâle, y déposèrent Eugène, et élurent i 
sa place Amédée, duc de Savoie, qui prit le nom de Félix V; mais que cette dé- 
marche violente ne trouva qu'un petit nombre de partisans, et que, quelque attache- 
ment que le roi témoignât à la doctrine et aux intérêts du concile , la plupart des 
é^jlisL'S de France et le roi lui-môme continuèrent néanmoins de reconuoître Eugène. 



LES SAINTS ÉYÊQUES d'ANGERS. 47 

étoit aliéné, paroissoit ne chercher que les occasions de s'atlribuer des 
droits dont les pères du concile de Bâle éloient résolus d'interdire 
Tusage à son siège, et^iont Vexercice frappoit parliculièremeut les 
églises de France. Telles étoient les expectatives, les réserves et les 
autres dispositions arbitraires des bénéfices même les plus considé- 
rables. D'Estouteville, entraînépar le torrent, avoit appuyé de son 
suffrage Félection de Jean Michel, et s'étoit trouvé, comme on Ta 
dit, du nombre des chanoines chargés de la lui apprendre. Décidé 
sans doute par ses parents et ses amis, il crut, malgré ces démar- 
ches, pouvoir profiter des circonstances, et ne balança pas à exciter 
lui-même un schisme dans une église dont il remplissoit une des 
premières dignités. Il se persuadoit que, dans la concurrence entre 
Jean Michel et lui, le crédit puissant de sa maison Temporteroit sans 
peine sur celui de son rival et des chanoines qui Tavoient élu. II 
s'adressa au pape, qui, ravi de trouver cette occasion d'exercer des 
droits qu'on lui contestoit, lui conféra d'autant plus volontiers l'évê- 
ché d'Angers, que la demande, qui lui en étoit faite, étoit une re- 
connoissance de son autorité. D'Estouteville étoit d'ailleurs, par sa 
naissance et ses qualités personnelles, digne du choix que le Saint- 
Père en faisoit. 

Soit que le chapitre fût averti des brigues secrètes de l'archidiacre, 
ainsi que tout induit à le croire, soit empressement de terminer une 
affaire dont le diocèse attendoit sans doute le dénouement avec im- 
patience, il arrêta, le jour même qu'il fit entrer Jean Michel dans 
l'exercice de la juridiction épiscopale, d'écrire au concile de Bâle et 
au roi en faveur de celui qu'il avoit élu. Sa consécration eût mis le 
sceau à l'ouvrage de son élection , mais il ne trouvoit dans ces cir- 
constances aucun des évêques qui voulût y concourir. Chacun d'eux, 
au contraire, s'en étoit excusé sous différents prétextes. Mais Dieu, 
qui avoit choisi d'une manière si sensible le pasteur qu'il destinoit 
à ce diocèse, voulut bien y pourvoir. Le 2 mai 1439, trois évêques, 
de retour du concile de Bâle, passèrent par Angers. On leur proposa 
de consacrer le prélat élu; ils y consentirent sans peine, et dès le 
lendemain, qui se trouvoit un dimanche, la cérémonie fut faite avec 
solennité, dans l'église cathédrale, par eux et par un évêque de 
Maurienne, franciscain, qui se trouvoit alors dans la maison des 
Cordeliers. Les chanoines, constants dans leur choix, avoient arrêté 
deux jours auparavant : qu'attendu que Jean Michel n'avoit rien 

C'est sur les sages décrets de ce concile que rassemblée tenue à Bourges dressa les 
articles de la Pragmatique-sanction qui abolissoit les réserves , les expectatives , les 
anoates, et qui rétablissoit les élections. 



48 REVUE DE L'ANJOU. 

omis de ce qu'il devoit, pour se procurer les moyens d'être ordonné, 
il serolt néanmoins reçu pour gouverner le diocèse , et qu'il jouiroit 
des honneurs dus à la dignité épiscopale. Le temporel de révêcbé 
étoit resté en séquestre jusqu'à la fin du procès qui ne fut terminé 
que quelque temps après, en sa faveur, au conseil du roi (1). Il 
trouva, dans les secours généreux du chapitre, de quoi fournir dans 
cet intervalle à ses besoins. Cependant, le nouveau prélat prit le 
lundi suivant, 4 mai, profession solennelle de sa dignité; et les cha- 
noines, satisfaits de voir le plus grand des obstacles qu'on leur avoit 
opposés, si heureusement levé par son sacre, ne balancèrent point 
à signifier un appel en forme, au roi et au concile de Bàle, des bulles 
que d'Estouteville avoit obtenues d'Eugène. 

Une conduite si ferme, et si opposée aux vues de ce pontife, excita 
toute son indignation. Il fit un crime au roi René, duc d'Anjou, l'un 
des protecteurs les plus ardents de l'évêque d'Angers, de l'intérêt 
qu'il avoit pris à sa promotion , et fit passer son ressentiment dans 
le cœur de ceux qui l'approchoient. On voit que ce fut un des pré- 
textes dont Pie II (2) se servit pour faire perdre à ce prince et à la 
maison d'Anjou le trône des Deux-Siciles. Dès qu'Eugène fut ins- 
truit que réleclion de Jean Michel avoit été confirmée par le concile 
de Bâle, et que le roi lui-même, qui l'avoit approuvée dans son con- 
seil, avoit reçu son serment de fidélité (3), il se crut dispensé de 
toute espèce de ménagements avec eux. 11 avoit écrit à Charles, 
comte du Maine, frère du roi René, pour lui recommander de ne 
prêter aucun appui au fatAx évéque. C'est ainsi qu'il traitoit Jean 



(1) Le procès entre Jean et Guillaume d'Estouteville n'étoit point encore terminé le 
dernier mars 1439. Ce jour-là même, tous deux eurent une conférence dans laquelle 
ce dernier proposa le pape Eugène pour juge. Jean Michel y consentit par déférence 
pour le chef de l'Église, mais l'opposition qui lui fut signiBée, par lettre&-pafentes du 
roi, arrêta le jugement du souverain pontife, qui eût décidé dans sa propre cause et 
conserva au diocèse le digne pasteur qu'on lui avoit donné. 

(2) iEnéas Silvius Piccolomini avoit été secrétaire du concile de Bftle, avant d'être 
pape sous le nom de Pie IL II changea de sentiments et de maximes dès qu'il fut 
élevé sur la chaire de saint Pierre ; il se montra, pendant le cours de son pontificat, 
peu favorable à la France , et moins encore aux droits de la maison d'Anjou sur le 
royaume des Deux-Siciles. 

(3) Ce serment de fidélité , prêté au roi Charles VII par Jean Michel , est daté de 
Riom, en Auvergne, et du 30 mars 4439, la dix-septième année du règne de ce mo- 
narque, présents Tévêque de Castres et le sire de Précigné (Beauvau). Ainsi Jean 
Michel n'étoit point encore sacré lorsqu'il prêta ce serment et lorsqu'il consentit à 
prendre le pape pour juge de son droit; il oublioit sans doute qu'il ne pouvoil plus 
porter la connoissance de cette affaire à un autre tribunal qu'au conseil du roi. 



LES SAmTS É7ÊQUES D'ANGERS. 49 

Michel. Le roi Charles VII, en rinforrtiant de la décision de son con- 
seil , en faveur de Tévêque d'Angers , lui témoignoit être dans la 
résolution de le soutenir, et prioit le Saint-Père de révoquer sa bulle 
de nomination donnéeà d'Estouteville, qu1l qualifloit d'entreprise sur 
les droits des églises de son royaume. Eugène traite, dans sa réponse, 
cette sage fermeté, d'irrévérence pour le vicaire de Jésus-Christ. Il 
veut que la lettre qu'il a reçue du roi ne puisse être son ouvrage , 
mais celui de quelqu'un de ses conseillers ou de ses secrétaires, à la 
juger, dit-il, par le ton d'insolence et d'inconsidération qu'il y 
trouve. Il syoute que c'est plutôt le langage de la passion que celui 
de l'amour du bien et de l'honnêteté. Le roi lui reprochoit d'avoir 
entrepris de disposer arbitrairement de l'évèché d'Angers. « Je ne ré- 
pondrai , dit Eugène, que deux mots à ce reproche plus digne de la 
sottise et de l'ignorance de ceux qui l'ont écrit, que de la sagesse 
d'un roi et de la dignité de notre Siège. Nous n'attentons à rien, mais 
nous nous servons de l'autorité que Dieu nous a donnée pour le bien 
et l'honneur de son Eglise. On nous presse, euoute le pontife, de ré- 
voquer le choix que nous avons fait; c*est à ceux qui ont élevé un 
homme ignoble ti idiot, de révoquer leur prétendue élection. » 

On voit, par le stylo de cette lettre, jusqu'à quel point le cœur 
d'Eugène étoit aigri contre le monarque et contre le prélat que 
l'église d'Angers s'étoit donné. La conduite des pères du concile de 
Bâle, composé en partie d'évôques françois, et la fermeté du roi 
pour le maintien de nos libertés contre les entreprises de la cour de 
Rome , ne pouvoient manquer d'échauffer l'esprit de ce pontife ar- 
dent à défendre ce qu'il regardoit comme ses droits. Il venoil d'ou- 
blier, en écrivant au roi , la modération et les égards qui lui étoient 
dus; il oublia l'un et l'autre, en frappant d'excommunication le saint 
évêque d'Angers dont il eût estimé les talents, chéri la personne et 
respecté la vertu , s'il avoit pu le mieux connoitre. Une démarche 
si irrégulière ne diminua , dans le cœur des diocésains de Jean 
Michel, ni la confiance ni le respect qu'il s'étoit acquis. Cependant il 
crut devoir en appeler lui-même au jugement des pères du concile 
assemblé à Bàle. L'excommunication y fut déclarée nulle et injus- 
tement prononcée, et le décret d'absolution, qui suivit ce jugement, 
fut publié dans la cathédrale. Néanmoins, quelqu'injuste que fût 
cette excommunication, et contraire qu'elle fût à nos saines maxi- 
mes et à nos libertés, le saint prélat ne put cacher les inquiétudes 
qui le troubloienl, et la vive impression qu'elles faisoicnt sur lui. 
L'auteur de cette censure étoit le chef toiyours respectable de l'Eglise. 
Jean Michel en étoit l'enfant le plus soumis. Le chapitre , instruit 
sans doute de ces agitations, fit publier une seconde fois, dans le 

4 



50 REYUB DE L'AIVJOU. 

mois de novembre suivant, Fabsolulion donnée par le concile. Mais 
le prélat, toujours affligé du divorce qui réloignoil du souverain 
pontife, voulut plus d'une fois quitter la dignité qu'il exerçoit si uti- 
lement pour le salut des âmes , mais qui Texposoit à des tribulations 
qu'il craignoit d'avoir à se reprocher. Ses inquiétudes ne se calmèrent, 
que lorsqu'il cutoblenu du successeur d'Eugène une absolution qu'on 
appelle ad cauUlam (1). Ainsi finit l'affaire de son élection dont nous 
avons cru devoir rapprocher toutes les circonstances. II est temps 
de faire connoître le saint prélat lui-même. 

Jean Michel naquit à Beauvais, vers l'an 1387. Sa famille, qui 
subsiste encore dans cette ville, y faisoit dès lors comme aujourd'hui 
le commerce (2). Les guerres de la France et de l'Angleterre, qui 
désoloient sa patrie, le décidèrent à s'en éloigner, et le conduisirent 
à Aix, en Provence. Il est probable qu'il y acheva ses études. L'éclat 
et la rapidité de ses progrès (3) le firent connoître des princes de la 



(4) Il est à remarquer qu'après le décès de Jean Michel, le pape Nicolas V donna 
une absolution générale pour tout le diocèse, datée du 2 janvier 144S. Ce fut, ainsi 
qu'il le dit lui-même, de son propre mouvement, Non ad ipsorum.... instantiam, 
sed de nostra mera liberalitaU. Cette absolution avoit pour objet , suivant Tintention 
de ce pape, de délier les chanoines, les autres personnes ecclésiastiques et le peuple 
du diocèse des censures et peines qu'ils pouvoient avoir encourues , en conséquence 
des bulles d'Eugène IV. 

(2) Il naquit à Beauvais dans le faubourg de Saint-Quentin. Une note de Pétri- 
neau de Noulis , Tun des trente premiers académiciens d'Angers , auteur d'une His- 
toire des rois de Naples et de Sicile de la première maison d'Anjou, qne nous trou- 
vons dans les manuscrits de M. Artauld, archidiacre de l'église d'Angers, nous 
apprend que le 5 juillet 1585, André Michel et André, son fils, marchands à Beauvais, 
François Michel, frère d'André, et Pierre Michel, tous deux établis à Amiens, vinrent 
à Angers invoquer le bienheureux Jean Michel , leur parent, et qu'ils déchirèrent qu'ils 
étoient plusieurs marchands à Beauvais du nom de Michel , tous d'une môme famille 
originaire de cette ville, et depuis longtemps établie dans le faubourg Saint-Quentin. 

(3) Jean Michel avoit fait de très bonnes études pour son temps, et étoit un homme 
éclairé. Il devoit à ses talents et à ses connaissances Testime et la confiance dont les 
princes de la maison d'Anjou l'avoient honoré. Yolande d'Aragon, qui le connaissoit, 
l'employoit aux grandes affaires dont elle se trouva chargée à la mort de Louis II, 
son époux. Il la servit fidèlement par ses conseils et ses écrits. Cette princesse, inté- 
ressée à prouver ses droits à la couronne d'Aragon , eut recours à Jean Michel et le 
trouva instruit. Il dressa la généalogie de celte maison , ce qui prouve , dit l'auteur 
de sa Vie, dont nous aurons bientôt occasion de parler, un genre d'érudition qui n''é- 
toit pas commun dans son siècle. Ainsi, lorsque Eugène IV le traitoit d'homme idiot, 
il ne le jugeoit sans doute que d'après ce que lui en a voient dit des gens trompés 
par l'extérieur simple et modeste sous lequel le saint homme cachoit les talents qu'il 
avoit reçus et les connaissances qu'il avoit acquises. 



LES SAII^TS ÉTÈQUES D'âNGERS. 51 

maison d'Anjou, rois de Sicile, dont cette province faisoit un dQs 
domaines. Louis II , chef de celte maison , rattacha à son service en 
qualité de secrétaire, et cest à ce titre qu'il signa un acte de 1416, 
donné par le roi de Sicile en son conseil. La mort de Louis ne fit 
rien perdre au jeune Michel de ses espérances. Yolande, sa veuve, 
demeuroii chargée du gouvernement des affaires. Jean Michel resta 
auprès d'elle, et lui continua les services qu'il rendoit au roi Louis, 
son époux. La mort de ce prince, et les disgrâces qui la suivirent, 
ne contribuèrent pas peu à le convaincre do la fragilité des gran- 
deurs humaines (1). Elles le conQrmèrent dans le dessein de se con- 
sacrer à Dieu, dans l'état ecclésiastique. Il resta cependant attaché 
au service des princes de celte maison, et c'est dans le cours d'un 
voyage fait en Italie, qu'il prit le sous-diaconat à Florence. On ignore 
s'il reçut les autres ordres en Provence; mais il est constant qu'il 
possédoit, en 1420, une prébende dans l'église de Saint-Sauveur 
d'Aix, sa capitale, 

René, frère et successeur de Louis, paroissoit affectionner le sé- 
jour de l'Anjou. L'attachement des Angevins pour les princes de cette 
maison , la douceur du climat, le souvenir des lieux qui l'avoient vu 
naître (2) l'y rappelèrent souvent et Fy fixèrent du moins pour des 
intervalles de temps plus considérables que ceux qu'il passa dans la 
suite en Lorraine ou dans la Bavière. Jean Michel avoit permuté, dès 
1428, la prébende qui Tattachoit à l'église de Saint-Sauveur d'Aix, 
pour un canonicat de l'église d'Angers , dont il prit possession le 16 
août de la même année, et ce nouvel établissement, qui précéda de 

. (1) L'histoire des princes de cette maison ne présente en effet qu'une triste alter- 
native de bons et de mauvais succès, dont Tissue fut longtemps la ruine de TÉtat, 
ou celle de leurs provinces. Louis l'^ qui, par sa naissance, ses domaines et les ri- 
chesses immenses qu'il avoit accumulées pendant la minorité de Charles VI, pouvoit 
être la ressource de la France , la dépouilla d'une partie considérable de ses biens et 
de ses forces, pour aller chercher dans l'Italie une couronne qu'il ne put se conser- 
ver, et mourut chargé des reproches de la nation , qui voyoit en lui un des princi- 
paux auteurs des maux qui l'accabloient. Louis 11 , son fils , possédé de la même 
ambition, appauvrit à son tour ses provinces et ses malheureux vassaux, pour courir 
avec la même ardeur après cette couronne qu'il laissa toujours échapper de ses 
mains. La mort arrêta le cours des projets de Louis 111 , qu'elle vint enlever à la 
fleur de son âge. René, frère de Louis, fut tour à tour le jouet de la bonne et de la 
mauvaise fortune; vaincu et prisonnier à Bulgneville, il sortoit à peine de la prison 
où le duc de Bourgogne l'avoit si lâchement retenu six ans entiers , lorsque Jean 
Michel fut élu. 

(2) René il, fils de Louis II, roi de Naplcs et de Sicile, et duc d'Anjou, étoit né dans 
le château d'Angers, le 1G février 140Î), et avoit été baptisé dans l'église cathédrale. 



52 REVUE DB L'ANJOD. 

six ans la mort de Louis, frère de René, le mit dans la suite à portée 
de se conserver la faveur et la protection du dernier de ces princes, 
qui Testimoit et respectoit sa vertu. Ces sentiments devinrent ceux 
de toute la ville, lorsqu'on le vit remplir ses devoirs avec la plus 
scrupuleuse exactitude. Sa résidence continuelle, sa piété tendre, 
ses mœurs austères , jointes à une douceur aimable et compatis- 
sante, la politesse d'un homme de cour et les connoissances d'un 
savant cachées sous les dehors de la simplicité évangélique, firent 
bientôt passer ses conft*ères et les habitants de la province de l'ad- 
miration à la vénération la plus profonde. Une vie si régulière et si 
conforme à l'esprit de son état , étoit un exemple rare dans ces 
temps malheureux où la licence et tous les désordres inséparables 
des guerres (1) avoient presque anéanti , dans nos provinces , les 
mœurs et le goût des études, et porté dans le clergé même, avec 
l'ignorance , la dissipation et l'oubli de ses devoirs. 

Un des plus grands désordres de ces temps malheureux, étoit la 
pluralKé des bénéfices les plus incompaiibles , accumulés par la cu- 
pidité. C'étoit le ftruit du schisme qui avoit si longtemps déchiré 
l'Église. Cet abus, autorisé par de grands exemples, étoit alors 
presque généralement répandu. Jean Michel lui-même possédoit la 
cure de Gonnord et Tarchidiaconné dans l'église du Mans, et les 

(1) Il y eut, en janvier 14iO, une assemblée des principaux habitants au palais 
épiscopal pour trouver les moyens de faire cesser les ravages et tous les genres de 
désordres que commeltoient les troupes même du roi, dans les villes et les campagnes 
de la province. Ce monarque étoit venu le mois précédent à Angers , et la ville avoit 
fait des dépenses considérables pour le recevoir, lui et sa cour. Les Anglais , venus 
de la Normandie, et maîtres de quelques places sur les frontières de TAnjou, s^avau- 
cèrent, sur la fin de juin de cette même année, dans la province. Ils étoient au 
nombre de quinze mille et commandés par le duc de Sommerset. Ils entrèrent dans 
l'abbaye de Saint-Nicolas où le général s'établit. Le voisinage du duc d'Alençon, qui 
accourut avec un corps de troupes grossi par toute la noblesse des villes et des cam> 
pagnes voisines , garantit la ville du siège dont elle étoit menacée , mais ne répara 
point les maux innombrables que la férocité des gens de guerre, dans ces temps 
malheureux, rendoit inévitables. Les citoyens ne pouvoient plus habiter leurs 
terres que sous la sûreté des sauvegardes qu'il falloit payer à grand prix. C'étoit un 
des profits du connétable et des généraux de l'un et de l'autre parti. Dans l'année 
1443, où la victoire commençoil à suivre partout les armes du roi, il fallut que les 
chanoines de la cathédrale se munissent de ce genre dispendieux de protection et de 
défense pour sauver la récolte de leurs moissons. Les premières années de l'épisco- 
pat de Jean Michel concourent avec ces temps déplorables. Un prélat tel que lui 
étoit dans ces circonstances, pour la province, un bienfait signalé de la bonté du ciel. 
L'amour de ses diocésains payoit ses charités immenses, et le voile de l'humilité qui 
le cachoit à ses yeux, n'en déroboit rien à la reconnaissance publique. 



LES SAINTS ÉYÈQUES D'âNGBRS. 53 

coDseryoit avec la prébende dans Téglise d'Angers. Mais une âme 
anssi timide que la sienne , et aussi scrupuleusement attachée aux 
saintes maximes qu'il puisoit dans la lecture des canons et des pères, 
ne deyoit point se permettre la jouissance de ces bénéfices, dont 
chacun exigeoit que celui qui s'en trouvoit pourvu s'y consacrât tout 
entier. Il permuta la cure de Gonnord pour un bénéfice simple , peu 
considérable. Il en fut de même de l'archidiaconné de l'église du 
Mans, dont le comte, frère de René, l'avoit sans doute fait pourvoir. 
Les vœux de sa famille, et peut-être l'amour de sa pairie, alloient 
le rappeler à Beauvais et l'enlever à l'église d'Angers. Nous le voyons, 
en effet, pourvu, le 2 juin 1438, d'un canonicat dans cette ville de 
sa naissance, et, sans doute, qu'il comptoit y fixer sa demeure. 
Mais la Providence l'appeloit à un genre de vie plus actif, et l'alloit 
élever, par la voie des tribulations , à des fonctions plus éminentes. 
Il fut élu, quelque temps après, pour gouverner le diocèse, et n'en 
resta possesseur tranquille, ainsi que nous Tavons dit, que quelques 
mois après son élection. 

L'histoire de son épiscopat fournit peu d'événements remar- 
quables. Les contestations qui troublèrent celui de Jean de Beauvau 
servirent de motif à des recherches dans le secrétariat de l'évêché , 
et occasionnèrent l'enlèvement et la perte des actes faits par Jean 
Michel et des registres de son temps. On sait , par le peu de monu- 
ments qui nous en restent , que , dans toutes les occasions impor- 
tantes , ce prélat, si doux, si compatissant, si charitable , montra la 
plus grande fermeté. Gilles de la Réauté, juge d'AivJou, retenoit dans 
les prisons (Je la ville des clercs justiciables de l'évoque; il le retran- 
cha publiquement de la communion et donna lui-même lecture de 
cet acte de sévérité dans le chœur de sa cathédrale. Charles VU vint 
deux fois à Angers pendant le cours de son épiscopat. 11 étoit, à son 
premier voyage , accompagné de son fils le dauphin Louis, des ducs 
d'Alençon et de Bourbon, des comtes de Vendôme et de Dunois, et de 
grand nombre d'autres seigneurs. Le monarque fut reçu par Jean 
Michel , qui voulut partager, avec le chapitre , la dépense des pré- 
sents qui lui furent offerts. Il perdit, deux ans après, Yolande d'A- 
ragon, veuve de Louis II, sa bienfaitrice. Elle tomba malade à Tigné, 
près Saumur, et y mourut le 14 novembre 1442 (1). Son corps fut 

(i) Yolande, mère du roi René et fille de Jean 1^^, roi d'Aragon, porta dans la 
maison d'Anjou ses droits à la couronne d'Aragon et à celle de la Catalogne et de 
Valenc6. Quoique son père eût exigé d'elle, en la donnant à Louis II, une renoncia- 
tion publique , pour elle et sa postérité , aux États que sa maison possédoît en Es- 
pagne, cependant Jean, duc de Calabre, son petit-fils, se mit sur les rangs à la mort 



54 REVUB DE L'ANJOU. 

transféré, suivant ses dernières intentions, à Angers. Jean Bernard, 
archevêque de Tours, reçut, avec notre saint prélat, le corps de la 
feue reine, à la porte Saint-Âubin, d'où Tun et Tautre, à la tête d'un 
clergé et d'un peuple nombreux , raccompagnèrent jusque dans le 
chœur de la cathédrale, où il fut déposé. L'évêque d'Angers officia 
aux Vigiles, et l'archevêque de Tours le lendemain , à la messe so- 
lennelle et aux obsèques , lors desquelles on descendit le corps de la 
princesse dans le tombeau du roi Louis, son époux. Jean Michel 
reçut l'année suivante, 1443, Isabelle de Lorraine, première femme 
du roi René, qui, le 22 mai, fit, comme duchesse d'Anjou, son 
entrée solennelle dans la ville. 

Il quitta deux fois son diocèse, dans le cours des neuf années qu'il 
le gouverna. La première, en septembre 1439, pour se rendre à 
l'assemblée convoquée à Bourges, où l'on sait que les premiers ordres 
de l'État se concertèrent pour la célèbre pragmatique sanction qui 
rétablissoit l'église de France dans ses anciens droits. Il y fut accom- 
pagné de Jean de Vailly, doyen de la cathédrale. Tous deux, au re- 
tour de l'assemblée, passèrent à Tours. Jean Michel y usa du droit 
qu'ont les évoques d'Angers, chanoines honoraires de Saint-Martin, 
d'y officier pontificalement. Le sacre de Jean Bernard, archidiacre 
d'Angers, élu archevêque de Tours en 1442, le rappela la même 
année dans cette ville. H y tint le second rang parmi les évèques 
comprovinciaux que cette cérémonie y rassembla. Nous observerons 
enfin que c'est lui qui , conformément au décret du concile de Bàle 
et à celui de Constance, établit la théologale dans son église, c'est- 
à-dire qu'il attacha à Tune des prébendes l'obligation de lire, ensei- 
gner et prêcher; elle fut affectée aux gradués en théologie (1). 

Nous n'avons rien dit jusqu'ici de la vie domestique ou privée du 
saint prélat et de toutes les vertus, vraiment apostoliques, qu'il fit 
admirer en lui, dès l'instant qu'il fut chargé du gouvernement de co 
diocèse. Ecoutons ce que nous en apprennent les chanoines do 
l'église d'Angers, ses contemporains, instruits par eux-mêmes et par 
le rapport fidèle de ses commensaux. 



de Martin 1*^, comme héritier légitime de ces couronnes; mais il étoit de la destinée 
des princes de la maison d'Anjou de prétendre à des États sans nombre et de n'en 
acquérir aucun. 

(1) L'abbé Mesnage a donné ce qu'il a pu découvrir concernant Mathieu Mesnage, 
premier chanoine théologal d'Angers, député par le chapitre à l'assemblée tenue à 
Bourges, et chargé de plusieurs commissions auprès du roi et du roi René. Hardouîn 
de Bucil, évoque d'Angers, Tavoit envoyé au concile de Bâlc où il étoit encore lorsque 
ce prélat mourut. 



LES BÀtl^TS éVÈQUBS B' ANGERS. 5b 

Dès que Jean Michel se vit établi sur le siège de cette église , dit 
le chapitre, il se proposa pour modèles saint Maurille, saint René, 
saint Lezin et ceux de ses prédécesseurs qui, à Texemple de ceux- 
ci , s'étoient le plus distingués par la sainteté de leur vie. Comme 
eux , il pensa que Téminence de sa dignité ne devoit point être un 
motif de hauteur et de gloire, mais qu'au contraire, plus elle lui 
donnoit de droits, plus elle exigeoit de sacrifices. Loin de mettre au- 
cun changement dans sa manière de s'habiller et de vivre, il ne 
parut que plus simple dans ses vêtements et plus sobre dans ses 
repas. On ne le vit point affecter avec son clergé le ton d'empire et 
de domination , mais le conduire à la pratique de ses devoirs par 
Vamour et la bonté , et Fy porter par ses exemples plus que par la 
crainte des réprimandes ou des châtiments. Jamais ses oreilles ne 
furent fermées aux cris de l'infortune et ses mains aux besoins de 
l'indigence. Il connoissoit les maux qu'elles entraineot et les dis- 
grâces qui les suivent, les partageoit comme les siennes propres, et 
se réjouissoit de la prospérité des autres, que la charité lui rendoit 
commune. Il s'oablioit lui-môme pour ne s'occuper que des moyens 
de se rendre utile à tous. Généreux dans la distribution de ses au- 
mônes, il apaisoit la faim du pauvre avant de songer à se nourrir, lui 
donnoit dos vêtements lorsque les siens le couvroient à peine , et 
souvent un asile dans sa maison dès qu'il craignoit que celle des 
autres ne lui restât fermée. Il étoit pur et chaste de corps comme do 
pensée, d'un abord facile et de la plus douce affabilité. La charité qui 
î'animoit étoit la source de la sollicitude avec laquelle il s'intéressoit 
au sort de tous ceux qui l'approchoient, et la familiarité qu'il leur 
permettoit avec lui, le fruit de sa profonde humilité. 11 visitoit 
chaque année son diocèse , s'informoit avec soin des mœurs de ses 
prêtres et de leur conduite dans Tadministration des sacrements , 
donnoit aux chanoines l'exemple de l'assiduité à l'office, y assistoit 
presque habituellement lui-même. Souvent pour louer Dieu dans le 
silence de la nuit, il rassembloit les gens de sa maison après son 
premier sommeil , et chantoit avec eux matines et prime. Enfln , 
dès que le couvre-feu avoit annoncé la fin du jour, sa porte étoit 
fermée aux étrangers. Alors, retiré dans son oratoire, il y restoit en 
prières et ne pei:mettoit à qui que ce fût d'entrer et de l'inter- 
rompre. 

Une vie si dure, si occupée, si laborieuse, ne pou voit manquer 
d'abattre les forces d'un tempérament déjà affoibli par les contra- 
dictions et les disgrâces qu'il avoit éprouvées. Il se conduisit dans 
ses derniers jours comme frappé du pressentiment de sa fin pro- 
chaine. L'un de ses secrétaires a pris soin de nous informer des 



56 BEVUE DE L'ANJOU. 

circonstances de sa mort. Le 12 septembre 1447, jour où le saint 
prélat avoit, suivant son usage, célébré la messe et assisté à celle 
de la cathédrale, il se disposoit à s'y rendre au son des vêpres, lors- 
que , passant dans la grande salle, il se sentit saisi de froid. 11 rentra 
aussitôt dans son appartement et s'y coucha tout habillé. L'autre se- 
crétaire, entré quelques heures après, le trouva frappé d'apoplexie. Il 
expira vers le minuit, et ceux qu'on chargea du soin de le dépouiller 
lui trouvèrent une chemise de crin garnie de gros nœuds sur la 
chair nue, si étroitement serrée et si adhérente à la peau, que, pour 
l'enlever, il fallut la couper par lambeaux; elle y étoit même enfon- 
cée en plusieurs endroits. 

On se figure aisément la douleur et les regrets que le bruit de sa 
mort, bientôt répandu dans la ville et le diocèse, y excita. On dif- 
féra jusqu'au troisième jour d'après son décès la cérémonie de son 
inhumation, que fit un évêque de Rouanne in pariibus infideliutn, 
résidant à Angers^ à titre de suffragant de l'évéque du diocèse. C'étoit 
pour satisfaire à la dévotion des habitants de la ville et des cam- 
pagnes , qui déjà se manifcstoit avec éclat. Elle devint en peu de 
temps générale, et, dès l'année même de sa mort, les procès-ver- 
baux des guérisons attribuées par les malades eux-mêmes à son in- 
tercession, prouvent qu'on accouroit de toutes parts à son tombeau, 
et qu'on invoquoit le bienheureux prélat avec la juste confiance 
qu'on a dans les mérites et la protection des saints (1). 

Il manquoit à cette vénération si publique ot si générale d'être 
autorisée par le chef de l'Eglise. Déjà, le chapitre recueilloit avec 
soin les témoignages qu'on s'empressoit de lui offrir de toutes ces 
guérisons, et les actes qu'on en dressoit, ainsi rassemblés, furent en 
différents temps envoyés à Rome. Il en conserve encore aujourd'hui 
les extraits, et ces monuments déposent en faveur de son zèle pour 
la canonisation du saint évêque. Le roi René proposa d'en faire les 
frais. Louis XI la fit demander, et vouloit y concourir. Louis XII 
assura le chapitre du dessein qu'il avoit de la poiursuivre. Bellanger, 
chantre et chanoine de l'église d'Angers , qui se trouvoit à Rome eu 
1491, eut commission expresse de ses confrères de s'appuyer du 
crédit qu'avoit le cardinal Balue pour l'obtenir. Le chapitre de Beau- 
vais, uni à celui d'Angers, la faisoit également solliciter. Mais ce 
procès, et les tentatives qui le suivirent, demeurèrent sans succès. 

(1) La Bibliothèque d'Angers possède un manuscrit du xvi« siècle, intitulé : Geste 
et miracula reverendissimi JohannU Michaelis Andegavorum episcopi. Un grand nombre 
de relations de miracles obtenus par Tintercession de Jean Michel sont signées de Jehaa 
deBourdigné, auteur des Chroniques d Anjou et du Maine. (A. L.) 



LBS SAINTS ÉVÉQUES D^ÂIHGERS. 57 

Baluo, instruit de Tesprit et des maximes de la cour de Rome où il 
résidoit alors, laissoit assez entendre qa*on ne pouvoit se promettre 
cette justice. Les motifs de ce refus, sur lesquels il ne s*expliquoit 
pas , étuient faciles à concevoir. Le respect des successeurs d'Eu- 
gène IV, pour sa mémoire, ne devoit point leur permettre de placer, 
au rang des saints que FEglise honore, un prélat à Texallation du- 
quel il s'étoit opposé. D'ailleurs, Jean Michel, attaché, comme il de- 
voit être, aux maximes de TEglise de France, avoit été de rassemblée 
tenue à Boui^es, en avoit signé les actes, mais surtout la Pragmati- 
que sanction si odieuse à la cour de Rome. Enfin, son élection et sa 
promotion à Tévêché d'Angers, combattues par Eugène, avoient été 
confirmées par les pères du concile de Bâle, dans le feu des divisions 
qui avoient éloigné sans retour ce pape du concile et des évéques 
qui s'y tenoient assemblés. 

Cependant, la voix publique sembla d'abord avoir triomphé de 
tous les obstacles, et le titre de bienheureux que les peuples s'em- 
pressèrent de lui donner, prouvent l'idée qu'ils s'étoient faile du 
droit qu'il pouvoit avoir à leur respect pour sa mémoire , et à leur 
confiance dans ses mérites. Son tombeau fut distingué de celui des 
autres évéques, inhumés dans cette partie de l'église, par un griUago 
de fer. II est resté longtemps couvert d'une espèce de dais qu'on croit 
avoir porté la chapelle ardente élevée sur son corps, lors de la céré- 
monie de sa sépulture. Un tronc étoit attaché à l'un des piliers de ce 
dais; c'étoit le dépôt des offrandes que la piété des fidèles étoit auto- 
risée à y faire. Enfin, quoiqu'en célébrant l'anniversaire du saint 
prélat, fondé par lui-même, elle implorât la miséricorde de Dieu 
pour le salut de son âme, cependant les chanoines, qui, dans ces 
solennités, encensent les autels et les reliques des saints, donnent 
encore de nos jours de l'encens èr son tombeau, ce qu'ils ne faisoient 
pas à ceux des autres évéques. Tout ceci prouve, ainsi qu'on l'a dit, 
la vénération des Angevins et leur confiance dans ses mérites, que 
la mémoire encore toute récente de ses vertus et de ses bonnes 
œuvres excitoit si généralement (1). 



(1) Un auteur, dont le nom ne nous est pas connu, donna, en 1739, une histoire 
abrégée de la vie et des miracles de Jean Michel. On s'apercevra sans doute aisé- 
ment que nous avons puisé dans les mêmes sources Nous devons comme lui à la 
vérité de Thistoire le détail exact des circonstances qui ont précédé , accompagné et 
suivi Félection du prélat dont nous donnons la \ie , et ne rien omettre de tout ce 
qui pouvoit paroitre important. C'est à regret qu'on y voit Eugène IV, ce pontife 
d^ailleurs cher à TÉglise par le grand, quoique très peu solide ouvrage de la réunion 
des Grecs avec l'Église romaine , oublier les devoirs de père commun , dans une 



58 RE^UB DB L'AI^JOU. 

affaire où la vertu la plus pure et le droit le plus sacré avoient à se défendre des im- 
putations les plus injustes et des entreprises les plus illégales de Tambition, et le sou- 
verain pontife lui-môme, trop aisément prévenu, se décider pour ce dernier parti, dont 
on lui dissimuloit les intrigues Mais en reprochant à sa mémoire ce qu'on ne pour- 
roit sans injustice entreprendre de justifier, on a dû déclarer que Jean Bfichel, qui 
le connaissoit bien et qui le respecta toujours , se reprocha plus d'une fois les obs- 
tacles que les circonstances meltoient à leur réconciliation, et qu'il garda dans ses dis- 
cours comme dans sa conduite , les égards qu'il devoit à cette même cour de Rome , 
dont on voudroit nous donner une idée si défavorable , quelque contraire que son 
chef se fût montré à ses droits. Moinet, son secrétaire, s*en explique ainsi dans sa 
troisième réponse à l'enquête faite pour la béatification de Jean Michel : 

c Interrogé sur sa soumission à l'Eglise romaine, répond le déposant, sur sa cons- 
cience, que ledit seigneur Jean Michel a toujours gardé le respect et l'obéissance dus 
à l'Église romaine et au Saint-Siège apostolique , qu'il eût souhaité n'avoir jamais 
été élu; et, si ce n'eût été le roi, la reine douairière de Sicile, au service de laquelle 
il avoit été attaché, et ses diocésains, qui tous vouloient que son élection faite con- 
formément à la Pragmatique-sanction fût maintenue, il eût voulu de tout son cœur se 
désister de son droit. 11 a assez bien prouvé, dans la suite , qu'il ne méprisoit pas le 
Saint-Sicge apostolique, lui qui envoya M. Raoul Morio, curé de Saumur, l'un de 
ses secrétaires, à Rome, pour se réconcilier et obtenir l'absolution ad cautelam, s'il 
le falloit , et autant qu'il en avoit besoin , laquelle absolution il rapporta et obtint 
même du consentement de M. d'Estouteville , ce que ledit déposant ne sait par lui- 
même , mais ainsi le lui a dit ledit Morio , dont il étoit compagnon de chambre et 
même de travail. » Ces sentiments si respectueux de Jean Michel contrastent d'une 
manière assez frappante avec les déclamations que l'écrivain moderne de sa Vie s'est 
permises contre la cour de Rome. Le zèle pour la mémoire du prélat les lui a sans 
doute inspirées , mais l'amertume de ce zèle en diminue le mérite et le prix. 



x/ 



CLADDE POCQUET DE LiVONNIËRE. 



Qui non magis jurit quam justitiœ eonsuUus 
esset, etjiu civile ad œquilatem referrel. 

li conoaissait aussi bien les règles de la justice 
que celles de la loi, el il s'clTorçail de ramener le 
droit civil aux principes de Téquité. 

CicÉn.. Phil. 9. 



Une intime solidarité lie tous les objets de nos études et de nos 
connaissances, ceux mêmes qui paraissent le plus divers; ils ne 
forment tous, pour ainsi dire, qu'une vaste et noble famille, dont les 
membres ont la même origine, mais suivent une carrière différente. 
Aussi , lorsqu'un peuple vient à sortir de Tenfance et à se réveiller 
de Fengourdissement où il était plongé ; lorsque, brisant ses chaînes, 
il commence à goûter les charmes de la vie intellectuelle et les jouis- 
sances de la liberté, et qu'il se livre avec ardeur et succès à la culture 
des lettres ou des arts, il ne se peut guère que les sciences restent long- 
temps elles-mêmes dans un état d'enfance et de barbarie. Ainsi, par 
exemple , le xvi* siècle est , sous le rapport intellecluel , l'une des 
époques de notre histoire les plus actives et les plus fécondes ; mais, 
s'il est remarquable par le nombre et l'éclat des chefs-d'œuvre de 
ses artistes et de ses littérateurs, il l'est également par ses précieuses 
découvertes dans le domaine de la science, par les immenses tra- 
vaux de ses législateurs et de ses jurisconsultes. 

Le Milanais Alciat, Duaren et Cujas, nés en France, tous trois pro- 
fesseurs à Bourges , passèrent leur vie à fouiller, avec une patience 
et une sagacité que rien ne rebutait, des textes obscurs, confus, 
souvent dénaturés, altérés parles interprètes et les glossaleurs : aussi 
ont-ils été appelés avec raison les véritables restaurateurs du droit ro- 
main ; et le droit romain était alors le seul monument qui eût conservé 



60 EEYUE DB L'ANJOU. 

lo dépôt de la science des lois, le seul où elle pût de nouveau germer 
et refleurir; c'était là qu'elle retrouvait cette unité de vues, cetlc 
vigueur de principes qui lui sont indispensables et qui n'existaient 
nulle part dans une société fractionnée à Finfini, divisée par ses clé- 
ments, par ses mœurs et par ses coutumes. 

11 est juste de dire que les juristes célèbres que nous venons de 
nommerétaienthonorésà régal des grands artistes de leur temps (1). 

Ils recevaient les encouragements des hommes les plus distingués ; 
ils étaient protégés par Michel de L'Hôpital, par Marguerite deBerry. 
François !«' lui-même s'était plus d'une fois assis au milieu de leurs 
auditeurs. 

Dumoulin, quoique persécuté, chassé à diverses reprises de sa 
maison livrée au pillage, et banni de France, n'en continuait pas 
moins ses études sur le droit écrit, ses profondes recherches sur la 
législation féodale, son opposition vigoureuse aux mesures con- 
traires aux libertés de l'église gallicane; Chopin, d'Argenlré expli- 
quaient les origines de nos Coutumes et leurs textes embarrassés. 
Denis Godefroy donnait une édition du Corpus juris civiliSy qui de- 
vint classique à cause de sa clarté et de sa méthode ; Vinnius com- 
mentait savamment les Inslilules; L'Hôpital introduisait, par ses 
belles ordonnances, la philosophie et la tolérance dans la législation 
française , toute empreinte d'ignorance et de féodalité. 

Le xvii« siècle, supérieur au précédent par les progrès de la 
langue, les chefs-d'œuvre do ses orateurs et de ses hommes de 
lettres , a donné de dignes successeurs aux grands jurisconsultes 
que nous venons de citer. 

Vico, Gravina, Grotius, élèvent à la hauteur des principes de 
l'histoire et de la philosophie des discussions qui , trop souvent en- 
core , participaient de l'âpreté des luttes du xvi« siècle , ou qui se 
traînaient misérablement sur des textes peu importants et dégéné- 
raient en pures querelles de mots. Jacques Godefroi consumait trente 
années do sa vie dans son travail sur le Code Théodosien , et prépa- 
rait ainsi un ouvrage immortel. Avec l'illustre Domat, l'équité et la 
religion allaient pénétrer intimement dans le cœur de notre législa- 
tion, et par suite dans nos décisions judiciaires. Le style calme 
et digne du plus moral de nos jurisconsultes nous repose de la fa- 
tigue que donne la lecture des écrivains du siècle précédent, dont 
les œuvres respiraient souvent l'animation et l'ardeur des partis qui 
déchiraient la France. 

(1) Us étaient moins payés à la vérité : Alciat recevait à Bourges 000 ccus, et 
Cujas une somme un peu moindre. 



CLÂUBB POCQUBT DB LIVONNIÈRB. 61 

A la suite de ces hommes de génie viennent des auteurs qui n'ont 
pas brillé sans doute avec le même éclat , qui n'ont pas droit à la 
même gloire , mais dont les travaux utiles ont cependant profité à 
la science et à leurs contemporains ; parmi eux l'Anjou compte , 
avec oi^ueil , plusieurs de ses enfants. Dans les xvi* et xvii* siècles, 
nous pouvons citer notamment le chancelier Poyet, aussi célèbre 
par ses talents que par ses fautes et ses malheurs, Grimaudet, Chopin , 
Pierre Ayrault, Gabriel Dupineau, Jérôme Bignon, Claude Pocquet 
de Livonnière. C'est de ce dernier que nous nous occuperons d'abord : 
écrivain correct, homme de lettres plein de goût et d'esprit, juris- 
consulte savant, d'une raison élevée, d'un jugement sûr, il nous 
paraît digne du premier rang. . 

Claude Pocquet de Livonnière naquit à Angers, en 1652, de Guil- 
laume Pocquet de Livonnière et de Marie Quentin , qui mourut en 
lui donnant le jour. Il n'avait pas quinze ans lorsqu'il eut le mal- 
heur de perdre son père. Mais son amour pour l'étude était si pro- 
noncé, ses goûts si sérieux et sa raison si précoce, que ses proches 
parents ne virent aucun inconvénient à ce qu'il, fût abandonné à 
lui-même, et ils le firent émanciper. Il répondit noblement à leur 
confiance. Il sut contenir les premières ardeurs et les passions de la 
jeunesse; et, loin de faire regretter qu'on lui eût laissé trop tôt 
l'usage périlleux d'une liberté absolue, il était généralement proposé 
pour modèle aux jeunes gens de son âge. Il semblait que le chagrin 
et l'isolement eussent prématurément développé les qualités de son 
intelligence et de son cœur, car il arrive que l'infortune, qui aigrit 
et irrite les caractères faibles , les natures sans énergie , peut aussi 
grandir et exalter les âmes fortes et généreuses. 

Après avoir terminé ses études littéraires et s'être fait remarquer 
par sa facilité (1) et la sûreté de son goût , Pocquet se mit à suivre 
les cours de droit; mais il céda bientôt à l'attrait qu'offre à un jeune 
homme de vingt ans la carrière des armes, et il prit du service. Son 
courage l'y fit remarquer tout aussi bien que son instruction , et il 
n'eût certainement pas manqué de conquérir en peu de temps une 
position brillante dans les rangs de l'armée , si les regrets du pays 
natal , l'amour de la science qui devait faire sa gloire et de nom- 
breuses raisons de famille ne l'eussent déterminé à revenir en Anjou. 

Un travail opiniâtre, qu'il prolongeait habituellement jusqu'à une 
heure avancée de la nuit , lui fit promptement acquérir de solides 
connaissances, et le mit en état de paraître dignement sur un théâtre 

(1) Il avait composé un petit poème latin sur le corail, en un seul jour. Le P. 
Hubert, son régent , avait auguré de ce travail ce que son élève pourrait devenir. 



62 REVUE DE L'ANJOU. 

illustré alors par d'éminents orateurs. Il plaida sa première cause à 
Paris contre Lebrun, le célèbre auteur du traité des Donations et des 
Successions. 

Il se fit connaître aussi par ses portraits des avocats les plus re- 
nommés du parlement. Cette galerie intéressante se recommandait 
par Tagrément du coloris , la fidélité des traits , la délicatesse du 
pinceau , et une certaine bienveillance qui se faisait sentir jusque 
dans les jugements les plus sévères du jeune débutant. 11 ne crut pas 
toutefois devoir donner de la publicité à ce travail, qui circula 
comme manuscrit au palais, et fut répandu par M. de la Touscbe, 
avocat renommé, chez lequel il logeait. Malgré toute la réserve que 
s*était imposée Fauteur et les méq^gements que son caractère le 
portait à garder vis-à-vis de ses confrères, il ne pouvait espérer que 
cet écrit ne lui susciterait pas de vives contrariétés. Les orateurs du 
barreau ont la fibre impressionnable; ils sont un peu ce que sont les 
poètes, genus irritabile valumy' on sait aussi qu'un peintre qui ne 
flatte pas son modèle le satisfait bien rarement. 

La malignité n/épargna pas celte œuvre de critique : on se de- 
manda si tel défaut que signalait Pocquet n'avait pas été retracé par 
la main d'un rival ; si sa plume n'avait pas à dessein forcé les lignes 
do certaine physionomie; si des souvenirs d'audience, des insuccès 
de plaidoiries étaient complètement étrangers aux observations de 
l'auteur ? 11 est hors de doute qu'il n'avait cédé à aucune de ces fai- 
blesses , qu'il n'avait écouté que les sages appréciations de son es- 
prit et de sa raison ; mais sa tranquillité n'en eut pas moins à souf- 
frir. L'injustice, siamère aux cœurs droits, le dégoûta d'une carrière 
qui , cependant, lui promettait la gloire; il préféra les douces affec- 
tions de la famille et les modestes habitudes de la magistrature de 
province : en 1680, il vint se fixer à Angers, et son choix se porta 
sur une place de conseiller au présidial de cette ville. 

Quatre ans à peine après son entrée en fonctions, il fut, avec trois 
de ses collègues , député auprès de M. de Harlay, procureur général 
au parlement de Paris , pour régler une contestation qui existait , 
depuis une dizaine d'années, entre le présidial et la prévôté d'An- 
gers, et qui semblait devoir s'éterniser, comme beaucoup de procès 
à celte époque Ce fut lui qui exposa l'affaire et la discuta; elle fut 
décidée en faveur du présidial , et ce succès fit grand honneur au 
jeune conseiller dont le zèle , le savoir et l'activité étaient déjà hau- 
tement appréciés. Son goût pour les belles-lettres ne l'était pas moins 
que sa science comme jurisconsulte. Ce fut lui qui sollicita et obtint 
rétablissement de l'Académie d'Angers, instituée par lettres patentes 
du mois do juin i 685. Il avait discuté avec le roi lui-même rop|K)rtunité 



CLAUDE POCQtET DB LtVONI^IÈRE. 63 

de celle institution , dit uû de ses biographes (i). Il rédigea le règle- 
ment et dressa la liste des trente premiers académiciens. La biblio- 
thèque de la ville possède des notes de sa main sur les statuts de 
TAcadémic de Nîmes, qu'il avait pris pour modèle. Il y ^outa sage- 
ment que les matières religieuses seraient exclues de la discussion, 
cl qu'en toutes les autres , politiques et morales, on ne perdrait pas 
do vue Yétat du gouvernement et les lois du royaume, 

Pocquet fut nommé d'abord directeur, puis chancelier et secré- 
taire perpétuel de cette compagnie, qui lui devait son origine, et 
dont il devint le soutien le plus utile et le membre le plus actif. Un 
grand nombre de procès-verbaux des séances sont écrits par lui. 

En 1688, il concourut pour un prix d'éloquence proposé par l'Aca- 
démie de Villefranche. Le prix lui fut décerné, et non seulement 
il reçut la médaille destinée au vainqueur, mais on lui envoya aussi 
un brevet d'académicien. 

Ces joutes littéraires n'étaient pour Pocquet que de simples dis- 
tractions; elles ne nuisaient en rien aux graves devoirs qui étaient 
imposés à l'échevin de la ville, au directeur de l'hôpital, au magis- 
trat et au professeur de droit. En 1689, il fit un voyage à Paris, dans 
l'intérêt de la ville d'Angers , qui avait établi de nouveaux octrois et 
qui avait le projet de transférer l'hôpital général dans un endroit 
plus convenable et plus salubre (2). Nous devons raconter ici, avec 
quelques détails qui ne sont pas dépourvus d'intérêt, le principal 
objet de sa mission. 

Dès 1687, il avait été décidé qu'il y avait urgence d'exécuter cet im- 
portant projet. La faculté de médecine avait depuis longtemps cons- 
taté que les eaux étaient malsaines , que les vieillards et les enfants, 
au nombre de plus de huit cents, étaient trop à l'étroit, qu'il y avait 
môme danger de contagion pour les malades et pour les citoyens. 
Le couvent de l'Evière était désigné comme l'endroit le mieux situé, 
le plus sain et le plus facile à approprier à l'établissement des ma- 
lades. Les maires et échevins présentèrent au roi, à la date du 3 

(1) Le jugement favorable que le roi avait porté sur Pocquet, lorsqu'il lui donna 
audience en 1685, Faura déterminé à l'admettre plus tard dans ses conseils; car je 
lis dans l'histoire chronologique de la chancellerie de France : « Le 3 mars 1 703 , 
Claude Pocquet, conseiller honoraire au conseil souverain de l'île de la Martinique, 
fut pourvu de TofTice de conseiller secrétaire du roi , maison couronne de France et 
de ses fmances , au lieu de feu Eugène Dubois. » Ses biographes ne font pas men- 
tion de cette particularité. 

(2) Un extrait des registres de la ville et une quittance signée par Pocquet, indi- 
quent qu'il a reçu 100 sols seulement par jour pour le défrayer de ce voyage : le 
député d'une grande cité voyagerait moins modestement de nos jours. 



64 RBVUB DE L'ANJOU. 

juillet 1688, un mémoire énergique où la résistance des moines était 
vivement combattue : « La règle de saint Benoit , qui recommando 
» si étroitement Thospitalité, seroit-elle violée par rétablissement 
9 d'un hôpital dans un établissement de cet ordre? » La vivacité do 
cette apostrophe , le slyle , les idées, tout annonce que Pocquet était 
Fauteur de ce mémoire. 

L'énergie de la défense répondit à la vigueur de Fattaque. Dans 
leur mémoire au roi , signé Pasquier, les moines de TÉvière impu- 
taient à un seul homme (sans le désigner) la plus grande des ii\jus- 
tices.,. « Ce dessein, pour réussir, a besoin d'intrigues et de sollicî- 
» talions avec lesquelles Ton n'a point désespéré d^opprimer de 
» pauvres religieux indéfendus, et que l'on ne manquera pas d'op- 
» primer, s'ils ne trouvent auprès de Votre Majesté toute la prolec- 
» tion qu'ils attendent de votre justice. » 

Les considérations politiques sont ensuite habilement invoquées : 
le voisinage du monastère peut , dans certaines circonstances , être 
fort utile au château d'Angers. Il en serait autrement du voisinage 
d'un hôpital, etc., etc. On proposa, mais inutilement, aux moines 
de l'Evière, l'échange de leur monastère contre l'hôpital qui^ trop 
étroit pour huit cents pauvres , seroit bien assez grand pour six moines , 
disait Pocquet. Malgré leur résistance, le projet de translation gagnait 
de jour en jour des partisans. Le lieutenant du roi, l'intendant de 
la province , l'évêque, tous étaient du même avis que les autorités 
municipales. Le consentement même du titulaire du prieuré, Pierre 
Cheverûe, fut obtenu, à condition qu'on lui achèterait une maison 
à sa convenance pour 9,500 livres, qu'on lui paierait 400 livres de 
rente, etc., etc., etc. 

Les moines de l'Évière ne se laissent pas abattre par la défection 
de leur abbé. Dans la relation minutieuse de ce procès (1) , l'auteur 
raconte les pénibles hésitations du prieur, ses scrupules et l'influence 
supérieure qu'exerçait sur lui Pocquet, homme dC esprit, mais bouil- 
lant,.. , son voyage à Paris, où il fut depuis le mois d'avril jusqu'à 
la fin de juillet, « sans rien faire autre chose que de crier contre les 
» moines pour prévenir les puissances qui pouvoient servir, cepen- 
» dant que nos très révérends Arères travailloient de leur côté pour 
» prévenir l'esprit du roi... 

» Pocquet, avec les autres administrateurs, triomphoient déjà de 
» joie... se promettant... cause gagnée, etc., etc.. On ne peut dire 
» les malices de Pocquet ni les ruses dont il usa pour jeter de la 

(1) Voy. THistoire du Prieuré de TEvière, publiée dans la Revue deTAnjou, 2« an- 
née , page 329. 



CLAUDE POCQUET DE LITONISIÈRE. 65 

» poudre aux yeux dudit intendant (qui venoit défaire une descente 
» sur les lieux) pour lui persuader qu'il n'y avoit point d'eau à Thô- 
» pital , employant tous les plus forls d'entre les pauvres à tirer l'eau 
» du puits, pendant deux nuits, dont nous fûmes avertis... Nous plai- 
» dames notre cause , sans que ledit Pocquet pût rien répartir que 
» des brusqueries , à son ordinaire. » 

Dans ce qui suit(1), on peint d'une façon comique l'embarras 
de rintendant, sa crainte de déplaire ou de se compromettre. « Ne 
» voulant faire tort à personne, donna ses conclusions que l'Évière 

(1) Une lettre de Pocquet, datée du 9 janvier 1689, et que M. Métivier a bien 
voulu me communiquer, contient en post-scriptum ce qui suit : « M. Tintendant a 
» donné son avis sur Taffaire de TEvière. Il nous Ta mandé; mais je ne sais en- 
» core ce qu'il porte : M. de Vemeuil a dit à un de mes amis, à Tours, qu'il n'avoit 
» point vu ravis qui est çncore entre les mains de M. Tintendant; mais qu'autant 
» qu'il l'avoit pu pressentir, il croyoit que nous devions être contents. » 

Cette lettre est adressée à Pétrineau des Noulis , président de la prévôté , ami de 
cœur de Pocquet, dit Pierre Rangeard. Le cœur, en effet, a bien sa place dans ces 
pages intimes. Après avoir annoncé la grande nouvelle du jour, l'arrivée du roi d'An- 
gleterre sur le sol de la France qui donnait alors asile aux rois exilés avant de pros- 
crire ses monarques, après avoir raconté à Pétrineau tous les bruits qui circulaient : 
« Quelques-uns disent , continue Pocquet , qu'il a été arrêté par le prince d'Orange 

• et qu'il s'est échappé par adresse ; quelques lettres ajoutent que le tiers-parti a pris 
» les armes contre le prince d'Orange, etc., etc. » Pocquet laisse à sa plume toute 
la liberté, tout l'abandon d'une causerie d'amis : « Prenez garde que madame Pétri- 
m neau ne se chagrine d'une si longue absence et n'en prenne occasion de soup- 

• çonner votre fidélité, car (Suivent deux lignes qui feraient présumer, si ce 

n'était pure plaisanterie, ou que M. Pétrineau était un peu volage, ou que madame 
était jalouse à l'excès) Si vqs amis vous pardonnent votre éloignement, prenez 

• garde qu'on ne vous le pardonne pas de cette part. • 

Il se moque spirituellement d'un M. de Vertron et de ses prétentions littéraires : 
« C'est un terrible homme; je renonce en mon particulier à l'honneur qu'il me veut 
» faire; jetions pour maxime que des titres éclatants, qu'on ne mérite point, désho- 

• norent les gens au lieu de les illustrer Ce distributeur de la gloire du Parnasse 

B a reçu votre lettre, car il me mande que puisqu'il n'y a pas moyen de vous faire 

B agréer des académiciens d'honneur, il n'y faut plus penser A-t-on jamais porté 

9 si loin la fausse vanité? M. Hunaut fut reçu mercredi. M. le Prévost fit des mer- 
9 veilles, M. Gourreau lut l'éloge de M. Bernier après lui avoir fait une queue comme 
9 vous lui aviez fait une tête Aimez-moi toujours comme je vous aime; mais 

• surtout défaisons-nous des flatteurs et des importuns, nous en dût-il coûter des 
9 pkices d'académiciens de Ricurati. (Les Recouvrés, célèbre académie de Padoue). » 

J'ai transcrit cette lettre , parce que l'auteur, le magistrat ne s'y font nullement 
voir; l'homme seul y découvre, en présence d'un ami, ses espérances, son aimable 
raillerie et les nobles antipathies de son cœur : de semblables documents sont pré- 
cieux dans une biographie. 



66 RBYUE DE L'ÀIfJOU. 

• étoit incomparablement plus commode pour Thôpital général que 
» le lieu où il est... Hais, sgoula : que, pour transporter céans ledit 
9 hôpital , il coûteroit des sommes immenses que la ville d'Angers 
» n'étoit point en état de faire, ce qui n'étoit pas capable de décider 
» rien de positif. » 

Le chancelier Boucherat ne se conduisit pas autrement; il fit cette 
réponse aux députés de notre ville : « Peut-être aviez-vous tort de 
» leur demander leur bien ; mais ils avoient plus grand tort de vous 
» le refuser. 

» Le roi , plus juste et plus sage que tous , regardant purement 
» le droit et non les chicanes Pocquetives... renvoya nos révérends 
» pères en paix et comblés de joie, il n'y eut que Pocquet qui , étant 
» présent, en conçut une jalousie mortelle, qui fut comme unavant- 
9 coureur du coup de massue qu'il reçut. » 

Le 14 mai, à trois heures du matin, la nouvelle du gain du procès 
était connue à Angers. Un Te Deum laudamus y fut chanté le même 
jour dans la chapelle de Notre-Dame-sous-Terre, au couvent. Enfin 
ce succès inespéré fut plus tard soigneusement enregistré dans les 
chroniques de TÉvière, où nous avons puisé les éléments de notre 
relation. 

Nos lecteurs, en consultant toutes les pièces de ce curieux procès, 
que nous avons très sommairement analysé, et que nous n'enten- 
dons point réviser, ne pourraient s'empêcher d'admirer le zèle de 
celui qui a succombé dans ses eflForts, ainsi que l'ardeur et l'habileté 
de ses adversaires , qui défendaient leur propriété avec cette activité 
à laquelle nous devons de glorieux travaux, d'immenses et incontes- 
tables services rendus aux sciences et à la société. 

Vers cette époque, le 12 mai 1689, Jean Verdier, professeur de 
droit français à Angers, vint à décéder (1). De nombreux compéti- 
teurs se disputèrent la chaire vacante; mais Boucherat avait pu ap- 
précier la capacité de Pocquet pendant son séjour à Paris , et il n'hé- 
sita pas à lui donner la préférence sur ses rivaux. Pocquet fut, en 
conséquence, installé comme professeur le 3 juin suivant, et, en 
même temps, il fut élu recteur de l'Université. 

Délivré des soins et des embarras que lui avait occasionnés l'afiFaire 
de l'hôpital, Claude Pocquet reprit avec ardeur le cours de ses graves 
occupations et se prépara aux travaux journaliers de l'enseignement, 
cherchant à se rendre de plus en plus digne des nouvelles fonctions 

(1) « Ce jurisconsulte, ditRangcard, était un des plus sages et des plus doctes ma- 
gistrats de son siècle. Il avait de commun avec Socrate d'avoir une Xantippe avec 
laquelle il vécut comme il eût fait avec une Pénélope. » 



CLAUDE POCQUET DE LIVONMIÈRE. 67 

qui lui étaient confiées. Il rédigeait aussi très assidûment un volume 
qui contient ce que Ton appelle ses Notes d^audience. C'est le recueil 
manuscrit des principales sentences du Présidial d'Angers, pendant 
plus de quarante ans, et des arbitrages auxquels il a participé avec 
plusieurs de ses collègues ou des membres les plus renommés du 
barreau. Parmi les première^, figure la fameuse affaire du serment 
sur la vraie croix de Saint-Laud (1). 

Déballée-Chevrier, receveur des consignations, est poursuivi de- 
vant la prévôté comme débiteur de 15,000 livres. Il soutient quMl a 
nanti d'effets pour l'acquittement de cette somme les sieurs do Bon- 
champ et de Maurepart, et réclame d'eux , pour ce fait de nantisse- 
ment, le serment sur la vraie croix de Saint-Laud. Le juge de pré- 
vôté ordonne le serment ordinaire , et sa décision est soumise en 
appel au présidial. 

Maugars , avocat de Chevrier, dit que ce serment n'est point du 
tout inusité ; qu'il a été prêté plus de quatre à cinq mille fois ; qu'il 
l'a été par des princes, des rois, des papes mêmes; que ses adver- 
saires ne devraient pas faire difficulté de s'y soumettre. Il va jusqu'à 
prétendre qu'ils se sont si bien accoutumés à faire de faux serments 
simples et ordinaires, qu'ils les avcUenl œmme de Veau, mais qu'ils 
sont effrayés par la terreur du serment solennel; que, du reste, il 

(1) Je me persuade que la vraie croix qui est à Saint-Laud-Iès-Angers, a été tirée 
de ce même morceau que Foulques-Nerra (vers 1015) apporta de Jérusalem, et qu*il 
en mit une partie à Amboise et Tautre en la chapelle de son château d*Angers , où 
furent depuis fondés les chanoines de Saint-Laud. 

{HisL d'Anjou, par Roger, page 111.) 

La croix de Saint-L6 ou de Loup d'Angers , célèbre sous le règne de Louis XI , 

c'étoit un morceau de la vraie croix Louis XI a voit beaucoup de dévotion à la 

vraie croix qui est en cette église {Mémoires de Commines.) 

Il refuse de faire ce serment au connétable de Saint-Paul , qui craignait de se li- 
vrer à lui. 11 lui dit : « Que jamais ne feroit ce serment à homme, mais que tout 
• autre serment, que ledit connétable lui voudroit demander, qu'il étoit content de 
■ le faire » (Commines.) 

L'on croyait généralement que celui qui violait ce serment devait mourir dans 
Tannée : aussi Louis XI le faisait faire aux autres, mais le faisait rarement lui- 
même. 11 jura cependant, sur la vraie croix, à François, duc de Bretagne, son neveu, 
f qu*il ne le tuera ni fera tuer, etc » 

Voici les termes usités pour ce serment : « Vous jurez par Dieu , voire Créateur, 
« damnement de votre &mc , et par le baptême que vous avez apporté de dessus les 

» fonds, et par la vraie croix de Saint-Lô, ci-présente, que, ctc et dudit ser- 

ê ment vous renoncez à toutes dispenses, etc. » 

(Vovez Duflos, Histoire de Louis XI.) 



68 REYUE DB L'ANJOU. 

ne demandait que le serment à huis clos, sans toutes les cérémonies 
extérieures, sans les sons de cloches, etc., etc. 

MM. Cesbron frères, avocats, soutenaient, pour les sieurs de Bon- 
champ et de Haurepart , que le serment n'était plus en usage depuis 
plus de cent cinquante ans; que H. de Bonchamp, âgé et in- 
firme, pouvait mourir dans Tannée, ce qui exposerait aux bruits du 
peuple, etc„ etc. (1) 

Le 2 janvier 1684, inlervint une sentence qui ordonna que, dans 
trois jours, le serment serait prêté à huis clos sur la vraie croix. 
Mais il fut arrêté in mente par les magistrats, dit le rédacteur, de 
ne pas user de cette forme de serment qu'en matières graves et 
importantes. 

Nous citerons encore, 1® une sentence du 6 février 1687, relative 
à la succession d'un enfant de sept mois , mis au jour par l'opération 
césarienne; 2<*une autre du 31 décembre, même année, maintenant 
une vente d'immeubles faite au couvent de la Visitation pour la dot 
d'une religieuse. Cette sentence fut rendue sur le rapport plein d'é- 
rudition de Pocquet de Livonnière ; S"" enfin , celle du 19 juin 1721 , 
prononcée par l'offlcialité, où siégeaient MM. Gouvello, Pocquet, 
Robert, doyen de la faculté de droit et maire; elle aunula, pour 
impuissance du mari, un mariage célébré depuis trois années. 

Pocquet rédigeait en oulre ses Arrêts célèbres pour la province 
d'Ai^ou , qui se trouvent à la suite de ses QtJiestions et observations sur 
la coutume. 11 prend soin d'y éclaircir, par des exemples, par des 
faits racontés avec lucidité , plusieurs points obscurs des matières 
qu'il a déjà exposées en théorie. 

Au chapitre 7, intitulé Magie et sorcellerie, il raconte les circons- 
tances du procès d'Urbain Grandier, curé de Loudun (2), natif de 
Bouëre, près Sablé. Il rapporte les noms des commissaires parmi 
lesquels on lit avec peine, à côté de celui de Laubardemont , les 
noms de plusieurs Angevins, de Deniau, conseiller de La Flèche et 
procureur du roi de la commission, de Riverain, lieutenant parti- 
culier de Beaufort. Il discute l'opinion de ceux qui ont défendu Gran- 
dier, de Ménage eotr'autres , qui convient lui-même « que les com- 
» missaires étaient gens de bien, à l'exception de M. Laubardemont. » 
« Il est bien plus sûr, ajoute Pocquet, de s'en rapporter à leur juge- 
» ment... que de vouloir le contredire uniquement pour s'attribuer la 
» fausse gloire d'esprit fort. Pour moi , je me tiens à la maxime : 

(1) Ici nous lisons en marge : il mourut en effet dans Tannée, et le père Honoré 
le préconisa. 

(2) Loudun faisait autrefois partie de TAnjou. 



CLAUDB POCQUBT DE LlYOïmiÈRB. 69 

» Resjudicata pro veriiaie habeiur. Qu'il y ait ou qu'il puisse y avoir 
» des magiciens et des sorciers, on n'en sauroit douter. L'Église nous 
» rapprend dans plusieurs de ses constitutions et dans ses rituels... 
» Sur ce sujet , il faut croire la thèse et se défler de Yhypothèse. • La 
défiance de Tua des hommes les plus fins et les plus éclairés du 
XYii* siècle ne pouvait donc aller au-delà; elle respectait la thèse, 
l'existence de la magie avec tous ses excès. Quels efforts il restait 
encore à faire à la science et à la justice, secondées par la morale 
et la religion ! 

Au chapitre 9 : Si un bail peut être résolu pour apparition d'es- 
prits, Pooquet se montre plus défiant j plus incrédule. Il a délibéré 
s'il parlerait de cette matière qui ne lui parait pas digne de son exa- 
men; car, ainsi qu'il le fait observer judicieusement, ce que les 
témoins rapportent peut arriver naturellement ou être l'objet de 
l'artifice, etc., etc. Les plus célèbres avocats, Chopin , Bautru René 
d'Angers, ne dédaignaient pas cependant de plaider dans ces sortes 
d'affaires. Loysel raconte, dans son Dialogue des avocats, qu'il a ouï 
dire à M. de Harlay qu'il n'avait jamais rien entendu de plm agréable 
et de plw docte que ce qui avait été plaidé par Bautru sur ce siget. 

Sur toutes les autres matières, quel bon sens, quel amour de la 
justice ne rencontrons-nous pas dans l'annotateur de la Coutume 
d'Aïqou! Quel vif sentiment de l'honnête! Quelle vraie sympathie 
pour le malheur! Ecoutons le récit des aventures d'un jeune Ange- 
vin qui avait quitté brusquement sa famille et s'était fait soldat. A 
Montreuil-sur-Mer, il se bat en duel, tue son adversaire, et est con- 
damné à être passé par les armes. Au moment de l'exécution, une jeune 
fille fend la presse, se jette aux pieds du commandant, implore la grâce 
du coupable et l'obtient à la condition de l'épouser. Quelques jours 
après, le mariage fut, en effet, célébré. Le jeune homme ne tarda pas 
de présenter son épouse à ses parents, qui n'avaient pas encore con- 
senti à cette union. La mère, n'ayant pas voulu se laisser fléchir, il 
revint à Montreuil , et bientôt après il y mourut. Sa veuve se rendit 
à Angers d'après les conseils qu'il lui avait donnés à son lit de mort 
et l'espoir qu'il avait que la colère maternelle ne lui survivrait pas. 
Mais elle fut très mal accueillie , et , se voyant sans ressource , elle 
demanda en justice le mi-douaire, suivant la Coutume d'Anjou, et 
des aliments pour son fils. « Cette pauvre veuve, dit Pocquet, re- 
» présente qu'elle avoit sauvé la vie à son mari et l'honneur à sa 
» famille , qui étoit sur le point de se voir flétrie par la mort infâme 
» de leur fils , qu'elle avoit tiré du supplice ; que , dans ces circons- 
» tances, on n'avoit pas attendu le consentement du père et de la 
• mère... que, dans des occasions semblables, les sentiments de gé- 



70 REVUE DE L'ANJOU. 

» iiérosité, de compassion et de reconnaissance dévoient suppléer au 
» manquement de quelques formalités. Nonobstant toutes ces rai- 
» sons, la cour se tint à la règle , et, par arrêt du... 1685 , déclara 
» le mariage non valablement contracté, Qt défense à cette pauvre 
» femme de prendre le nom de veuve, ni de tutrice de son en- 
» faut , etc. » 

N'y a-t-il pas ici, dans ces paroles simples et touchantes, toute la 
pitié d'une âme vivement émue , et ne sent-on pas , pour ainsi dire, 
battre un cœur compatissant sous la robe austère du vieux magis- 
trat? 

On lit avec non moins d'intérêt et d'attendrissement l'histoire 
d'un gentilhomme de Séez , étudiant à l'Université d'Angers , con- 
damné à être pendu et étranglé pour avoir séduit une jeune fille 
de cette ville, belle, bien faite et de beaucoup d^ esprit, qui le sauva 
par son courage et son dévouement. 

Au moment où la potence était préparée, Renée Corbeau se pré- 
cipite aux pieds de la cour et lui arrache un sursis. Le légat, qui 
fut depuis le pape Léon XI, arrive quelques jours après, prend con- 
naissance de la procédure et refuse la dispense nécessaire pour le 
mariage (1;; mais on a recours au roi Henri, qui, lui-même, inter- 
cède auprès du légat. Les dispenses sont enfin obtenues et le ma- 
riage célébré. 

Le récit de l'assassinat du sieur de Brie de Serrant, en 1564, nous 
fait mieux connaître que toutes les critiques possibles, le& abus et 
les lenteurs des instructions criminelles sous l'ancienne législation. 

Launay-Lemaçon, procureur du roi au Présidial, avait emmené 
plusieurs de ses collègues à sa maison de campagne, au-delà d'Epi- 
nard, la veille de la fête des Rois. Vers minuit, parait-il, il les quitte, 
monte à cheval, arrive à Angers, s'arrête à la porte du Logis Bar- 
rault, où il y avait un grand bal, et demande à parler au sieur Brie 
de Serrant; celui-ci se présente, et reçoit un coup de pistolet qui 
rétend raide mort. Lemaçou retourne à toute bride à Epinard, et le 
matin, de bonne heure, il se fait voir à ses amis, qui plus tard vin- 
rent attester sa présence parmi eux. ; mais un témoin avait vu passer 
et repasser pendant la nuit, sur le pont d'Epinard, un homme monté 
sur un cheval blanc, et l'on savait que Lemaçon avait alors ua 
cheval de cette couleur. D'autres charges encore furent révélées 
contre lui; mais la procédure ne se terminait point; elle grossissait 

(1) L'arrêt portait ces mots : condamné à mort, si mieux naime épouser. Le sé- 
ducteur était entré , depuis sa faute , daRS les ordres sacrés , et ne pouvait épouser 
quoiqu^il aimât mieux. 



GLAUBB POGQUET DE LIYONNIÈRE. 71 

sans cesse par la multiplicité des incidents, les inscriptions de faux, 
la condamnation de plusieurs témoins, si bien que le prévenu resta 
trente-six ans en prison, fut complètement ruiné, lui, sa famille, 
aussi bien que celle de sa victime : et, en résultat, la poursuite fut 
abandonnée, tant il était devenu difficile de retrouver les principaux 
témoins et de réunir les preuves. D'ailleurs, les sieurs do Saint-Of- 
fange, parents communs des parties, étaient intervenus, et avaient 
amené un arrangement. Il fut conclu, sous forme de transaction , 
et compris dans le traité des sieurs de Saint-OfiTange avec Henri lY, 
lequel a été enregistré au parlement de Paris, le 10 mars 1598. 

Dans un autre endroit, Pocquet nous parle d'un procès dont les 
frais s'élevèrent à 150,000 liv. C'était souvent une affaire de toute la 
vie que d'avoir à plaider; de tels excès ont disparu, grâce à Dieu! 
Mais quelles économies de temps, de papier timbré et d'argent, ne 
pourrait-on pas encore effectuer de nos jours , sans que le bon droit 
fût compromis, et que la justice dût en souffrir! 

L'usure était une autre cause de ruine pour les campagnes dont 
les habitants, sur lesquels Pocquet s'apitoye justement, portent en 
« pure perte les vimaires, les accidents de la gelée et de la grêle, etc., 
» tandis que les usuriers font valoir leur bien sans travail et sans 
» peine..., s'exemptent des soins du commerce..., des périls de la 
» profession des armes... » Il sgoute, et, j'aime à le croire, avec moins 
de vérité : « Le penchant des Angevins à la mollesse leur a donné 
9 dans tous les temps beaucoup de goût pour cette sorte de profit. » 

Il ne peut être indifférent pour aucun de nous, aujourd'hui que 
nous jouissons du suffrage universel le plus illimité, de savoir com- 
ment il était pratiqué dans l'une de nos paroisses, en 1680, pour 
l'élection des prêtres habitués, et quelles garanties ce mode d'élection 
pouvait alors présenter. 

« On remarquera un fait particulier^ dit Pocquet de Livonnière, 
» pour faire connoltre jusqu'où étoit allé le désordre , et ce qu'on 
» peut attendre de ces élections populaires, sans discernement de 
» personne : 

» Un maréchal du faubourg Saint-Michel, nommé par sobriquet 
» Carpentras, s'étoit acquis un grand crédit dans son quartier; il 
* disposoit de presque toutes les voix du faubourg, qu'il gagnoit par 
» brigue, par caresses ou par menaces; c'étoit lui seul qui décidoit 
9 dans les assemblées de paroisse par le nombre de ses adhérents : 
» en arrivant dans l'église, il fendoit la presse à la tête d'une multi- 
9 tude de gens de son parti, et crioit au notaire qui tenoit la plume : 
9 — Ecrivez Carpentras et 300 de sa suite. Ainsi, la pluralité des voix 
9 étoit toujours pour celui qu'il proposoit, et on laisse à penser si 



72 RETITE DE L'AUJOD. 

9 c'étoit le mérite, la piété, la doctrine, qui étoient les motifs de son 
9 choix. » 

Uq règlement du 22 juillet 1680 mit fin à ces désordres, en pres- 
crivant qu'à l'avenir les élections seraient faites par les fabriciens, 
les officiers du présidial et de la prévôté, et douze notables de la 
paroisse. 

S'il n*y avait pas quelque ambition à vouloir rapprocher les petites 
choses des grandes, le faubourg d'une cité de province, et de vastes 
états, nous dirions que c'est toujours ainsi que se gouverne le 
monde politique : il est rare qu'il puisse se maintenir dans de justes 
bornes. Le peuple abusc-t-il de ses droits, on l'en prive pour les res- 
treindre à un petit nombre de citoyens, jusqu'à ce que le défaut de 
modération de ceux-ci, leur inhabileté, quelquefois le hasard, disons 
mieux, les profonds desseins de la Providence, viennent leur infliger 
à leur tour le châtiment des révolutions. 

Il y a moins de savoir, moins de doctrine, sans contredit, dans le 
Recueil des catises célèbres, que dans la plupart des autres ouvrages de 
Pocquet; mais ce Recueil a infiniment de charme et d'attrait. L'au- 
teiu* a connu un grand nombre des acteurs de ces drames de la vie 
réelle d'autrefois, ou du moins leurs descendants, leurs familles ; il 
raconte avec un vif intérêt toutes les circonstances; il orne son récit 
de la grâce sans apprêt que lui donne la sensibilité et la chaleur de 
son âme ; il pare ses observations d'un style élégant et pur, et ces 
diverses qualités, rares encore chez les jurisconsultes de son temps, 
rendent cette lecture plus attachante que les ouvrages théoriques du 
même auteur, où elles ne pouvaient naturellement se rencontrer au 
même degré. Ce ne sont pas toutefois ces arrêts qui ont le plus con- 
tribué à fonder sa réputation; elle est établie à jamais sur son com- 
mentaire de la Coutume d'Anjou et ses notes sur Dupineau. Dans 
les derniers mois de sa vie, il s'occupait à corriger, pour une nou- 
velle édition sans doute, ce beau et grand travail, déjà si justement 
estimé ; un exemplaire, imprimé à Paris en 1725, est entre les mains 
des héritiers de Pocquet. Le premier volume est couvert à la marge, 
de notes de sa main; la mort, comme on le sait, est venue dans le 
cours de 1726, interrompre ses veilles laborieuses : un louable sen- 
timent de piété filiale a porté Claude-Gabriel à continuer l'œuvre du 
père, et l'on voit sur le second volume quelques notes éparses qui 
ne sont plus de la même main. Une autre édition, que celle que 
nous possédons, eût été certainement plus parfaite; mais, tel qu'il 
a été publié, le commentaire avait une incontestable utilité. Gabriel 
Dupineau , que Pocquet avait entrepris d'annoter , était un juris- 
consulte très érudit : il indique les textes divers , les sources de ses 



CLAUDE POGQUBT DE LIYONNIÈRE. 73 

recherches avec une consciencieuse exactitude; mais, quoique Ton 
ne puisse dire de lui ou plutôt de son traducteur, car il a écrit en 
latin, ce qu'il disait de notre Coutume, qu^eUe était écrite à la manière 
des Carims, qu'on y parle un langage dur comme des pierres, au moins 
est-il certain que son style n'était pas un modèle de clarté, de con- 
cision et d*élégance. Pocquet dit sur Fart. 76 : sa note est embarras- 
sée...^ die a besoin d^ éclaircissement (1). Cela est vrai pour plusieurs 
autres passages, dans lesquels on s'applaudit de voir pénétrer l'esprit 
analytique et limpide de Pocquet, pour en dissiper toute obscurité : 
c'est bien là le rayon de soleil qui chasse le nuage. 

Les règles du droit français sont avec raison attribuées à Pocquet 
père : c'est lui qui a conçu l'idée, et qui a présidé à l'exécution. Son 
fils aîné fait connaître, dans une de ses lettres, qu'il lui avait imposé 
la tâche de lire toutes les Coutumes du royaume, d'en extraire et 
d'en co-ordonner les principes, travail immense qu'il mit quatre 
années à terminer. Lorsqu'il le soumit à son père, celui-ci le 
corrigea, c'est-à-dire le refondit, car les corrections des écrits de 
Gabriel, par le père, étaient, à bien dire, de nouvelles éditions, 
comme l'on peut s'en assurer par les manuscrits de la Bibliothèque. 
11 le revit une secoùde fois, et y mit la dernière main : idée, plan, 
style, tout à peu près lui appartient donc en propre , et le Hls n'a 
guères fait que disposer, préparer les matériaux du monument sous 
la direction de l'architecte et du maître. Nous ne craignons pas de 
donner ce dernier titre à Claude Pocquet; il le mérite par son ins- 
truction , par l'éclat de son enseignement , la richesse de son élo- 
culion, la sûreté de son jugement et de son goût littéraire. 

Au frontispice de l'œuvre sont inscrites les maximes qui consti- 
tuaient notre vieux droit public (2). 

Le roi de France ne tient son. royaume que de Dieu et de son épée. 

Si veut le roi, si veut la loi, etc., etc. 

Maximes sous l'empire desquelles a longtemps vécu et grandi 
notre pays; qui ont servi parfois, sans doute, à l'opprimer, mais qui 

(1) Un panégyriste a cependant été jusqu'à dire : 

Un aDge seul peut mieux écrire 
Avec un rayon de soleil. 

Si Dupineau était loué avec exagération, il le rendait bien à ceux dont il entrepre- 
nait, de son côté, de faire Téloge. On lit dans sa préface : t S'il se peut dire qu'au 

• monde de la justice votre barreau soit comme le centre de la terre , et le siège de 

• MM. les juges comme le ciel, vous êtes le sel de cette terre, etc., etc. » 

{% On les retrouve également dans les articles 1 et 2 des Institutes coutumiéres 
de Loisel. 



74 RBYTJE DE L'AWJOU. 

l'ont aussi protégé et fait prospérer à bien d'autres époques; et pour 
ne citer qu'un exemple de leur tutélaire influence , bornons-nous à 
rappeler qu'une classe tout entière de citoyens, celle des roturiers 
(rupluarii terrœ, qui brisent la terre), n'a trouvé longtemps de refuge 
et de salut que dans l'immense autorité des rois; eux seuls pou- 
vaient modérer les excès, humilier l'orgueil même, s'il y avait lieu, 
des privilégiés de la conquête, qui se distinguaient des autres sujets 
par des prérogatives nombreuses, par l'exemption des tailles, des 
corvées, et, sous plusieurs Coutumes, par l'inégalité des partages, 
par le prélèvement d'une grande partie des héritages mobiliers et 
immobiliers (1). 

Les relations que la féodalité avait créées entre les seigneurs et les 
vassaux sont exprimées d'une manière heureuse, pittoresque même, 
par l'habile écrivain : « Tant que le vassal dort, le seigneur veille, 
» et tant que le seigneur dort, le vassal veille. » 

En constatant l'abolition de l'esclavage en France, Pocquet rap- 
pelle que, dans certaines Coutumes, celles de Vitry, Cbftlons, Bour- 
gogne, etc., etc., il y a des gens de condition servile, ou mort-tail- 
lables, et qu'il serait fort à propos de retrancher cette tache de 
servitude, en dédommageant le seigneur selon le sentiment de H. le 
président de Lamoignon. 

Le Traité des flefs n'a été imprimé qu'après la mort de l'auteur, 
par les soins de Jean André, le troisième de ses fils. S'il n'eût con- 
sulté que ses goûts, Pocquet n'aurait voulu rien faire imprimer de 
son vivant. Ce n'est que par suite des invitations pressantes de ses 
amis qu'il s'était décidé à publier ses observations sur la Coutume : 
« Vous ferez, disait-il à Gabriel, ce que vous voudrez après ma mort; 

(1) Si Pocquet est le défenseur vigoureux de Tautorit^ de nos rois, il Test égale- 
ment de nos vieilles franchises et de nos libertés. La Bibliothèque possède des ex- 
traits du concordat de François !«', écrits de sa main, avec des notes qui expliquent 
les sages motifs d'après lesquels on s'est alors déterminé à faire de larges conces- 
sions à la cour de Rome , les difficultés qu'aurait suscitées, dans Tétat où se trou- 
vait le royaume , une opposition ouverte aux décisions du concile de Latian , et par 
suite rabolition probable de la Pragmatique de saint Louis. — Pocquet analyse en- 
suite brièvement ce grand acte du pieux monarque , ce monument de sagesse et de 
fermeté. Il cite dans la préface « une longue et éloquente invective contre les abus 
» introduits dans TEglise, principalement à l'occasion des réserves et contre les maux 
» qui en arrivent , savoir que les bénéfices sont remplis de personnes indignes , d*i- 

» gnorants, d'étrangers A Rome, dit-il, églises souvent abandonnées de leurs 

» possesseurs, procès infinis.... Expectatives qui engagent à souhaiter la mort, Otent 
» aux Français le désir d'étudier en leur 6tant l'espérance de la récompense , trans- 
» port de l'argent de France dans les pays étrangers, etc., etc. » 



GLÀUBB POGQUET DB LlYOïmiÈRE. 75 

>je redoute la qualité d*auteur. » Cet homme modeste, Tune des 
plus vives lumières de la magistrature de province, ne cherchait ni 
la gloire ni la célébrité ; il se contentait de Testime de ses conci- 
toyens, du bonheur de leur être utile, et de la satisfaction intime 
que procurent la retraite et le travail. Son traité des flefs, moins sa- 
vant peut-être, moins profond que ceux de Loyseau, de Dumoulin, 
d'A^rgentré, est clair et méthodique; il donne des notions exactes sur 
Forigine, la nature, la division et le démembrement des fiefs; il 
laisse voir en plus d'un endroit, toute la bienveillance de sa nature. 
Ainsi, comme pour tempérer ce qu'avait de rigoureux le droit féo- 
dal, issu de la barbarie et de la conquête, il semble s'attacher à 
mettre en relief les devoirs réciproques des vassaux et des seigneurs, 
plutôt même ceux des derniers : « Comme le vassal doit à son sei- 
» gneur le respect, l'obéissance..., le seigneur doit de sa part pro- 
9 tection et amitié à son vassal. » Si ce dernier avait à se plaindre 
d'un méfait de son seigneur, celui-ci était privé de la mouvance et 
féodalité. Dupincau pense qu'il devait en outre l'être des droits uti- 
les, tels que services, rentes, etc., etc.; et je suis étonné que, sur 
cette question, Pocquet ne se range pas à son avis, et pr&fère celui 
de Dumoulin , (ïapris lequel le vassal est obligé plus étroitement vers 
son seigneur, que le seigneur vers son vassal. La doctrine de Dupineau 
me semble plus conforme aux vues habituelles de Pocquet, à son 
caractère, à ses sentiments de bienveillance et d'humanité. 

Le même reproche ne peut lui être adressé sur la question du 
double droit, dans le cas où un acquéreur aurait acheté pour une 
personne qu'il ne connaissait pas au temps du contrat (liv. des lods 
et ventes). Dumoulin soutient que le double droit doit être exigé; 
Pocquet combat cette opinion ; il ne pense même pas que l'on puisse 
déférer le serment à l'acquéreur, pour savoir, si, au temps du con- 
trat, il avait dessein d'acquérir pour celui qu'il a ensuite nommé : 
« Ce seroit, dit-il, mettre les acquéreurs à une espèce d'inquisition, 
» et les seigneurs ne sont pas en droit de sonder ainsi les conscien- 
9 ces... 11 est de l'intérêt public do faciliter le commerce des con- 
» trats, et il ne faut pas tant subtiliser pour donner ouverture aux 
• droits féodaux qui ne sont pas favorables. » 11 veut toujours, 
comme Domat, que l'intérêt public l'emporte sur l'intérêt particu- 
lier; ainsi, il ne doit pas être permis à toute personne d'avoir « vo- 
9 lières et colombiers... aux dépens des pauvres laboureurs, quelque 
9 chose qu'on veuille dire au contraire. « 

Un grand nombre d'autres traités particuliers, sur diverses matiè- 
res, sont sortis de la plume de Pocquet, tels que : 



76 RBVUB DB L'ANJOU. 

Le Traité du mariage; 

— des obligations ; 

— des testaments; 

— des baux et louage ; 

— de la communauté ; 

— des prescriptions , 

ce dernier commencé par lui, et terminé par Jeanneaux, ancien 
avocat du roi au présidial d'Angers, et professeur en droit. 

Les deux derniers traités existent en manuscrits à la Bibliothèque 
de la ville. Ce sont probablement de simples copies faites par des 
élèves de l'auteur. 

On trouve encore à la Bibliothèque : 1^ un Recueil alphabétique de 
droit en forme de dictionnaire ; mais cette composition avait besoin 
d'être mise en ordre; dans l'état où elle est, c'est plutôt un amas de 
matériaux, qu'une œuvre prête pour l'impression; 2» un grand 
nombre de procès-verbaux de l'Académie, dont il était secrétaire, 
rédigés par lui. 

Une carrière si laborieusement remplie avait dû épuiser les forces 
de Pocquet; les atteintes de la vieillesse s'étaient d'ailleurs d^à fait 
sentir depuis quelques années. Vers 1720, sa santé s'altéra sérieuse- 
ment, et il fut forcé de suspendre ses travaux; l'année suivante, il 
rappela son fils aîné de Paris, et se reposa sur lui du soin de conti- 
nuer le cours de droit qu'il professait avec tant d'éclat; mais une 
oisiveté absolue n'aurait pas couronné dignement une existence 
jusque-là si active; il exerça dans sa maison même (1), pendant ses 
dernières années, la plus noble et la plus louable de toutes les ma- 
gistratures. L'administrateur du bien des pauvres réserva, pour 
ainsi dire, aux pauvres, les trésors de son savoir et de son expé- 
rience; il se constitua leur guide, leur conseil, l'arbitre de leurs dif- 
férends , et il trouvait encore ainsi le moyen de donner cours à son 
ardente charité, en leur évitant de ruineux procès (2). Moins heu- 

(1) Il a presque constamment demeuré rue du Figuier. — D'après l'Âlmanach 
d'Anjou, nous Ty voyons en 1684 et en 1702. 

(2) Dans des stances sur sa mort, M. d'E louait tout à la fois sa chanté et 

son talent : 

Le pauvre en lui regrette un père, 

Thémis un organe sincère, 

La ville un zélé citoyen, 

L'innocence un appui fidèle, 

El tous les étals le modèle 

De riionnéte homme et du chrétien. 



GLÀUDB POCQUBT BB LTYONIHIÈRE. 11 

reux pour lui-même, il fut obligé do se rendre à Paris, dans le cours 
de 1726, pour en soutenir un des plus importants, et par les résul- 
tais qu'il devait avoir, et par les intrigues de ses adversaires ; leurs 
efforts n'empêchèrent pas ses droits de triompher; mais celte der- 
nière épreuve avdit consumé les forces qui lui restaient, et il suc- 
comba, loin des siens, le 31 mai 1726, à Fâge de 74 ans. Il parait que, 
pendant son séjour à Paris, Ton venait en foule le consulter, et que 
Taffabilité de ses manières, presque autant que sa célébrité, déter- 
mina plusieurs grandes familles à le constituer leur arbitre. Il fut 
inhumé dans Téglise de Saint-Sevcrin. Pocquet avait eu neuf enfants 
de Renée Quatrembat : trois fils et six filles dont cinq se sont faites 
religieuses. Nous dirons quelques mots de deux des premiers qui 
méritent bien un souvenir dans Thistoire de TAiyou. 

CLÀUBB-GABRIBL POCQUBT. 

Claude-Gabriel était né le 24 octobre 1684; il avait trente-six ans, 
lorsqu'il succéda à son père, comme professeur de droit. 11 se mon- 
tra digne de cet homme illustre; il fit preuve de la même science, et 
la surpassa peut-être, car les travaux de ce jurisconsulte ont vrai- 
ment quelque chose de prodigieux. Quoique le temps et les désor- 
dres, inséparables des révolutions, aient certainement emporté la 
plupart de ses œuvres, on retrouve encore des écrits de sa main 
dans tous les recoins de notre Bibliothèque. Il n'y a pas de sijuet 
qu'il n'ait abordé, de grand travail de cette époque auquel il n'ait 
pris part. Le tableau d'une vie aussi active a de quoi effrayer notre 
imagination. 

Il fut, ainsi que son père , secrétaire perpétuel de l'Académie, et 
rédigeait, à ce titre, la plupart des séances; sa réception est du 6 juin 
1714, et nous avons encore le discours qu'il prononça à cette occa- 
sion. Il témoigne de sa modestie littéraire et de la supériorité de son 
père comme écrivain ; le manuscrit est couvert de ratures, et corrigé 
en marge par Claude Pocquet, dont le goût était plus éclairé, le style 
plus élégant; aussi n'hésitait-il pas à engager son fils à ne pas briguer 
encore les suffrages de l'Académie. 

« Celui dont je tiens le jour, qui connaissoit mieux qu'un autre 
» la faiblesse de mes talents , le peu d'étendue de mes lumières et 
9 plusieurs défauts qui me rendoient peu propre à l'éloquence, com- 
» battoit avec raison mes souhaits indiscrets, et s'opposoit à votre 
» choix. Aussi tendre que le père de l'infortuné Phaëton, il me met- 
» toit devant les yeux le danger évident où j'allois m'exposer. » 

Claude-Gabriel reconnaît expressément plus loin, que c'est à l'es- 



78 RBYUB DE L'ANJOU. 

lime dont jouit son père, qu'il doit Thonneur qui lui est accordé. 

<K Si le flls de Torateur (Cicéron) fut collègue d'Auguste, dans le 
» conseil, et ensuite proconsul d'Asie, cet honneur fut plutôt ac- 
» cordé à la mémoire du père qu'aux vertus du flls. » 

Gabriel avait entrepris de continuer l'histoire de l'Université, 
commencée par Pierre Rangeard. On y apprend que la naissance de 
ce corps savant remonte certainement au xni« siècle, sinon au xii«. 
En 1229, des désordres qui éclatèrent à Paris, dans les écoles, firent 
refluer en province, et notamment en Aiyou, les maîtres français et 
étrangers (parmi lesquels, dit Mathieu Paris, il y en avait beaucoup 
de la nation anglaise), pour y enseigner toutes les sciences (1). 

L'Université d'Angers, aux xv« et xvi' siècles, était encore des plus 
florissantes, et jouissait d'un grand renom; entr'autres privilèges, 
elle avait celui de faire sonner les cloches de la cathédrale pour 
convoquer ses nombreux élèves à l'heure des cours de droit et pour 
ses assemblées générales. Comme cet usage avait été interrompu 
pendant quelque temps, le chancelier Babin et le docteur Pocquet 
furent députés à la cathédrale, le 6 juin 1690, pour faire sonner les 
cloches de l'Université, et rendre à celle^i les honneurs qui lui 
étaient dus. 

L'almanach d'Anjou, des années 1759 et suivantes, contient un 
abrégé de la vie des évèques d'Angers par Gabriel Pocquet. La Biblio- 
thèque possède le manuscrit; mais il n'a pas été imprimé tel qu'il 
existe; on n'y retrouve point, par exemple, les réflexions de l'auteur 
de ce manuscrit sur l'histoire de saint Haurille, 4« évéque d'Angers. 
Une femme lui présente un enfant à baptiser, au moment où il 
célébrait les saints mystères: mais l'enfant mourut avant que la 
messe fût achevée. De désespoir, saint Maurille quitta l'Ai^ou, passa 
inœgnito en Angleterre, y resta sept ans comme jardinier au service 
d'un grand seigneur, revint en France, et ressuscita l'enfant qu'il 
avait tardé de baptiser (2). Entr'autres observations, Pocquet remar- 
que que le saint prélat n'a guères pu abandonner son évèché, et sur- 
tout demeurer sept années jardinier en Angleterre, oà^ dit-il, il n'y 



(1) Dès cette époque il y avait , paraît-il , une faculté des droits. Ce qui attirait 
de toutes parts les jurisconsultes et les savants , c'est que la charge de grand séné- 
chal , qui était le premier juge du royaume, était héréditaire dans la maison d'Anjou; 
il jugeait souverainement avec sa cour les affaires les plus importantes , et TUniver- 
sité avait à cœur de lui fournir des conseillers éclairés, dignes de riraportance de 
leurs fonctions. {Alfnatuich d'Anjou de 1759.) 

(2) Voyez sur saint Maurille, Y Histoire d'Anjou, par Barthélémy Roger, pages 35 
et suivantes. 



GLÀUDB POGQUET DB LIVONIVIÈRE. 79 

avoilpas plus de jardins qu'en France. Je ne sais pas bien quel était 
l'état, le goût des jardins au iv« siècle en France et en Angleterre; 
mais il y en avait certainement. Je veux bien qu'ils ne fussent pas 
tenus comme ceux de Le Nôtre ou de ses élèves, que Pocquet pou- 
vait avoir visités. Je m'étonne donc plus de trouver cette réflexion 
dans le manuscrit, que de la voir disparaître à l'impression. 

Nous devons à Gabriel Pocquet une histoire des illustres d'Anjou, 
un abrégé du nobiliaire et de la bourgeoisie d'Angers; des remarques 
sur la fausseté du testament du roi René, et un Pouillé (polyptium, 
catalogue), ou histoire du diocèse d'Angers. Ce travail considérable 
comprend tout ce qui concerne les cures, monastères, abbayes, 
chapelles, etc., qui étaient si multipliées dans cette riche partie de 
la France; il a dû coûter d'immenses recherches à son auteur. Les 
ratures et les renvois sans nombre attestent le soin continuel que 
l'on prenait pour le rendre complet; il renferme des documents en- 
core précieux augourd'hui, et peut être fort utile à consulter (1). 

Ces travaux divers, le professorat dont il était chargé, étaient loin 
de suffire à l'incroyable activité de Claude-Gabriel. Il entretenait 
une correspondance suivie avec tout ce que la France comptait alors 
d'hommes distingués dans les sciences ou les lettres, avec les édi- 
teurs de l'histoire littéraire de France , de la Gallia Christiana, du 
dictionnaire de Moréri, des pères de l'Eglise, du dictionnaire raisonné 
de droit, les Bollandistes, etc., etc. 

Hontfaucon rend hommage à son obligeance, dans la préface des 
Monuments de France : « M. Pocquet, d'Angers, dit-il, s'est fait un 
» plaisir de m'envoyer tout ce qu'il a pu trouver de convenable à 
» mon dessein. » 

Son érudition était en effet une richesse dont il voulait que les 

(1) Ils eussent été d'un grand secours pour une histoire générale du pays; m mais, 

■ écrivait Pocquet , quoique j'en aie été bien invité , je ne me suis jamais chargé 

■ de FHistoire d* Anjou : Técueil où ont échoué tous ceux qui Tout entreprise , m'a 

■ effrayé, etc. » 

On trouve encore à la Bibliothèque : 1<> un manuscrit très précieux des Institutes. 
n tomba malheureusement entre les mains de domestiques , et plusieurs feuillets fu- 
rent lacérés par eux, cum ingmtidoloremei, à mon très grand chagrin, dit Gabriel, 
qui fait connaître par une annotation les circonstances de cet accident, sans doute 
afin qu'on ne puisse l'imputer à la négligence du propriétaire. 

^ Un autre manuscrit, sur le Droit français, que M. de Lens a reconnu devoir être 
attribué à notre auteur : entr'autres choses curieuses je citerai l'art. 5, chap. 17, 
sur l'administration des sacrements : la matière du baptême est l'eau naturelle ou 
artificielle, la forme je te baptise, en quelque langue qu'on prononce, même avec des 
solécismes. 



80 REVUE DE L'ANJOU. 

savants et ses amis pussent jouir en commun ; il en était à peu près 
de même de sa forlune. Jacques Rangeard, dans son éloge, raconte 
de lui le trait suivant : Un de ses amis, homme de lettres, vint à 
mourir en 1727. Pocquet connaissait la médiocrité de sa fortune et 
celle de sa famille. Il se présente un jour chez les parents avec une 
obligation de 400 liv. qui lui avait été souscrite par le défunt ; on 
croit entrevoir qu'il est disposé seulement à prolonger le terme de 
la dette. « Vous ne m'entendez pas , dit-il , je viens partager votre 
» perte, et en adoucir, si je puis, le sentiment; » à ces mots, il déchire 

le billet, et s'éloigne Que de traits d'une pareille bienfaisance, 

«youte le narrateur, il me serait facile de citer! (1) 

Gabriel ne réunissait pas, comme écrivain, toutes les qualités de 
son père. Aussi propre aux patientes investigations de l'érudit, il 
rétait moins aux travaux d'imagination et aux exercices du bar- 
reau; il éprouvait quelque difficulté à s'exprimer; son style était 
négligé, incorrect, et n'avait rien de littéraire, ainsi que nous l'avons 
dit plus haut. Sa conversation était moins spirituelle et moins at- 
trayante que celle de Claude qui s'énonçait avec grâce et finesse, et 
dont la causerie était pleine de vivacité et d'aimable eiyouement. Il 
se montrait dans le monde, grave et taciturne; il était sentencieux 
et afflrmatif, comme le sont parfois ceux qui se livrent à la profession 
sérieuse de l'enseignement, lorsque le contact de la société ne vient 
pas tempérer à proposâtes habitudes austères qu'un travail assidu 
fait contracter à l'homme de cabinet; du reste, franc dans tous ses 
discours, loyal dans toutes ses actions. 

JEAIf AlfDRÉ. 

Jean André était le troisième des fils de Claude Pocquet de Livon- 
nière; il lui succéda comme conseiller au Présidial d'Angers. Il 
n'égala en mérite ni son père, ni son frère aîné, mais il avait l'esprit 
droit, un jugement solide , et se fit remarquer comme eux par son 
amour extrême pour le travail. 

La Bibliothèque possède de lui un manuscrit in-4<>, intitulé : Route 
et Angers à Rome. Je ne saurais le louer ni pour la correction et l'éclat 
du style, ni pour la nouveauté des aperçus; j'y remarque un vœu 

(1) 11 est plus que vraisemblable qu'il s'agit ici du célèbre Pierre Rangeard , dont 
la Revue a publié le Discours sur les historiens de l'Anjou, et qui est mort en 1 726 
ou 17S7; Tauteur de Téloge dit en effet : « Les bienfaits d'un homme tel que 

• M. Pocquet honorent. Je me fais gloire de dire que ma famille et moi fûmes Tob- 

• jet de celui que je viens de rapporter. » 



CLAUDE POGQUBT DE LIYOïmiÈRE. 81 

de Fauteur, qui démontre qu'il n'avait pas eu à se féliciter de l'urba- 
nité et de la moralité des Romains; André eût été heureux de voir 
de nos jours ce vœu se réaliser en partie : « Il faudrait, disait-il, un 
» pape français, avec 50,000 hommes de sa nation, pour y introduire 
9 la politesse, l'humanité et les bonnes mœurs. » 

Nos soldats résident dans les murs de la capitale du monde chré- 
tien; André Pocquet eût espéré dès lors que les voyageurs français 
n'auraient plus, par la suite, à formuler les mêmes plaintes que lui. 

On se plaît à rencontrer, dans le cours de cet opuscule, un souvenir 
de la patrie absente, une image de ce fleuve magnifique, qui nous 
fait tant aimer la terre d'Anjou. 

« Le fleuve du Pô ressemble fort à la rivière de Loire, par la beauté 
» et la bonté de ses eaux; son cours est de même msgestueux et 
» tranquille. » 

Sous le titre SAMcdotts hiêtoriques, Jean Pocquet avait composé, 
pour ses petits enfants, un cours d'histoire de France. L'épître qu'il 
leur adresse, les recommandations que sa tendresse lui inspire, sont 
un indice de la justesse de ses vues et de l'élévation de son âme : « Je 

> ne prétends point vous donner un corps d'histoire; je ne vous offre 
» que des anecdotes historiques; je les ai placées par ordre, depuis le 
» règne de François I" jusqu'à celui de Louis XV. Je ne vous repré- 
» senterai point nos rois à la tête de leurs armées, triomphants ou 
» vaincus; je les peindrai (si je l'ose dire) dans leur vie domestique; 
» je les caractériserai avec des traits de vérité et de ressemblance; je 
» me ferai un plaisir d'exalter leurs vertus; mais je me ferai un de- 
» voir de vous exposer leurs faiblesses... Je souhaite que ces grands 

> exemples vous donnent de l'attrait pour la vertu, de l'horreur pour 
» le vice et de l'amour pour la littérature. Si vous secondez mes 
9 intentions, mon travail sera consommé. » 

De telles pensées n'appartiennent point à un homme ordinaire; 
elles sont celles d'un père affectueux, d'un bon citoyen, d'un respec- 
table magistrat. 

La famille possède encore quelques autres manuscrits, entr'autres 
une Topographie d'Angers et des principales villes de la province, 
contenant une Chronologie des maires d'Angers, jusqu'en 1743, 
ouvrage dédié, par l'auteur, à Scévole et à Henri, comme l'ouvrage 
précédent. 

Camille Bourcier. 



LA PESTE NOIRE EN ANJOU 



I3i8-I362. 



Ah ! modo ne taiem patintor secula cladem ! 
Sijmon de Covino. 



En parcourant les nombreux auteurs qui ont écrit Thistoire de 
notre Anjou, on est frappé du silence presque absolu qu'ils ont gardé 
sur Tun des plus grands événements du xiT* siècle , cette terrible 
peste noire qui , dans la seule Europe, fit périr plus de trente-sept 
millions d*hommes , et dont le nom reste encore aujourd'hui moins 
un caractère de l'épidémie qu'une marque de deuil pour l'huma- 
nité. 

Le premier de nos historiens , Bourdigné , poursuivant les nobles 
souches des familles angevines sur tous les champs de bataille , 
ne semble préoccupé que des noms d'hommes ou de lieux , et des 
grands coups Sépée de ses héros. Hlret parait l'avoir aussi complète- 
ment ignorée. Louvet, si précieux pour les événements de son 
temps, ne donne qu'une histoire écourtée des siècles antérieurs. 
Enfin , Roger lui-même , si riche de faits , le consciencieux Roger 
consacre à peine à cet étonnant désastre deux lignes d'une vague 
mention entre le récit du siège de Calais et l'histoire d'un brigand 
de grands chemins. « L'année suivante, 1348, il y eut une trêve, 
» puis une pestilence très horrible qui affligea étrangement toute la 
» France et les royaumes voisins. Les auteurs italiens de ce temps- 
» là la représentent très horrible en Italie (1). » 

(1) Roger. Hist. d'Anjou, p. 296. 



LA PBSTB NOIRR EN ANJOU. 83 

Renseignés à ces sources , nos historiens modernes ne sont pas 
pins explicites, et les histoires générales comme les histoires spé- 
ciales de la peste sont muettes en ce qui concerne noire pays (1). 

Fallait-il croire que fatalement cantonnés dans le récit des gestes 
de nos comtes ou de nos ducs, des abbés ou des évoques , nos anna- 
listes, faute de noms célèbres à enregistrer, faute de quelque fonda- 
tion pieuse , avaient passé sans attention sur cette perturbation pro- 
fonde de la vie du genre humain? Mille faits seraient venus protester 
contre ce reproche, et nous étions portés à conclure du silence géné- 
ral que notre province avait été épargnée et n'avait entendu qu'un 
écho lointain du cri de désolation poussé par toute la terre. Aujour- 
d'hui rîncertitude cesse et la lacune se comble par une curieuse 
note marginale delà Petite Chronique de Saint-Aubin, dont Timpor- 
tance avait échappé à tous les chronicpieurs (2), et qui nous a été 
signalée par le savant archiviste auquel on doit déjà tant de pré- 
cieuses découvertes, M. Paul Marchegay. 

L'Anjou a donc été ravagé par la peste noire , et l'histoire en a 
conservé la trace. Sans doute notre pays , encore bien barbare au 
xiv« siècle, n'aura point un Boccace pour placer au frontispice d'une 
production légère le tableau de Florence désolée. Rien ne rappellera 
les accents de Pétrarque pleurant sur ces jours de terreur et de re- 
grets dont vécut pendant trois ans la malheureuse Provence. Ce ne 
sera pas non plus une chronique rimée comme celle de Lyon ou les 
saisissants proverbes de la Bourgogne dévastée : 



En mil trois cent quarante et huit , 
A Nuits de cent restèrent huit. 



(1) Ozanam (Histoire des épidémies) ne signale aucune trace de la peste noire dans 
Touest de la France. — Le docteur Philippe , dans un ouvrage spécial sur cette con- 
tagion (Histoire de la peste noire, Paris j 1853, in-8(>), indique la marche de la ma- 
ladie à travers toute la France, sauf les régions situées entre la Garonne et la Seine, 
dont il n'est fait aucune mention. Aussi M. le docteur Leborgne, dans son histoire des 
épidémies de Nantes , a été réduit à des conjectures : « Comme toutes les grandes 
* cités, Nantes en fut probablement atteinte. » (Histoire des grandes épidémies qui 
ont régné à Nantes. Nantes, 1852, in-8o.) 

(2) Le père Labbe, qui a eu entre les mains l'exemplaire même de la Petite Chro- 
nique, sur lequel existent les notes, a publié presque tout le manuscrit dans le Biblio- 
theca nova mamiscriptorum ; il a môme vu la note , car il en cite textuellement la 
dernière phrase, celle où il est question de la prise du roi Jean; mais il a omis toute 
la partie où il est question de la peste et de la famine. 

(V. Bibl. nov. manus. Chronic. mdecavia.) 



84 RBYUB DB L*ÀIf JOU. 

La courte narration du moine de Saint-Âubin se recommande 
par d'autres qualités. Simple constatation du fait, sans recherches 
ambitieuses sur les causes ou la fin , elle raconte brièvement , mais 
elle décrit avec une rare clarté. C'est dans la description des trois 
formes principales du fléau qu'on reconnaît le témoin oculaire, l'ob- 
servateur, le savant, j'ai presque dit l'homme de l'art; et vraiment 
on serait en droit de le conclure, en comparant à sa note les passages 
que les savants médecins d'Avignon, de Montpellier et de Bologne ont 
consacrés au même sujet. 

Notre notice n'est, en son entier, qu'une paraphrase annotée de ce 
passage de la Petite Chronique ; mais les renseignemenls curieux 
qu'on y peut puiser à d'autres égards, et les transpositions que nous 
faisons à chaque page, nous engagent à pubUer textuellement ce 
document à la fin de notre récit. 

« En l'année 1349 , la huitième du pontificat de Clément VI et 
» la vingt-sixième de l'épiscopat de Foulques de Mathefelon , évéque 
» d'Angers , Philippe de Valois étant roi de France et Jean , son fils 
» aîné, comte d'Anjou, le 27 septembre, mourut Pierre Bonneau, 
» alors abbé de Saint-Aubin, célèbre docteur en décret, qui avait été 
» d'abord moine du nouveau monastère de Poitou , puis abbé de 
9 Bassac au diocèse de Saintonge, et enfin du monastère de Saint- 
» Aubin. Il régnait alors une grande mortalité, de celle que les mé- 
9 decins appellent épidémie. Elle parcourut tout l'univers , mais ne 
» sévit pas également dans tous les pays ^ car il ne resta , dans quel- 
\ ques contrées, que la dixième partie des hommes, dans d'autres la 
» sixième, dans d'autres il en mourut le tiers, dans d'autres le 
» quart. 

» Et cette mortalité avait commencé dans les régions de l'Orient, 
» puis elle descendit vers l'Occident où elle régna moins, c'est-à- 
» dire qu*elle s'y comporta plus doucement, et dans la province de 
9 Tours elle fut moins rigoureuse qu'elle n'avait été communément 
» ailleurs. » 

A peine la trêve conclue entre Philippe de Valois et Edouard d'An- 
gleterre avait-elle donné aux deux peuples le temps de respirer; à 
peine les armées avaient-elles quitté nos provinces, théâtre delà 
guerre, qu'une rumeur sinistre vint jeter l'effroi parmi les popula- 
tions. Un fléau né dans l'Orient, où il avait détruit des nations en- 
tières, envahissait la France par plusieurs routes à la fois. Des vais- 
seaux, venus de Sicile et de Sardaigne, avaient apporté la peste à 
Marseille, tandis qu'un autre courant, partant d'Italie, avait franchi 
les Alpes pour gagner Avignon. Puis la mortalité, s'élançant tantôt 
sur une province , tantôt sur une autre, apparaissait dans des villes 



LA PBSTB NOIRE EN ANJOU. 85 

éloignées, sans cause appréciable, sans régularité. Avignon Favait 
reçue d'Italie dès le mois de janvier, et Florence, où elle devait 
trouver son plus grand historien , ne la voyait qu'au mois d'avril. 
Tandis qu'elle sévissait dès le mois de juillet sur les bords de la 
Haute-Loire, que Paris en était frappé au mois d'août, Lyon , placé 
entre les deux , n*en fut atteint qu'à la fin de décembre. 



En mil trois cent quarante et huit, 
Ceste maienœntreuse peste 
Comparut de Noël la feste (1). 



Le danger pourtant semblait menacer notre pays de moins près. 
Angers n'avait point vu rouler dans son ciel ces terribles météores 
qui avaient effrayé tous les autres pays; nulle part son sol n'avait 
tremblé et la terre ne s'entrouvrait point pour tarir les sources. De- 
puis plusieurs années , une douce abondance avait remplacé les fa- 
mines (2). Déjà les grandes chaleurs, causes de corruption, étaient 
passées , et l'hiver semblait devoir mettre un terme à l'extension du 
fléau. 

Tout-à-coup, vers la fête de saint André (30 novembre), le bruit 
se répand que la peste a paru chez les frères Augustins ; ils étaient 
établis depuis quarante ans dans l'ancien couvent des Sacs, près la 
porte Lyonnaise (actuellement rue Vauvert). C'était donc dès l'abord 
dans l'intérieur des murs. 

A partir de cet instant, la mortalité s'étendit de rue en rue, de 
monastère en monastère, envahit toute la ville, puis les bourgs 
voisins, les abbayes, les prieurés, et ne s'éteignit qu'après onze mois 
de ravages, vers la Toussaint 1349. 

On voyait donc enfin cet ennemi redoutable annoncé depuis si 
longtemps ; et quelles mesures prises pour le prévenir ; quels moyens 
pour le combattre? Nous pourrions, sans trop de gratuité, affirmer 
qu'Angers, en rapport avec Paris, possédant déjà une université 
fomeuse, des moines savants en médecine, des médecins des 
ducs, etc., fut pourvue des mêmes mesures que Paris; nous assu- 
rerions même qu'elle reçut, comme Nantes (3), la célèbre circulaire 



(1) Chronique rimée de FHôtel-Dieu de Lyon. 

(2) Famine en 1338 et 40. V. Roger, 

(3) Recherches historiques sur les épidémies qui ont régné à Nantes , par le doc- 
teur Leborgne , 1852. 



86 RBVUB DB L* ANJOU. 

de la Faculté (1). L'hygiène publique se borna aux grands feux de 
sarment allumés dans les places et les rues , et Ton y jeia avec 
abondance le laurier vert, la camomille et Tencens. Faibles moyens 
dans des rues étroites, tortueuses et sans pavage, dans des places 
bourbeuses et couvertes de toutes les immondices de la cité (2). Mais, 
nous avons hâte de Tavouer, la science plus éclairée qui nous dirige 
ai^jourd'hui , n'eût pas été plus puissante contre une affection qui 
déâait toutes les conditions atmosphériques, les climats et les sai- 
sons. Pour rhygiène particulière, la circulaire des docteurs parisiens 
dût encore servir de base; mais ici nous ne pourrions que faire des 
hypothèses ou répéter les histoires générales ; arrêtons-nous à ce qui 
est nouveau ou bien démontré pour TAïuou. 

Quant à la nature même de la peste qui venait d'envahir Angers, 
on ne peut douter un seul instant que ce ne fut exactement la même 
qui sévissait par toute VEurope; il suffit, pour s'en convaincre, 
d'énumérer les principaux symptômes, et c'est ici qu'il faut suivre 
pied à pied notre narrateur. 

« Et il y avait trois genres de cette épidémie, car quelques-uns 
» crachaient du sang, d'autres avaient sur le corps des taches rouges 
» et brunâtres, à la manière du peigne marin ou bien du turdo ou 
» de la truite , et de ces deux genres aucun n'échappait. Les autres 
» avaient des aposthèmes ou des strumes dans l'aine ou sous Fais- 
» selle , et de ceux-là quelques-uns échappaient. » 

Nous ne croyons pas trop nous avancer en affirmant que cette 
courte description est celle d'un homme savant en médecine et d'un 
profond observateur. Les trois formes de la peste y sont nettement 
accusées par leur caractère distinctif : la gangrène du poumon par 
le crachement de sang , la forme pétéchiale par les taches brunes et 
rouges, pittorcsquement comparées aux macules d'un poisson, puis 
enfin la forme, moins inexorable, se terminant par les bubons des 
aines ou des aisselles. 

Presque tous les chroniqueurs , au contraire , ont confondu ces 
trois manifestations bien distinctes de la peste noire, ou bien n'ont 
été frappés que par les tumeurs inguinales ou axillaires. Le conti- 



(1) Histoire de la peste noire, par le docteur Philippe. Paris, 1853, pages 213 et 
suivantes. 

(2) « Il n'y avoit point autrefois de retraites aux maisons particulières d'Angers 
» et les rues n^étoient point pavées , tellement que les grandes rues étoient pleines 
» de boucs, d'infections et d'ordures. Durant le règne de François I®' on remédia à 

» ce désordre » (Roger, voyez Histoire d'Anjou, page 14 de rédition de la 

Revue.) 



Ll PS8TB NOl&B BIf AlUOU. 87 

nuateur do Guillaume de Nangis les regarde même comme un signe 
inévitable de mort. Sans doute une des formes symptAmatiqucs pré- 
dominait dans chaque pays; en Angleterre, le crachement de sang ; 
en Allemagne, les taches; eu Italie, les bubons (1); mais il est re- 
marquable que le plus exact des observateurs, le plus savant des 
médecins du temps , Guy de Cbauliac , « bien placé pour tout t>oir et 
tout savoir « établit à peu près la même distinction et tire des con- 
clusions analogues à celles de notre auteur (2). « Ladite mortalité 
» iUt de deux sortes : la première dura deux mois avec flebvre con-^ 
» tinue, crachement de sang, et Ton en mouroit en trois jours. La 
» seconde, avec le reste du temps, aussi avec flebvre et apostèmes 
9 et carboncles {Hrincipalement aux aisselles et aux aines, et Ton en 
» mouroit en cinq jours... Mais Tapostème étant meur et traicté, on 
» en échappoit parfois, au vouloir de Dieu... Et ladicte mortalité fût 
» de grande contagion, principalement celle qui étoit avec crache- 
9 ment de sang (3). » 

Ainsi ce fut, comme dans Avignon , sous des types variables, que 
la peste noire se manifesta dans notre Ai4ou. Elle eut aussi le même 
caractère contagieux : 

c Et il faut savoir que ces maladies étaient très contagieuses, et 
» que presque tous ceux qui servaient les malades mouraient, ainsi 
» que les prêtres qui les écoutaient eu confession. » 

Le narrateur s*était abstenu de toute étiologie fabuleuse ou astro- 
logique ; de même il parle de Tinfluence contagieuse, sans la moindre 
exagération. Il ne suffît pas , pour lui comme pour Boccace , Villani 
ou même Guy de Cbauliac , de regarder un malade ou un cadavre , 
pour être frappé de peste, il faut les servir à tout instant, les entre- 

(1) Histoire de la peste noire, par le docteur Pliilippe, pasêim. 

(2) Le pape Clément VI (Pierre Roger), dont Guy de Cbauliac était le médecin, 
était lui-même frère de Guillaume Roger, comte de Beaufort^n- Vallée, et déjà, en 
1345, il avait appelé près de lui son neveu également nommé Pierre Roger, et qui 
devint pape sous le nom de Grégoire XI. Ce Pierre Roger, fils du comte de Beaufort, 
avait été religieux de la Haie aux Bons-Hommes, près d'Angers. Ces fréquents rap- 
ports entre TAnjou et la cour d'Avignon n'ont-ils point établi quelques relations 
scientifiques et influé sur les études de notre pays? Ce fait n'a rien d'impossible, si 
l'on remarque surtout que Clément VI et son neveu Grégoire XI sont particulière- 
ment loués de leur amour pour l'étude et de la protection qu'ils accordèrent aux 
sciences et aux lettres. Quoi qu'il en soit, le chroniqueur de Saint-Aubin, ayant 
écrit en 1357 , ne peut être soupçonné d'avoir copié Guy de Cbauliac, qui ne publia 
qu'en 1363, après la deuxième peste. 

(3) Guy de Cbauliac : la grande Chirurgie, traduct. de Laurent Joubert, chap. 
singulier, Lyon. 1585. 



88 RBYITB DB L'àN JOU. ' 

tenir bouche à bouche, être infirmier, médecin ou prêtre, pour être 
particulièrement exposé à la contagion. 

Ce passage peut-il nous apprendre quelque chose sur les soins que 
reçurent les malheureux pestiférés de rAnjou, et pourrions-nous en 
conclure que, plus heureux que les victimes d'Avignon, Paris ou 
Florence, s'ils furent abandonnés de leurs serviteurs, de leurs 
amis, de leurs proches, ils trouvèrent du moins à leur chevet les 
consolations du prêtre et les secours du médecin? Pour le prêtre 
d*abord, le passage est assez concluant. La plupart, sinon tous, 
durent recevoir ce secours spirituel qui, par une disposition spéciale 
du pape, remettait la peine et la faute, et faisait, suivant le continua- 
teur de Guillaume de Nangis , « que mourant si vite , ils mouraient 
» pourtant joyeux, quanquam subito quasi lœti ad morUm expecta-' 
» banL » 

Nous pouvons croire qu'il en fut de même pour le secours médi- 
cal; mais il faut bien savoir d'abord ce qu'il était au wv« siècle, ce 
qu'il pouvait être en pareilles circonstances. 

Les médecins de profession étaient alors de deux sortes, la plu- 
part larrons, charlatans, appartenant à la nation Juive, tirant des 
Arabes leur science et plus souvent leurs secrets. Ceux-là , timides 
dans le péril, ardents à la curée, composent la tourbe sur laquelle 
Chauliac a déversé l'infamie, ceux-là fuyaient la maladie et les ma- 
lades, ou ne vendaient qu'au poids de l'or leurs promesses effron- 
tées , leurs électuaires ou leurs incantations. Dn petit nombre de 
clercs, attachés aux grands personnages, aux universités naissantes, 
ou mieux encore aux couvents, possédaient seuls les faibles lumières 
de la science obscurcie, et c'est parmi eux que se trouve ce type du 
médecin : « Lettré, expert et bien morigéné, gracieux au malade, 
» bienveillant à ses compaignons, pitoyable et miséricordieux, non 
» convoiteux et extorsionneur d'argent (1). « 

Angers compta parmi ses moines quelques-uns de ces savants gé- 
néreux; les noms des prieur, infirmier, hostellier, armoirier, maître 
des enfants, témoignent de leur dévouement, et la riche bibliothèque 
de Saint-Aubin nous est une garantie de leur science. Qu'on nous 
permette un court inventaire des ressources médicales de la célèbre 
abbaye. On y voyait un Alexandre de Tralles, le plus complet et le 
plus didactique des médecins grecs de la deuxième période; deux 
Avicenne, contenant tous les traités du prince des médecins arabes, 
la véritable somme médicale du xiv' siècle; on pouvait emprunter 
à Saint-Serge ses nombreux fjragments de Galien, à la Baumette, 

(1) Guy de Chauliac, loco cit. 



LA PE8TB NOIBE BN ANJOU. 89 

Averrhofis ; enfin Ton s'était enrichi depuis quelques années à peine 
du traité de médecine le plus récent et le plus célèbre de Tépoque , 
celui qui résumait à lui seul tous les Ârabistes , le fameux Lilium 
fnedicinœ de Bernard de Gordon (1). Cinq ouvrages , quel faible ba- 
gage pour nous qui nous débattons encombrés par des milliers de 
volumes ! Quelle richesse, quand on songe que cent ans plus tard la 
cél^re faculté de Paris n'en possédait que neuf (2) ! . 

Mais, hélas! la science d'Alexandre, la riche pharmacopée d'Avi- 
cenne et tous les électuaires de Gordon ne pouvaient rien contre un 
mal dont on mourait en trois jours. Ils n*y faisoient guère et n'y ga- 
gnaierU rien. Les soins médicaux, comme en toute épidémie, étaient 
surtout constitués par les dispositions générales, les circonstances 
d'entourage, quelques égards, et pour ceux qui duraient par des 
pansements simples et uniformes comme le genre morbide , et pou- 
vant être appliqués sous une prescription unique, par toutes les 
mains dévouées (3). 

Tel fut, sans aucun doute, le traitement pratiqué à l'hôpital d'An- 
gers, qui, créé deux cents ans auparavant pour les pauvres ma- 
lades, sans exclusion de maladie contagieuse autre que la lèpre (4), 
reçut dans ses vastes salles les nombreux pestiférés de la cité (5). 
C'est là que déployèrent leur zèle ces filles de la Charité que nous 



(1) Tous ces ouvrages font maintenant partie des manuscrits de la Bibliothèque d* An- 
gers ; ils portent Tindication de leur provenance. Le savant bibliographe Montiaucon 
les a d'ailleurs recensés dans sa Bibliotheca Bibîiothecarum tnanuscriptorum. Le 
Lilium tnedecinœ parut la première fois en 1285. 

(2) Voyez Sabatier, Recherches sur l'histoire de la faculté de médecine de Paris. 

(3) Un fragment de manuscrit in-16 sur parchemin, appartenant à la Bibliothèque 
d'Angers et très visiblement écrit au xiv* siècle, contient , parmi une foule d'autres 
remèdes , deux formules d'^pithèmes destinés à faire mûrir les aposthèmes et guérir 
les fistules qui résultent de leur suppuration. Comme ils constituèrent vraisemblable- 
ment le traitement local de la peste, nous les rappelons en quelques mots, n^ xxiv : 
Succum apii , viteUum ovi, smilum frumenti , incorparentur et super apostema pro- 
nuntur. 

Le n<> XLH contient les mêmes éléments , avec cette modification : De smilagine 
frumenti valde subtili; et une autre formule, l'ognon de lys, cuit à l'huile : Lilius 
ceporeus et pocum de oleo , cakfiat in eesta velpatelta ut incorporetur et tepida ponatur 
super apostemata. 

(i) Voyez les anciens règlements de l'Hdtel-Dieu. 

(5) Le premier sanitat fut fondé à Angers en 1600 par les soins de Donadieu de 
Puchairic, gouverneur d'Anjou. Jusque là les malades de peste ou de typhus étaient 
soignés à Fhdpital Saint-Jean, soit dans les salles, soit dans un bâtiment spécial, 
quand leur nombre n'était pas trop grand. Toutefois , l'hôpital ou aumônerie de Fils 



90 BBYUB DB L'iIflOU. 

Yoyons dès ce temps chargées du soin des pauvres malades (1) , là 
qu^elles furent dignes de leurs sœurs de Paris , qui « mourant sans 
c cesse et sans cesse renouvelées , perdirent cinq cents religieuses 
» sans voir leurs rangs s*éclaircir. » En dehors de cet immense sa- 
nitat et surtout dans les campagnes, les soins furent donnés par les 
moines, qui moururent victimes de leurs bienfaits (2). Mais le dé- 
vouement , pas plus que la science, ne pouvait triompher de ce ter- 
rible mal; en vain stimulés par les indulgences spéciales attachées 
aux soins des pestiférés , quelques hommes généreux s'offrirent en 
holocauste ; la soif de la mort ne semblait pouvoir s'assouvir. Tandis 
que les hôpitaux regorgeaient de malades , que les cimetières boule- 
versés étaient trop étroits pour les morts , des maisons fermées « des 
rues désertes, annonçaient Fenvahissement successif des quartiers 
de la ville, et malgré les précautions les plus éclairées, la riche et 
salubre abbaye de Saint-Âubin venait d'être elle-même attaquée. 
Quelques religieux, sortis pour donner leurs soins aux pestiférés du 
dehors, avaient rapporté le germe fatal dans leurs murs. On vit suc- 
comber les premiers dignitaires: Pierre de More, le prieur claustral ; 
Pierre Piéferré, Tarmoirier; puis ceux que leur office appelait au 
contact quotidien des malades, raumônicr Guillaume Ârmigeri, 
rinfirmier Guillaume Beloceau , ThostelUer Pierre de Banne. Trois 
enfants élevés à Técole du monastère , furent moissonnés malgré 
leur jeunesse , et leur m^dtre, frère Robert Guifin, ne tarda pas à les 
suivre. L*abbé voyait chaque jour disparaître quelques-uns de ses 
frères. Les nouvelles du dehors n'étaient pas plus rassurantes : par- 
tout on était atteint, partout on mourait. L'hiver avait cessé et le 
réveil du printemps n'avait donné qu'un signal de deuil. Les cha- 

de prêtre, fondé en 1336, sur le terrain actuellement occupé par Thospice général , 
ayant été plusieurs fois transformé en succursale de THôtel - Dieu ou en maison de 
convalescence, aurait pu, dès 1349, recevoir cette destination. 

(1) Les religieuses de rtiôpilal figurent au convoi de Nicolas Geslant, évêque d'An- 
gers, en 1291. Elles y sont désignées sous le nom de Filles-Dieu , comme celles qui 
desservaient à la même époque THôtel-Dieu de Paris. (Voyez Roger, Histoire 
d'Anjou.) 

(2) D'après le témoignage de Bodin, la conduite de Tévéque Foulques de Matbcfelon ne 
fut pas moins digne d'éloges, c II n'épargna rien pour secourir ses malheureux dîocé- 
> sains. » Nous aimons à penser que les prêtres imitèrent leur évêque, et que le clergé 
séculier ne fut pas moins dévoué que les moines; mais la plupart des paroisses 
étant administrées par des prieurs-curés, la plus grande part de dévouement revient 
aux religieux. Nous ne trouvons d'ailleurs , dans l'histoire de Foulques de Mathe- 
felon, si féconde en actes administratifs, aucune trace de l'épidémie et du rôle que sa 
charité bien connue put y remplir. 



LA PBSTB NOIBB EN AlfJOU. 91 

leurs de Tété n*avaient pas été moins funestes, et le 27 septembre, 
Tabbé lui-même, Pierre Bonneau (ou Bonelli), succombait encore à 
la contagion. 

Le pauvre troupeau , réduit de plus de moitié , se remit aux mains 
de Jean de la Bernichère , qui fut élu abbé dès le 3 octobre. 

Alors la violence de Tépidémie sembla diminuer; le mal durait 
plus longtemps, on mourait moins vite et quelques malades échap-- 
paient, puis les attaques furent plus rares., puis enfin, vers la 
Toussaint, après onze longs mois de durée, la peste s*éleignit, mais 
pour laisser après elle d'autres causes de désolation (1). 

En nous disant que les prieurés d'Aiyou avaient été frappés, le 
chroniqueur /a presque tracé la topographie de la peste. L'abbaye de 
Saint-Aubin avait, en effet, des prieurés conventuels sur toutes les 
parties de la province : à Test , Saumur, Saint-Maur-sur-Loire, As- 
nières, Bourgueil, Cunault; à Touest, Saint-Florent-le-Vicil ; au 
sud, Chemillé, Montreuil-Bellay ; au nord, Graon, Chàteaugon- 
tier, etc. 

Le ravage fut donc général , et la situation variée de ces monas- 
tères , sur de hautes collines ou dans les vallées , sur le bord des 
fleuves, au jnilieu des forêts, nous indique clairement qu'ici comme 
ailleurs, comme toujours, aucune condition topographique n'eut le 
privilège de borner le fléau. 

Mais si nous pouvons affirmer nettement la durée de Fépidémie, 
et présumer fortement sa répartition géographique, nous restons 
dans une grande incertitude en ce qui concerne les résultats numé- 
riques de la mortalité. Tout ce que nous savons, c'est que notre pays 
fut moins rudement frappé que les autres contrées en général. « Et 
» in provincia Turonensis miciùs se kabûU quàm cUibi œmmunUer. » 

Nous ne perdîmes donc pas, comme les provinces mentionnées en 
opposition avec la nôtre, les neuf-dixièmes, les Irois-quarts, le tiers, 
le quart même de notre population. De là sans doute le silence des 
histoires générales à notre siiy^^; ^ons étions des provinces épar- 
gnées dans la dépopulation universelle. Que dire de nos quelques 
mille morts , quand Paris perdait quatre-vingt mille personnes et 
Avignon cent cinquante mille? Devait-on même une mention à nos 
Bénédictins, morts en grand nombre, quand on perdait, dans le reste 
de l'Europe, douze mille Franciscains et trente raille frères mineurs? 

A la suite d'une aussi grande mortalité , les campagnes furent en 
partie dépeuplées , et les bras manquèrent au labour. Pour comble 
de malheur, les années 1349, 1350 et 1351 , jusqu'au mois d'août, 

(1) Voyez Roger, Histoire d'Anjou, page 123. 



92 RBYUE DB L'ÂTfXOU. 

furent marquées dans ce pays par une si grande abondance de pluies, 
que les récoltes furent presque complètement perdues , et qu'il s'en 
suivit une grande famine. Le septier de froment valut , en effet , en 
1351 , deux marcs d'argent, et à Brissac {Bracum sacwn), qui faisait 
déjà au xiv*^ siècle, mercuriale pour le pays, « le septier coûtait 18 
» livres de la monnaie alors en usage (1). Le vin fut aussi très cher, 
» mais très bon, car la pipe (2) de vin valait 13 florins ou 12 deniers 
» d'or à l'écu des derniers. » 

Ainsi la peste avait cessé et la désolation régnait toiqours. Ce qui 
avait résisté à la maladie succombait à la faim. Dans de si tristes 
circonstances , le clergé vint encore au secours du troupeau qui lui 
était confié, et l'évêque Foulques de Mathefelon n'épargna rien pour 
adoucir les tourments de ses malheureux diocésains 

Le mal du moins ne fut point aggravé dans l'Anjou par des fléaux 
étrangers; ainsi l'on n'y vit point les lugubres processions des fla- 
gellants ni les dévastations causées par leurs sectaires devenus bri- 
gands (3). Nous n'oserions affirmer que notre sol fut vierge des mas- 
sacres des Juifs accusés d'avoir empoisonné les puits et les fontaines, 
car trente ans auparavant le même soupçon avait fadt couler sur nos 
places le sang des lépreux (4) ; mais le silence des historiens nous 
permet au moins de nous arrêter à la supposition la plus consolante. 

Enfin, en 1352, reparurent le calme et l'abondance, et, pendant 
dix ans, la fécondité de la terre et celle de la race humaine sem- 
blèrent lutter de vigueur pour réparer la vie des nations. Mais 
quelle ne dut pas être la frayeur des populations , lorsqu'en 1362 la 
peste vint encore s'abattre sur la France. Avignon , théâtre de ses 
premiers ravages, fut encore décimé, et Chauliac nous a conservé 
l'histoire de ce retour inopiné du fléau; mais quelques autres pro- 

(1) Bodin évalue cette somme à 175 livres, valeur actuelle, mais nous ne savons 
sur quoi il se fonde, car voici tout ce que nous trouvons dans le texte : « Le florin 
» de Florence valait alors 40 sous; le florin et Técu des premiers 50 sous, et des 
» plus récents 43 sous. » Ce passage est d'ailleurs intéressant en nous montrant 
quelles étaient les monnaies en usage dans le commerce angevin. 

(2) Mesure de capacité en usage jusqu'au commencement du \i\^ siècle et qui 
équivaut à cinq hectolitres environ. 

(3) On sait que Philippe de Valois, sur Tavis de la Faculté de tliéologie de Paris, 
défendit aux flagellants d'entrer en France et qu'ils ne dépassèrent pas la Flandre. 
C'est donc sans application à la localité que M. le docteur Lcborgne a pu rappeler, 
dans ses Recherches sur les épidémies de Nantes , le spectacle de ces tristes proces- 
sions. 

(4) Voir le continuateur de Guillaume de Nangis sur les massacres des lépreux en 
Poitou, en Touraine et spécialement à Chinon , année 1321. 



LA PBSTB IfOIEB EN AlfXOU. 93 

vinces partagèrent avec le midi ce triste privilège. Ce furent la Bour- 
gogne, le Poitou etrAnjou. Dn passage du continuateur de Guil- 
laume de Nangis vient compléter la narration abandonnée par le 
moine de Saint-Aubin, en 1357. Maigre sa brièveté, il ne laisse 
aucun doute sur la nature du mal qui frappait nos provinces : c'était 
encore la peste inguinaire. « Cette année 1362 , il y eut une très 
» grande mortalité en Poitou, en Bourgogne et en Ai\jou, et beau- 
» coup d*hommes mouroient du mal des tumeurs, comme on Tavait 
» déjà vu en d'autres temps (1). » 

La reprise du moins fut de courte durée , et la terrible épidémie 
disparut enfin sans retour. 

Ici se termine l'histoire de la peste noire en Anjou; mais le chro- 
niqueur a consacré les dernières lignes de sa note au souvenir d'un 
autre désastre. « Ces choses sont écrites le 16 mai, qui fut un mardi 
» avant l'Ascension de l'année 1357, la cinquième du pontificat d'In- 
> nocent VI et la septième du règne du roi Jean, alors prisonnier en 
» Angleterre , et qui avait été pris près de Poitiers , le 19 septembre 
» de l'année précédente , dans la guerre qu'il foisait contre Edward, 
» prince de Galles et duc de Cornouailles , fils aîné du roi d'Angle- 
» terre. » 

La guerre après la peste, les défaites après la mortalité, puis en- 
core la peste , encore la guerre, et toiqours les massacres ou les bri- 
gandages au-dedans. On chercherait en vain , dans cette triste pé- 
riode une année, un événement pour reposer son cœur. Un fait 
pourtant nous permettra de la quitter sur une moins douloureuse 
pensée. Au milieu des désastres, parmi toutes les ruines des peuples 
et des institutions , on trouve toiyours debout ces pieux asiles ou- 
verts par l'Église à la science et à la prière. Sous leur ombre protec- 
trice , quelques hommes vivent encore de la saine vie de l'humanitét 
Calmes parmi les furieux , dévoués dans le danger, résignés devant 
la mort , ils ne sont préoccupés que du devoir , et dociles à la voix 
de Dieu, sans même pressentir ses desseins futurs, ils amassent 
pendant ces jours sans lendemain les plus précieux matériaux de la 
science et de l'histoire. 



(1) Chronique de Guillaume de Nangis , ad annum 136:2. 



94 RBYUB DB L*A1VJ0U. 



Note marginale de la petite chronique de Saint-Aubin. Manuscrit 
n» ZU9 {fonds Grille) de la Bibliothèque d: Angers. 

Celte note est sgoutée par renvoi à Tannée 1177 portant : Pinna- 
culum Sancli-AWini œrruit. 

Quod reedificatom corruit anno Domini mcgcl in crastino sancte 
Lucie, hora vesperarum, pontificatus démentis pape VI anno nono, 
Fulconis de Matefelonio episcopi Ândegavensis anno vigesimo sep- 
timo, regni Johannis régis Francorum anno primo. Anno primo quo 
Johannes de Bemicheria primo monachus sancti Sei^ii Ândegaven* 
sis, postea ad istud monasterium translatas Mt abbas sancti Albini 
habendo respectum ad benedictionem que fuit anno mgcgxlix in 
crastino sancti Thomae apostoli , in ecclesia sancti Albini de Pon- 
tibus Seii , et illa die intravit possessionem abbatie , sed incipiendo 
annum ab electione ipsius erat annus secundus , uam fuit electus 
anno mcgcxldl tertia die octobriset septima décima die dicti mensis 
proyidit sibi dictus papa Clemens VI de dicto monasterio, quia die- 
tum monasterium su8e dispositioni reservaverat ante mortem Pétri 
Bonelli , qui tune erat abbas et fuit doctor decretorum solemnis et 
primo fuit monachus monasterii novi Pictavensis et post abbas de 
Baziaco(l) qui mortuus fuit anno Domini mgggxlix septima et yjge- 
sima die septembris. Et tune maxima vigebat mortalitas quam me* 
dici epidemiam yocant , et antea mortui fuerunt de illa mortalitate 
Petrus de Moreis prier claustralis; Petrus Piéferré armarius, Guil- 
lelmus Armigeri, elemosinarius , Guillelmus Beloceau inârmarius, 
Petrus de Bannis hostellarius, très pueri et frater Robertus Guifia 
magister eorum. Et extra monasterium in prioratoribus in maximo 
numéro mortui fuerant et prières et socii. Et illa epidemia ivit per 
universum orbem, non tanien equaliter desevit ubique; nam in ali- 
quibus non remansit décima pars hominum , in aliquibus sexta , 
in aliquibus tertia pars mortua fuit , in aliis quarta. Et incepit dicta 
mortalitas in partibus Orientis et descendit ad occidentem et ibi 
minus regnavit, id est micius se habuit, et in provincia Turonensi 
micius se habuit quam alibi communiter. 

Et erant tria gênera illius epidemiae ; nam quidam spuebant san- 

(1) Vulgo Bassac santon. Dioces. Ces additions et quelques corrections que nous 
indiquerons plus loin sont faites par dom Thareu , armoirier de Saint-Aubin au 
xvii« siècle , dans une copie annexée à Toriginal. 



LA PBSTB nOiRB BIf AlfXOU. 95 

guinem , alii habebant maculas in corpore rubeas et subnigras ad 
instar plectinis marini (1) vel turluris piscis (2), et islorum nuUus 
evadebat. Alii habebant apostema seu strumam in inguine vel sub 
aoella et aliqui istonim evadebant. 

Et dicta epidemia cessavit in Andegavia anno Domini mccclix , 
circa festum omnium sanctorum et inceperat anno precedenti An- 
degaviscirca festum beati Andrée, et incepit pênes fratres sancti 
Augustin!. Et sciendum quod illi morbi erant valde contagiosi. Et 
quasi omnes inflrmis servientes moriebantur et sacerdotes qui eorum 
confessionnes audiebant. 

Item illo anno xirx et l sequenti et li usque ad Augustum fuit 
maxima pluviarum babundancia et secuta est famés maxiraa; nam 
anno li yaluit sextarius frumenti fere duas marchas argenti ; nam 
valuit apud Bracum Sacum 18 libras moneti tune currentis, et va- 
lebat florenus Florenciae quadraginta solides , florenus ad scutum 
de primis quinquaginta solides , de ultimis tria et quadraginta. 

Et vinum etiam fuit carissimum sed optimum, nam pipa vini va- 
lebat tredecim florentines vel duodecim denarios auri ad scutum de 
novis. 

Et anno sequenti fuit maxima ferlilitas per totum regnum Franciae 
etbladi et vini et fuerunt optima et optime; bladum fuit venditum 
in messibus sed post fuit ad maximum forum. 

Et illo anno duo et quinquaginta die sancti Nicolai yemali fuit 
mortuus Clemens papa sextus, et duo décima die sequenti fuit 
clectus dominus Stephanus Alberti Lemovicensis dyocesis primo 
episcopus Noviomensis , post Claromontensis , post cardinalis tituli 
sanctorum Johannis et Pauli , post episcopus Hostiensis et vocatus 
fuit Innocentius htgus nominis sextus qui hodie vivit. 

(1) Seupatiuê peciinis, piscis. D. Thareu. Nous admettons volontiers cette correc- 
tion, car on ne trouve nulle part phctm, tandis quepeeten est le nom d'un mollusque 
bivalve très connu et dont la description correspond assez à la comparaison émise par 
Tauteur. Rondelet, lihtr î de Testaceis, dit, en effet : Pectinis marini testa non 
semper ejusdem sunt coloris; quœdam enim erubescunt, qucedam albieant, aliœ ni- 
gricani. 

(2) Vtdgo truitœ. Dom Thareu. Cette correction s^explique par la description de la 
truite (trutta) : sunt quœdum suhnigrœ macuîis rubentibus notatm. (Rondelet de pis- 
cibus fiuviat. liber). On pourrait aussi remplacer ^ur^ur par /urdo. Le turdo est nommé 
par Aristote et Athénée ,asx*tocTix9')ir; id est nigris maculis insignem. Toutefois on 
trouve que la Vanstangue ou Bastangue si commune sur nos cdtes et nommée par Galien 
(de atténuante victis) r^tyoty, est appelée, par son commentateur, Martinus Grego- 
rius, et parAmbrosius, Tur^ur. Mais rien, dans sa description, ne rappelle les macules 
rouges ou noires de la truite ou du turdo. (Voir Rondelet De piscibt^s, liber xii.) 



96 REYUB DB L*AnJOU. 

Sciipta fuerunt haec die décima sexta maii quœ fait dies Martîs 
ante Ascensionem domini mggclyii, pontitlcatus dicti Innocentil 
anno quinto, regni dicti Johannis r^is septimo, qui tune erat cap- 
tivas in Anglia et fuerat caplus prope Pictavis anno precedenti die 
décima nona septembris et fuit captus in bello, quod bellum opti- 
nuit Edwardus princeps Wallie, dux Comubie, primo genitus r^^is 
Anglie. 



E. Fargb. 



mm mm m l'anm 



L'Ai^ou est une des provinces de France où les coutumes an- 
ciennes se sont le plus longtemps conservées , et , à la fin du xviif 
siècle, les quêtes du 6ay Van neuf, les assemblées des Mouillotins , 
celles des Compagnons du devoir, etc., étaient encore en vigueur dans 
un grand nombre de paroisses. Mais leur caractère primitif était 
altéré , et elles donnaient lieu à des abus scandaleux contre lesquels 
s'élevaient énergiquement les évoques et les magistrats. En 1781 , 
I Louis XVI rendit Tordonnance suivante : 

ORDONNANCE DU ROI, 

K)RTÀNT TRÈS EXPRESSES mHIBITIONS ET DÉFENSES AUX HABITANTS 
DBS DIFFERENTES PAROISSES DE L' ANJOU T DÉNOMMÉES, DE FAIRE 
AUCUNE ASSEMBLÉE NOCTURNE EN AUCUN TEMPS, ET NOTAMMENT 
BANS LA PREMIÈRE NUIT DU MOIS DE MAI, NI SOUS LA QUALIFI- 
CATION DE MOUILLOTINS , NI SOUS TOUTE AUTRE , A PEINE CONTRE 
LES CONTREVENANTS D'ÊTRE TRAITÉS SELON LA RIGUEUR DES LOIS, 
GOMME PERTURBATEURS DU REPOS PUBLIC. 

Du 28 mars 1781, 

De par le Roi , 

Sa Majesté étant informée des désordres qui se commettent dans 
la première nui^ du mois de mai de chaque année en différentes 
villes et paroisses de la province d'Anjou , notamment dans celles de 
Contigné, Cherré, Champigné, Juvardeil, Châteauneuf, Craon, 
Pouancé, Bierné, Châtelais, Coudre, Saint-Michel-du-Feings, Saint- 
Laurent, Saint-Martin de Villenglose, Miré, Scurdres, Daon, Che- 
mazé, Hée, Ménil, Saint-Fort et autres des environs, dans les- 

7 



98 REVUE DE L'ATTJOU. 

quelles paroisses un ancien abus a introduit la coutume de faire, 
entre les garçons, même plusieurs habitants mariés desdites pa- 
roisses , des assemblées nocturnes, et de faire, sous la dénomination 
de Mouillotins, des incursions dans les métairies, villages, bourgs, 
fermes et habitations desdits lieux, pour y exiger des oeufs , et se 
livrer, sous ce prétexte , aux excès et aux violences les plus réprou- 
vés par les lois, et Sa Bleûesté, ne voulant pas souffrir qu'il se passe 
dans son royaume des désordres qui, ayant pris leur source dans les 
siècles de barbarie les plus reculés , ne sont plus tolérables dans un 
état policé, elle a jugé à propos d'interposer son autorité pour la 
faire cesser. En conséquence. Sa Majesté a fait et fait expresses inhi- 
bitions et défenses de faire aucune assemblée nocturne en aucun 
temps, et notamment dans la première nuit du mois de mai, ni sous 
la qualification de Mouillotins ou autres, à peine par ceux qui feroient 
lesdites assemblées, ou qui s y trouveroient, d'être traités comme 
perturbateurs du repos public, splon la rigueur des lois. Enjoint Sa 
Msgesté aux officiers et cavaliers de maréchaussée des brigades les 
plus prochaines, de faire des tournées dans lesdites paroisses, dans 
la première nuit dudit mois de mai , d'arrêter ceux desdits garçons 
et habitants qui seront en contravention à la présente ordonnance, 
et de les remettre dans les prisons les plus prochaines , pour y 
être leur procès fait et parfait par les juges des lieux. Eiyoint pareil- 
lement au sieur intendant et commissaire départi en la généralité de 
Tours, de veiller à l'exécution de la présente ordonnance , laquelle 
sera publiée et affichée dans lesdites paroisses et partout où il appar- 
tiendra, à ce que personne n'en ignore. 
Fait à Versailles le vingt-huit mars mil sept cent quatre vingt-un. 

Signé LOUIS. 
Et plus bas , signé âmelot. 

François-Pierre du Cluzel, chevalier, marquis de Montpipeau, 
baron du Cheray , seigneur de Blanville et autres lieux, conseiller 
du roi en ses conseils, intendant de juslice, police et finances en la 
généralité de Tours, 

Vu l'ordonnance du roi ci-dessus : Nous ordonnons qu'elle sera 
exécutée selon sa forme et teneur , lue , publiée au prône desdites 
paroisses, et affichée à la principale porte des églises d'icelles, comme 
aussi que huitaine après la publication, il sera, à la diligence de 
chaque syndic ,. convoqué une assemblée générale de tous les habi- 
tants, dans laquelle il leur sera de nouveau fait lecture de ladite or- 



ANCIENS USAGES DE L'ANJOU 99 

donnance, et renouvelé défenses de la part du roi de tenir aucune 
assemblée nocturne, ni dans la première nuit de mai ni toute autre. 
Ei\joignons anx syndics d'y veiller chacun en droit soi, et de dé- 
noncer les contrevenants à la justice , pour leur faire éprouver la 
sévérité des peines portées par ladite ordonnance. 
Fait ce quatre avril mil sept cent quatre-vingt-un. 

Signé DU CLUZEL. 
Et plus bas : par Monseigneur, Genty. 

Au mois de février 1782, le présidial d'Angers prit des mesures 
plus générales pour taire cesser les désordres. L'exposé que nous pu- 
blions ici, d'après un manuscrit autographe de François Prévost(l), 
avocat du roi , qui avait été chargé de porter la parole à la chambre 
du conseil^ fait connaître ces mesures et les singuliers usages qui 
les avaient molivées. 

ORDONNANCE PAR FORME DE PROVISION ET DE POLICE POUR LA CAM- 
PAGNE, RENDUE A LA SÉNÉCHAUSSÉE ET PRÉSmiAL D' ANGERS. 

Le dix-neuf février mil sept cent quatre-vingt-deux, les gens du 
roi sont entrés en la chambre du conseil, et M* François Prévost, 
avocat du roi , portant la parole , ont dit : 

Que le devoir de leur ministère les condamne de faire réprimer 
des désordres scandaleux; les uns commencent à s'introduire, les 
autres se perpétuent, mêlés de superstitions et d'indécence; ils in- 
sultent à la pureté du vrai culte, profanent la religion, corrompent 
les mœurs publiques, blessent la société par des assemblées illicites, 
des attroupements, des vexations, des excès et par une sorte d'impôt 
qu'on exige par des menaces et des violences. 

Nous allons donc demander que la justice déploie tout l'appareil 
de sa sévérité. Non; avant que de faire punir nos firères, nos sem- 
blables dans Tordre de la nature, nous devons les instruire. Pour les 
rendre meilleurs, il ne faut que les éclairer; tout abus naît d'une 
erreur; tout vice, tout crime, ne vient que d'un faux calcul de 

(1) François Prévost a laissé au palais un grand renom de talent et de probité. 
Le discours que nous reproduisons justifie sa réputation , autant par la vigueur et 
réelat du style , que par Téléyation de la pensée. François Prévost a eu pour neveu, 
M. Prévost de la Chauvellière , avocat-général près la cour royale d'Angers, dans les 
dernières années de la Restauration. 



931781A 



100 REYUE DE L^ÂIVJOU. 

Fesprit et du jugement. Un peuple qui n'a de code que Thabitude 
ne vaut pas un homme. Dissipons les illusions , montrons la yé- 
rite : elle est un besoin de Thomme; nous Tannoncerons sans fana- 
tisme comme sans faiblesse; son langage doit, comme elle-même, 
être simple, louchant et honnête; la vérité a déjà assez de tort d'être 
la vérité; qu'à force de douceur elle mérite qu'on lui pardonne. 

Qu'il est difficile de vaincre et de détruire de vieux préjugés qu'un 
auteur appelle les « rois du vulgaire » ! Souverain dans ses opi- 
nions et dans ses pratiques ordinaires , ses procédés , toujours les 
mêmes et uniformes, rétrécissent l'âme et l'asservissent pendant des 
siècles à des erreurs héréditaires. Esprits indolents et froids , qui , 
gouvernés par l'habitude, n'ont jamais fait un pas qui n'ait été tracé, 
qui ne connaissent que des usages et jamais de principes , qui re- 
gardent comme une raison de plus de faire le mal lorsqu'il se fait 
depuis une longue possession , qui s'attachent à tout ce qui n'a que 
le mérite des anciens , et proscrivent le bien même qui ne s'est pas 
encore fait. L'ignorance et l'erreur ne seront-elles donc jamais ban- 
nies? doivent-elles toujours couvrir une partie de la terre? 

De tous les préjugés , la superstition est le plus funeste dans sa 
source et dans ses effets. Fille malheureuse de l'imagination , es- 
clave servile d'une aveugle prévention , elle rampe et se traîne sur 
la superficie des coutumes qu'elle trouve établies; elle aperçoit, elle 
ne voit pas ; elle séduit par ses prestiges , surprend et gouverne les 
ftmes flexibles , molles et étroites , incapables de réflexions compa- 
rées, devient la loi et l'idole du peuple , et combien d'hommes sont 
peuple ! 

Les esprits qui sont une fols frappés d'une vaine image de religion 
n'en retiennent que la surface; le superstitieux, victime et jouet per- 
pétuel de son imbécile crédulité, néglige les préceptes pour s'at- 
tacher à des formalités minutieuses et à des cérémonies superfi- 
cielles. La superstition , la maladie de la multitude , a souvent plus 
de ferveur que la vraie piété (1); mise en action , elle constitue le 
fanatisme, Tun des fléaux les plus terribles. Retenons notre pinceau, 



(1) Habet suos impetus falsapietas. Polyanthea, p. 2445. — Sunt mobiles ad supers- 
titionem percuUœ simul mentes. Tacite, Annales, lib. I, Polyanthea, p. 2986. 

Superstitio, super fluitas religionis , supervacua institutio , velobsenxUio. Supers- 
titiosus, fgkus rdigiosus aut idolarum cultor. Dictionnaire de Ducange au mot 
superstilio. M. Thiers, Traité des superstitions populaires. 

Superstitio est vicium cotUrarium religioni , non quia plus exhibet in cuUum 
divinum quam vera religio, sed quia exhibet vel cui non débet, vel eo modo quo 
non débet. Saint Thomas , section seconde , question 92 , article 10. 



ÂI^GIBNS USAGES BB L'âIYJOU 101 

ô religion sainte ! nous ne voulons pas rouvrir tes plaies et la source 
de tes larmes éternelles. 

Discutons et appliquons ces tristes réflexions aux faits malheu- 
reux qui font Fobjet de notre censure et de nos gémissements. 

ARTICLE PREMIER. 

AI^ eUT h" AU IHBUF. — QUÊTES QU'OIf FAIT DAITS LES PAROISSES 
DES CAMPAGNES. 

Cette pratique illégale et irréligieuse, déjà proscrite par plusieurs 
ordonnances et règlements, semble de plus en plus s'accréditer : par 
un mépris ipjurieux et par une sorte de rébellion, on brave tout à 
la fois les règlements de la juridiction spirituelle et les règles de la 
juridiction temporelle. 

Les fêtes de VAn guy Van neuf, accompagnées de quêtes, parti- 
cipent aux désordres de la superstition ; pour les abolir, quel moyen 
peut être le plus efficace? En peindre le ridicule, désabuser, montrer 
le vice de leur naissance , les dangers de leur effets et de leur consé- 
quences? 

An guy Van neuf, expression et acclamation ancienne qu'on crioit 
le premier jour de janvier, en signe de réjouissance du nouvel an 
qui commençoit; ce mot vient de la superstition des Druides. Les 
prêtres alloient processionnellement et avec pompe au mois de dé- 
cembre, qu'ils appeloient sacré, cueillir le guy du chêne. Les devins 
marchoient les premiers en chantant des hymnes en l'honneur de 
leurs divinités ; ensuite venoit un hérault , le caducée en main; sui- 
voient trois Druides de front, portant les choses nécessaires pour le 
sacrifice; enfin paraissoit le chef ou le prince des Druides, suivi 
d'une multitude d'assistants , tout couverts d'ornements et d'habits 
de cérémonie; il montoit, vêtu d'une tunique blanche, sur des 
chênes dont il coupoit le guy avec une fafticille d'or; les autres 
Druides le recevoient comme une chose sainte. Après l'avoir consa- 
cré , on crioit : An guy Van neuf, pour annoncer une bonne année ; 
on sgoutoit pour refrain : Plantés, plantés, pour obtenir une récolte 
abondante (1). 

Les prêtres , premiers ministres des Druides , tiroient un prodi- 
gieux tribut de la superstition qu ils inspiroient. Combien de gens 
trompeurs et trompés sous le voile et le manteau de la religion dont 

(1) Dictionnaire de Trévoux , tome !«■', page 236. 



102 EEYIIB BB L'ÀlfJOU. 

on abuse (1) ! Pour gagner à Fenvi les uns des autres , ils se dispu- 
toient rhonneur lucralif de porter solennellement le guy Fan neuf 
dans les villes et les campagnes voisines de leurs forêts. Dans les 
calendes de janvier, qui tombent aux premiers jours du mois, on 
Fenvoyoit aux grands. L'eau où il avoit trempé étoit regardée comme 
lustrale et salutaire. On le distribuoit au peuple, quilecroyoitef&cace 
pour féconder les bestiaux. On appeloit le guy une plante panacée, 
nom fastueux qui signifioit un contre-poison, un spéciflque contre 
tous les maux , un remède contre toutes les maladies, un préservatif 
contre tous les malheurs. On le portoit au cou k la guerre; on en 
trouvoit dans tous les temples et dans toutes les maisons. L'intérêt 
et Fenvie de dominer inventoient des cérémonies arbitraires, des 
solennités ridicules, des farces grossièrement comiques, des scènes 
burlesques. Plus ces procédés étoient bizarres, plus ils étoient saisis 
avec avidité par la populace amatrice de Fextraordinaire et des nou- 
veautés. 

Les Druides formoient leurs habitations dans les forêts les plus 
épaisses. Des chênes creux, que le temps avoit à moitié consom- 
més, étoient les lieux de leurs retraites et de leurs sacriQces. Ils 
divinisoient le guy; ils avoient Fidée que, comme il ne vient ni dans 
ni sur la terre , il n'avoit rien de terrestre ; ils donnoient une vénéra- 
tion et un culte de préférence au guy de chêne. Ils respectoient cet 
arbre comme le plus utile , le plus bienfaisant, le plus mfiijeslueux; 
ils Fappeloient le roi et même le dieu de tous les arbres (2). 

C'est donc ainsi que nos superstitieux ancêtres, par un culte cri- 
minel de lèse-mcgesté divine, adoroient le guy qui n'a point de 
propre existence, qui s'attache princifialement à des branches de 
chêne, pour en mendier Fappui et le soutien; qu'ils se prosternoient 
devant une excroissance bâtarde, malfaisante et vorace, espèce de 
plante gourmande et parasite qui ne vit que de larcins et de rapines 
qu'elle fait aux arbres, vole et absorbe leurs sucs, en dévore la nour- 
riture, production illégitime que nos cultivateurs maudissent et 
condamnent au feu. Tel est devenu enfin le scni humiliant du guy 
tropirespecté par la coupable imbécillité de nos pères. 



(1) Ambitio et avaritia sœpe velaniur religùmis merUello. Polyanthea , page 2683. 

(2) La dénomination de Druides vient du mol Dnis ou Derus, qui signifioit en 
celtique et signifie encore aujourd'hui en langage breton cAene. Ouvrages — imprimés 
de M. de Glatigny , avocat-général. — Dissertation sur les Druides , pages 191 et 
suivantes. — Dictionnaire historique des François , imprimé à Paris, 1767, au mot 
Druides et au mot Gaulois. — Le principal collège des Druides étoit sur les confins 
du pays chartrain, in finihus Camutum, dit César. 



ÀNGIEIIS USAGES DE L^ANJOU 103 

Combien le chêne lui-même n^a-t-il pas perdu de son ancienne 
gloire? Cet arbre, le premier de tous les végétaux, cet arbre si 
fameux et si renommé dans la plus haute antiquité, si chéri des 
nations grecques et romaines qui le consacroient à Jupiter, dont la 
statue n'étoit qu*un chêne fort élevé, cet arbre dont ils faisoient leur 
temple et leur dieu , cet arbre si divin que la foudre n^osoit le frap- 
per, cet arbre si célèbre par le sacrifice de plusieurs peuples, cet 
arbre qui faisoit des prodiges, rendoit des oracles, recevoit tous les 
honneurs des mystères fabuleux, cet arbre, le principal objet des 
hommages et des offrandes de nos aïeux, faussement dirigés par 
l'avare superstition des prêtres gaulois, cet arbre, le symbole de la 
force et de la puissance et dont on prenoit des branches pour faire 
des couronnes, les mettre sur la tête de ceux qui avoient sauvé la 
vie h des citoyens, les donner aux soldats pour les récompenser de 
leurs actions éclatantes, cet arbre, avec tous ses superbes et orgueil- 
leux attributs, n'est plus à nos yeux qu'un objet d'utilité; il mérite 
à cet égard des éloges moins pompeux, mais beaucoup mieux 
fondés (1). 

douleur! les folies et les abominations de l'idolâtrie ont pénétré 
jusque dans le christianisme. Les quêtes de l'an guy Pan neuf, qu'on 
continue de faire, sont une dérivation et les suites du paganisme. Et 
combien ont-elles de relation et d'analogie avec cette vieille supers- 
tition? Même système, même dénomination, même époque. Elles 
commencent pareillement au mois de décembre, se font avec appa- 
reil aux calendes de janvier et jours suivants (2). De jeunes person- 
nes, en nombre égal de l'un et de l'autre sexe, s'associent, vont 
conjointement demander, ou plutôt extorquer des aumônes pour le 
luminaire et le patron de la paroisse. Autrefois ils choisissoient un 
chef qu'ils appeloient leur follet. Sous sa conduite ils commettoient 
même dans l'église des extravagances qui approchoient de la fête 
des fous. Les historiens ont fait à cet égard des dissertations curieu- 
ses pour les savants, et humiliantes pour la raison même la plus 
commune et la plus vulgaire (3). 

Ces sociétés illicites, ces espèces d'attroupements médités, les 
procédés qui les accompagnent, sont autant d'occasions de libertinage, 
de crapules, de querelles, de violences, excès déplorables que Dieu 
réprouve par un prophète. Il dit : « J'abhorre vos assemblées, vos 

(1) Dictionnaire universel des sciences et Dictionnaire de Trévoux , au mot chêne. 
(â) Dictionnaire de Ducange au mot kalendœ et au mot cervulus. 
(3) Dictionnaire universel des sciences , tome xiv , pages 119 et suivantes. 
Edition in-i». 



104 REVUE DE L'AIfJOU. 

» calendes, tos cérémonies » (1). Ces désordres donnent lieu à beau- 
coup d'autres; perte considérable de temps : on prolonge les quêtes 
pour prolonger des plaisirs déréglés et souvent coupables; on em- 
ploie plus d'un mois en démarches et transports dans toute retendue 
d'une paroisse; on va même dans les villes quêter chez les proprié- 
taires biens tenants qui ne sont ni habitants ni paroissiens de 
campagnes. 

L'autorité de l'Eglise n'a pu proscrire totalement ces abus adoptés 
par une sorte de tradition. Nos révérends évêques, animés d'une 
sainte indignation, ont déployé leur zèle et se sont armés du glaive 
spirituel, pour anéantir un culte faux, ipjurieux, contraire à la rai- 
son et aux idées sublimes qu'on doit avoir de la grandeur et de la 
nisgesté de TÊtre Suprême (2). 

Charles Miron, évêque d'Angers, dans son synode de l'année 1595, 
défend, sous peine d'excommunication, à toutes personnes de l'un 
et de l'autre sexe, de faire des quêtes appelées an guy Fan neuf et dit : 

« Nous sommes avertis que, sous l'ombre de quelque peu de bien, 
» il s'y commet beaucoup de scandales; outre que, des deniers et 
» autres choses provenantes des quêtes, ils n'en emploient pas la 
» dixième partie à l'honneur de l'église , mais consument presque 
» tout en banquets, ivrogneries et autres débauches; accompagnés 
» de leur follet, font et disent dans Téglise et autres lieux des choses 
» qui ne peuvent être honnêtement proférées ni écrites; et, sous 
» couleur de fan guy Pan neuf, prennent et dérobent , dans les mai- 
» sons où ils entrent, tout ce que bon leur semble, dont on n'ose se 
» plaindre, et on ne peut les empêcher, parce qu'ils portent bâtons 
» et armes offensives, et outre font une infinité d'autres scandales. » 

Henri Arnauld, dans son synode de la Pentecôte de Tannée 1668, 
en parlant de Fan guy tannetAf, s'explique dans les termes qui 
suivent : 

« Nous sommes d'autant plus résolus de l'abolir qu'il se fait des 
» assemblées de personnes qui vont quêter par les paroisses pour 
» l'entretenement du luminaire, ce qu'on appelle vulgairement guy 
» Van neuf ou bacheleites (3); et que durant cette quête il se fait des 



(1) Iniqui surU ccetus vestri. Vestras calendas, solemnitaies vestras , odivit i 
mea. Isaîe, chapitre i, v. 11 et suiv. 

(2) Ea porro superstitio vigenU christianissimo adeo invaluit tU vixab Eceksia 
proscribi potuerit. Dictionnaire de Ducange , dans les endroits cités précédemment 
au mot kcdendœ et au mot cervulus. 

(3) On donnoit le nom de bachelettes, parceque les filles s'associent avec les garçons; 
dans le langage du vieux temps on appelait bachelettes les jeunes filles. Dictionnaire 
universel des sciences , tome 1«|', page 696. 



ANCIBIfS USAGES DB L'ANJOU 105 

» réjouissances ou plutôt des débauches , avec des danses et des 
9 chansons dissolues et des licences criminelles; qu'il semble aux 
9 simples que l'intérêt de relise les ait autorisés comme une louable 
» coutume ; c'est pourquoi nous défendons à toutes personnes de faire 
4 à l'avenir de pareilles assemblées, et aux curés de les souffrir » (1). 
Toutes quêtes pour le luminaire et les besoins de l'égUse sont-elles 
donc prohibées? Non. Les statuts synodaux portent « qu'on peut les 
» faire au nombre de deux ou trois au plus , accompagnés de l'un 
1 des procureurs de fabrique, par des personnes d'âge, d'une probité 
4 reconnue, choisies et nommées, qui rendent cet office à leur église 
» par charité, sans aucun salaire, sans abus et avec modestie et dé- 
» cence dans l'église , sans déplacer, à la charge d'employer pour le 
» service de l'église tous les deniers de ces quêtes , sans en retenir 
» ni dépenser pour d'autres usages. » 

ARTICLE SECOND. 

PAm BÉNI DES PRESUÈRES MESSES DES PAROISSES DE CAMPAGNB. 

Des curés, après avoir épuisé toutes les remontrances que la 
douceur, la charité, la prudence, peuvent inspirer, sont forcés d'être 
délateurs. Par les instructions et mémoires qu'ils nous ont adressés, 
et qui sont déposés au greffe, ils nous dénoncent des garçons et des 
filles dont les procédés sont intolérables. 

Les uns et les autres font des associations pour distribuer à la 
première messe des dimanches du pain non béni. Tous ensemble le 
portent à l'autel principal, le déposent sur les marches ou gradins , 
insultent à leurs pasteurs qui refusent de le bénir, étant présenté 
d'une manière si indécente, excitent, par leurs clameurs, des tu- 
multes et des irrévérences, proclament publiquement dans le lieu 
saint et même dans le sanctuaire que le refus de bénir vaut 
bénédiction. 

Suivant leurs conventions , les garçons doivent fournir la farine 
pour composer le pain, les filles doivent fournir le beurre pour l'as- 
saisonner. Deux de l'un et de l'autre sexe sont alternativement dé- 
putés pour l'offrir aux assistants. Us commencent par le distribuer 
par préférence aux cabaretiers, aux mariés dans l'année, aux fer- 
miers des seigneurs absents pour mendier leur bienveillance. 

Ces abus augmentent et sont portés à la dernière période dans 

(1) Statuts synodaux du diocèse d'Angers , pages 327 , 328 , 692 , 693. 



106 REYVE DB L'Anjou. 

une partie considérable de la province (1); il est à craindre que cet 
exemple devienne contagieux dans les autres cantons. 

Les confrères et les consceurs font des assemblées prohibées par les 
lois canoniques et civiles, profanent les saints jours des dimanches, 
singulièrement consacrés à Dieu, par des promenades solitaires, des 
divertissements déshonnêtes, des danses passionnées, des chansons 
grossières, des liaisons toujours suspectes et souvent criminelles. 

Si des garçons refusent de payer leur contribution, les autres, 
qu'ils appellent collecteurs, les accablent d'iiyures, d'imprécations, 
de menaces, de mauvais traitements, les dépouillent par force et par 
violence de leurs vêtements, les vendent dans des tavernes, où les 
filles, leurs associées et leurs complices, en reçoivent le prix, rem- 
ploient avec leurs consorts en des dépenses dissolues... Supprimons 
des détails; du moins qu'elles apprennent, que, suivant les lois, une 
taverne et un mauvais lieu sont également infâmes. En hébreu , le 
même mot qui signifie femme débauchée, signifie encore une femme 
tavernière (2). 

Si des filles plus sages et plus décentes refusent de s'associer ou 
de payer la taxe qu'on leur impose, on les accuse d'impiété, on les 
invective et on les calomnie. 

Quelques savants fixent l'institution du pain béni au vii* siècle, 
dans le concile de Nantes. On le donnoit autrefois aux seuls cathé- 
cumènes pour les préparer à la communion, ensuite on Ta donné 
aux autres fidèles. 

Suivant l'usage des premiers temps du Christianisme, ceux qui 
assistoient à la célébration des saints mystères, participoient à la 
communion du pain qu'on avoit consacré. L'Eglise a remarqué des 
inconvénicns en cette pratique à cause des mauvaises dispositions 
où pouvoient se trouver des chrétiens, et a restreint la communion 
sacramentelle à ceux qui s'étoient préparés à recevoir le plus au- 
guste des sacrements. Cependant, pour conserver la mémoire de 
l'ancienne communion qui s'étendoit à tous, on continua la distri- 
bution d'un pain ordinaire qu'on bénissoit comme on fait de nos 
jours. 

Tous les habitants, chefs de ménage d'une paroisse, sont obligés 
et peuvent être contraints par action , autant que leurs facultés le 
permettent, de fournir alternativement du pain à bénir pour être 
distribué aux grandes messes des dimanches ; à l'égard des premiè- 

(1) Bas-Anjou , pays des Mauges. 

(2) Dictionnaire de Trévoux, au mot Taverne. —M. Pocquet sur Tarticle 508 de la 
coutume d'Anjou, pages i6ii et 1645. 



AnCfBNS USAGES DE L'ANJOU. 107 

res messes, cette offrande est de piété et non de devoir; les uns 
peuvent la faire, les autres la refuser. 

M. Henri Âmauld s'explique en les ternies suivants : & La distri- 
» bution du pain béni se fera tous les dimanches à la grand'messe , 
9 et même on en bénira un à la première messe pour les enfants et 
» serviteurs dans les paroisses où les habitants peuvent en faire la 
» dépense » (1). 

Une somme modique est plus onéreuse pour ceux qui sont pres- 
que sans fortune qu'une somme considérable pour ceux qui vivent 
dans Topulence. Il est dans le royaume plus de 40,000 paroisses où 
Ton distribue du pain béni aux grandes messes, sans compter celui 
des confréries, des différents corps des arts et du négoce. On peut, 
du fort au £adble, évaluer la dépense d'un pain béni, compris les 
annexes, à 40 sols chaque fois qu'on le présente. S'il en coûte un 
peu moins dans quelques campagnes, il en coûte avec les accessoi- 
res beaucoup plus dans les villes. Cependant, cette estimation de 
40 sols, avec les faux frais, n'est pas portée à son juste prix, et, dans 
la vérité, de fait, elle est considérablement diminuée. Néanmoins, 
40,000 pains à 40 sols chacun, font 80,000 livres, somme qui, multi- 
pliée par cinquante-deux dimanches, fait par an plus de quatre mil- 
lions (2). 

Vouloir exiger qu'on fasse en outre une distribution de pain béni 
aux premières messes , seroit une augmentation de plus d'un tiers 
pour d*infortunés laboureurs. Ces objets multipliés et réunis les 
constitueroient dans des dépenses qui entameroient leur nécessaire 
et les priveroient de leurs véritables besoins. Ce seroit être forcé de 
donner le pain béni deux fois dans la même paroisse par chaque 
dimanche, pratique qui n'a pas lieu même dans les villes où les 
ressources sont plus abondantes. 

11 est donc vrai que le pain béni , pour les messes paroissiales des 
dimanches, est d'obligation; que celui pour les premières messes 
dépend d'une volonté louable, mais libre, et encore, suivant l'or- 
donnance de M: Arnauld, l'offrande doit en être faite par les habi- 
tants des paroisses, et non par de jeunes personnes de l'un et l'autre 
sexe, sans état, sans qualité, sans établissement. Et combien sont- 
elles coupables d'exiger des contributions des serviteurs domesti- 
ques, des enfants de famille, des mineurs, de pauvres journaliers, 
d'employer des voies de fait, des exactions, de distribuer elles-mêmes 
du pain, quoique non béni, dans les églises, avec tumulte et scan- 

(1) Synode cinquième de 1655, page 578 des statuts synodaux. 

(2) Dictionnaire universel des sciences , tome xxiv, pages 262 et 263. 



108 REVUE DE L'AI^JOU. 

dale pendant le service divin. C'est, avec une indécence crinninelle, 
profaner Tusage du pain béni institué comme une sainte obligation, 
que les fidèles doivent faire à Tautel avec piété et révérence (1). 



ARTICLE TROISIÈME. 

COMPAGNONS NOMMÉS COMPAGNONS DU DEVOIR. 

Henri Arnauld, par son ordonnance du 25 juin 1655, défend des 
dérèglements qui lors étoient concentrés dans les villes principales, 
et qui se sont répandus dans les campagnes. Il dit : 

tt Nous avons appris que, parmi les communautés de divers mé- 
» tiers, on pratique certaines cérémonies fausses et impies, accom- 
» pagnées de paroles sales , suivies de jurements ou plutôt de blas- 
» pbômes. . . Nous avons encore su que, par un pitoyable aveuglement, 
» ils emploient les noms et les cérémonies de quelques-uns de nos 
» sacrements, et même du saint sacrifice de la messe, des mystères 
9 de la Passion et de la très sainte et adorable Trinité, à laquelle, 
» par une damnable superstition, ils reportent certains noms qu'ils 
» prononcent en certaines actions qu'ils font au nombre de trois 
» seulement. Nous, dûment informés des faits que nous n'avons pas 
» voulu entendre davantage pour ne pas scandaliser ceux qui n'en 
» ont pas de connoissance, de notre autorité et puissance ordinaire, 
» déclarons tous et chacun des serments en la réception des corn- 
» pagnons, hors ceux qu'ils prêteront publiquement devant les juges 
» des lieux où ils voudront établir leurs demeures, nuls et de nul 
» effet et non obligatoires... Défendons à tous les maîtres et compa- 
» gnons des métiers d'en exiger de pareils sous peine d'excomma- 
» nication; exhortons messieurs les magistrats ou autres juges, qui 
» ont autorité sur lesdites communautés, de défendre lesdites as- 
» semblées, et punir les contrevenants suivant la rigueur des ordon- 
» nances » (2). 

L'autorité des évêques et celle des magistrats doivent donc con- 
courir et s'aider mutuellement pour réprimer les infracteurs de la 
discipline ecclésiastique et les perturbateurs de la tranquillité publi- 
que. Notre illustre prélat, ami de l'ordre, appuiera nos efforts. Son 
zèle et le nôtre ont les mêmes motifs. 

(1) Statuts synodaux, pages 578 et 693. 

(2) Statuts du diocèse , page 586. 



AlfCIBNS USA&ES DB L'AI^JOU. 109 

ARTICLE QUATRIÈME. 

ISSEHBLÉES DU PREMIER MAI, SOUS LE NOM DB MOUILLOTINS. 

On ne peut rendre trop publique Fordonnance du roi du 28 mars 
1781. Qu'elle est nécessaire, mais qu'elle est humiliante pour nous! 
Elle n'a pour objet que de réprimer des abus particuliers à notre pro- 
vince ; vingt paroisses du Haut-Anjou y sont nommément com- 
prises. (Suit un extrait de l'ordonnance que nous avons donnée en 
entier au commencement de cet article.) 

Autrefois, on quètoit des œufs. Ces aumônes ont successivement 
été en quelque sorte converties en obligation et en nécessité. La pra- 
tique de demander des œufs est une suite du paganisme , de l'ido- 
lâtrie, de la superstition et de l'avarice des prêtres des Druides. Chez 
les anciens , l'œuf étoit le symbole du monde. Suivant une tradition 
extravagante qu'ils adoptoient, l'univers avoit été fait d'un œuf, cir- 
constance qui rendit les œufs d'une importance mcgeure dans leur 
culte superstitieux et dans les sacrifices qu'ils faisoient à Cybële, 
mère des Dieux. Ils avoient le système de prétendre que plusieurs 
de leurs faux dieux étoient pareillement venus d'un œuf. Les prêtres 
imposteurs et intéressés des Druides , favorisoient ces absurdes pré- 
jugés, et multiplioient les cérémonies lucratives dont ils proB- 
toient (1). 

Le Christianisme a rejeté avec horreur ces folies impies et scan- 
daleuses. Pour les expier, en quelque'sorte, nos pieux ancêtres ont, 
pendant plus d'un siècle , fait des offrandes volontaires d'œufs aux 
messes paroissiales des dimanches (2). Les abbesses et autres princi- 
paux bénéficiers, saisirent les circonstances, se firent des titres, suivis 
d*une sorte de possession, pour s'assurer le droit de percevour chaque 
année trois œufs par chaque ménage des habitants dans l'étendue de 
leur territoire. Cette prestation se faisoit le Vendredi-Saint; on ap- 
peloit ces œufs wa de crucibus. On a conservé quelque usage indi^ 
rect de ces vieilles pratiques. Nous connoissons encore aujourd'hui 
l'œuf de Pâques, ovum pascale, présent qu'on fait aux enfants et aux 
serviteurs domestiques à la fête de Pâques. On donne encore de nos 

(1) Dictionnaire de Trévoux , au mot œuf, et Dictionnaire universel des sciences, 
tome xxin , pages 520 , 531 , 532 , 533 , édition in-i». 

(2) Ovorum prœstationes fiebant in missis dominicis. Dictionnaire de Ducange au 
mot m?a, page dernière du tome iv. 



110 REYUB DB L^ANJOU. 

jours des œufs ^i espèce à des religieux mendiants et aux vicaires, 
en plusieurs lieux de la campagne (1). 

Ces libéralités de surérogation sont exemptes de critique; les 
motifs en paroissent même louables. Que ces procédés sont diffé- 
rents de ceux des Mauillotins , assemblées illégales , attroupements 
nocturnes, voies de fait^ menaces, violences, exactions pour mettre 
les habitants de la campagne à contribution, extorquer des œuCs ou 
des sommes pécuniaires, et , en cas de refus ou de résistance, les 
voler et les maltraiter! 

Les circonstances rendent les procédés de ces coupables perturba- 
teurs semblables à ceux du paganisme , qulls semblent vouloir foire 
revivre. Ils choisissent pareillement, par préférence, le mois de mai 
pour faire leurs incursions et commettre toutes sortes d'excès (2). 

Suivant les historiens , le mois de mai étoit chez les Romains le 
mois des superstitions. On y célébroit la majeure partie des fêtes 
de leurs dieux. Pendant ce temps , il n'étoit pas permis de faire des 
mariages : on les eût regardés comme malheureux, parc« que, pen- 
dant trois assemblées nocturnes consécutives, on exorcisoit par des 
blasphèmes les lutins et les mânes malfaisants des morts qui pou- 
voient troubler Féconomie et la tranquillité des ménages (3). 

Epargnons le détail d'une multitude d'autres abus. Présomption et 
témérité de prétendre tous les réformer. Pourroit-on les comprendre 
tous dans le même tableau? Nous ne prenons aujourd'hui le pin- 
ceau que pour effacer des scandales, faire disparaître les traits dif- 
formes et odieux de la superstition, en faire cesser les ravages : culte 
apostat qui étend ses branches , multiplie ses rameaux pour ombra- 
ger la beauté de la religion, et qui , par mille canaux, répand des 
eaux infectées et contagieuses. 

Le culte extérieur, bien réglé, est nécessaire dans l'ordre de la 
religion et de la société. Il est d'obligation pour tout chrétien et 
tout citoyen. Son origine et ses motifs ont une source salutaire et 
sainte : rendre des hommages publics à TÉtemel , contribuer au 
r^e de la piété par des exemples, des modèles, des signes visibles 
et démonstratifs. Il faut des objets qui frappent les sens, qui réveil- 
lent l'attention. Il faut des marques représentatives, qui, renouve- 
lées, rappellent au devoir et à la vertu (4). Les actions saintes doivent 

(1) Dictionnaire de Trévoux au mot œuf. 

(â) Tome pr, partie seconde, des Mémoires de l*Académie royale des inscriptions 
et belles-lettres , pages 26 et suivantes. 

(3) Dictionnaire des sciences, tome xx, pages 759 et 760. — Dictioimaire de Tré- 
voux, tome IV, pages 157 et 158, édition 1773. 

(i) Vola mea Domino rrddam in conspedu amnis popuii eju$. Psaume 115. 



ANCEBIfS USAGES DE L'AIVJOU. 111 

élre connues pour être exemplaires , et néanmoins le plus grand 
théâtre de la vertu, c'est la conscience. Le culte extérieur est la reli- 
gion de la terre (1) ; le culte intérieur est la religion du ciel. Ces deux 
cultes doivent concourir ensemble à se réunir. Si l'extérieur n'est 
pas accompagné de Fintérieur, il dégénère en superstition (2). Les 
vertus intérieures et sincères sont l'âme et le caractère de la véri- 
table piété. Les lois de notre religion sont l'œuvre de l'Être Suprême. 
Seul il a le droit d'en imposer à l'homme , parce que lui seul l'a 
formée. Elle seroit encore dans sa première pureté et dans sa ma- 
jestueuse simplicité, si de vils mortels n'avoient pas eu l'audace d'y 
faire des additions arbitraires et de prétendre la rendre plus par- 
faite (3). 

Dans les beaux jours du Christianisme , on adoroit en esprit et en 
vérité. Les tendres et pieux monuments intérieurs faisoient nsdtre 
ce culte spirituel qui réside dans l'âme ; il est fondé sur l'admiration 
de la grandeur de Dieu , sur l'aveu de sa souveraineté et sur la re- 
connoissance de ses bienfaits. Les premiers pères du genre humain 
avoient la divinité présente en tout temps et en tous lieux (4). Leur 
cœur étoit pur et sincère , et le cœur étoit le véritable sanctuaire de 
leur religion. Ils voy oient Dieu dans tout, partout ils ne voy oient 
que Dieu. Toute la surface de la terre étoit leur temple et la voûte 
céleste en étoit le lambris. Ils célébroient, dans les cantiques secrets 
de leur âme , les perfections de la suprême m^yesté (5) : son exis- 
tence, qui n'a point d'origine, son immensité, son empire, sa durée 
qui n'ont point de bornes, sa bienfaisance qui n'a point de mesure , 
sa puissance; Dieu dit lumière, elle fut, elle est encore; d'un seul 
acte de sa volonté, il féconde le néant, parcourt, embrasse l'éter- 
nité; il est celui qui est, l'éternel est son nom, le monde est son 
ouvrage. 

L'âme du juste s'élève comme la flamme ; le zèle et l'humilité 
sont ailés; nos actions secrètes, si elles sont belles, sont les belles 

(i) Pensées de Massillon , page 29. 

(î) Populushic me labiis honorât, cor autem eorum longe est a me. Saint Mathieu , 
chap. 45; Isaïe, chap. 29 verset 3. 

(3) Non additis ad verbum quod vobis loquor, nec aufferetis ah eo. Deutéro- 
nome , chap. iv. 

(4) In omni loco sacrificatur et offertur ohlatio munda nomini meo. Malach. , 
chap. i". 

(5) Sacrificium laudis honorificabit me, et illic iter quo ostendam, salutare Dei. 
Psaume 49, verset 23. — Dilectio sine simulatione, spiritu ferventes. Domino ser- 
vientes. Epitre de saint Paul aux Romains, chap. 12, versets 9 et il. — Honora 
Dominum ex tota anima tua. Proverbe de la Sagesse, chap. 7. 



112 REVUE DE L'ANJOU. 

de notre vie. La conlemplation du premier être anoblit et agrandit 
Fâme; elle lui défend de s'aviiir devant Dieu qui la voit. Celui qui 
pense à la bonté infinie doit être bon. Sainte et sublime idée de Dieu, 
remplis Fâme des hommes et fais qu'ils soient religieux, afln qu'ils 
soient justes! 

Qui peut affermir Thomme au milieu de tout ce qui peut l'ef- 
frayer? Est-ce le culte sincère du cœur? est-ce la paix intérieure? 
C'est la douce confiance de la vertu , c'est le sentiment secret de 
l'immortalité, l'immortalité, le plus saint des désirs, la plus pré- 
cieuse des espérances qui , pendant la vie , donne des transports à 
l'âme généreuse, et rassure, à la mort, l'âme juste. Eh! que peut 
craindre l'homme saintement vertueux , quand il va rejoindre le 
premier être? C'est un fils qui a voyagé et qui retourne vers son 
père(i)? 

Voilà les saints élancements et la confiance salutaire d'un cœur 
pur et presque divin. Voilà le vrai culte qu'on doit au vrai Dieu. 
Voilà les offrandes et les sacrifices qu'il daigne agréer. Tout autre 
hommage est nul et superficiel , doit être confondu avec les fausses 
et scandaleuses pratiques du paganisme. 

Magistrats chrétiens, citoyens généreux, redoublons donc nos 
efforts pour bannir l'idolâtrie ; les superstitions ennemies de la reli- 
gion et de l'État ; les quêtes de l'an guy fan neuf, faites conjointe- 
ment par des jeunes personnes de l'un et de l'autre sexe, les distri- 
butions qu'elles font également ensemble, aux premières messes, du 
pain , même non béni , les menaces , les tumultes , les violences, les 
exactions ; loin de nous encore les autres associations, les attroupe- 
ments , les cérémonies sacrilèges des compagnons qu'on appelle du 
devoir; les assemblées nocturnes, les incursions pratiquées notam- 
ment dans le mois de mai pour extorquer des œufs, troubler le repos 
des habitants jusque dans leurs domiciles, qui doivent être des lieux 
de sûreté et des asiles sacrés pour tous les citoyens. 

Quelles assemblées! quels spectacles! quelle impiété! quelle folie! 
quel délire ! Dérèglements, cabales, intrigues, scandales, débauches, 
crapules, libertinage, enfants malheureux de la superstition. L'igno- 
rance la fait naître , l'hypocrisie l'entretient, le faux zèle la reprend, 
l'intérêt la perpétue. Aveugle par faiblesse, elle croit trouver sa 
source dans la religion même (2), réserve tout ce qu*on lui présente 



(1) M. Thomas , Eloge de M. le Dauphin. 

(2) quo pacto 

TofUum potuit religio suadere malorum. 
Lucrèce, lib. i. 



ANCIENS USA6BS DE L'ANJOU. 113 

SOUS des apparences sacrées, quoique souvent profanes et impies, 
adopte des traditions fabuleuses et révoltantes comme des vérités 
saintes, confond lés grands principes avec les objets superficiels. 
L'homme aura-t-il donc toujours des yeux pour ne point voir? 
Ames flexibles, sans consistance, qui commencent par manquer 
de raison commune, et finissent par manquer de foi véritable. 

Tout ce qui choque la vraisemblance est ridicule; ce qui contredit 
la vérité est erreur; ce qui combat la raison est folie; ce qui blesse 
la justice est crime; ce qui offense la religion est blasphème; carac- 
tères qui se trouvent réunis dans la superstition. 

Le magistrat doit porter cet esprit étendu et libre qui ne voit rien 
par les préjugés, qui cherche tout dans le vrai, qui s'élève au-dessus 
de tout ce qui est pour voir ce qui doit être, qui , en chaque cause 
connoît les effets , dans chaque parti l'ensemble, dans le bien mémo 
les abus. 

Tels sont les objets de nos remontrances. Il sufliroit d'être homme 
ot citoyen pour être sensible aux désordres dont nous gémissons ; 
de quel œil seront-ils regardés par des magistrats , prêtres et mi- 
nistres de la justice, défenseurs des lois, protecteurs et vengeurs de 
la religion scandaleusement insultée? Ils continueront de donner 
des témoignages sévères et des exemples édifiants de ce qu'ils doivent 
à Dieu et aux hommes, d'exercer et de déployer leur autorité co-ac- 
tive pour maintenir l'exécution des sages règlements de la disci- 
pline ecclésiastique. Déjà nous lisons dans leurs yeux et dans leurs 
cœurs le jugement que nous'attendons de leur zèle et de leur pru- 
dence. 

Ou plutôt qu'ils ne frappent pas encore, qu'ils tiennent suspendu 
le glaive des lois pénales ; nous savons qu'il est des délinquants; 
nous nous abstenons de les nommer; nous voulons bien, pour cette 
fois, dissimuler. Si notre ministère est rigoureux par devoir, il en 
coûte toujours à nos sentiments de forcer et sévir contre des hommes, 
nos semblables. 

Nous bornons donc nos représentations à solliciter une ordonnance 
qui, rendue publique, servira d'avertissement et d'instruction. Si, 
après ces précautions, inspirées par notre cœur, nous trouvons des 
contrevenants, nous mettrons en action toute l'activité de la procé- 
dure, toute rétendue d'une sévérité nécessaire. Nous saurons nous 
montrer hommes de la religion et de la patrie. 

Les gens du roi ont laissé leurs conclusions sur le bureau et se 
sont retirés. 

La matière mise en délibération , tout considéré, faisant droit sur 

8 



114 REVUE DE L'ANJOU. 

les réquisitoires et conclusions des gens du roi, Nous, par forme de 
provision , défendons : 

1*» Aux jeunes gens de Tun et l'autre sexe , et même à tous autres, 
de faire aucunes assemblées, associations, exactions ni quêtes, sous 
le nom et prétexte d'an guy Van neuf, ou autre dénomination , sauf 
aux procureurs de fabrique, de quêter personnellement, accompa- 
gnés de deux personnes choisies , d'âge et de probité reconnue ; 

2® D'exiger des garçons et filles, serviteurs, domestiques ou en- 
fants de famille, du pain non béni ou même béni pour les premières 
messes ; pareillement aux garçons et filles de faire aucunes assem- 
blées, associations , pour exiger des contributions ; 

3^ Aux gens de métier, à tous compagnons , notamment à ceux 
qu'on appelle compagnons du devoir, de s'assembler, de s'attrouper, 
de faire , lors de leurs prétendues réceptions et en toutes autres oc- 
casions , des formules indécentes et mômes impies , de proférer des 
blasphèmes, qu'ils qualifient de serments, de pratiquer aucunes céré- 
monies sacrilèges ni toutes autres contraires à la police ecclésias- 
tique et civile ; 

40 Et à toutes autres personnes quelconques de faire des assemblées 
nocturnes et des incursions dans les domiciles des habitants , pour 
exiger des œufs en différents jours , et notamment dans le mois de 
mai de chaque année ; 

A peine contre tous et chacun des contrevenants aux défenses 
portées par notre présente ordonnance, d'être condamnés à cin- 
quante livres d'amende, et, en cas de récidive, d'être poursuivis 
extraordinairement, comme perturbateurs du repos public, et leur 
procès être fait et parfait suivant la rigueur des lois. 

Enjoignons aux procureurs de fabrique d'informer le procureur 
du roi des contraventions, à peine d'en demeurer garants et person- 
nellement responsables. 

Sera notre présente ordonnance imprimée, publiée, aflichéc , en- 
voyée dans les paroisses de notre ressort, et adressée aux procureurs 
fiscaux pour être exécutée. 

Donné à la chambre du conseil de la sénéchaussée et présidial 
d'Angers, le vingt-trois février mil sept cent quatre-vingt-deux. 



ERMENGARDE D'ANJOU, 



PAR JOSEPH GRANDET p 



ancien Supérieur du Séminaire d'Angers. 



Ermengarde d'Anjou fut fille de Foulques, surnommé Rechin, 
comte d'Anjou, et de sa première femme, Hildegarde, flUe de Lan- 
celin, seigneur de Beaugency. Elle naquit au château d'Angers, 
environ l'an 1067. Elle fut élevée avec beaucoup de soin par ses pa- 
rents. Ayant atteint Tâge de quatorze ou quinze ans, elle fut fiancée 
avec Guillaume, comte de Poitou, qui ne voulut pas Tépouser. 

L'an 1093, Constance d'Angleterre, fille de Guillaume le Bâtard, 
roi d'Angleterre, femme d'Alain IV, surnommé Forgent, duc de 
Bretagne, étant morte, ce prince, informé des vertus d'Ermengarde, 
la demanda en mariage à Rechin, son père, qui la lui accorda. La 
cérémonie de leurs épousailles se fit au château de Nantes , l'année 
suivante (1094); Ermengarde avoit alors vingt-six ans. 

Cette princesse, ayant les mêmes inclinations que son mari, 
se portoit avec joie, à son exemple, à tous les exercices de la piété 
et de la justice, et on la regardoit en Bretagne comme la véritable 
mère du peuple, le refuge des affligés, et le modèle de toutes les 
femmes chrétiennes. Le pape Urbain II étant venu en France, en 
l'année 1095, pour exhorter tous les princes chrétiens à se croiser 
pour aller combattre les infidèles qui occupoient la Terre-Sainte, 
Ermengarde, préférant les intérêts de la religion et de la gloire de 
Dieu à son plaisir, persuada à Alain-Fergent, son époux, de se croiser 
avec une infinité de grands seigneurs , et de passer les mers pour 
aller délivrer les lieux saints et les chrétiens de la Palestine qui 
gémissoient depuis si longtemps sous la captivité des Mahométans. 

11 y a apparence qu'Alain-Fergent contracta ce saint engagement 
entre les mains du pape Urbain II, dans la ville d'Angers, où ce 



116 REVUE DE L'àNJOU. 

saint Pontife avoit été reçu magnifiquement par Foulques-Rcchin , 
son beau-père, la même année (1095), vers le milieu du Carême. 

Alain, suivant les pieux desseins d'Ermengarde, laissa son duché 
sous le gouvernement des Etats et de la duchesse, son épouse, leva 
une puissante armée et s'embarqua avec Conan, fils du comte Geof- 
froy qui fut tué à Dol, Gervé, fils de Guillaume, comte de Léon, 
Raoul de Gael, Alain, son fils, Riou de Loheac et plusieurs autres 
seigneurs qui s'étoient joints en chemin à Robert, duc de Norman- 
die, Etienne, comte de Chartres, Eustache, frère du duc de Lor- 
raine, Rotrou, comte du Perche. Ils arrivèrent heureusement à 
Constantinople, où ils furent très bien reçus de Fempereur Alexis 
qui les régala et leur fit de grands présents. 

Alain demeura six ans en cette sainte expédition, y combattit 
vaillamment en trois batailles rangées et entra des premiers par la 
brèche en la ville de Jérusalem, lorsqu'elle fut prise par Godcfroy de 
Rouillon, en 1099, à la tête d'une armée de 600,000 hommes. 

Pendant qu'Alain faisoit en Orient tant de belles actions pour 
l'honneur du nom chrétien, Ermengarde, son épouse, passoit tout 
son temps en prières et à faire des œuvres de piété pour attirer les 
bénédictions du ciel sur les armes des chrétiens et sur la personne 
de son mari, tantôt en faisant faire des processions générales par 
toute la Rretagne, tantôt allant de monastère en monastère recom- 
mander aux prières des religieux et des religieuses le succès d'une 
si sainte entreprise, et envoyant de temps en temps de grosses som- 
mes d'argent pour fournir aux frais de l'armée et aux besoins de son 
époux. 

Enfin, en l'an 1101, les affaires de la Terre-Sainte et des chrétiens 
étant en bon état, Alain revint. en Rretagne au mois d'août de la 
même année, où il fut reçu par la princesse et par son peuple avec 
de grandes démonstrations de joie. 

Ce prince, voyant que la justice ne s'administrait dans tous ses 
états qu'avec beaucoup de confusion et presque sans règles déter- 
minées, même sans aucunes formalités, ce qui causoit beaucoup de 
peines et de dépenses à ses sujets, institua, à la prière d'Ermengarde, 
deux sénéchaux en Rretagne, l'un desquels pour être juge universel 
au duché, et l'autre particulier à Nantes, et rétablit le parlement de 
Rretagne qui avoit été interrompu par les guerres. 11 y tint ses États, 
et y assigna les séances à tous les évoques, à vingt-deux abbés et à 
tous les seigneurs de Bretagne, suivant les rangs convenables à la 
dignité de chacun, et le prince y fit des lois et des ordonnances très 
utiles au bien de ses sujets. 

Depuis, Alain gouverna ses états avec beaucoup de soin et de jus- 



ERHBI^GÀRDE D'ANJOU. 117 

tice jusques en Tannée 1111, qu'étant tombé malade, il se Bt porter 
en Tabbaye de Redon, pour se disposer à bien mourir parmi les 
religieux qui y vivoient très saintement. 

La princesse Ermengardo le suivit dans ce voyage, et, par ses soins 
et ses aumônes, elle obtint sa santé, laquelle étant parfaitement ré- 
tablie, il flt, par le conseil de son épouse, démission de ses états 
entre les mains de Conan , son fils , qu'il avoit eu d'elle , se réserva 
une pension, fit faire un appartement près de Tabbaye de Saint- 
Sauveur de Redon , et y passa le reste de ses jours dans la pratique 
d'une infinité de bonnes œuvres. 

Ce fut à peu près dans ce temps-là qu'Ermengarde, voyant son 
mari résolu de demeurer en l'abbaye de Redon, se retira aussi de son 
consentement dans l'abbaye de Fontevrault, où elle prit le voile à la 
persuasion de Robert d'Arbrissel qui vivoit encore et qui l'estimoit 
beaucoup, car il est parlé d'eUc dans le N<'>crologe de Fontevrault en 
ces termes : Calendas juniU Ermengardes Britanniœ comitissa, ma- 
gislri nostri Roberti carissima, Fontis Ebraldi monaca. Mais il y a ap- 
parence qu'elle n'y fit pas profession, ou si elle la fit, on peut croire 
qu'elle obtint dispense de ses vœux, car le P. de La Mainferme dit 
qu'après la mort de Robert d'Arbrissel, qui arriva en 1117, elle sortit 
de Tabbaye de Fontevrault et retourna dans le siècle, apportant 
pour raison qu'elle n'avoit pas pu faire des vœux du vivant de son 
mari, defuncto viro^ Dei a reliqiane deflexH, causala quadviveniema- 
rito vota rdigiosa nequiverit nuncupare. 

Ermcngarde fut en cela blâmée de légèreté et d'inconstance , de 
plusieurs personnes, particulièrement de Geoffroy, abbé de Ven- 
dôme, qui l'avoit reçue et connue à Fontevrault, ce qui l'obligea de 
lui écrire une lettre assez forte , qui est la 23« du v^" livre de ses 
épitres, voulant lui persuader de retourner à son premier institut. 
Voici le titre de la lettre de Geoffroy : Gofridm Vindocinensis monas- 
terii humilis servus, dilectœ in Christo filiœ Ertnengardi Britannorum 
œmitissœ, nec mundum sequi, nec ejus flore^ quia cito marcessit, velU 
delectari. « Jesus-Christ, votre Seigneur, lui dit-il, est l'époux de nos 
âmes, dont la beauté est si grande que nous devons mettre tous nos 
délices à le suivre , parce qu*il nous a tellement aimé qu'il a pris un 
corps et une âme comme les nôtres , et il a bien voulu être con- 
damné à la mort temporelle pour nous délivrer de la mort éter- 
nelle. C'est pourquoi, si vous aviez voulu faire attention que vous 
étiez sa créature, pour laquelle l'auteur de la vie est mort, les 
langues des flatteurs ne vous auroient pas séparée de votre créateur, 
et ne vous auroient pas fait rentrer dans le monde, auquel vous au- 
riez renoncé, et dans lequel vous ne trouverez rien que de funeste à 



118 REVUE DE I/ANJOU. 

votre âme, car il n'y a qu'une véritable misère et une fausse béati- 
tude dans le monde , et il n'arrive que rarement et presque jamais 
que celui qui embrasse ses maximes puisse adorer Dieu. Adieu, con- 
sidérez avec beaucoup d'attention ce que je viens de vous dire. » 

En effet, il paroUqu'Ermengardcavoit fait de si sérieuses réflexions 
à la lettre que Geoffroy lui avoit écrite, que cet abbé, quelques an- 
nées après , lui en écrivoit une autre où il fait si bien l'éloge de la 
vie de cette princesse, qu'il est à propos d'en donner ici la traduc- 
tion. 

« J'apprends de vous, lui dit-il, Madame, qui êtes d'un sang royal, 
regia proies, des nouvelles qui me sont d'autant plus agréables, 
qu'elles plaisent à Dieu même ; car on m'assure que dans le gouver- 
nement de vos Etats vous exercez la justice, vous maintenez vos 
sujets en paix; que vous êtes utile à tout le monde , que vous nour- 
rissez les pauvres, que vous donnez à manger à ceux qui ont faim , 
à boire à ceux qui ont soif et des habits à ceux qui sont nus, et que, 
surpassant de loin la noblesse de votre naissance par la noblesse de 
votre vie , vous vous appliquez davantage à agir et à combattre pour 
les intérêts de Dieu que pour les autres. C'est ce qui m'oblige de 
louer avec joie, en vous, tant de belles actions que vous faites pour 
la piété et pour la justice. Néanmoins, je vous dirai , avec le respect 
que je vous dois , qu'il y a une chose que je n'ose ni approuver ni 
désapprouver, qui est que pendant qu'une charité bienfaisante essuie 
les larmes de tous les affligés qui s'adressent à vous, pendant que 
vous faites bâtir tant d'églises par vos libéralités , vous ne faites rien 
pour honorer celle où Foulques, voire j^re, a élevé le lieu de sa 
sépulture, laquelle, par le respect filial que vous devez avoir pour 
lui, vous devriez honorer davantage, parce que, concernant les 
droits de la nature, vous montreriez, par vos libéralités, que vous 
êtes sa fille et son héritière. Il y a eu de tout temps, dans l'ancienne 
loi et dans la nouvelle, de grands princes qui ont plus aimé et plus 
chéri les lieux où leurs parents étoient enterrés que tous les autres^ 
en leur donnant des ornements et augmentant leurs possessions. 
Pour nous, qui n'avons point l'honneur d'être de la maison de ce 
prince d'heureuse mémoire, et à qui il n'a point fait part de ses ri- 
chesses , nous ne laissons pas d'aimer et d'honorer plus que toutes 
celles qui dépendent de notre abbaye, l'église ou Ms' votre père est 
enterré , en sorte que nous avons augmenté le nombre des religieux 
qui y demeurent, pour augmenter le nombre des sacrifices qui y 
sont tous les jours offerts pour son âme, et nous avons été obligé de 
donner une grande partie des revenus de notre abbaye pour fournir 
à leur subsistance, sans quoi ils n'auroient pas eu de quoi vivre. 



BHMENGÂRDE D'AMOU. 119 

C^est moins pour nous, Madanae, que pour Monseigneur voire père, 
que je vous écris cette lettre , afin qu'après être mort pour ce siècle, 
il puisse vivre pour Dieu dans Féternité. Et puisque, pour le salut 
de votre père , vous ouvrez le sein de voire charité à des étran- 
gers, ne le fermez pas pour enrichir une maison où il a élu sa sé- 
pulture. Adieu, pardonnez-moi si j'ai mal parlé; mais, si j'ai bien 
écrit , accordez-moi ce que je vous demande. » 

Le P. Syrmond , dans les notes qu'il a faites sur cette lettre , dit 
qu'il ne sait pas de quelle église Geoffroy veut parler; mais il est 
certain que c'est du prieuré de TÉ vière, proche Angers, où Foulques- 
Rechin choisit le lieu de sa sépulture et où il fut enterré en Tannée 
1110(1). 

11 y a apparence que cet abbé écrivit cette lettre à Ermengarde 
longtemps avant Tannée 1132, car il n'aurait pas manqué de lui 
parler de Tincendie qui brûla cette année le prieuré de TEvière et 
tout le faubourg, ce qui obligea Geoffroy de venir à Angers pour le 
faire rebâtir; mais il y mourut et fut enterré lui-même dans 
Téglise de la Sainte-Trinité , du prieuré de TÉvière. 

Revenons à la suite de notre histoire. Ermengarde étant sortie de 
Fontevrault vers Tannée 1118, revint à Redon, auprès de son époux, 
qui y mourut dans la pratique d'une vie très régulière, en Tannée 
1119 , et dans les sentiments d'une grande piété. 

Alain fut fort regretté des Bretons. Quoiqu'il eût défendu qu'on fit 
aucune pompe à ses funérailles, les barons de Bretagne voulurent 
qu'il fût enterré avec toute la magnificence convenable à son rang. 
Les neuf évêques et tous les grands seigneurs de Bretagne se trou* 
vèrcnt à son enterrement, qui se fit dans Téglise de Saint-Sauveur 
de Redon. A son exemple , Benoist de Nantes, son frère , se démit de 
son évéché et se fit religieux dans Tabbaye de Sainte -Croix de 
Quiniperlé. 

La duchesse Ermengarde , après avoir essuyé les larmes de son 
deuil, s'adonna entièrement aux exercices de la piété chrétienne, et, 
après avoir assisté à la cérémonie du couronnement du duc Conan !«', 
son Bis, elle se retira à Redon, dans le palais que son mari avoit 
fait bâtir, et y vécut six ans sous la direction de l'abbé de Saint-Sau- 
veur, distribuant en aumônes les revenus de son patrimoine et de 

(i) Il est certain que Foulques-Rechin fut enterrée l'Evière, caria chronique d'An- 
gers rapportée par Labbe, bibliot, nova, tome l, p. !289, dit: MCix. hoc anno, xviil 
Kalend. Maii, obiitFulco cornes Andecavùrumy virpktatis et misericordiœ visceribus 
plenus, fraUr camitis Goffridiy qui Barbatus cognominabatur. In monasterio nosiro 
Andegavcfms S. Trinitatis, sicut prœcepit, est honorabiliter sepuUus, 



i20 REVUE DE L'ANJOU. 

son douaire aux pauvres, aux églises, aux hôpitaux, et aux monas- 
tères, n'en retenant que la moindre partie pour sa table et pour payer 
ses domestiques, qui étoienten petit nombre, en ayant beaucoup 
retranché. 

Pendant que la princesse Ermengarde s'occupoit ainsi très chré- 
tiennement à Redon, Dieu lui fit naître le désir et occasion d*aller 
visiter les saints lieux dans la Palestine. Baudoin II , roi de Jérusa- 
lem , ayant envoyé des ambassadeurs à Foulques V, comte d'Anjou 
et du Maine, son frère, pour lui offrir Mélissende, sa fllFe unique, 
et son royaume, en mariage , et Ermengarde, ayant appris que son 
frère avoit accepté cette proposition, le pria de remmener avec lui, 
ce qu'il fit en Tannée 1129. Ils arrivèrent Tannée suivante à Jéru- 
salem. 

Ermengarde, après avoir visité les saints lieux qui ont été hono- 
rés et sanctifiés par la prière de Jésus-Christ , et assisté à la cérémo- 
nie du mariage de son frère, se retira dans le monastère de Sainte- 
Anne , comme une autre Paule , où elle vécut neuf années avec de 
saintes religieuses. Jean Bourdigné, dans ses Annales d'Ao^jou, 
partie II, chap. 19, dit qu'elle y prit le voile, y fit des vœux et y 
finit sa vie. Mais il se trompe ^ ainsi que nous le verrons ci-après. 
Pendant le séjour qu'elle fit dans cette sainte maison , elle fit des 
aumônes immenses pour assister les pauvres des hôpitaux, les reli- 
gieux et les pèlerins qui venoient à Jérusalem ; elle fit réparer plu- 
sieurs églises ruinées par les infidèles, et elle fit bâtir à neuf une 
magnifique église sur le puits de Jucob, sous le nom de Saint-Sau- 
veur, pour honorer la grâce de la conversion de la Samaritaine , et 
cette église a été en singulière vénération à tous les pèlerins pendant 
plusieurs siècles, jusqu'à ce qu'elle ait été ruinée par les infidèles. 

Ermengarde se trouvoit là dans son centre et y auroit sans doute 
fini ses jours , sans que Conan , son fils , duc de Bretagne , pria avec 
tant d'instance le roi Foulques, son oncle, de la renvoyer en Bre- 
tagne , qu'il ne put se dispenser de lui donner cette satisfaction. Elle 
y arriva vers Tannée 1135 , au grand contentement de son fils et de 
tous ses peuples. 

En ce même temps, saint Bernard s'étant élevé contre les erreurs 
d'Abailard, natif de la paroisse de Palets, au-dessous de Nantes, abbé 
de Saiut-Gildas de Ruys, fit plusieurs voyages en Bretagne vers le 
duc Conan , et la duchesse Marguerite , fille de Henri I", roi d'An- 
gleterre, pour ranger à la raison , par leur autorité, cet homme, qui 
éloit leur sujet. Il trouva avec eux la duchesse Ermengarde, qui 
étoit depuis peu de retour de la Terre-Sainte. Elle lui ouvrit son 
cœur sur le dessein qu'elle avoit de quitter tout-à-fait le monde et 



ERMENGARDE D'aMOU. 121 

de passer le reste de ses jours dans un monastère. Le saint contracta 
une sainte amitié avec elle , et il lui servit depuis de directeur. Elle 
supplia même cet abbé, qui passoit pour le thaumaturge de son 
siècle, d'accepter une terre et plusieurs possessions , qu'elle vouloit 
loi donner pour fonder un monastère de son ordre , ainsi qu'il en 
venoit de fonder un à Begar, au diocèse de Tréguier. Ce saint eut 
son offre si agréable , qu'il amena lui-même, accompagné de Geof- 
froy, évêque de Chartres , légat du pape Innocent II , en Aquitaine , 
des religieux de Clairvaux, quelque temps après, pour habiter le 
monastère qu'elle leur avoit fait bâtir à Buzay, sur la rivière de Loire, 
à quatre lieues sous Nantes. La cérémonie de leur entrée s'en fit le 
26 juin 1136. Saint Bernard mit à leur tête le saint homme sur- 
nommé Jean de la Grille, depuis évêque de Saint-Malo, qu'il fit venir 
du couvent de Begar , où il étoit allé. Conan , duc de Bretagne, ra- 
tifia et confirma la fondation de l'abbaye de Buzay, faite par Ermen- 
garde , sa mère , et y fit aussi de grands dons. 

Pendant le séjour que saint Bernard fit à Nantes , il y guérit une 
pauvre femme qui éloit tourmentée d'un démon incube depuis neuf 
ans , en lui donnant son bâton pour mettre sur son lit , et ayant dé- 
fendu publiquement à cet esprit immonde d'approcher d'elle. 

Saint Bernard, dès lors, conçut tant d'estime pour la vertu d'Er- 
mengarde, et Ermengarde eut tant de confiance dans les prières et 
dans les conseils de saint Bernard, qu'il lui écrivit plusieurs lettres (1), 
qui marquent les liaisons réciproques qu'ils avoient ensemble et c'est 
un des plus grands éloges qu'on puisse faire de cette princesse. 

Le P. Albert de Morlaix , jacobin, qui a fait la Vie des saints de la 
Bretagne, dit, dans celle d'Ermengarde, que cette princesse se retira, 
après la fondation de Buzay, dans la ville de Redon qui faisoit partie 
de son douaire, et qu'ayant reçu l'habit de l'ordre de Citeaux dé la 
propre main de saint Bernard , elle acheta une grande et spacieuse 
maison près du monastère de Saint-Sauveur, où, ayant attiré auprès 
d'elle plusieurs filles pieuses , elle passa le reste de ses jours au ser- 
vice de Dieu, jusques à sa mort qui arriva en l'année 1148, étant 
âgée de plus de 80 ans (2). Ce qui confirme le sentiment de cet auteur, 
est une ancienne chronique de Nantes, citée par Le Baud, dans son 
histoire de Bretagne, où Conan, duc de Bretagne, dit que sa mère 
Ermengarde fut voilée et consacrée à Dijon, par l'abbé de Clairvaux , 
dans le prieuré de Larré, en 1135. 

(1) Œuvres de saint Bernard. Épitres 116 et 117. 

(2) Suivant la chronique d'Angers , (Labbe , bibl. nova , tome 1 , page 277). 
Ermengarde mourut en 1139. 



LA VÉRITABLE GARDIENNE 



DE 



LA PORTE GIRARD. 



Qu'est-ce d'abord que la porte Girard? Les anciens habitants de la 
ville d'Angers nomment ainsi cette porte absente qui devrait fermer, 
vers le nord-est, Texlrémilé de la rue Saint-Laud. — Nous y revien- 
drons. — Quant à la rue Saint-Laud , la nommer c'est tout dire. — 
Si un Rouennais, si un Lillois nous priaient de leur faire connaître 
cette voie si importante pour la physionomie et pour la richesse de 
notre cité, nous dirions à l'un que c'est notre rue Grand-Pont, à 
l'autre notre rue Esquermoise. A un Parisien, nous dirions que c'est 
une rue comme la capitale n'en possède plus , si ce n'est dans les 
décorations de ses théâtres. Et qu'on n'aille pas croire, à ces derniers 
mots, qu'il s'agit ici d'une de ces rues tortueuses et bizarres telles que 
les affectionnaient les ultra du romantisme ! Non ; la rue Saint-Laud 
ne fait, à bien dire, que deux petites infidélités à la ligne droite, l'une 
dans sa direction, l'autre dans son niveau. Mais comme ce double ca- 
price la sert bien ! Si l'on se place à son entrée, vers la rue du Cornet, 
on n'aperçoit de sa longueur qu'une minime partie se terminant à la 
rue haute du Figuier. Mais arrivé à ce dernier point, on peut vrai- 
ment la voir et la juger. Son sol , s'abaissant rapidement jusqu'à la 
rue de la Roë , présente une vallée profonde après laquelle des mai- 
sons, regagnant le haut de la colline sur laquelle Angers est assise , 
montent, montent toujours jusqu'à la cathédrale, dont les murs laté- 
raux dominent au loin ses dernières constructions, et dont les flèches 
aériennes se dressent au milieu de la double ligne des toits rangés en 



LÀ GÀRDIENIŒ DE LA PORTE GIRARD. 123 

dents de scie, qui semblent vouloir atteindre jusqu'à elles; Combien 
cette vue charme Tceil , après les éternelles rues au cordeau que le 
siècle nous fait! Toutes les œuvres de la nature ne protestent-elles 
pas contre cette froide ligne droite qui est comme le credo de nos 
ingénieurs, et la diversité que Dieu a mise entre les visages bu- 
mains, les nuances de chaque fleur, les nervures et lattitude de 
chaque feuille, n'est-elle pas à elle seule la condamnation de ces 
boites carrées dont le beau idéal est d'être bâties sur un plan donné, 
et qui ont besoin de numéros pour se faire reconnaître de leur pos- 
sesseur! 

Mais, si la rue Saint- Laud présente un aspect pittoresque et ori- 
ginal, elle porlc surtout un nom glorieux. Ce nom, emprunté au 
célèbre évêque de Coutances, rappelle qu'au ix« siècle, alors que le 
premier de nos comtes héréditaires, le célèbre Ingelger, venait d'en- 
lever à la ville d'Auxerre et de rendre à celle de Tours les reliques 
de saint Martin, les Neustriens, tremblants de se voir ravir les dé- 
pouilles de saint Laud , les apportèrent à Angers et les mirent sous 
la sauve-garde de cette puissante épée. C'est de là que uotre église 
Saint-Laud, dont la croix servait de garant aux serments de Louis XI, 
a pris plus tard son nom : c'est à cette cause aussi que la rue qui 
nous occupe à dû l'abandon de son premier nom de Saint-Nor, pour 
prendre le nom du saint dont les reliques donnaient, selon l'esprit 
de ces temps, une grande splendeur à la réputation de notre cité. 

Ces changements n'auraient peut-être pas eu lieu s'il se fût agi 
d'une des vieilles rues de la ville, de la rue Saint- Agnan, par exemple. 
Mais notre rue fut longtemps comme aventurée et perdue dans la 
campagne. La première enceinte de notre ville se terminait de ce 
côté à la porte Angevine, c'est-à-dire au point où commencent au- 
jourd'hui les rues Saint-Laud et Baudrière. Peu à peu des habitations 
se risquèrent et s'alignèrent en dehors des murs. Après avoir franchi 
un espace de 200 pas environ, elles atteignirent le terrain sur leqnel 
devait bientôt s'élever, en mémoire de Robert d'Arbrissel , le mo- 
nastère de Notre-Dame de la Roue , ou de la Roë. Cent pas après ce 
lieu que le nom de rue de la Roë nous signale encore , la voie nou- 
velle s'arrêta au commandenîient de notre cinquième comte, le 
fameux Foulques-Nerra, surnommé le grand édificateurj l'auteur ou 
le rénovateur de la plupart des fondations de notre contrée. Foulques 
avait résolu de donner à notre ville sa seconde enceinte, et l'extré- 
mité de la rue Sainl-Laud fut un des points que touchèrent les 
murailles nouvelles. On était alors au commencement du xi« siècle. 
En 1058, moment où se terminaient probablement ces construc- 
tions, Girard était nommé sénéchal d'Anjou. C'est, sans nul doute, 



124 REVUE DE L'ANJOU. 

ea son honneur que Ton nomma Porte-Girard, celle qui défendait 
l'issue de la plus longue et de la plus belle rue de la ville. 

Ces lieux ainsi expliqués , il nous reste à dire que la porte Girard 
a disparu, qu'une vaste construction à sculptures et à colombages, 
un de ces gracieux logis du xvi« siècle, dont la maison Adam oflfre 
un si brillant spécimen, s'est élevée à l'angle de la rue Saint-Laud, 
et qu'en mémoire du passé, on a sculpté, au nord et à l'est, sur la 
base de cette demeure, nommée la maison Abraham, deux hallebar- 
diers du temps de Henri IV, avec cette inscription confiée à tous les 
vieux souvenirs des habitants de notre cité : 

Comme brave soudart , 
Je garde la porte Girard. 

n fallait voir, le 20 juin 1782, quelle rumeur, quel émoi, régnaient 
dans toute cette partie de la ville, et quels propos s'y échangeaient, 
entre voisins, sur les apprêts merveilleux auxquels donnait lieu une 
illustre arrivée. Le fils de la grande Catherine, Paul Petrowitz, qui 
devait régner quatorze ans plus tard, voyageait avec sa femme, la 
grande duchesse Marie-Fœderowna. Deux enfants leur étaient déjà 
nés; Alexandre, en 1777; Constantin, en 1779. Nicolas, le czar, dont 
les desseins occupent en ce moment l'Europe entière, ne devait 
naître que le 6 juillet 1796. Loin d'imiter l'Empereur d'Allem^ne 
Joseph H, frère de la reine Marie- Antoinette , qui, lui aussi, avait 
parcouru notre province quelques années auparavant, mais sans 
attirail, en philosophe, comme on disait alors, et n'avait guères 
signalé son passage que par ce baptême de Champtocé, dans lequel 
il avait accepté le titre de parrain, et dont l'histoire a été contée 
cent fois, les deux princes menaient avec eux une suite quasi 
royale. Ils avaient pris, il est vrai, pour éviter les réceptions ofïi- 
cielles, le titre fort simple de comte et comtesse du Nord. Mais, le 
nom de Catherine 11, cette souveraine, ou, pourrions nous dire 
comme de Marie-Thérèse, ce souverain dont Voltaire et tous les 
écrivains du siècle avaient popularisé la gloire, rayonnait sur eux, 
et les entourait d'un véritable prestige. 11 n'était bruit, en outre, que 
de la beauté et de la grâce de la grande-duchesse. On se racontait 
l'inspiration galante du duc de Biron , qui , interrogé par elle sur le 
nom de la plus belle de ses fleurs, lui avait répondu : « Madame, elle 
s'appelle la comtesse du Nord ! » On commençait aussi à connaître 
dans les salons ce rondeau qui avait été fait pour elle, et dont le 
compositeur Prali avait écrit la musique : 



LA GÀRDIBimE DE LÀ PORTE GIRARD. 125 

Semblable aux fleurs qui naissent sur ses traces, 
Marie étonne et charme tous les yeux. 
A son port noble, à son air gracieux , 
On a cru voir la plus jeune des Grâces. 

On se demandait de toutes parts comment on pourrait traiter 
dignement d'aussi grands personnages. On recherchait, surtout, 
comipent ferait Thôtelier de la Boule-d^Or^ auquel cet immense 
honneur était dévolu. Le fait est qu'Àngçrs, resté de nos jours fort 
arriéré à l'égard des voyageurs, était autrefois, sur ce point, d'une 
simplicité presqu'agreste. Notre pauvre concitoyen de la Boule-d'Or 
n'était guères moins embarrassé que- l'hôte de Jean de Paris, au 
moment de recevoir la princesse de Navarre. Le souvenir de ses 
tribulations nous est resté. On conte encore que ce brave homme 
avait, outre plusieurs chambres, une glorieuse pièce tendue de 
rouge , qui servait uniquement dans les grandes occasions. C'était 
la chambre sans pareille : aussi elle se nommait la Chambre; ce mot 
disait tout. On jugea que, pour une semblable circonstance, sa 
splendeur incontestée ne suffisait pas encore , et un riche commer- 
çant du voisinage, H. Grille, prêta obligeamment les plus beaux de 
ses meubles pour ajouter à l'éclat du logis. 

Dès le lendemain, 21, vers sept heures du soir, les voitures du 
cortège, venant de Saumur, entrèrent par la porle Saint-Aubin , et 
se rendirent, en descendant la rue Baudrière, à la Boule-d'Or, à deux 
pas de la Fontaine Pied-Boulet. La musique du régiment de Royal- 
Lorraine, cavalerie, que commandait en second H. le comte de 
Marmier, ne tarda pas à venir sérénader Leurs Altesses. Puis on se 
mit à souper. C'est alors que se passa une scène dont nous nous 
permettrons d'emprunter le récit à Madame la baronne d'Oberkirck, 
l'une des nobles compagnes de la grande-duchesse. 

« Pendant que nous soupions, dit-elle dans ses Hémoires si bien 
» empreints de l'esprit du temps, une petite servante en bavolet et 
» en tablier blanc se fit remarquer de Madame la comtesse du Nord. 
9 Elle était jolie comme un ange, et paraissait accorte et intelligente. 
9 Madame la comtesse du Nord la montra au prince, qui, ainsi que 
» nous, se mit à la regarder, ce qui ne la déconcerta pas du tout. 
» — Voilà une jolie fille, dit Son Altesse. Elle leva la tête et sourit 
9 en montrant deux rangées de dents blanches comme du lait, pour 
» prouver qu'elle avait entendu. — Comment t'appelles-tu, mon 
» enfant? demanda la princesse. — Madame, je m'appelle Jeanne, 
» mais on m'appelle Javolte, parce qu'on prétend que je parle beau- 



126 REVUE DE L'ANJOU. 

» coup. — Ah1 tu aimes à causer, poursuivit le prince. Veux-tu 
» causer avec nous? — Dam ! si vous voulez... — Tu n'es pas timide? 
» — Je n'ai point honte avec vous , Monsieur ; je sais bien que vous 
» êtes un grand prince, très riche, aussi riche que le roi; mais vous 
9 avez Tair bon , et je n'ai pas si peur de vous que des sous-Iieutc- 
» nants de Royal-Lorraine. Le grand-duc se mit à rire, et nous dit : 
» — Vous voyez que Javotle, qui craint les jolis garçons, est de l'avis 
» des Parisiens. On se rappelle qu'un jour, dans une foule, on l'avait 
» trouvé laid, et qu'il l'avait entendu. — Eh bien ! Javotte, puisque 
» tu trouves que j'ai l'air bon; que veux-tu que je fasse pour toi? 
» — Dam! Monsieur... je ne sais pas... — Tu ne sais pas, cherche 
» bien. Elle se prit à sourire, du même sourire fin et perlé, comme 
» une soubrette de comédie. — Ah! je sais peut-être bien! mais... 
» — Veux-tu que je t'aide? — C'est cela, aidez-moi. — Voyons, me 
» répondras-tu firanchement? — Ah! que oui! — As-tu un amou- 
» reux? Elle devint toute rouge, ce qui nous prouva qu'elle n'était 
» point effrontée, malgré sa hardiesse, et répondit avec un sourire 
» en roulant son tablier : — Ah ! oui. — Comment s'appelle-t-il? — 
» Bastien Raulé , pour vous servir. Elle fit la révérence. — Que fait- 
9 il? — Il est tailleur de pierres; c'est un bon état, mais très sale et 
» très ennuyeux. — Pourquoi ne l'épouses-tu pas? — Ah ! voilà jus- 
» tement, Monsieur, que vous y arrivez. — Est-il bien riche? — 
» Hélas! non. — Et toi? — Moi, j'ai mes gages, dix écus par an. — 
» C'est pour cela que vous ne vous mariez pas? — C'est pour cela, 
» Monseigneur, rien que pour cela; il en a bien envie, et moi aussi. 
» — Est-Kîe un joli garçon? — Ah ! pour ça. Monsieur, j'en réponds; 
» plus joli, quand il est requinqué, que tous les officiers de Royal- 
» Lorraine. — Et combien vous faudrait-il pour vous marier? — 
» Beaucoup, beaucoup d'argent; plus que vous n'en avez peut-être 
» en ce moment, Monsieur. — Mais encore?... — Il nous faudrait... 
» cent écus ! 

» Lorsqu'elle eut lâché cette éwtrmiti, elle baissa la tête et devint 
» plus rouge encore. Le comte du Nord regarda en souriant son 
D adorable épouse ; il voulait lui laisser le plaisir du bienfait. — Viens 
»ici, Javotte, dit celle-ci, et tends ton tabUer. Elle chercha sa 
9 bourse et en tira quinze louis d'or, qu'elle laissa tomber dans le 
» tablier de la servante. Celle-ci fut si joyeuse, si étonnée, qu'elle 
» Iftcha les coins, et leva les yeux au ciel en s'écriant : — Dieu du 
» ciel ! est-il possible ! 

» Les louis roulèrent sur le plancher, elle ne songea point à les 
» ramasser; mais les yeux tout pleins de larmes, et sans rien «gouier, 
i> elle prit le bas de la robe de la princesse qu'elle porta à ses lèvres 



LA GÀRDIEimÊ DB LA. PORTE GIRÂRB. 127 

» avec une grâce et une simplicité qui nous louchèrent tous. Cette 
» fllle avait certainement un bon cœur. Avant de m'endormir, j'écri- 
» vis celte petite scène telle qu'elle s'était passée, et je vous assure 
» que rien n'était plus charmant. M. le comte du Nord me rappelait 
» tout à fait la popularité de Henri lY » 

Ce récit, assurément, sans qu'on s'en doute, nous ramène à la 
porte Girard; voici comment. 

L'histoire ne dit rien des faits et gestes de Bastien Raulé : mais 
Jeanne, ou Javotte ne tarda pas à laisser là son service d'auberge, et 
à prendre un commerce à éventaire. Vive, accorte, jolie, puisque le 
czar futur l'avait déclaré, elle sembla vouloir préparer un modèle au 
poète Béranger; car, si elle pouvait dire avec raison : 

J'ai le pied leste et l'œil mutin; 
Elle put sgouler bientôt : 

C'est Catin qu'on me nomme ! 

Que le lecteur ne s'effarouche pas de cette terminaison un peu 
cavalière, donnée au joli nom de Catherine; mais, c'est ainsi que 
les bouquetières, les écaillères et autres amies de notre jeune mar- 
chande avaient l'habitude de dire, et c'est sous ce sobriquet que 
Jeanne a toujours été connue parmi nous. Bientôt, d'ailleurs, elle 
allait faire accepter de tous un nom né trop évidemment des inspi- 
rations de la halle. 

A peine dotée et mariée, elle avait pris possession de l'angle de la 
maison Abraham, et, sous la garde des deux hallebardiers dont nous 
avons parlé plus haut , elle s'était fait connaître au loin par l'excel- 
lence des oranges qui se dressaient en p3nramides devant elle. Les 
jours funestes de la Révolution arrivèrent. Jeanne était jeune et belle 
encore, bonne et spirituelle toujours. Depuis près de dix ans, l'oracle 
du quartier, connue de toute la ville depuis l'aventure de la Boule 
d'or, ayant pour les artisans que les événements du jour dotaient 
d'un pouvoir inattendu, tantôt un quolibet, tantôt une parole sup- 
pliante ou gracieuse, elle conlrifiua, assure-t-on, à détourner bien 
des soupçons, à calmer bien des haines, à faire rougir plus d'une 
convoitise et à effrayer plus d'une lâcheté. Ce sont là des titres qui 
doivent compter au coin de la rue comme au foyer des riches de- 
meures. 

Puis les années vinrent, vinrent encore. Toujours coiffée de sa 
câline en flanelle blanche , toujours assise et comme immobilisée à 
son angle de maison , avec ses deux paniers placés comme un tim- 



128 REVCE DE L'ANJOU. 

balier placerait ses deux timbres, la jeune protégée de la grande 
duchesse Marie devint peu à peu une petite vieille dont l'esprit et le 
cœur avaient seuls échappé aux ravages du temps. Puis, enfin , un 
matin, il y a peu d'années, le jour se leva sans qu'elle parût à son 
poste sexagénaire... Elle n'y devait plus revenir. Le quartier avait 
perdu son hôte préféré : la porte Girard n'avait plus sa gardienne! 
véritable. On aurait donné la maison Abraham elle-même pour voir j 
Jeanne reparaître pendant six mois seulement. 

Ici noire récit se termine. — Dira-t-on qu'une telle existence ne ^ 
saurait intéresser, que Jeanne fut bien peu de chose en ce monde? 
Mais n'est-ce pas de souvenirs que se compose le caractère, et, pour- 
rait-on dire, la physionomie morale d'une cité? Or, si les archéo- 
logues, gens dont nous sommes, du reste, très ami, emploient vingt 
pages pour nous dépeindre le vase brisé dans lequel aurait pu boire 
un Gaulois problématique, il nous a paru conforme à la destination 
de ce recueil de fixer par quelques mots et de chercher, pour ainsi 
dire , à mettre en scène le double souvenir d'une visite célèbre et 
d'une existence qui , recommandable pour tous ceux qui aiment la 
franchise et l'esprit , semble avoir voulu payer^ en plus d'une cir- 
constance, les intérêts du bienfait qu'une main royale avait laissé 
tomber sur elle. 



L'ABBAYE 



ET 



m STATUES DE FONTEVRAUD. 



Quelques années avant la Révolution française, P. J. Dulaure, 
entraîné déjà par son goût pour l'histoire , avait commencé une 
descriptiou de la France (1) , dans le genre de celles publiées depuis 
par plusieurs de nos principaux éditeurs. Les circonstances poli- 
tiques , le bouleversement de nos anciennes institutions et divisions 
territoriales , Tobligèrent à interrompre son travail. La province 
d'Anjou n'est pas comprise dans la partie imprimée ; mais après en 
avoir visité les principales villes et s'être livré à de nombreuses 
recherches , Dulaure avait rédigé , sinon la totalité , au moins la 
plus grande partie du texte qu'il voulait lui consacrer. 

Nous avons- sous les yeux un fragment de son manuscrit, com- 
posé d'une douzaine de folios, dont le premier est coté 88, et qui 
contient les notices sur Fontevraud et Saumur. M. Taillandier, 
conseiller à la Cour de cassation , les a découvertes dans les papiers 
que M»'^ Dulaure lui a donnés, après la mort de son mari ; il les a 
recueillies précieusement , comme un souvenir du pays dont sa fa- 
mille est originaire, et il a bien voulu les mettre à la disposition des 
éditeurs de la Revue. 

« Ces notices sont arriérées , écrivait M. Taillandier en nous les 

(1) Description des principaux lieux de France , contenant des détails descriptifs 
et historiques sur les provinces, villes, bourgs, monastères, châteaux, etc., etc. 
Paru, Lejay, 1788-1789, 6 vol. petit in-12, avec cartes. 

9 



130 REVUE DE L'ANJOU. 

«adressant, puisqu'elles ont été rédigées en 1789; elles sont mx 
» peu empreintes des opinions de l'auteur; mais elles renferment 
» des anecdotes curieuses et me paraissent avoir de l'intérêt. » 

Les faits contenus dans la notice sur Saumur ayant été reproduits, 
et avec plus de détails, par J.-B. Bodin , dans ses Recherches histori- 
ques sur cette ville , nous ne parlerons de celte partie du travail de 
Dulaure que pour en signaler deux passages. 

Le premier concerne le monument élevé par la reconnaissance 
du roi René à sa nourrice Thiephaine. Bodin (t) s'est trompé en re- 
portant sa destruction aux guerres civiles du xvi' siècle. Ce ne sont 
pas les Protestants qui l'ont renversé ; Dulaure a vu le tombeau en 
1789, et il le décrit de la manière suivante : 

« Dans l'église de Notre-Dame-de-Nantilly de Saumur, dans la nef, 
» devant la chapelle de Saint-Michel et au cinquième pilier, est un 
» tombeau de pierre , sur lequel est couchée la Qgure d'une femme 
» qui tient deux enfants entre ses bras. C'est le tombeau de Thie- 
» phaine la Magine , nourrice de Marie d'Anjou , princesse née le 4 
» octobre 1404 (qui fut femme du roi Charles VU), et aussi du prince 
9 René , son frère , qui fut duc d'Anjou et roi de Sicile , et qui na- 
» quit au château d'Angers, le 16 janvier 1408. Thiephaine mourut 
j> le 13 mars 1458. On lit sur ce tombeau l'épitaphe suivante (2) : 

Ci gist la nourrice Thiephaine 
La Magine (3), qui ot grant peine 
A nourrir de let, en enfance, 
Marie d'Ai\jou, royne de France, 
Et après son frère René , 
Duc d'Anjou , et depuis nommé (4), 
Comme encore est , roy de Sicile ; 
Qui a vouUu eu ceste ville , 
Pour grant amour de nourreture , 

(1) Recherches sur Saumur , édition de 1812 , vol. i, p. iOl. 

(2) Le texte de cette épitaphe n'ayant pas été reproduit avec une exactitude com- 
plète par Dulaure et par Bodin, nous le donnons ici tel qu'on le lit encore sur la 
pierre tumulaire enchâssée dans le troisième pilier de la nef de Nantilly, du côté de 
l'autel, en face de la crosse de Gilles, archevêque de Tyr. 

(3) On voit dans le rôle 8« des dépenses de Jeanne de Laval , seconde femme du 
roi René (Bibl. d'Angers , Mss. Grille) , qu'elle avait reçu , à la fin de 1456 ou en 
janvier 1457, une somme considérable pour cette époque : A nostre dit argentier, 
ia sanune de HO totUx toumeys, pour 4 eêcuz d'or, que lui avons fait bailla à 
la Mesgine, nourrice de Monseigneur, en don par nous à elle fait pour une fois. 

(4) En effet , le bon René ne fut guère roi de Sicile que de nom. 



L'ABBAIE ET LES STATUES DE FOKTBVRAUD. 131 

Faire faire la sépulture 

De la nourrice dessusdicte, 

Qui à Dieu rendit Tâme quicle , 

Pour avoir grftce et tout déduit , 

Mil cccG cinquante et huit 

Ou mois de mars xiii« jour. 

Je vous prye tous, par bonne amour, 

Affin qu'elle ait ung pou du vostre, 

Donnez luy ugne patenostre. 

« Le duc d'Anjou , qui fit élever ce monument à sa mère-nour- 
» rice, est celui qui est connu sous le nom du Bon Roi René. Ce titre 
» précieux de Bon, qu'il mérita en plusieurs occasions, n'est pas 
» démenti par cette nouvelle marque de sa reconnaissance envers 
» une personne d'un rang obscur. Les Provençaux , chez lesquels 
» il tint sa cour lorsqu'il eut renoncé, par force , à la Lorraine et au 
» royaume de Naples, se rappellent encore son nom avec entbou- 
» siasme. Il cultiva la musique, la peinture, composa des vers, et 
» fut le prince de son temps qui se montra le plus passionné pour 
» les beaux-arts. Il est très à présumer qu'il fut l'auteur de l'épitaphe 

> de sa nourrice. » 

Bodin, qui l'attribue positivement au roi René, dit qu'elle était 
anciennement placée, avec le tombeau, dans le chœur de Nantilly , 
et sgoute qu'il Ta découverte sur un pilier de l'église où elle était 
cachée, depuis longtemps, sous un blanc de chaux. La description 
de Dulaure est donc, tout à la fois, plus complète et plus exacte. 

Un peu plus loin , cet auteur manifeste son indignation contre le 
droit de Minage, que l'abbesse de Foute vraud avait à Saumur. 

« Le commerce , dit- il , y est assez florissant et consiste principa- 
» lement en quincaillerie , en grains de verre , appelés Rassades , 
» qu'on transporte en Amérique; en chapelets, en fusils, en tanne- 

> ries.... Il s'y tient toutes les semaines un marché assez considéra- 
» ble , mais qui le seroit davantage si l'abbesse de Fontevraud 
9 n'exigeoit, en veriu d'un ancien droit, le vingtième boisseau du 
» bled qui s'y est vendu. Il est honteux de voir, encore aujourd'huy, 
9 des personnes consacrées à l'humilité et à l'abstinence , jouir de 
«droits que la violence de quelques petits tyrans ont, dans des 
» temps d'anarchie, usurpés sur la foiblesse des peuples, et, du fond 
» de leur retraite , étendre leur domination sur des citoyens utiles , 
9 pour les opprimer, pour gêner leur commerce et pour enchérir la 
9 denrée la plus indispensable à la vie , et par conséquent accroître 
» la misère du peuple. » 



132 REVUE DE L'AJMJOU. 

Le petit tyran qui donnaaux religieuses le minage de Saumur, ainsi 
que celui d'Angers , est Le fondateur de la Levée et aussi de rHôtel- 
Dieu d'Angers , Henri H , roi d'Angleterre , duc de Normandie et 
d'Aquitaine et comte d'Anjou, fils de notre Geoffroy-le-Bel et de 
rimpératrice Mathilde. Sa charte a été transcrite, sous le n"" 638, au 
folio 157 V® de la âVande-Pancar^^ ou cartulaire de Fontevraud, dont 
les archives départementales possèdent une copie faite d'après l'ori- 
ginal , appartenant à sir Thomas PhiUip's, baronet , de Middlehill. 

Les opinions de Dulaure, très clairement exprimées dans le pas- 
sage que nous venons de citer, se manifestent surtout , dans sa no- 
tice sur Fontevraud , par la complaisance avec laquelle il analyse , 
commente et modifie les célèbres lettres de Geoffroy, abbé de Ven- 
dôme, et de Marbode, évêque de Rennes, au sujet des accus^ 
lions que la clameur publique élevait contre Robert d'Arbrissef 
Après ce qu'on a dit Bodin (1), (d après les discussions dont nous 
avons tous été témoins à Angers en 184b et 1846 (2), surtout après 
le beau travail de M. de Pétigny, membre de l'Institut, sur Robert 
d'Arbrissel et Geoffroy de Vendôme (3), il devient inutile de repro- 
duire celte partie de la notice de Dulaure , parce qu'elle n'sgoute rien 
aux faits déjà connus. Sauf ce retranchement , nous imprimons en 
entier la partie de son manuscrit relative à Fontevraud , texte et 
notes; et l'on remarquera que si quelques anecdotes ont été mises 
en relief avec une certaine malignité, les opinions bien connues de 
Tauteur ne l'ont pas empêché de rendre hommage, en 1789, à la vie 
exemplaire et à l'esprit élevé des religieux et religieuses du monas- 
tère dont les décrets de l'Assemblée nationale devaient , l'année sui- 
vante, renverser les grilles et rompre les vœux. 

La Notice sur Fontevraud contient, outre les anecdotes curieuses 
signalées par M. Taillandier, des détails qu'on relira avec plaisir, sur 
l'établissement de l'abbaye , le caractère de la règle établie par le 
fondateur, et les différentes maisons entre lesquelles étaient répar- 
tis les religieuses et religieux. Hais ce qui donne un intérêt tout par- 
ticulier au travail de Dulaure , c'est sa description des édiOces de 
Fontevraud , surtout de l'église et des tombeaux qu'elle renfermait. 

A notre connaissance, aucun auteur (4) ne fournit des renseigne- 

(1)V. Bodin, /èid, p. 212 et 219. 

(2) A propos de la réimpression, faite à Saumur en 1845, des Recherches histo- 
riques de Bodin. Voir les bulletins des Sociétés Industrielle et d'Agriculture d'An- 
gers, et les diverses brochures publiées à cette occasion. 

(3) Bibliothèque de TEcolc des Chartes, 3« série, tome 5, pages 1-30. 
(i) V. Bodin, Ibid. pages 310, 323, 329, 333 et suiv. 



L'ABBATB et les statues de FONTETBAUl). 133 

menls plus précis sur les monuments funéraires de Robert d'Arbris- 
sel , de son ami et coopéraleur Pierre , évêque de Poitiers ; et princi- 
palement sur ceux élevés à Henri II , le premier des comtes d'Anjou 
qui ait porté la couronne de Guillaume-le-Conquérant, à sa femme 
Aliénor d'Aquitaine, à son flls et successeur Richard-Cœur-de- 
Lion , à leur fllle Jeanne, à Raimond VII , comte de Toulouse, sou 
fils , et enfin à Eiisaboih ou Isabelle d'Angouléme. Cette dernière 
était femme de Jean-Sans-Terre, frère puiné et héritier de Richard- 
Cœur-de-Lion. 

Et ce qui ajoute encore un nouveau mérite aux détails fournis par 
Dulaure , c'est d'avoir vu et décrit lui-même , à la veille pour ainsi 
dire de leur destruction , les précieux mausolées qui ont fait donner 
à Fontevraud le titre de Saint-Denis des Plantagenets. Aujourd'hui, 
les bâtiments de l'abbaye n'existent plus que de nom. A part les 
cloîtres, et la fameuse tourifEvraull (i), que nous avons vue, il y a 
quelques années, encombrée de madriers et de planches, et que nos 
antiquaires émérites, réunis en congrès à Paris, disent aujourd'hui 
n'être que l'ancienne cuisine de t abbaye, les bâtiments de Fontevraud 
ont subi une transformation complète. Leur aspect actuel rappelle 
les charmants vers d'Horace sur l'arbre luxuriant do végétation et 
noyé par les eaux du déluge : 

Et quœ nota sedes erat columbis, 
Immundapiscis habetf 

Les sépultures décrites par Dulaure sont détruites. Il n'existe plus 
rien des tombeaux de Robert d'Arbrissel , de l'évêque de Poitiers, de 
Jeanne d'Angleterre et de son flls, le comte de Toulouse; mais nous 
possédons encore les statues de Henri II, Aliénor, Richard et Isabelle. 

Echappées au vandalisme révolutionnaire et conservées avec soin 
pendant l'Empire, elles furent, sous la Restauration, 1817 et 1819, 
demandées et même réclamées avec insistance par le gouvernement 
anglais. Louis XVIII et ses ministres, MM. Laine et Decazes, ne 
voulurent pas que la France se dessaisit de monuments historiques 
aussi précieux. Ils pensèrent en outre qu'on ne pouvait mieux en 
assurer la conservation et en constater l'importance qu'en les lais- 
sant en garde aux Angevins, dont le patriotisme les avait préservés, 
à travers les vicissitudes les plus critiques, et pour les annales des- 
quels ils sont de glaneuses pièces jmtificatives (2). Ce fut M. Decazes 

(1) V. Bodin,/6irf, p. 221. 

(2) Elles ont été récemment moulées, pour rAngleterre, sous la direction de 
M. Joly, inspecteur des Monuments historiques 



134 REVUE DE L'ANJOU. 

qui les fit déposer dans une chapelle fermée, au haut de Téglise. Elles 
y étaient conservées avec le plus grand soin, depuis près de vingt- 
six ans, lorsqu'en 1846 elles ont été enlevées et transportées à Paris 

Louis-Philippe, dans son désir éminemment louad)le, démettre 
en relief totUes les gloires de la France, avait voulu créer au Louvre, 
comme complément du Musée de Versailles, un Mttëée des Souce- 
rains; les statues de Fontevraud furent portées en première ligne 
sur la liste de celles qui devaient y prendre place. Des démarches 
furent commencées, dès le mois d'août 1845, pour les faire délivrer 
à l'Intendant de la Liste Civile. Malgré l'assentiment donné à ce 
projet par le ministre de l'Intérieur, duquel dépendait la Maison 
Centrale de Fontevraud, le préfet, M. Bellon, et le directeur de la 
Maison Centrale, n'hésitèrent pas à écrire : Ces statues sotu pltis cofir 
venablement placées à Fontevraud quepartoiU ailleurs. Tout en appré- 
ciant les motife sur lesquels se fondait leur avis, le ministre n'en 
persista pas moins à mettre les quatre statues à la disposition de la 
Liste Civile. 

A la fin de janvier 1846, le mouleur du Louvre, M. Jacquet, vint, 
au nom du directeur des Musées Royaux, pour en prendre posses- 
sion. Cette nouvelle excita une assez vive rumeur chez les habitants 
de Fontevraud et des environs, qu'on ne peut pas soupçonner d'être 
de fanatiques archéologues. Aussi, l'enlèvement fut-il fait avec pré- 
cipitation et presque nuitamment, comme si les personnes qui 
l'exécutaient eussent voulu témoigner elles-mêmes de l'inopportu- 
nité d'une semblable mesure. La population éclairée de tout le dé- 
partement fut vivement émue de cette spoliation. La Société d* Agri- 
culture d'Angers protesta dès le 10 février; seulement elle croyait, 
ou feignait de croire, que la translation à Paris n'était encore qu'à 
l'état de projet. Du reste, les Angevins n'ont pas été les seuls à se 
récrier contre les prétentions de la Liste Civile à former un nouveau 
Mu^sée des Petits- Augustins, à une époque où il n'y avait plus, comme 
en 1793, à craindre pour la conservation des objets d'arts que pos- 
sèdent nos divers départements. Le Comité des Monuments Histori- 
ques, institué près du ministère de l'Intérieur, et dont plusieurs 
membres, notamment MM. Lenormant, Leprévost et Mérimée visi- 
tèrent l'Anjou vers cette époque, protesta aussi contre l'enlèvement 
des statues tombales de Fontevraud, et réclama leur restitution dans 
le plus bref délai. Enfin, le Conseil général (1) formula aussi un vote 
énergique pour que les statues de nos anciens comtes nous fussent 
rendues. Elles n'en restèrent pas moins dans le vaste réceptacle où 

(1) Procès- verbal des séances de 1846 , pages 249 et 250. 



l'abbaye et les statues de fontbybaud. 135 

s'entassaient alors tant de richesses dont le public ne connaissait 
qu'une partie. 

Après 1848, le Louvre dût lâcher sa proie; et si, dans les démar- 
ches qui furent faites alors, la Société d'agriculture d'Angers a eu 
le mérite de l'initiative, n'oublions pas non plus que la restitution 
des statues de Fontevraud est surtout due à l'intervention du cou- 
rageux et éloquent ministre, qui trouvait encore le temps de veiller 
aux intérêts de la gloire angevine, même au milieu de la lutte qu'il 
soutenait, avec tant d'éclat, contre les hommes qui ne sont capables 
de rien, et les hommes qui sont capables de toiU (4 ). 

Quand les sculptures qui représentent Henri II , Aliéner d'Aqui- 
taine, Richard-Cœur-de-Lion et Isabelle d'Angoulême rentrèrent à 
Fontevraud, les bons et fidèles habitants, qui les avaient vu enlever- 
avec tant de regret, ne purent, pour ainsi dire, les reconnaître. Par- 
ties frustes et nues, elles revenaient restaurées et revêtues des plus 
brillantes couleurs. Quelques-uns s'écrièrent qu'ils étaient victimes 
d'un vol, que leurs vieux princes de pierre et de bois valaient mieux 
que des plâtres peints en bleu, en rouge et en verX (2). Le poids 
même ne leur paraissait pas une garantie : le plomb ou le fer en 
avaient, disaient-ils, fait tous les frais. Cependant, le nom de M. de 
Falloux, par l'influence duquel les quatre statues avaient été recou- 
vrées, rassura enfin les consciences les plus timorées et fit taire 
toutes les clameurs. Bientôt, justice fut rendue à celte restauration, 
faite par les ordres d'un prince dont on ne contestera pas le goût 
éclairé pour les beaux-arts. L'enlèvement fut donc vite oublié à 
mesure que l'on put étudier et admirer davantage le soin avec lequel 
les statues avaient recouvré leur aspect de la fin du xii« siècle et du 
commencement du xiii% sans grever le budget de la commune. 

En terminant cet historique du voyage des statues de Fontevraud 
à Paris^ nous devons ajouter que Bodin avait, dès 1812, dit qu'elles 
étaient anciennement peintes; et son opinion est confirmée par 
Dulaure, dont voici enfin la notice. 

P. Marghbgat. 

(1) Voir le Moniteur du 25 mai 1849. 

(2) Henri II : tunique rouge , draperie bleue. 

Alienor ou Eléonore d'Aquitaine : tunique gris perle losangée d'or, draperie bleue. 

Richard Cœur-de^Lion : tunique rouge , draperie bleue. 

Isabelle d'Angoulême : tunique bleue , draperie jaune doublée de vert. 

Les draperies qui décorent les tombeaux d'Henri et de Richard sont de couleur 
grise; celles des tombeaux des femmes sont de coulenr rouge. 

Le tombeau d'Isabelle , de plus petite dimension en longueur et en largeur , est en 
bois de chêne ainsi que la statue. Note communiquée par M. d'Houdan. 



NOTICE 



SUR L'ABBAYE DE FONTEVRADD. 



Fontevraud, bourg arec une abbaye célèbre de filles, chef de 
rOrdre de son nom, dans le Saumurois, en Anjou, diocèse de Poi- 
tiers, est situé à une petite lieue de Candes et du confluent delà 
Loire et de la Vienne, à trois lieues de Saumur. 

Ce lieu doit son origine et son accroissement à Tabbaye qui y fut 
instituée, en 1099, par le bienheureux Robert d'Arbrissel. Ce dévot 
fondateur, ayant abandonné le diocèse de Rennes, dont il avoit été 
vicaire général..., se retira d^abord dans un ermitage, situé au fond 
de la forêt de Craon, en Anjou. Il en sortit pour prêcher TEvangile 
dans les campagnes. Les hommes, les femmes, les enfants le sui- 
voient en foule pour Tentendre. Il résolut alors de se fixer dans un 
lieu convenable à ses projets, et choisit celui de Fontevraud, qui 
étoit abandonné. Il y bâtit de petites cabanes , dont celles destinées 
pour les femmes étoient entourées d'un fossé et d'une haye. Le 
nombre des solitaires augmentant, on fut obligé de hàtir plusieurs 
monastères. Il y en eut trois pour les femmes, dont un pour les 
vierges et les veuves, nommé le Grand-Moutier; l'autre, pour les 
lépreuses et les infirmes, appelé Saint-Lazare; et le troisième, 
pour les femmes pécheresses et pénitentes, sous l'invocation de la 
Madeleine. 

Dans cet institut, que Robert mit sous la protection particulière 
de la Mère de Jésus-Christ, il témoigna une grande prédilection pour 
les femmes. 11 voulut que les hommes leur fussent soumis, et que 
les religieux de cet Ordre regardassent les religieuses comme leurs 
mères et leurs supérieures, à l'exemple de saint Jean, qui reçut 
ordre de Jésus-Christ de regarder la Sainte Vierge comme sa mère. 

Il nomma pour première supérieure Hersende de Champagne, 



L'âBBATE et Ll^S STATUES DB FONIBYRÀUD. 137 

proche parente du comte d^Ai^ou, yeuve du seigneur de Honlsoreau. 
D lui donna pour assistante et coadjutrice PeroncUe ou Pétronillo 
de Craon, veuve en quatrièmes noces du baron de Chemillé... 

Comme un pareil établissement imprimoit alors à tous les sécu- 
liers une vénération profonde, les seigneurs, les princes mêmes se 
firent un devoir, un honneur de contribuer à enrichir Fontevraud. 
Une dame du pays, nommée Aremburgc, fit don de remplacement 
où (Ut construite Fabbaye; les seigneurs de Loudun, de Montsoreau, 
de Montreuil-Bellay, les comtes d'Anjou, les ducs de Bretagne firent 
de nombreuses donations à celte maison, qui fut dans la suite en- 
richie par les libéralités de plusieurs rois d'Angleterre, qui y ont été 
inhumés, et par celles de quelques rois de France. 

Les bâtiments de Tabbaye sont divisés en trois parties, qui forment 
trois communautés, séparées comme elles le furent dès la fondation. 
Celle de la Madeleine et celle de Saint-Lazare sont composées cha- 
cune de dix religieuses , que Tabbesse renouvelle tous les ans. La 
communauté appelée le Grand-Houtier est la principale. Outre ces 
maisons, il y existe encore deux communautés d'hommes : Tune, 
appelée le monastère de V Habit j où Ton élève la jeunesse; l'autre, 
communauté, composée des confesseurs des religieuses, et située 
tout près de l'abbaye. 

Le Grand-Moutier, ou principal monastère des Dames, est d'une 
construction simple et belle. Les cloîtres, qui sont grands et bien 
voûtés, et le réfectoire, long d'environ cent cinquante pieds et large 
à proportion , ont été construits par Renée de Bourbon , abbesse de 
Fontevraud, qui fit aussi faire, en pierres de taille, la grande clôture 
du monastère, et qui vendit, pour fournir à ces constructions, jusqu'à 
sa vaisselle d'argent. Elle mourut en 1533. 

Dans le Chapitre , qui est vaste et orné de peintures , on voit les 
portraits de toutes les abbessesqui ont gouverné cette maison, depuis 
Madame Renée de Bourbon. 

L'église ofifre, dans son intérieur, ce que ce monastère a de plus 
curieux pour les étrangers. Elle fut bâtie au xii' siècle, pendant la 
vie de Robert d'Arbrissel, aux frais de Pierre, évoque de Poitiers et 
ami de ce fondateur. Elle fut sacrée, ainsi que le cimetière, eu 1119 
ou 1120, parle pape Calixte II. En même temps, il approuva les 
Constitutions de Pétronille, qui, après la mort de Robert, fut élue 
première abbesse. 

Dans le chœur des religieuses, au côté gauche de la grande grille, 
est le tombeau de plusieurs rois et reines d'Angleterre. Sur le bord 
de ce monument on lit cette inscription moderne, qui donne l'expli- 
cation des figures. 



138 REYUfi DE L'ANJOU. 

LBS SIX EFFIGIES REPRÉSENTÉES EN CE LIEU SONT : DE HENRI II, 
ROI D'ANGLETERRE, etC, etC...; — D'ALIÉNOR, SON ÉPOUSE, DUCHESSE 
D'AQUITAINE, AUPARAVANT FEM9EE RÉPUDIÉE DE LOUIS YII , ROI DE 
FRANGE (1); — DE RICHARD, LEUR FILS, SURNOMAIÉ GQEUR-DE-LION, 
AUSSI ROI D'ANGLETERRE (2); — D'ELISABETH DE LA HARCHE, QUI, 
VEUVE DE JEAN, ROI D'ANGLETERRE, SURNOMBIÉ SANS-TERRE, PRIT 
L'HABIT DE RELIGION CÉANS (3) ; — DE JEANNE D'ANGLETERRE, SOBUR 
DUDIT RICHARD, FEBCME, EN PREMIÈRES NOCES, DE GUILLAUBEB, ROI 
DE SICILE, ET, EN SECONDES, DE RAIMOND VI, GOBITE DE TOULOUSE, 
QUI, HARIÉE, EN HOURANT, PRIT L'HABIT DE CET ORDRE; — ET DE 
RAIMOND VII, DERNIER COMTE DE LA MAISON DE TOULOUSE. 

Ces deux dernières flgures, les seules représentées à genoux et en 
face Tune de l'autre, sont modernes. 

Elles sont peintes en différentes couleurs, et dorées en quelques 
endroits. 

L'abbesse Jeanne de Bourbon se permit, en 1638, pour placer la 
grille du chœur (4;, de changer la situation de tous ces tombeaux, 
sous chacun desquels étoit un caveau où reposoienl les cendres de 
celui que le monument représentoit. Elle se permit aussi, dans la 
même circonstance, de détruire les tombeaux de Jeanne d'Angle- 
terre et de son fils Raimond VII, où leurs figures étoient représen- 



(1) Cette reine fit plusieurs donations à Tabbaye, qu'elle affectionnoit d'une 
manière particulière. Elle fit environner de murs le monastère , donna à Téglise une 
croix d'or ornée de pierreries , pour être portée aux processions , une coupe ou un 
grand calice d'or et plusieurs autres vases d'or et d'argent. Partout où elle trouvoit 
une religieuse de l'Ordre , elle l'accueilloit avec autant de bonté que si elle eut été 
sa propre fille. Elle voulut être inhumée dans l'église de Foutevraud , et avant que 
de mourir elle prit l'habit de l'Ordre. Ainsi il ne faut pas être surpris si , dans le 
Nécrologe de cette maison , on a donné un démenti aux historiens , en prodiguant à 
cette princesse vicieuse , et dont les déportements ont causé tant de troubles , les 
éloges les plus magnifiques. On y lit que la splendeur de sa naissance fut encore 
décorée par la pureté de ses mœurs et l'honnêteté de sa vie, omet par Us fleurs 
de sa vertu et par une bonté et une probité incomparables , etc. ( Note de Dulaure ) . 

(2) C'est ce célèbre Richard Cœur- de-Lion, poète , guerrier, aussi courageux que 
cruel , que l'on a mis avec succès sur la scène , où il figure d'une manière plus 
aimable que dans l'histoire. Il fut tué à Chalus , en Limousin. (Note de Dulaure). 

(3) Isabelle d'Angoulème , mariée en secondes noces au comte de la Marche , avait 
voulu être enterrée dans le cimetière des religieuses ; mais son fils , Henri III , fît 
quelques années plus tard , transférer ses restes dans l'église , où il lui éleva le tom- 
beau que recouvroit la statue de cette princesse. 

(i) Elle est aujourd'hui placée devant la cour de la Préfecture de Maine et Loire. 



L*ÂBBAYB BT LBS STÀTUBS DB FONTBYRÀUD. 139 

tées couchées, et d*en substituer de nouveaux, formés chacun par 
un piédestal portant de nouvelles statues à genoux. 

Dans le même lieu gtt aussi le cœur de Henri III, roi d'Angleterre, 
•ainsi que le corps de plusieurs autres personnes illustres, qui sont 
dénommées sur une table de marbre posée eu dehors, à côté de la 
grande grille, joignant leurs sépultures. On lit sur cette même table 
que ce mausolée a été magnifiquement rétabli, en 1638, par Madame 
Jeanne-Baptiste de Bourbon, fille d'Henri-le-Grand, roi de France et 
de Navarre, trente-deuxième abbesse. 

Proche le maitre-autel, et du côté de TEvangile, est le tombeau 
de Robert d*Arbrissel, mort au mois de mars 1116, et qui avoit été 
inhumé près de Tautel. Ce tombeau consistoit en un sarcophage, 
supporté par quatre colonnes, sur lequel étoit couchée la figure du 
fondateur. En 1623 , Louise de Bourbon , fille de Jean de Bourbon , 
vicomte de Lavedan, abbesse de Fontevraud, voulant faire recons- 
truire le maitre-autel, on fut obligé de reculer le tombeau. On enleva 
les ossements et les cendres qui y étoient contenus, ainsi que les 
ossements qui se trou voient dans le tombeau de Pierre, évéque de 
Poitiers, qui étoit à côté. On les renferma dans un cercueil de plomb 
qui fut placé sous le mausolée. La statue de Robert est en marbre 
blanc. Il est représenté vêtu de ses habits sacerdotaux et couché sur 
une tombe de marbre noir. On y voit plusieurs inscriptions latines. 
La plus remarquable contient les principaux détails de la vie du 
fondateur et les circonstances de la restauration de ce tombeau en 
1623. 

Contre le mur de Faile gauche, et presque vis-à-vis le msdtre-autel, 
est le tombeau du bienheureux Pierre, évêque de Poitiers, contem- 
porain et ami de Robert d'Arbrissel, dont les ossements furent 
transférés en cet endroit Tan 1623, comme nous venons de le dire. 
On y lit une inscription, portant : 

QUE LÀ POSTÉRITÉ SACHB QU'lGI REPOSBIVT LES OS BT LBS CENDRES 
DE BÉVÉREI^D PIERRE, ÉVÉQUE DB POITIERS, QUI FUT LE CONTEMPO- 
RAIN ET l'ami du VÉNÉRABLE ROBERT, FONDATEUR DE CET ORDRE. 
CE TEMPLE A ÉTÉ BATI SOUS SES AUSPICES ET PAR SES LIBÉRALITÉS. 

Cet évèque est le même qui excommunia, dans son église, Guil- 
laume VII, comte de Poitiers, et qui fut pour cela exilé à Chauvigny. 

Le bienheureux Robert d'Arbrissel ne voyoit pas le danger qui 
résulteroit de la réunion d'un grand nombre de célibataires des deux 
sexes dans un même lieu. Les exemples malheureux du relâche- 
ment et des désordres, en se manifestant à diverses époques dans ce 



140 REVUE DE L'ANJOU. 

monastère , ont prouvé que ce fondateur avoit un peu trop favora- 
blement présumé de la vertu de ses disciples (1). 

Il ne prévoyoit pas non plus qu'en attribuant aux femmes la su- 
périorité sur les hommes, il donneroit lieu aux religieux de la même 
maisoi) d'attenter à cette suprématie féminine^ que l'usage, la nature 
et la raison semblent condamner. 

En 1520 et 1523, les religieux cherchèrent à s'emparer de l'auto- 
rité qu'ils croyoient devoir leur appartenir. Un arrêt du Grand- 
Conseil, confirmé par une bulle de Clément VII, anéantit leurs 
prétentions. Us les renouvelèrent eu 1640, avec une ardeur peu 
charitable.. car ils les appuyèrent sur l'inconduite et la licence qui 
régnoient dans le monastère. 

L'abbesse , qui étoit alors Jeanne de Bourbon , fille naturelle de 
Henri IV et de Charlotte des Essarts de Romojantin , fit tout ce qu'il 
falloit pour repousser les atteintes injurieuses des religieux. Elle 
obtint un arrêt du Conseil qui conflrmoit les anciens droits et pri- 
vilèges des abbesses , les maintenoit dans toute leur autorité « sur 
» toutes les religieuses et religieux résidants en leurs couvents et 
» monastères, tant au spirituel qu'au temporel, même au pouvoir 
» appartenant à lad. dame abbesse en tout ledit Ordre , et aux dites 
» prieures en leurs couvents, de décharger et déposer les confesseurs 
» et iceux établir, ou leurs coadjuteurs, pour les confessions ,... sans 
» que lesdits confesseurs ni autres religieux puissent s'ingérer en 
» l'administration du temporel , sinon en tant et pour autant qu'ils 
» y seront employés par ladite dame abbesse, dans son abbaye et 
» dans tout ledit Ordre... Ordonne Sa Hsgesté que ledit libelle, im- 
» primé sous le titre de Faclumj sera lacéré par le greffier de ladite 
» commission , et les paroles injurieuses et scandaleuses contenues 
» ès-dits mémoires rayées et biffées, en présence desdits procureurs, 

(1) Le relâchement et la licence s'étoient introduits au xv« siècle dans ce monas- 
tère Marie IV, de Bretagne , qui en étoit alors abbesse , voulut y rétablir Tétroite 
observance de la règle du fondateur et soumettre les religieuses à la clôture, dont elles 
s'étoient dispensées depuis longtemps. Elle obtint même, pour cet effet, une bulle 
du pape ; mais toutes ses tentatives furent inutiles. La résistance qu'elle éprouva dans 
plusieurs de ses religieuses , la détermina à les abandonner à leurs mauvaises habi- 
tudes et à s'éloigner d'elles , en se retirant dans son prieuré de Sainte-Madeleine 
d'Orléans, où elle rétablit la réforme et mourut en 1477. 

L'abbesse Renée de Bourbon entreprit aussi de réformer le monastère de Fonte- 
vraud. Elle fit vœu de garder la clôture et parvint à y obliger ses religieuses, en faisant 
établir des grilles en divers endroits et construire un mur en pierre de taille autour 
du monastère. Louise de Bourbon , qui lui succéda , maintint la réforme que Renée 
avoit établie avec tant de peine. (Note de Dulaure). 



L*ABBATB ET LES STATUES DE FONTEYRAUD. 141 

» lesquels seront tenus en demander pardon à ladite dame abbesse , 
9 tant pour elle que pour les prieures et religieuses dudit ordre. » 

Après un tel succès , Jeanne de Bourbon chercha toujours à faire 
valoir des droits qui viennent d'être si authentiqueraent confirmés. 
Elle se montra même fort jalouse dejouir de toute retendue de son au- 
torité. On raconte à cet égard un trait qui prouve combien elle tenoit 
aux formalités qu'elle avoit droit d'exiger. Cette abbesse étoil sur le 
point de mourir. Le religieux qui lui administra le viatique lui 
adressa, en lui présentant l'hostie , cette formule ordinaire : Accipe, 
soror, viaticum, etc., etc. Elle arrêta brusquement la main du prêtre 
et lui dit : « dites mater, un arrêt vous l'ordonne. » Cette même ab- 
I besse, fille naturelle de Henri IV, étoit d'un caractère un peu vio- 

i lent. Ayant perdu un procès à la Grand'Chambre , elle alla trouver 

le premier président Mole , et se plaignit vivement de l'arrêt qui ve- 
noil d'être rendu. Le président lui répondit d'une manière peu satis- 
faisante. L'abbesse offensée lui dit : « Savez-vous bien que je suis 
» du sang de France? » — « Eh oui , Madame , répliqua Mole , je sais 
» que vous en êtes, et du plus chaud ! » 

Différents Mémoires que j'ai reçus sur cette maison s'accordent 
tous sur les mœurs des religieuses et des religieux d'aujourd'hui : 
les femmes y sont humbles, discrètes, réservées, et ne s'occupent 
ni de petites cabales ni d'intrigues secrètes ; les hommes n'y sont 
occupés que du service de Dieu et de la maison. Ils sont fort ins- 
truits, fort unis, mènent une vie vraiment exemplaire, et par leur 
décence et leur politesse , ils se font respecter dans la communauté 
et dans les environs. 

P. J. DULAURE. 



DOCUMENTS 



REUTIFS k Ll 



DÉPORTATION EN ESPAGNE 

des 

PRÊTRES ANGEVINS. 

Septembre t1l9t (1). 
X. 

EXTRAIT DU PROCÈS-YERBÀL DBS SÉÂIfGBS DU CONSEIL GÉNÉRAI. DE 
LA LOIRE-INFÉRIEURE (2). 

Du /•<> septembre 479%, Van JF« de la Liberté et le /«r de V£galiié, 

Présidait Pierre-Clair Francheteau, premier administrateur, en 
Tabsence de François- Toussaint Villers , et assistaient Charles- 
Gabriel Joyau, Yves- Aimé-Anne Payen, Jean Donnet, Jean-Baptiste- 
Charles Gandon, René-Pierre Caviezel, René -Jean -Baptiste Du- 
frexon, Gabriel David et Jean-Vincent Robineau aîné; ayant avec 

(1) Voir Revue de l'Anjou, ^^ partie , t. il, p. 541. 
\^) Archives de la Loire-Inférieure. 



DÉPORTATION DES PRÊTRBS ANGEVINS. 143 

eux Pierre Grelier, secrétaire général de Fadininistration; présent 
François-Sébastien Letoumeux, procureur-général-syndic. 

MM. Hamon, membre du département de Maine et Loire, et Pérard, 
administrateur du district d* Angers, Fun et Tautre commissaires et 
députés du département de Maine et Loire, près celui de la Loire- 
Inférieure, sont entrés et ont exposé Tobjet de leur mission, en dé- 
clarant qu'ils étaient envoyés pour se concerter avec les autorités 
constituées de la ville de Nantes , sur les mesures propres à opérer 
la déportation des prêtres non sermentés, au nombre d'environ 300, 
qui venait d'être arrêtée dans une assemblée générale des corps 
administratifs de la ville d'Angers. Ils ont déposé sur le bureau la 
délibération du Conseil général de Maine et Loire, du 30 août» et 
une lettre, signée du président du département, qui annonce leur 
anrivée. 

Lecture faite de l'une et de l'autre, le Conseil, considérant qu'il 
ne peut prendre une détermination définitive , sur Tobjet de la de- 
mande qui lui est faite par le département de Maine et Loire, sans 
entendre les observations, et prendre l'avis tant du Conseil général 
de la commune que du district de Nantes, a arrêté que, séance 
tenante, il serait écrit à ces deux corps d'envoyer des commissaires 
munis de pouvoirs suffisants pour arrêter, de concert, les mesures 
qu'exigent les circonstances. 

En conséquence de cette invitation, ont été envoyés, par le district, 
MM. Bazille et Guesdon ; et par le Conseil général de la commune, 
MM. Godebert, Vallat et Painparay. 

Eux présents, il a été de nouveau fait lecture des pièces, et la 
discussion s'est ouverte. 

Il a été observé par les commissaires du Conseil général de la 
commune que le château de cette ville, la seule maison où l'on peut 
en sûreté déposer les prêtres non assermentés , était déjà presque 
remplie par les prêtres du département de la Loire-Inférieure, qu'elle 
le serait complètement par ceux du département de la Sarthe qui 
devaient incessamment y arriver ; qu'il était absolument impossible 
de trouver place pour un aussi grand nombre que celui qui était 
annoncé par le département de Maine et Loire, surtout si leur séjour 
devait être de quelque durée dans cette ville; qu'il résultait, de la 
résolution prise par le département de Maine et Loire, de faire partir 
sur-le-champ les prêtres non assermentés, que d'ici à longtemps, 
ces prêtres ne pourraient être en état de sortir du château où on les 
déposerait; qu'il y aurait à faire plusieurs dispositions pour leur 
embarquement, telles que l'affrètement, l'équipement et l'armement 
du navire qui devait les transporter; que, lorsque le navire serait 



144 REVUE DE L'ANJOU. 

prêt, il faudrait encore attendre une saison et des vents favorables, 
ce qui entraînerait nécessairement un délai dont la durée est 
incalculable. 

Ils ont conclu, par ces raisons, que, quelque pût être le désir des 
corps administratifs de la ville de Nantes d'accéder au vœu du dé- 
partement de Maine et Loire, il était évidemment hors de leur pou- 
voir de le remplir. Ils ont ajouté que la réunion de tous les prêtres 
dans la ville de Nantes ne manquerait pas d'y causer les mêmes in- 
quiétudes aux citoyens , et d'exciter la même fermentation dans les 
esprits, et de les exposer aux mêmes dangers auxquels l'arrêté du 
département de Haine et Loire avait pour but de les soustraire. Ces 
observations, ap|)uyées par MM. les commissaires du district, ont 
paru justes et déterminantes à l'assemblée. 

Les commissaires du département de Maine et Loire, flrappés de 
la même conviction, ont dit qu'ils prendraient sur leur compte, 
après en avoir informé leurs commettants , de faire préalablement 
toutes les dispositions nécessaires pour l'embarquement des prêtres 
non assermentés; que ce ne serait qu'au moment où ces dispositions 
seraient complètement faites, et les vaisseaux prêts à les recevoir, 
que ces prêtres seraient amenés à Nantes; qu'ils présumaient qu'a- 
lors on ne leur refuserait pas la faculté de faire passer ces prêtres 
sur le territoire du département de la Loire-Inférieure, et de les 
déposer à Nantes pendant le temps nécessaire seulement pour effec- 
tuer leur embarquement. 

Délibérant sur le tout, et ouï le procureur-général-syndic, 

Le Conseil arrête qu'au moment où toutes les dispositions auront 
été faites par le département de Maine et Loire, pour l'embarque- 
ment et la déportation de ces prêtres , il pourra les faire amener à 
Nantes, avec toutes les précautions de sûreté qu'il croira nécessai- 
res ; que ces prêtres pourront être déposés et séjourner dans celte 
ville pendant le terme seulement qui sera indispensable pour effec- 
tuer leur translation à bord du navire ou des navires destinés à les 
recevoir, parce que les frais de conduite, nourriture, logement, 
embarquement et autres, seront au compte du département de Haine 
et Loire, et qu'il fera, par lui ou ses commissaires, tout ce qui est 
relatif à l'exécution de son arrêté et du présent. 

Déclarant, au surplus, le département de la Loire-Inférieure, à ses 
frères et bons voisins de Maine et Loire , que c'est avec regret qu'il 
se voit forcé, par l'empire des circonstances, à mettre des bornes au 
désir qu'il aurait eu de répondre complètement aux vues des corps 
administratifs et citoyens de la ville d'Angers. 

Fait en conseil à Nantes, etc., etc. 



DÉPORTATION BBS PRÊTRES ANGBYIIfS. 145 



XL 



LETTRES DE MX. HÀMOU ET PÉRARD, GOKKISSAIRBS DéLÉftUÉS POUR 
LÀ DÉPORTATION DES PRÊTRES. 



A MM. les maire et officiers municipaux d'Angers (1). 



Nantes, ee âimanehe avant midi, t seplemhre 479% 
tt IV de la Uberté. 



Monsieur le maire et Messieurs , les administrateurs de cette vill e 
recevront à leur passage et donneront logement à nos voyageurs. 

Un armateur s'oblige à les embarquer sous quinzaine et répond 
de son équipage. Il refuse pour cette opération tout bénéfice quel- 
conque ; le remboursement de ses frais est la seule condition qu'il 
impose. 

Voici à peu près Tévalitation qu'il en fait : 

En cas de débarquement possible en Espagne, 4,000 à 5,000 liv. ; 

En Portugal ou en Italie, 5,000 à 6,000 livres. 

Si, par empêchements forcés, le rapport avait lieu à Nantes, 
10,000 à 12,000 Uvres. 

Ces conditions sont trop avantageuses pour ne pas mériter 
l'attention la plus prompte et peut-être un témoignage direct de 
reconnaissance. Daignez en conférer sur-le-champ avec les admi- 
nistrations ; nous attendons votre réponse. 

Nous sommes avec fraternité, Monsieur le maire et Messieurs, 

Vos concitoyens, les commissaires délégués h Nantes, pour la 
déportation des prêtres. 

Pérârd, Hamon. 

(1) Orig. Archives de la mairie d'Angers. 



10 



146 REYUB DB L'ANJOU. 

À MM. LES ADBUNISTRATEURS DU DÉPARTEMENT DE MAINE ET LOIRE (1). 

Nantef, le 6 teptembre 479S, l'an IV de la Liberté, 

Messieurs et confrères , 

Nous avions trop écouté notre empressement et vos désirs ; Tar- 
mateur qui devait traiter avec nous suivait trop aussi son zèle , et 
son désintéressement Ta séduit. Munis de nos nouveaux pouvoirs, 
nous nous sommes présentés chez lui , prêts à terminer. Des obsta- 
cles, qu'on nous a fait naître, ont rendu impossibles les conditions 
du traité que déjà nous croyions conclu, et dont les dispositions sont 
entre nos mains. Celles qu'on nous a définitivement présentées ne 
sont plus les mêmes, et ne nous semblent plus qu'un faux-fuyant 
honnête. 

Réduits à de nouvelles recherches, un armateur nouveau nous 
offre ses services, et demande ce qui suit : 

Le navire partirait à la fin de septembre. 

Les passagers seraient nourris comme matelots. 

Le navire est un négrier, de 300 noirs à l'aise. 

La débarcation serait faite à 600 lieues au large, dans l'Océan. 

L'armateur se chargerait, outre ses provisions ordinaires, des 
provisions ou instruments appartenant aux passagers. 

Pour tout cela et à ces conditions, dont traité serait fait en double, 
l'armateur, se chargeant de toutes assurances, fl:et, transport, loge- 
ment, vivres, débarquement, risques, périls et fortune, demande, à 
forfait, la somme de 250 livres par tète de prêtre. 

Ce ne sont plus là, Messieurs et confrères, les conditions dont nous 
vous avions parlé ; nous vous écrivons sous les yeux de l'armateur 
dont il est ici question. Voyez ce que vous voulez nous autoriser à 
lui répondre ; nos recherches ne vont pas s'attiédir pendant que nous 
attendrons vos ordres. 

Nous oublions de vous dire que l'armateur entend toucher la 
somme à l'instant de l'embarquement. 

Nous sommes avec fraternité. Messieurs et conflrères, vos conci- 
toyens. 

Pérard, Hamon. 
Prononcez de suite sur l'un ou l'autre de ces projets. 

(1) En original aux Archives du département. 



DÉPORTATION DES PRÊTRES ÀNGEYmS. 147 



PROPOSITIONS PREMIÈRES DE L' ARMATEUR, ÉCRITES DE SA MAIN, 
POUR PARTIR, AU PLUS TARD, VERS LE 15 DU GOURANT. 

Le coût du fret; 

Le loyer de Féquipage pour deux mois; 

Le remboursement de toute dépense relative à la nourriture et au 
logement des passagers, dans tous les cas prévus et imprévus. 

En cas de débarquement en Espagne , ce pourrait être un objet 
de 4,000 à 5,000 livres; 

Si le débarquement a lieu en Portugal ou en Italie, àê 5,000 à 
6,000 livres; 

S'il fallait revenir à Nantes, de 10,000 à 12,000 livres. 

PROPOSITIONS DERNIÈRES DE L'ARMATEUR AVEC LEQUEL NOUS ÉTIONS 

EN POURPARLER. 

Les administrateurs du département de Maine et Loire, soussignés, 
ont fait avec le sieur Giquel, commandant le navire le MarviUe, 
Tafirétement suivant , savoir : 

Article 1". Le navire, après son entière décharge, sera visité, et 
s'il avait besoin de quelques réparations pour prendre la mer, on y 
procéderait de suite; 

Art. 2. Il sera fait, dans Fentrepont, des dispositions convenables 
pour le logement de 200 à 300 passagers, et le capitaine y fera tra- 
vailler le plus tût possible; 

Art. 3. Le capitaine déclarera, dès qu'il le pourra, combien il sera 
dans le cas de recevoir à son bord de passagers; et on n'excédera 
pas le nombre porté dans sa déclaration, soit qu'il demande plus ou 
moins de 200 hommes; 

Art. 4. Les passagers seront nourris aux frais de l'afiministration, 
qui s'entendra à cet effet avec le capitaine ou nommera tel agent 
qu'il jugera à propos; 

Art. 5. 11 sera embarqué, aux frais des administrateurs, pour trois 
mois de vivres, conformément à Tordonnance de la marine. Les 
pièces à eau devront être louées à leur compte, le capitaine s'obli- 
géant seulement à fournir ce qu'il en a à bord. 

Art. 6. Les frais du logement des passagers., de leur nourriture, 
de l'armement du navire; les gages à l'équipage, sa nourriture, les 
dépenses qui pourraient y être faites en cas de relâche, toutes, soit 
dans un cas prévu ou imprévu, seront à la charge des affréteurs; 



148 REYUB DE L'àI^JOU. 

Art. 7. Le navire, étant estimé 40,000 livres, sera garanti pour 
cette valeur au fréteur, jusqu'à 24 heures après son entrée au port 
de Marseille : de manière qu'en cas de perte par fortune de mer, tout 
autre événement, prise, arrêt dans quelque port que ce soit, ou seu- 
lement deux mois sans nouvelles du bâtiment, la délivrance de cette 
somme sera faite au porteur de la présente, sans discussion aucune 
et sans que, pour aucune cause ni sous quelque prétexte que ce soit, 
on puisse s'y refuser. C'est une condition expresse, sans laquelle le 
présent affrètement n'aurait pas lieu, et de plus une condition de 
parole d'honneur. 

Art. 8. Le navire, arrivant à tel port d'Espagne ou de Portugal 
qui lui strait indiqué, fera sa déclaration d'entrage et autres; de- 
mandera la permission de mettre à terre ses passagers. S'il l'obtient, 
leur débarquement se fera aussitôt , et il appareillera de suite. S'il 
est refusé dans un port, il ira successivement dans deux autres; et, 
refusé dans le troisième, il reviendra mouiller dans la rivière de 
Nantes, où, indépendamment de tous les frais de voyage, il sera 
alloué au capitaine une indemnité de 10,000 liv. , parce qu'il aurait 
manqué son projet de se rendre à Marseille pour l'ouverture de la 
campagne. 



RÉPONSB DU GOIVSEIL GÉNtiRÂL DE MAIIŒ ET LOIRE A MM. PÉRABD 

ET HÀMON (1). 

8 teptembrt 479Î, 

Citoyens et confrères , 

Nous recevons à l'instant votre lettre du 6 de ce mois et les pièces 
qu'elle contenait. Nous pensons, comme vous, que les propositions 
de l'armateur Giquel ne sont qu'une défaite. L'autre proposition 
nous parait d'un prix exorbitant; mais, comme nous sommes tou- 
jours dans la résolution de suivre notre arrêté , nous vous prions de 
faire de votre mieux. Nous nous en rapportons entièrement à votre 
zèle, nous approuvons tout ce que vous aurez fait; nous ne vous 
recommandons que célérité. Nous vous prions de nous donner, par 
tous les courriers, des nouvelles de ce que vous aurez fait, afin que, 
sitôt que vous aurez traité , nous puissions nous occuper de remplir 

(1) Archives du département. Minute. 



DéPORTATIOn DBS PBATRBS ÀlfGBYmS. 149 

les conditions que vous aurez acceptées. Nous vous serions obligés 
de TOUS occuper du départ des fusils que nous avons achetés. Notre 
bataillon part vendredi ; nous désirons les avoir pour ce jour. 



XII. 



BXTRAIT nu PROCÈS-VBRBAL DBS SÉÂIICBS DU GONSBIL GÉNÉRAL 
DB MAIXVB BT LOIRB (1). 



Séance du dimanche 9 Kpiembre ^79S, au matin, 
i*afi IV de la Liberté. 



Le Conseil général du département assemblé, où étaient présents 
et assistaient MM. Dieusie, président, Villier, Hamon, Bardet, Revel- 
lière, Bernard, Brevet, Cresteault, Druillon, Huvelin, Brichet, De la 
Yigne, administrateurs, et Boullet, procureur-général-syndic. 

Les membres du Conseil général du District, et ceux du Conseil 
général de la commune d'Angers, sont entrés et ont pris séance. 

MM. Bamon et Pérard, commissaires députés de Nantes, ont 
rendu compte de leur mission, relativement à Fembarcation des 
prêtres insermentés, ensemble de traités projetés avec différents 
armateurs de Nantes. 

Us ont déposé sur le bureau Tarrété du département de la Loire- 
Inférieure, en date du 1" de ce mois, par lequel cette administration 
a arrêté qu'au moment oii toutes les dispositions auront été faites 
par le département de Maine et Loire, pour rembarquement et la 
déportation de ces prêtres, il pourra les faire amener à Nantes, avec 
toutes les précautions de sûreté qu'il croira nécessaires; que ces 
prêtres pourront être déposés et séjourner dans cette ville (de Nantes) 
pendant le temps seulement qui sera indispensable pour effectuer 
leur translation à bord du navire ou des navires destinés à les rece- 
voir, parce que les frais et conduite, nourriture, logement, embar- 
quement et autres, seront au compte du département de Maine et 
Loire; et qu'il fera, par lui ou ses commissaires, tout ce qui est re- 
latif à l'exécution de son arrêté et du présent ; déclarant au surplus 
le département de la Loire-Inférieure, à ses frères et bons voisins de 
Maine et Loire, que c'est avec regret qu'il serait forcé , par l'empire 
des circonstances, à mettre des bornes au désir qu'il aurait eu de 

(1) Archives du département. 



150 REVUE DE L'ANJOU. 

répondre complètement aux vues des corps administratifs et citoyens 
de la ville d'Angers. 

Tous les corps administratifs, d'après la lecture de l'arrêté du dé- 
partement de la Loire-Inférieure, ayant délibéré, il a été pris l'arrêté 
suivant : 

Sur le rapport qui a été fait, par MM. Hamon et Pérard, des diffé- 
rents traités projetés par eux avec plusieurs armateurs de la ville de 
Nantes , pour la déportation par mer des prêtres détenus au Sémi- 
naire d'Angers, les Conseils des corps administratifs réunis, ont 
arrêté que M. Hamon se. rendrait sur-le-champ à Nantes, pour con- 
clure définitivement avec ces armateurs lesdits traités , aux condi- 
tions les moins onéreuses qu'il lui sera possible ; lesdits Conseils lui 
donnant à cet égard toutes autorisations nécessaires et s'engageant 
à fournir les fonds dans les termes qui seront convenus. 

Le Conseil s'étant ensuite occupé de tout ce qui a rapport au 
départ et à la conduite des prêtres insermentés, il a été arrêté à 
l'unanimité : 

!<" Que la municipalité d'Angers nommerait des commissaires qui 
se transporteront au Séminaire, et notifieront aux prêtres qui y sont 
détenus la loi du 26 août dernier, relative à leur déportation , et les 
interpelleront s'ils consentent à sortir du royaume par mer. Les 
commissaires, déjà nommés par le Conseil de la commune, sont 
invités à se charger de cette opération, et du résultat en informer le 
département; 

2® Qu'il sera pris des fonds dans toutes les caisses, pour subvenir 
à la dépense que doit occasionner la déportation des prêtres; 

3° Qu'il sera écrit au commandant de la garde nationale , pour 
l'inviter à se rendre à la séance de demain matin; 

4® Qu'il sera également écrit au Directoire du District d'Angers, 
pour le prévenir que 200 hommes de gardes nationales de cette ville 
partent mercredi pour escorter les prêtres qui vont à Nantes et doi- 
vent coucher à Ingrandes ; et le prier d'avertir la municipalité de 
cette commune qu'elle doit donner le logement à ces 200 conci- 
toyens, qui n'auront point d'étapes au moyen de ce qu'il leur sera 
payé 6 sols par lieue; que la municipalité d'Ingrandes cherchera les 
moyens de coucher environ 420 prêtres; qu'elle fera tenir prêt du 
pain et de la viande pour la nourriture des 650 personnes, au moins, 
qui paieront la dépense , et que la municipalité de la commune de 
Saint-Georges , pourvoira pour la nourriture nécessaire à la garde 
nationale et aux prêtres, lors de leur passage par cette commune; 

5^ Enfin qu'il sera aussi écrit à la municipalité d'Angers, pour 
l'inviter à faire donner des réquisitions pour vingt-cinq charrettes, à 



DÉPORTATION BBS PRÉTftBS AN&BVINS. 151 

TefiFet de transporter les individus hors d*étal de marcher, et le bagage 
des gardes nationales qui doivent les escorter. 



XIII. 



ÀRRiTÉ CONGBRNAIVT LE NUfllÉRÂIRB BT LBS BIATIÈRBS B'OR BT D*ÀR- 
GBIVT POSSÉDÉS PAR LBS PRÊTRBS QUI DOIVBNT ÊTRB DÉPORTÉS (1). 



Le Conseil général du département de Maine et Loire, informé 
que plusieurs des prêtres non assermentés, détenus maintenant 
dans la ville d'Angers, et dont la déportation a été arrêtée tant par 
l'administration du département de la Sarthe, que par celle du dé- 
partement de Maine et Loire , ont été pourvus d'une assez grande 
quantité de numéraire par différents citoyens; 

Considérant : 1® que cette déportation va être exécutée sous très 
peu de jours; 

2^ Que les prêtres non sermentés sont véritablement en état de 
guerre aux yeux de la nation, puisqu'une loi, généralement accueil- 
lie, a ordonné leur sortie hors de la France; 

3® Qu'il est du droit naturel de la défense d'ôter à notre ennemi 
tous les moyens qu'il peut avoir de nous nuire; 

4'' Qu'en laissant sortir ce numéraire hors de l'empire, ce serait 
tout à la fois priver l'Etat d*une de ses plus précieuses ressources, 
et en gratifier nos ennemis les plus cruels; 

b"* Que la loi du 5 septembre, présent mois, défend expressément 
la sortie de toutes les espèces monnayées et même des lingots; 

Arrête ce qui suit : 

Article 1". La municipalité d'Angers sera chargée de nommer 
des commissaires dans son sein, ou tous autres qu'elle jugera con- 
venables, qui se rendront sur-le-champ dans les deux endroits où 
sont détenus les prêtres non assermentés, tant de la Sarthe que de 
Maine et Loire. Ils visiteront, avec exactitude, les effets desdits prê- 
tres, pour s'assurer de la quantité du numéraire, ainsi que des 
matières d'or et d'argent, dont chacun d'eux est pourvu. 

Art. 2. Les commissaires tiendront un registre exact des sommes 
et matières d'or et d'ai^ent, et du nom de chaque individu qui les 

(1) Archives du département. 



152 REYUE DB L'AIfJOU. 

avait entre les mains, et ils feront apposer à chacan sa signature au 
bas de son article (1). 

Art. 3. Toutes lesdites sommes seront versées de suite dans la 
caissedupayeur général du département, ainsi que les matières. 

Art. 4. Chacun desdits prôtres, entre les mains duquel on aura 
trouvé une somme en numéraire ainsi déposée, pourra donner pro- 
curation à un citoyen pour retirer, de ladite caisse, une pareille 
somme eu assignats, ou pour remployer en marchandises françaises 
autres que celles dont la sortie est prohibée par la loi, ou bien en 
traites de commerce; quant aux effets en or et argent, renvoi en sera 
fait au change, et le montant en assignats sera également remis 
entre les mains de leurs fondés de procuration, le tout sous la sur- 
veillance des corps administratifs. 

Art. 5. Ceux desdits prêtres, entre les mains desquels il sera trouvé 
du numéraire, pourront néanmoins garder par devers eux jusque 
à la concurrence de quarante-huit livres, afln de pourvoir, en dé- 
barquant, à leurs premiers besoins. Il leur sera également laissé une 
montre, s'ils jugent à propos d'en garder une. 

Fait en Conseil général à Angers, le 10 septembre 1792. 

(1) Nous n'avons pas retrouvé les pièces relatives à cette opération. On lit seole- 
ment, dans le registre des délibérations de la mairie d* Angers, séance du 11 sep- 
tembre 1792 : L'assemblée municipale, pour l'exécution dudit arrêté, a délibéré de 
se transporter au Séminaire et au Château, pour faire la visite dont U s'agit. 

Il résulte aussi de récépissés, conservés dans les archives départementales , que le 
12 septembre 1792, MM. Chéreau, Bardou, Genest le jeune, Aubry et Haynard, 
commissaires de la municipalité d* Angers , pour Texécution de Tarrôté du Conseil 
général, du 10 septembre, déposent entre les mains de M. de la Chaise, payeur-gé- 
néral : 

1<* Deux boîtes ficelées et scellées, contenant plusieurs paires de boucles, taba- 
tières et autres objets d'argent, dont la note était enfermée dans lesdites bottes; 
2<» La somme de 9,285 livres 6 sols, provenant des prêtres de Maine et Loire, 
Savoir : en louis d'or de 24 et 48 livres .... 6,432 livres • sols. 
Deux sacs de 1 ,200 livres en écus . . . 2,400 • 

Appoint en écus de 3 livres 120 • 

En monnaie 333 6 

3« La somme de 13,771 livres 16 sols, provenant des prêtres de la Sarlhe; 

Savoir : en louis d'or de 24 et 48 livres .... 9,168 livres > sols. 
Trois sac» de 1,200 livres en écus . . . 3,600 • 

Appoint en écus de 3 livres 609 b 

En monnaie 394 16 

que le payeur-général s^obligc à représenter à la première réquisition du département. 



DÉPORTATION DBS PRÊTRES AlfGEViNS. 153 



XIV. 



LETTRE DE M. HAMOR AUX ADMiniSTRATEUHS DU DÉPAETEMERT 
DE KAIIHE ET LOIRE (1), 

NarUeê, 40 ieptembre 4792, 6 heures du soir. 

Citoyens confrères, 

Je n*ai que le temps de vous prévenir qu'à Finstant, je viens de 
terminer le traité que je m'étais proposé de faire avec mon arma- 
teur (2), pour la déportation de vos prêtres. 11 est arrêté à 150 liv., 
et non 250, comme il paraissait le vouloir à mon dernier séjour. En 
conséquence, vous pourrez les faire partir mercredi prochain, 
comme vous l'avez arrêté. 

Le département de la Loire-Inférieure, toigours votre ami et bon 
voisin, vous offre secours, assistance et logement sur son territoire 
pour nos ftères d'armes d'Angers. Il va, pour cet effet, donner des 
ordres très précis sur la route. 

Vous voudrez bien me faire passer les fonds nécessaires pour 
acquitter cet afirétcment; vous voudrez bien aussi me marquer si je 
dois attendre ici leur arrivée, car je serais même en état d'aller à 
leur rencontre à Âncenis , si vous l'ordonnez. Alors vous me mar- 
queriez positivement le jour, afin qu'en y allant je fisse préparer 
leur logement. 

Le départ du courrier étant pressé, je ne puis avoir le temps de 
vous faire passer l'extrait du traité, que je vous remettrai à mon arri- 
Tée , ne pouvant vous envoyer l'original , parce qu'il peut m'être 
utile, lors de l'embarcation, pour en faire exécuter les clauses. Le 
commissaire de la Sarthe ayant traité de concert avec moi, je pense 
que ses prêtres accompagneront les vôtres. 11 vous prie de faire 
mettre de suite ses dépêches ci-jointes à la poste; auxquelles est 
également joint l'original de son traité, pour le faire accepter de son 
département, n'ayant pas de pouvoirs assez étendus. 
Je suis votre concitoyen et confrère. 



Hamoiv. 



(1) Archives du département. 

(i) M. Nau, pour le navire la Didon. (Voir u^ xxi.) 



154 REYTTS DE L'AlfJOU. 

P. 'S. Le porteur exprès n'a point été payé. Ainsi, je vous prie de 
le satisfaire. Actuellement, je vais vaquer à Tachât et expédition des 
armes. J'oubliais de vous dire qu'ils (les prêtres) seront déportés aux 
Iles Canaries ou d'Açores, pour partie, et 50 en Andalousie. Ceux de 
Nantes sont partis. 



XV. 



EXTRAIT DU PROCES-VERBAL DES SÉANCES DU CONSEIL GÉNÉRAL DE 
MAINE ET LOIRE. — LETTRES ÉCRITES PAR LUI (1). 

Séance du mardi 44 teptemhre 479$, efe., eU. 

Le Conseil général assemblé où étaient présents et assistaient 
MM. Dieusie, président, Druillon, Fillon, Bardet, Brevet, Pelletier, 
Cresteault, Villier, Rev.ellièrc, Blonde, Brichet, Bernard, Delavigne, 
administrateurs, et Boullet, procureur-général-syndic. 

L'ouverture de la séance s'est faite par la lecture d'une lettre de 
M. Hamon, l'un des membres de l'administration, en date du 10 de 
ce mois, commissaire nommé à l'effet de traiter avec un armateur 
pour la déportation hors le royaume des prêtres insermentés, par 
laquelle il annonce qu'il a enfin terminé l'objet de sa mission, à 
raison de 150 livres pour chaque prêtre. 

Un membre ayant observé qu'il devenait indispensable de prendre 
de suite des mesures pour se procurer les fonds que nécessitaient les 
frais de transport et d'affrètement; 

Le Conseil du département de Maine et Loire, après avobr entendu 
le procureur-général-syndic, a nommé M. Druillon commissaire 
pour accompagner les prêtres jusqu'à Nantes, et veiller à ce qu'il 
leur soit donné ce dont ils auront besoin; à la disposition duquel, il 
sera remis une somme de 50,000 livres, qui lui sera délivrée, sur un 
mandat, par le receveur-caissier du district d'Angers, à prendre sur 
l'arriéré des fonds du culte. 

(1) Archives du département. 



DÉPORTATIOIV BBS PRÊTRES ANGEYmS. 155 

A M. HAMON. 

44 septembre 479%. 
Citoyen et confrère , 

Nous avons appris avec bien du plaisir que vous aviez définitive- 
ment traité pour la déportation de nos prêtres, et, pour surcroît de 
bonne fortune, à bien meilleur compte que nous ne le pensions. 

D'après votre lettre, nous ferons partir demain ces messieurs, 
ainsi que nous l'avions projeté. Ceux du Mans seront du voyage. 
M. Druillon, que nous avons nommé commissaire pour accompa- 
gner le convoi, et qui a bien voulu se charger de cette corvée, est 
porteur d'une somme de 50,000 livres, pour subvenir à tous les frais. 
Nous croyons qu'il ne partira que 270 des nôtres et 150 du Mans. Si 
ceux du Mans embarquaient , il n y aurait pas de quoi payer pour 
eux; mais nous pensons que le commissaire du Mans doit avoir 
pourvu à cela. Nous vous prions d'acheter les armes le plus tôt que 
vous pourrez , de faire tout ce qui sera nécessaire pour cette acqui- 
sition , de presser renvoi des gibernes et de revenir vers vos frères 
et collègues. 

Le Conseil ginéral. 

A VM. BU BIRBCTOIRE ET PROGURBUR-SYNBIC BU BISTRICT 
B'ANGERS. 

Angers t 44 septembre 479St etc. 

Citoyens et confrères , 

Comme il est indispensable que les prêtres, qui partent demain 
pour Nantes, au nombre de 427, soient accompagnés par un déta- 
chement de la garde nationale assez nombreux pour les contenir, 
nous vous prions de vouloir bien faire passer de suite à la munici- 
palité une invitation de donner au moins 300 hommes, et de les 
requérir à cet effet du commandant de la garde nationale. 

Les administrateurs du département de Maine et Loire. 

B. L. DiEusiE, président. 

BOULLET. 



156 REYCfi DE L'AWJOU. 

AUX MUmCIPÂLlTES DE YÀRÂDES ET D'ANGEIYIS. 

Àngen, 44 uptemhrt 479t. 

Amis et bons voisins , 

Notre département a prévenu nos frères de la Loire-Inférieure du 
passage de nos prêtres sur votre territoire. II les a priés de donner 
des ordres à cet effet ; comme il serait possible qu'il n'eût pas encore 
eu le temps de vous avertir de ce convoi assez considérable, nous 
vous prions de vouloir bien lui prêter assistance et secours. La 
conduite sera de 330 gardes nationaux. 

Les administrateurs du département de Maine et Loire. 



XVL 

LETTRE DE M. DE BEAUVEÂU (1), PROGUREUR-SYNDIG DU DISTRICT DE 
CHOLET, AUX ADMINISTRATEURS DU DÉPARTEKENT DE MAIPCE ET 
LOIRE (2). 

Messieurs, 

Une affaire personnelle m'ayant obligé d'aller pour vingt-quatre 
heures à Nantes, j'y ai rencontré HH. Hamon et Pérard, que vous 
avez nommés commissaires pour travailler à l'embarquement des 
prêtres réfractaires. Le prix excessif que l'on demandait me porte à 
croire que ces Messieurs n'ont pas terminé. Il est bon de vous faire 
voir à quel point l'on voulait tromper HH. vos commissaires dans le 
marché. J'aurai l'honneur de vous proposer ensuite une mesure qui 
remplira vos vues, avec les avantages de la promptitude, de l'écono- 
mie et de la sûreté de l'expédition. 

Vous avez 310 prêtres à exporter : c'est de cette base qu'il faut 
partir pour établir les calculs. L'on demandait, à MH. vos commis- 
saires, 250 livres par tête, ce qui revient à un total de 77,500 livres; 
nous allons voir quel serait le bénéfice immense de l'armateur, si 
vous lui accordiez cette somme. 

(1) Revue de TAnjou, vol. II, p. 485 et suv. 

(2) Archives du département. 



DÉPORTÀTIOIf BES PRÊTRES ANOEVINS. 157 

Premièrement il faut convenir du lieu de la déportation. 

H. Nau, avec qui vos commissaires traitaient, parlait des Açorcs; 
mais il n'était point de bonne foi ; s'il est homme de mer, il doit sa- 
voir qu'excepté à Payai, qui est un port, mais qui est gardé soigneu- 
sement et où, par conséquent, il est impossible de jeter la caif^aison 
sacerdotale, toutes les autres îles n'ont que des baies et plages où le 
débarquement ne peut se faire facilement, et qu'il faudrait plusieurs 
jours pour y mettre à terre 310 hommes , avec les seuls bateaux et 
chaloupes du navire qui les portera. C'est donc à Madère, ou, pour 
le mieux, à la petite île de Porto-Santo, qu'il convient de jeter ces 
gens-là, dont au surplus Ton pourrait se défEdre , au moins en plus 
grande partie, en les mettant à terre toutes les nuits sur la côte d'Es- 
pagne ou de Portugal, en louvoyant depuis le cap Ortégal jusqu'à 
l'embouchure du Tage. Cela posé, quinze jours suffisent pour que 
tous ces gens-là soient rendus à leur destination, et il est impossible 
de n'avoir point terminé cette opération en un mois, et d'être assez 
contrarié par les vents pour être obligé de mettre un second mois 
pour le retour du navire. 

Le bâtiment proposé est estimé par le propriétaire à 40,000 livres. 

Assurance à 5 pour 100 2,000 livres. 

9,300 rations à 1 1. 5 s., pour les vivres des prêtres, 
pendant un mois 11,700 

Solde et vivres de 25 hommes d'équipage, pendant 
deux mois 2,500 

Frais d'armement et de désarmement .... 2,500 

Appointements et vivres des officiers, pendant 
deux mois 2,000 

Frais imprévus 1,000 

Total. . . . 21,700 livres. 

La dépense faite par l'armateur s élèvera donc à 21,700, à 22,000 
livres si l'on veut : en sorte que, sans compter qu'il ne faut pas un 
mois de vivres pour les prêtres , qu'il en sera rapporté au moins 
moitié, le fret du bâtiment qui, en tout état de cause, ne vaut pas 
3,000 livres pour le temps qu'exige le voyage, rapportera à l'arma- 
teur l'énorme bénéfice de 55,500 livres. 

11 est possible. Messieurs, d'éviter cette dépense : achetez le na- 
vire; qu'il vous coûte 40,000 livres, s'il les vaut, il faudra les donnée ; 
alors voici votre dépense : 

Achat du navire . . , 40,000 livres. 

Frais ci-dessus détaillés 22,000 

Total. . . . 62,000 livres. 



158 RBYUB DE L*AIÏJOn. 

Le bâtiment, pour a?oir été deux mois à la mer, n*en vaudra pas 
moins. Au retour, vous le revendrez à perte, si vous voulez, de 
5,000 livres ; l'opération que vous projetez coûtera donc 27,000 livres, 
et vous aurez encore à revendre plus de 3,000 rations de vivres. 

Il est inutile de raisonner longtemps sur Tévidence. Si vous adop- 
tez ce projet, c'est l'affaire de huit jours que de mettre le navire en 
état de partir. Ce n'est pas la première fois que j'ai vu armer, et armé 
moi-même, des vaisseaux de 74 en moitié de ce temps. Il nous fau- 
dra un capitaine : J'en connais un qui sera toujours prêt à bien faire 
et qui peut conduire et l'armement et le voyage; il ne m'appartient 
pas de le nommer, mais vous le devinerez sur-le-champ. 

Puisse, Messieurs,, le motif qui m'engage à vous présenter ces ré- 
flexions, être considéré par vous comme une nouvelle marque de 
mon zèle pour la chose publique. 

Le procureur^syndic du district de Cholet, 

Db Bbàuvbau. 

44 septembre 4792. 

xvn. 

LETTRBS DB H. HAMOIf AUX ADHlIflSTHÂTBURS DU DBPAETBMB5T 
DB HAmB BT LOIRB (1). 

Nanie», le 42 septembre 4792.. 

Citoyens administrateurs, 

Mon opération relative à vos prêtres terminée, je me suis empressé 
de pourvoir aux armes et fournissements destinés aux citoyens qui 
se présentent pour défendre nos lois. J'ai fait expédier ce matin les 
52 fusils restant à livrer par MM. Basset et Jacquier ; quant aux gi- 
bernes, l'on se propose de vous en faire passer vers la fin de la se- 
maine présente. Je vous instruis aussi qu'à l'instant même je sors de 
chez mesdits sieurs Basset et Jacquier; j'ai fait avec eux un traité : 
386 fusils, à raison de 25 livres 10 sols, et 200 à 24 livres 12 sols, y 
compris frais d'épreuve, à deux coups de poudre et balle, et flnale- 

(1) Archives du département. 



DÉPORTÂTIOn DES PRÊTKBS ANGETHYS. 159 

ment de voiture. Ds seront livrés dans le courant du présent, et de- 
vront èlre payés au 1" octobre prochain ; néanmoins vous en rece- 
vrez 186 sous huit jours, et le reste sous peu. 

n est sept heures du soir, et cependant je n*ai aucune nouvelle de 
vous, quoique mon exprès ait parti d*ici, à huit heures, le 10 au 
soir. Je présume que vendredi notre armée arrivera à Nantes, au 
moyen de quoi je prévois n'avoir pas le temps d'exécuter vos ordres 
avant cette époque, si elles (sic) sont multipliées, et surtout de me 
rendre à Ancenis avant leur arrivée, dans le cas où vous Texigeriez. 

J'ai oublié de vous prévenir, dans ma dernière, que je dois rendre 
mes noires (1) à Paimbœuf à mes frais. Copséquemment il sera né- 
cessaire de joindre des fonds plus considérables que ceux de Taffré- 
tement, dans renvoi que vous ferez. 

Je suis, avec fraternité, votre concitoyen et collègue. 

Hamon. 



Nantes, U septembre 479S. 
Citoyens et collègues, 

Mardi ou mercredi prochain, vos prêtres réfractaires s'embarquent 
et probablement feront voile pour se rendre à leur destination. Avant 
tout, nous pensons qu'il serait nécessaire de leur faire passer, en 
lettres de change bien assurées, la valeur des sommes que vous avez 
cru devoir leur faire laisser à Angers; car je vous assure que pres- 
que tous se plaignent d'être dénués de tout et être dans la misère la 
plus afiHreuse. Presque tous s'accordent à dire qu'on les a privés de 
leur couteau, de leurs boucles^ de leurs boutons et enfin de leurs ta- 
batières; ce qui parait affecter non seulement les corps constitués de 
Nantes, mais encore les citoyens. Une partie de leurs bagages n'est 
point encore arrivée ici. Nous vous prions de donner toute (diligence) 
pour remédier à ces inconvénients et faire parvenir le tout avant 
cette époque. 

Nous sommes vos concitoyens et collègues. 

Hahon. 

(1) Sans doute robes noires. 



160 RBVUB DE L*À]HJOn. 

• XVIII. 

LBTTRE DE M. DRUILLON, TIGE - PRÉSIDENT DU CONSEIL GÉNÉRAL BB 
HAINE ET LOIRB, AUX ABBCINISTRATEURS DE CE DÉPARTEMENT (1). 

De Nantes, 4S septembre. Van 4* de la liberté et te 
4rt de VégalUé. 

Messieurs et chers collègues, 

Nous arrivâmes enfin hier, 14 du courant, à Nantes, avec tout 
notre convoi et son cortège, accablés de fatigue d*une pareille traite. 
Si l'on en excepte la station de Saint-Geoi^es, où la municipalité 
avait fait Vimpossible pour la halte, tout le voyage a été on ne peut 
plus pénible pour la garde nationale, qui a trouvé peu de secours 
pour elle et pour sa conduite, soit à cause de la précipitation du 
voyage, soit par la difficulté de se procurer des vivres dans un pays 
qui fournit peu de secours. 

Si je n'eusse pas pris la pi^écaution de faire boulanger à Âncenis, 
la nuit du jeudi au vendredi, nous eussions manqué du premier né- 
cessaire à la halte de la troisième journée, où tout manquait. J'en ai 
eu le cœur déchiré. Plus de 770 hommes transportés dans une es- 
pèce de désert ! Que fut devenue cette troupe nombreuse si, par une 
prévoyance qui me fut indiquée, je n'eusse pas pris soin d'y multi- 
plier les pains; mais heureusement la bonne volonté a tout sur- 
monté et, à quelques plaintes près, dures à la vérité, tout le monde 
a pris son parti et s'est rendu avec courage dans cette ville, dans 
l'espérance de s'y dédommager des fatigues et de l'inanition du 
voyage. 

Les espérances n'ont pas été trompées : la municipalité a fait dis- 
tribuer des logements aux gardes nationales, qui n'ont cependant 
pas trouvé dans tous les habitants la même cordialité qu'ils en at- 
tendaient. Les gros négociants les ont relégués dans les auberges, 
sous différens prétextes. Néanmoins, les ressources d'une grande 
ville leur ont fait heureusement oublier les inconvénients d'une 
longue et dure marche, et je les ai vus satisfaits des secours que j'ai 
cru devoir leur accorder. 

Dans ce moment, je reçois une réquisition d'un des commissaires 

(1) Archives du département. 



DÉPORTATION DBS PBÊTRES ÂNGETINS. 161 

du pouvoir exécutif, que vous n'avez point vus & Angers à leur pas- 
sage, qui a suivi celui des deux premiers qui se sont présentés au 
département. Ces derniers, pressés par les ordres du ministre, se 
sont rendus directement dans cette ville, pour h&ter le départ de Tar- 
tillerie trouvée ici. Comme la grande quantité qui en a été expédiée 
jusqu'à présent a singulièrement fatigué la garde nationale nantaise, 
les commissaires souhaiteraient faire accompagner le dernier envoi 
par nos militaires angevins jusqu'à Angers. En conséquence, ils 
doivent en faire ce soir la réquisition au département du lieu, pour 
nous l'adresser ensuite. J'ai pensé qu'il serait indifférent de différer 
d'un jour le retour de nos compatriotes par cette considération , à 
condition que leur séjour serait payé par la nation. 

Mardi, nos ecclésiastiques et ceux de la Sarthe doivent s'embar- 
quer. Tous sont arrivés à bon port ; un seul est malade depuis Tar- 
rivée. Nous hâterons notre expédition et notre retour le plus tôt pos- 
sible. Le Directoire du Département nous a manifesté, de la manière 
la plus obligeante, la permanence de ses sentiments de fraternité 
pour vous tous. Je n'ai pas le temps de vous libeller plus au long le 
contexte de notre expédition. Nous avons trouvé au château nombre 
de lits et de magnifiques logements pour nos détenus. 

Le vice-président du dipartemerU de Maine et Loire, 

Druillon. 

P.'S. Assurance de mes sentiments du plus parfait dévouement 
pour tous nos collègues, de la part de H. le Commissaire de la Sarthe, 
de M. Hamon et de moi. 



XIX. 



SXTRArr DU PROGÈS-VBRBAL DBS SÉANCBS DU GONSBIL GÉNÉRAL 
DB LA LOIRB-IIIFÉRIBaRB (1). 

46 tepienUnre 479t. 

M. Druillon , administrateur et commissaire du département de 
Maine et Loire, est entré. Il a déposé sur le bureau : i"* Une lettre de 
son département, adressée à celui de la Loire-Inférieure, en date du 

(1) Archives de la Loire-Inférieure. 

11 



162 RETUE DE L'AIÏJOU. 

11 de ce mois, portant que H. Druillon, nommé commissaire pour 
accompagner les prêtres réfractaires à Nantes, est porteur des fonds 
nécessaires pour frayer à toutes les dépenses, et que si cependant il 
n*en avait pas assez, le département de la Loire-Inférieure est prié 
de lui en fournir; 2<> Un arrêté du département de Maine et Loire du 
même jour, 11 septembre, référant les pouvoirs de ce commissaire; 
et il a demandé qu'il lui fût décerné acte du dépôt par lui présente- 
ment fait. 
Lecture faite desdites pièces, et ouï le procureur-général syndic: 
Le Conseil a décerné acte à H. Druillon de la représentation de 
ses pouvoirs; ordonné qu'ils seront déposés au bureau des adminis- 
trations, et a assuré M. Druillon de son empressement à seconder 
les vues du département (|e Haine et Loire pour la prompte déporta- 
tion des prêtres. 

47 upUmbrt 4792. 

Se sont présentés HH. les commissaires des départements de la 
Sarthe et de Mayenne et Loire, chargés des pouvoirs de leurs admi- 
nistrations respectives, dont ils ont donné ci-devant communication 
à cette administration, lesquels sont venus pour conférer avec nous 
sur les moyens d'opérer la déportation des ecclésiastiques réfrac- 
taires de leurs départements, en conséquence des arrêtés qu'ils ont 
déposés. 

H. Bachelier, administrateur et commissaire du département de 
la Sarthe, qui, lors de son arrivée en cette ville, le 9 du présent 
mois, déposa une lettre de MM. du Conseil de ce département, qui 
engageait celui-ci de se concerter sur la déportation de ses eccl^las- 
tiques réhractaires et sur l'exécution de son arrêté du 6, a invité 
l'administration à l'aider de ses conseils sur la mise à exécution du- 
dit arrêté. 

Lecture donnée 1** de l'arrêté du département de la Sarthe du 6 
présent mois, qui ordonne la déportation de ses ecclésiasfiques ré- 
fractaires, en conformité do la loi du. 26 août dernier, et invite les 
administrations de Mayenne et Loire et celle-ci à donner des passe- 
ports auxdits ecclésiastiques pour opérer volontairement leur dé- 
portation, et, au cas de difificulté, lui conférer ses pouvoirs à cet 
effet; 

2*^ D'une lettre de M. Roland, ministre de l'Intérieur, du 4 du pré- 
sent mois , à l'administration du département de la Sarthe, qui Pa- 
vait consulté sur la déportation forcée des ecclésiastiques réfrac- 



DÉPORTATION DBS PRÊTRBS ANGBYINS. 163 

laires, par laquelle il déclare que la déportation doit être continuée, 
sauf la distraction des seiagénaires et inflnnes exceptés par la loi; 

M. Bachelier a exposé que Tintention de Fadministration du dé- 
partement do la Sarthe, dans la suite de la déportation de ses ecclé- 
siastiques, était de ne rien faire qui pût contrarier le bien général et 
celui du département de la Loire-Inférieure; qu*en conséquence, 
craignant que la déportation volontaire pût être préjudiciable, il 
priait l'administration de s'expliquer sur cet objet important de sa 
mission, et de vouloir bien concerter avec lui les endroits où il serait 
le plus avantageux de déporter les ecclésiastiques du département de 
la Sarthe, ne voulant point s'écarter de Tesprit de la loi et de ses 
pouvoirs. Qu'il invitait, au nom de son administration, celle du dé- 
partement de vouloir bien donner la retraite, au moins provisoire, 
aux ecclésiastiques sexagénaires et infirmes qui sont exceptés de la 
déportation, jusqu'à ce que l'administration du département de la 
Sartbe puisse les rappeler dans son sein ou prendre avec les ecclé- 
siastiques des mesures pour une déportalion volontaire, s'ils la pré- 
fèrent; et nous a invités à délibérer sur cet exposé et sur l'arrêté du 
département de la Sarthe du 6 du présent mois, qu'il a déposé à cet 
effet. 

Et, au surplus, H. Bachelier, après avoir exprimé ses sentiments 
de reconnaissance à l'administration des soins qu'elle a pris de con- 
courir aux moyens de faciliter la déportation des ecclésiastiques ré- 
fractaires du département de la Sarthe, a engagé l'administration à 
les continuer jusqu'à ce que l'objet de sa mission soit rempli. 

Le Conseil délibérant sur cet exposé, et le procureur-général syn- 
dic entendu , 

Considérant que lorsqu'il s'est agi de la déportation des prêtres du 
département de la Loire-Inférieure, la question de savoir si cette dé- 
portation serait libre ou forcée a été suffisamment discutée et éclair- 
cie, et qu'on s'est déterminé, par les motifs les plus puissants, à ar- 
rêter qu'elle serait forcée et par la voie de mer; que la sûreté 
publique , la sûreté même de ces prêtres l'exigeait impérieusement ; 

Considérant que les circonstances ne sont pas changées; que la 
fermentation des esprits est la même, et que la défiance qu'ont ins- 
pirée les prêtres non sermentés n'a pas cessé depuis l'époque où la 
première délibération du Conseil a été prise ; 

Considérant que le département n'a consenti à admettre les prê- 
tres de ceux de Haine et Loire et de la Sarthe sur son territoire qu'à 
la condition qu'ils n'y resteraient pas longtemps, qu'ils seraient re- 
tenus en état d'arrestation jusqu'au moment de leur embarquement 
et même de leur sortie des eaux de la rivière ; 



164 RBTCTB DB L'A^JOn. 

Par tons ces moUfs, 

Arrête que la déportation des prêtres non semientés des départe- 
ments delà Sartbe et de Haine et Loire ^era effectuée, le plus promp- 
tement possible par la voie de mer et non autrement, parce que le 
lieu de la déportation sera déterminé par MM. les Commissaires des 
déparlements, comme ils le jugeront à propos et d'après les pouvoirs 
qu'ils ont reçus de leurs administrations respectives. 

Et délibérant sur la demande faite par lesdits sieurs commissaires 
que ceux de leurs prêtres qui, étant infirmes et sexagénaires, ne 
doivent pas, aux termes de la loi, être déportés, soient renfermés 
dans la même maison où sont détenus ceux du département de la 
Loire-Inférieure, qui sont dans le même cas ; 

Le Conseil, considérant que le local qu'il a destiné à ses prêtres 
infirmes et sexagénaires n'est pas très étendu; que le nombre des 
prêtres y renfermés est déjà considérable et qu'il peut s'augmenter 
encore; que dans l'état actuel des cboses, ils sont déjà gênés et qu'il 
est à craindre que leur santé ne souffre de leur nombre; 

Considérant que les citoyens ne verraient pas ce rassemblement 
de bon œil dans nos murs, et qu'il causerait d'ailleurs beaucoup 
d'embarras à l'administration, déjà surchargée d'affaires et de tra- 
vaux; 

Considérant que la loi, en défendant l'exportation des prêtres sexa- 
génaires et infirmes, n'a pas voulu joindre à la peine do la détention, 
à laquelle ils sont condamnés, celle d'un exil loin du lieu de leur 
naissance et qu'elle a fixé en conséquence le chef-lieu de chaque dé- 
partement pour le lieu où serait établie la maison commune destinée 
à retenir les prêtres sexagénaires et infirmes ; 

Par ces raisons, le Conseil arrête que, malgré le désir qu'il a de 
seconder les vues des départements de la Sarthe et de Haine et Loire, 
il ne peut accéder à la demande que font leurs commissaires de re- 
tenir à Nantes et de loger dans le même local, occupé par les prêtres 
sexagénaires et infirmes du département de la Loire-Inférieure, ceux 
des départements de la Sarthe et de Haine et Loire. 

En conséquence, arrête qu'une expédition du présent sera envoyée 
à ces deux départements, avec prière de prendre de promptes me- 
sures pour délivrer notre territoire de ceux de leurs prêtres que leurs 
infirmités ou leur âge dispensent do la déportation. 

i8 tepiembre 479%, 

Une députation de citoyens est entrée. Un d'eux, portant la pa- 
role, a dil qu'il s'était manifesté de l'inquiétude dans le peuple, fon- 



DÉPORTATION DES PRÊTRES ANGEVINS. 165 

dée sur les nouvelles qu'on venait de recevoir, par le courrier de 
ce jour, lesquelles annoncent que TEspagne fait des préparatils de 
guerre contre la France et qu'elle ne cache plus ses intentions hos- 
tiles. Ces citoyens craignent que si on déporte, comme on le pro- 
pose, les prêtres non sermentés des départements de la Sarlhe et 
de Maine et Loire dans ce pays, déjà mal disposé, ces prêtres ne con- 
tribuent, par leurs plaintes et leurs manœuvres, à accélérer le mo- 
ment de la rupture, et ne nuisent à la France, soit en guidant les 
armées ennemies sur notre territoire, soit en leur inspirant le fana- 
tisme qui les anime. 

Sur ce, oui le procureur-général syndic; 

Le Conseil, considérant 1"^ que quelque mal que puissent (aire les 
prêtres dans les pays où ils seront déportés, ce mal sera toyjours in- 
finiment moindre que celui que fait leur seule présence dans le 
royaume; 

Considérant 2*" qu'il n'appartient point au département de la Loire- 
Inférieure de fixer le lieu de la déportation des prêtres de la Sartho 
et de Maine et Loire, mais aux commissaires des administrations de 
ces départements, chargés de pourvoir à cet effet, et qu'on peut se 
reposer sur le patriotisme de ces commissaires pour le choix d'un 
lieu convenable; 

S"* Considérant que les prêtres des départements voisins n'ont été 
admis sur notre territoire que pendant le temps nécessaire seule- 
ment pour effectuer leur embarquement; 

Par tous ces motifs, 

Arrête que MM. les Commissaires des départements de la Sarthe et 
de Maine et Loire seront invités à ne pas retarder l'embarquement 
de leurs prêtres non assermentés, déposés momentanément au châ- 
teau de Nantes, sauf à eux à choisir un autre lieu que l'Espagne pour 
leur déportation. 

11 a été donné lecture d'une adresse, en date de ce jour, présentée 
au département par les prêtres réfractaires des départements de 
Maine et Loire et de la Sarthe, pour le remercier des mesures qu'il 
avait prises pour adoucir leur malheureux sort. 

Le Conseil, oui le procureur-général syndic, a ordonné le dépôt 
de cette adresse au bureau des administrations. 



166 REYCE DE L^ÀlfJOO. 

A XM. LES PRÉSIDENT ET MEMBRES DU CONSEIL GÉNÉRAL BU 
DÉPARTEMENT DE LA LOIRE-INFÉRIEURE. (1). 



Messieurs, 

Les prêtres des départements de la Sarthe, Maine et Loire, se re- 
procheraient éternellement d'être partis de cette ville sans aupara- 
vant avoir eu Thonneur de vous offrir le juste tribut de reconnais- 
sance qui vous est due. 

Vos attentions, Messieurs, à adoucir leur malheureux sort, rem- 
pressement de tous les citoyens de cette ville à prévenir leurs be- 
soins, ont gravé dans leurs cœurs des sentiments que le temps et la 
distance des lieux qui va nous séparer n'altéreront jamais. 

Par toute la terre et jusqu'à leur dernier soupir, ils ne cesseront 
de le répéter dans leurs cantiques d'actions de grâces : Vivent fet 
corps administratifs et ks citoyens de la viUe de Nantes! 

Rien à cet égard ne pourra égaler notre reconnaissance que le res- 
pect infini avec lequel nous sommes, Messieurs, 



Vos très humbles et très obéissants serviteurs, 

Villeneuve, pour les prêtres du département de 
Maine et Loire. 

HuRBAu, prêtre de la ville du Mans, pour lui et 
pour tous ses confrères du département de la 
Sarthe. 

Au château de NanleSf le 48 uptembre 479%. 
(1) Orig. Archives de la Loire-Inférieure. 



DÉPORTATION DES PRÊTRBS ÂI«GEVmS. i67 

XX. 

LBTTftB DE LA GOICMUNE DE NANTES AU CONSEIL GÉNÉRAL 
DU DÉPARTEMENT (1). 

Nante», 46 septembre 4792^ /'on lY de la Libellé, 
et de l'Egalité le !«'. 

Messieurs , 

Votre lettre de ce jour nous annonce que MH. les commissaires 
de la Sartbe et de Mayenne et Loire craignent que la communication 
des habitants de cette ville avec les prêtres réfractaires de ces deux 
départements n ait des suites dangereuses, parce qu'ils ont, disent* 
ils, remarqué une fermentation dans le château, lors de leur visite, 
qui pourrait se communiquer au dehors. 

Vous pouvez, Messieurs, rassurer ces commissaires, et leur dire 
que la municipalité de Nantes, chargée par la loi de la surveillance 
des maisons de détention qui sont dans son territoire, a pris toutes 
les mesures nécessaires pour y maintenir Tordre et la tranquillité. 
Elle n'a pas cru pouvoir interdire à ses concitoyens la faculté de 
donner des secours à leurs parents ou amis détenus, quoique prêtres 
rebelles. Car, dès qu'ils sont condamnés à la déportation, et qu'ils 
subissent leur jugement, ils sont sous la sauve-garde de la loi; et 
nous n'avons pas cru qu'après une marche pénible, ils pussent être 
privés des secours qui leur étaient offerts. 

Le Conseil de la commune ne donne des permis d'entrer qu'aux 
parents ; et il n'est pas étonnant que, sur plus de 400 prêtres, un très 
grand nombre ait reçu des visites : car, quelles sont les familles de 
Nantes qui ne soient pas alliées à celles des ci^evant provinces 
d'Anjou et du Maine? Au surplus, vous pouvez vous reposer sur 
notre surveillance. 

Les membres du Conseil de la Commune. 
Delahaye, N. Dupoirier flls. 
C. Bauly, Bougon. 

(1) Original. Archives de la Loire-Inférieure. 



i68 KETUB BB L'ANJOU. 

EXTRAIT DU PROCÈS-TBRBAL DES SÉANCES DE LA COMMUNE 
DE NANTES (1). 

Du lundi 47 septembre 4792, Van IV de la Uberlê, 
et de l'Egalité le i«. 

Séance permanente à laquelle présidait P. G. H. Giraud, maire, 
et assistaient HM. Fourmy, Beaufranchet, Bailly, Valiot, Le Cadre, 
Gandin, Delahaye, Duppirier, Kirouard, d'Hergne, Douillard, Bou- 
gon, Godebert, officiers municipaux, J. M. Dorvo, procureur de la 
commune; ayant avec eux i. J. Goullin, Drouin, Cantin, Colas, 
Lemaître, Soulastre et Painparay, notables. 

Lecture donnée de plusieurs pétitions des prêtres insermentés de 
la Sarthe et de Mayenne et Loire, détenus au château, qui sollici- 
tent la stricte exécution de la loi sur la déportation, et en consé- 
quence que les sexagénaires et infirmes soient autorisés à rester. 

Le Conseil général, faisant droit à leur juste demande, nomme 
MM. Le Cadre, Bridon et Delaville pour se transporter de suite près 
les administrateurs du département, et conférer avec eux sur les 
pétitions desdits prêtres. 

Une députation du Conseil militaire instruit le bureau qu'il s'était 
introduit au château divers marchands merciers, qui vendaient aux 
prêtres y détenus des couteaux qui pourraient devenir ilangereux 
dans leurs mains. 

Le Conseil, le procureur de la commune entendu, arrête que les 
mesures les plus sévères seraient prises pour empêcher la vente des 
couteaux dont il s'agit , et charge Julien Gandin et Valiot d'enlever 
tous couteaux et armes offensives dont seraient pourvus lesdits 
prêtres. 

Du 49 Septembre 479%, 

Sur le rapport fait par M. Delahaye, que 29 prêtres des deux dé- 
partements de la Sarthe et de Mayenne et Loire étaient restés au 
chÂteau, tant pour cause de maladie que pour leur êge, et qu*il était 
nécessaire, pour réunir tous les ecclésiastiques sous un seul point 
de surveillance, de les conduire aux Carmélites et d'établir une 
consigne propre à rassurer les citoyens sur les liaisons que pour- 
raient avoir ces mêmes prêtres avec les personnes du dehors ; 

(i). Archives de la ville de Nantes. 



BBPORTATION DES PRÊTRBS ANGEVINS. 169 

Le Conseil général, le procureur de la commune entendu; faisant 
droit au rapport ci-dessus, ordonne que les 29 ecclésiastiques, dont 
est mention, seront dès demain transférés aux Carmélites ; qu'il sera 
écrit aux départements de la Sarthe et Mayenne et Loire, pour qu'ils 
aient à faire revenir au plus tôt dans leurs départements respectifs 
lesdits prêtres détenus. 

Le Conseil arrête en outre qu'il ne pourra être admis dans la mai- 
son de détention des Carmélites que les médecin, chirurgien et per- 
ruquiers, dont la nomination a été précédemment approuvée par le 
Conseil, sauf à Laênnec, médecin, à s'adjoindre tel aide qu'il jugera 
convenable pour le pansement des malades. 



XXL 



AFFRÈTEMENT DU NAVIRE LA DIDON (1). 

Nous, Charles Hamon, commissaire en cette partie et chargé des 
pouvoirs de MH. les administrateurs du déparlement de Haine et 
Loûre; Jacques-René Bachelier, administrateur et commissaire du 
Conseil du département de la Sarthe, agissant sous son bon plaisir ; 
Et René Nau, négociant de la ville de Nantes , 
Avons fait triple, sous nos seings, le traité qui suit : 
Que nous, Nau, nous obligeons de nous charger à Paimbœuf de 
350 ecclésiastiques réfractaires, tant du déparlement de Haine et 
Loire que de celui de la Sarlhe, pour les déporter hors du royaume 
et déposer dans les Iles Canaries ou Açores, et nous obligeons de les 
recevoir, à bord de notre vaisseau la Didon, aussitôt leur arrivée, et 
de les prendre à nos frais du moment qu'ils y seront entrés ; de leur 
fournir les vivres nécessaires pour la traversée et pendant leur séjour 
à Paimbœuf, à la ration d'officiers mariniers. 

Et nous, commissaires susdits, nous obligeons, au nom de nos 
administrations respectives, de payer audit sieur Nau, pour ladite 
déportation, la somme de 150 livres pour chacun desdits ecclésiasti- 
ques que nous chargerons, en vertu du présent, sur son navire, au 
moment de l'embarquement à Nantes pour Paimbœuf. 

Et reconnaissons que ledit sieur ne sera chargé que des risques 
de nier. Et dans le cas où le présent n'aurait pas son exécution , il 

(1) Archives du département. 



170 RBT|}E BB L'AlfJOn. 

sera accordé audit sieur Nau (une indemnité) convenable et propor- 
tionnée à ses avances. 

Fait et arrêté, cérame dessus, triple, sous nos seings, à Nantes, 
le 10 septembre 1792, Tan IV de la Liberté et le I»' de TEgalité; 

Nàu a!né, Hàmo5, Bàghsubr. 

Nous , commissaires des départements de Mayenne et Loire et de 
la Sarthe pour la déportation des ecclésiastiques réfractaires desdits 
départements, et René Nau, Faîne, négociant de la ville de Nantes, 
soussignés, après avoir réfléchi sur le traité fait entre nous le 10 sep- 
tembre présent mois, pour la déportation de 350 ecclésiastiques sur 
le vaisseau la Didon, de nous, Nau, et avoir reconnu, par nous com- 
missaires, Timpossibilité que cette quantité fût déportée sur ledit 
vaisseau, aurions invité Fadministration du département de la Loire- 
Inférieure d'indiquer des commissaires qui constatassent ladite im- 
possibilité, pour, sur le rapport, être avisé ce que de droit. Nous 
étant transportés dans ledit vaisseau avec les sieurs commissaires 
ci-après, aurions déclaré respectivement nous en rapporter sur la 
fixation des dommages (dûs) à nous Nau, pour l'excédant des vivres 
et la récompense de Tentreprise que nous n'aurions pas faite pour 
un moindre nombre que celui compris audit traité , le tout sans 
appel de part ni d'autre. 

A Nantes^ le 46 teptembre 4792. 

A. Nau aîné, Druillon, Bachelier. 

Nous soussignés, commissaires nommés par Tadministratiou du 
département de la Loire-Infèrieure pour visiter le vaisseau la Didon, 
au sieur Nau, à TefiFet d'arbitrer s'il est suffisant pour contenir 
350 ecclésiastiques, en acceptant notre nomination et la convention 
desdits sieurs Nau et commissaires de s'en rapporter à notre déci- 
sion, estimons que le vaisseau la Didon, dans sa distribution inté- 
rieure , ne peut contenir commodément que 200 ecclésiastiques. Et 
considérant que ledit sieur Nau a un excédant de vivres à sa perte , 
et que son vaisseau n'a pas d'autre objet dans la traversée que le 
transport des prêtres, ce qui ne l'indemnise pas suffisamment de sa 
mise en mer, jugeons qu'il est convenable d'accorder, pour indem- 
nité, audit sieur Nau la somme de 2,500 llv., et avons signé. 

A Nantes, ledit jour 46 septembre 4792. 

Bailly, officier municipal et enseigne de vaisseau ; 
Bridou, officier municipal. 



DÉPORTATION DES PBÊTRES ÂIV&EVIIfS. 171 

En (1) ce qui concerne Findemnité seulement, J. Vidembut, 
comme commissaire du département, membre de son conseil et 
président du tribunal de commerce; G. David, comme commissaire 
du département. 

Nous, commissaires des départements de Mayenne et Loire et de 
la Sarthe, et René Nau, susdits et soussignés , en déclarant accéder 
pleinement à l'arbitrage de BIH. les commissaires susdits, nous 
obligeons à nous y conformer respectivement. 

A Nantes f'Jedit jour 46 septembre 479t. 

R. Nau aine, Druillou. 

J'ai soussigné reconnais avoir reçu de MM. les administrateurs et 
commissaires des départements de Maine et Loire et de la Sarthe, la 
somme de 30,000 livres, pour le prix de la déportation de 200 ecclé- 
siastiques montés à bord de mon navire la Didon, à Paimbœuf , en 
conséquence du traité ci-dessus et de l'autre part, à raison de 150 1. 
par lôte, et 2,500 livres pour indemnité, fixée par MM. les commis- 
saires convenus entre nous, à raison des vivres dont j'avais fait l'ap- 
provisionnement sur le pied de 350 ecclésiastiques, dont le marché 
a été réduit à 200 par lesdits sieurs commissaires, par procès-verbal 
séparé. Dont quitte sans réserve. 



Nantes f ce S5 septembre 479i. 



R. NAU aîné. 



XXIL 

AFFRÉTBMBJHT DU NAVIRE LE FRANÇAIS. (2). 

Nous, Charles Hamon, administrateur et commissaire du dépar- 
tement de Mayenne et Loire, François Le Godec, capitaine du na- 
vire le Français j demeurant à Pennerf, département du Morbihan , 
avons fait en double le traité suivant : 

Que nous. Le Godec, nous engageons de nous charger et prendre 
à bord de notre navire le Français la quantité de 50 à 60 ecclésiasti- 
ques du département de Mayenne et Loire, pour les déporter du 
royaume et les déposer côte d'Espagne, promettant les recevoir à 

(1) Ceci est écrit en marge. 

(2) Archives du département. 



172 RBVUB DB L'AWJOU. 

bord sitôt leur arrivée à Paimbœuf , et leur fournir, du moment 
de leur entrée, des vivres tant pour le séjour qu'ils pourront faire 
à Paimbœuf que pour la traversée, toujours à la ration d'officier 
marinier. 

Et moi, commissaire susdit, m'oblige, au nom de Tadministration 
générale du susdit département, de payer audit sieur Le Godec la 
somme de 120 livres par chaque individu, icelle somme payable 
avant l'embarquement. 

Reconnaissant au surplus avoir reçu, à valoir sur l'affrètement 
susdit, la somme de 1,500 liv. par une lettre de change payable par 
M. Touchy neveu, le 18 prochain. 

Convenu qu'au cas qu'il fût impossible de les déposer en Espagne, 
sur le refus constaté par procès-verbaux signés du consul ou vice- 
consul français des ports où l'on se dispose à les débarquer, il sera 
alloué une somme de 60 livres par tête de plus, ce qui fera au total 
180 liv. par tète, pour les conduire et déposer en Italie; 

Convenu au surplus qu'il sera payé au capitaine une indemnité 
proportionnelle aux avances qu'il aura faites, dans le cas où Iç pré- 
sent traité n'aurait pas son exécution. 

Arrêté sous nos seings, en double, le 12 septembre 1792, l'an lY de 
la Liberté, et !«' de l'Egalité. 

Fbarçois Le Godec, Hamon. 

J'ai reçu de MH. les administrateurs des départements de Haine et 
Loire et de la Sarthe, par les mains de H. Druillon, l'un d'eux, la 
somme de 7,200 livres, pour le fret de 60 ecclésiastiques destinés 
pour un port d'Espagne, à raison de 120 liv. par chaque individu, 
suivant le traité fait avec lesdits sieurs administrateurs. 

À Nantes t ce 2S septembre 479t. 

Fr. Frughard fils, 

xxm. 

AFFRÈTEMENT DU NAVIRE L* AURORE (1). 

Nous, soussignés, administrateurs des départements de Mayenne 
et Loire et de la Sarthe, et Jacques Le Cadre et compagnie, arma- 

(1) Archives du département. H n'y avait sur ce navire que des prêtres manceaux. 



DÉPORTATION DES PBÊTRBS Alf&EYUCS. 173 

teurs de la ville de Nantes, avons fait triple, sous nos seings, le 
traité qui suit : 

A savoir que nous , Le Cadre et compagnie , nous obligeons de 
déporter le nombre de cent quatorze prêtres réfractaires desdits 
départements, de nous en charger à bord de notre vaisseau Y Aurore, 
capitaine Pierre Mahé, à Paimbœuf, où lesdits ecclésiastiques seront 
conduits et transportés aux frais desdits départements, de les trans- 
férer à la Corogne, ou autres ports, à nos frais, en fournissant aux- 
dits ecclésiastiques le traitement à la ration d'ofllcier marinier. 

Et nous administra teurs -commissaires, nous obligeons payer 
audit sieur Le Cadre et compagnie, lors de Fembarcation à Paim- 
bœuf, la somme de 120 livres pour chacun des ecclésiastiques qui 
monteront son dit vaisseau ; 

Fait triple, comme dessus, sous nos seings, à Nantes, ce 18 sep- 
tembre 1792, Van IV de la Liberté, le 1" de FEgalité. 

J. Le CiDBB et compagnie, Bachelier, 
Hahon, Druillon. 

Je soussigné reconnais avoir reçu de MM. les administrateurs et 
commissaires des départements nommés au traité de Tautre part, 
la somme de 13,680 livres, pour la déportation de 114 ecclésiastiques 
desdits départements, dont la liste m*a été remise, suivant ledit 
traité. Dont quittance et décharge. 

À Nantes, le ii septembre 479%. 

Jacques Le Cadre et compagnie. 



174 EBYUB DE L*ÀNJOU. 

XXIV. 

DÉPENSES 

Faites pour la déportation des prêtres Angeftos et Maneeani (i) 

COMPTE QUE REND LE CITOYEN DRUILLON, 

Nommé commissaire par le Directoire du département de Maine 
et Loire, à Teffet d'accompagner les ecclésiastiques réfractaires 
d'Angers à Paimbœuf, pour être déportés hors les limites de la 
République; des sommes qu'il a payées à leur occasion, tant pour 
les gardes nationales qu'aux armateurs des vaisseaux sur lesquels 
ils ont été embarqués, et autres frais accessoires au voyage, y com- 
pris la dépense des citoyens Hamon, Pérard et Bachelier, nommés 
précédemment commissaires par les départements de Haine et Loire 
et de la Sarthe. 

Lequel compte sera divisé en deux chapitres. 

Le premier comprendra la dépense occasionnée par 408 ecclé- 
siastiques, savoir : 256 du département de Maine et Loire, et 153 du 
département de la Sarthe, à partir d'Angers jusqu'au jour du départ 
de la ville de Nantes pour Paimbœuf. 

Le deuxième comprendra la dépense occasionnée par 374 ecclé- 
siastiques seulement, dont 246 du département de Maine et Loire, 
et 128 du département de la Sarthe, qui se sont embarqués, le 
21 septembre 1792, sur les vaisseaux la Didon, le Français et l'^ltt- 
rore; le surplus desdits ecclésiastiques, savoir : 24 du département 
de la Sarthe et 4 du déparlement de Haine et Loire sont restés au 
château de la ville de Nantes, pour cause de maladie; 4 de ce dépar- 
tement se sont embarqués à leurs frais, et 2 qui ont prêté le ser- 
ment devant les officiers municipaux de la ville de Nantes, faisant le 
nombre de 34, revenants ensemble au susdit nombre les 408; dans 
lesquels frais compris auxdits deux chapitres de dépense , les deux 
départements sont contribuables en proportion du nombre de leurs 
ecclésiastiques déportés. 

(1) Archives départementales. 

Après avoir été vérifié, le 8 novembre 1792, par MM. Villier, procureur-général 
syndic, Fillon et Vallin , ce compte fut approuvé, le lendemain, en directoire du dé- 
partement. 



DÉPORTATION DBS PRÉTRBS Ân&BTmS. 175 

PREMIER CHAPITRE. 

liv. s. d. 

Payé à la municipalité d* Angers, pour rechange de 
500 livres, de gros assignats en petits 5 » » 

A différents fournisseurs, à la halle à Saint-Georges- 
sur-Loire, pour 198 bouteilles de vin blanc fournies 
aux ecclésiastiques réfractaires (1), à 12 sols la bou- 
teille 118 16 » 

A plusieurs aubergistes de Saint-Georges (2), pour 
26 bouteilles de vin et verres cassés, lors du passage 
des prêtres audit Saint-Georges 8 2 » 

A différents boulangers, à Saint-Georges, la somme 
de 58 livres 14 sols, pour 308 livres et demie de pain 
fournies aux ecclésiastiques réfractaires 58 14 » 

Aux aubergistes à Saint-Georges, pour Texcédant 
fourni aux gardes nationales qui ont été jusqu'à Saint- 
Georges-sur-Loire (3), el qui ont marché au-delà de 
la réquisition , et s*en sont retournés le même jour à 
Angers; lequel paiement a été autorisé par une déci- 
sion verbale du Directoire, sur la représentation du 
commissaire, suivant l'acquit du sieur Péan, procu- 
reur de la commune dudit Saint-Georges 65 8 » 

A Delaunay, boulanger à Ingrandes, pour petits 
pains aux ecclésiastiques, à la couchée dudit Ingrandes 2 16 6 

A Simon, boulanger à Ingrandes, pour 38 pains et 
un demi, de pains de douze livres, à 31 sols chaque 
pain, fournis aux ecclésiastiques 59 13 6 

Au citoyen Esnault, boulangera Ingrandes, pour 
10 pains de douze livres à 31 sols chaque pain, fournis 
aux ecclésiastiques 15 10 » 

A divers aubergistes d'Ingrandes, pour 424 bouteilles 
de vin, à raison de 11 sols chaque bouteille, fournies 
aux ecclésiastiques 233 14 » 

Pour le souper de l'abbé Lancelot, détenu au corps- 
de-garde d'Ingrandes (4) »16» 

(1) Cliaque prêtre avait uoe chopine de vin et du pain à discrétion. 

(2) Le Cheval-Blanc, la Groix-filanche, la Croix- Verte, le Lion-d'Or, les Trois 
Rois. 

(3) Quinze sous par garde national. 

(4) C'est le prêtre qui avait été attaché sur le canon comme sur un cheval. Voyez 
le document n» VI . 



176 RBYUB DE L*ÂKJOn. 

liv. s. d. 

Pour paille fournie aux ecclésiastiques à la couchée 
d'Ingrandes (1) 83 16 » 

A Duret, marchand à Ingrandes, pour chandelles 
fournies aux ecclésiastiques ., 5 4» 

Pour pain fourni aux ecclésiastiques à Ingrandes 3 17 6 

Au moyen de Tordre donné par Vadjudant du déta- 
chement de la garde nationale aux bouchers d'Ingran- 
des de préparer 330 livres de viande pour la garde 
nationale, qui n'en a consommé que 72, il leur a été 
payé, en présence et de l'avis du sieur Monuier, pro- 
cureur de la commune d'Ingrandes 30 » « 

A Tauberge de la Poste, à Ancenis, pour la dépense 
d'un commissaire et du secrétaire, en allant; et des 
trois commissaires et du secrétaire, au retour ... 26 10 t 

A H. le procureur du district d' Ancenis, la somme 
de 158 livres 14 sols 6 deniers tant pour pain, vin, 
paille, bois de chauffage et chandelles, fournis aux 
ecclésiastiques, bouteilles et verres cassés 158 14 » 

A l'aubergiste de la Maison- Blanche, pour pain et 
vin fournis aux ecclésiastiques 147 » » 

Aux portefaix de la ville de Nantes, pour avoir porté 
les effets des ecclésiastiques du bateau ail château. . 18 » » 

Pour la dépense, tant en pain qu'en vin, des ecclé- 
siastiques, au nombre de 408, pendant les six jours 
qu'ils ont séjourné au château de Nantes (2), la somme 
de 2,230 livres, suivant la quittance du citoyen Poi- 
gnant, concierge du château de Nantes, en date du 
23 septembre 2230 » » 

Au sieur Caton, hôte du Cheval-Blanc, à Nantes, 
pour nourriture et chambres, tant du commissaire 

(1) 270 livres de pain de méteil, à 28 deniers la livre. 
100 bouteilles de vin à 12 sous. 

1/8 de corde de bois. 

363 bottés de paille , moitié vieille. 

4 livres de chandelle, à 1 livre. 
Pannerée de fruits à M. Dniillon. 
12 verres, 3 pots, 2 buies cassés. 

5 journées pour balayer Téglise et les cloîtres. 

(2) Du 14 au 19 septembre. Chacun recevait, par jour, une livre et demie de pain, 
à raison de 4 sous 6 deniers la livre; une bouteille de vin, valant 10 sons. 



DÉPORTATION DBS PRÊTRES AlVGEVmS. 177 

liv. s. d. 

que du secrétaire (1), pendant dix jours 123 » » 

Pour la paille fournie aux ecclésiasliques, pendant 

(1) DÉPENSE DE M. DRUILLON, A L*HOTBL DU CHEVAL BLANC, A NANTES. 

14 septembre. Arrivée de MM. au n» 16. 

au matin, 10 relias & table d'hôte , à 2 1. 10 s 25 liv. » s. 

4 repas dans la chambre , à 3 1 i2 » 

1 bouteille de vin rouge d'extra 1 5 

1 bouteille de vin Ségur 3 » 

1 bouteille de vin de Champagne 5 » 

Au soir. Dans la chambre. 

Un plat de riz , pain , une bouteille de vin 2 » 

Ltsoir encore. It. it. it. 2 * 

4 biscuits, du vin, » 15 

Un plat de crème, pain, vin 2 » 

Un déjeûner : huîtres , beurre , fruits 2 » 

2 bouteilles de vin rouge 2 10 

Un déjeûner : poulet, beurre , fruit , pain 2 15 

1 bouteille de vin rouge 1 5 

Plus pour Paimbœuf , langue fourrée 5 » 

2 pigeons, poire, pêche , pain 3 » 

2 verres cassés » 10 

10 jours d'appartement à 2 lits, à 3 liv. par jour. ... 30 b 

Les feux 3 i 

Pour la blanchisseuse b 10 

Une bouteille de vin rouge 1 5 

Une soupe à Tognon 1 10 

Un poulet à la Tartare 2 • 

Des saucisses 1 » 

Des côtelettes 1 » 

Des huîtres » 15 

Des fruits , le pain i 10 

2 bouteilles de vin rouge 2 10 

1 bouteille de vin blanc » 12 

Le perruquier 2 8 

Total 119 » 

Je reconnais avoir reçu de M. Druillon , administrateur-commissaire du départe- 
ment de Maine et Loire, la somme de 123 livres, y compris i livres pour les domes- 
tiques, montant du mémoire d'autre part, pendant son séjour dans cette ville avec 
M. Ergau, son secrétaire, pour le transport des prêtres réfractairesdudit département. 

Fait à Nantes, ce 23 septembre 1792. 

Caton. 
Orig. Archives du département. 

12 



i7S BEVUE DE L'ANJOU. 

liv. s. 

leur séjour au château de Nantes (1), suivant Farrété 
du sieur Le Cadre , officier municipal de la ville de 
Nantes 240 » 

Pour fournitures de draps et couvertures (2) aux 
ecclésiastiques, pendant leur séjour au ch&teau de 
Nantes, suivant Tacquit du 23 septembre 175 » 

Au menuisier qui a fait différents raccommodages 
au couvent des Carmélites de la ville de Nantes, pour 
y loger les prêtres qui y sont restés 9 5 

A Legros, voiturier par eau, pour le transport par 
eau des bagages des ecclésiastiques d'Angers à Nantes 150 < 

Pour rafraîchissement du rendant -compte et du 
secrétaire 1 5 

Au citoyen Pineau, courrier extraordinaire envoyé 
de Nantes au département, à Angers, relativement aux 
effets d'or et d'argent retirés des mains des prêtres. . 120 » 

Pour dépense du rendant-compte et du secrétaire à 
la halte de la Maison-Blanche 15 

Pour le transport du bagage des trois commissaires 
et du secrétaire, le jour de leur départ de Nantes à 
Paimbœuf, à la conduite des prêtres 2 10 

Pour d^eûner du rendant-compte et du secrétaire 1 » 

A l'aubergiste à Couëron, pour souper des deux 
commissaires de Maine et Loire, de la Sarthe, et du 
secrétaire, y compris les domestiques 9 » 

Pour le passage du commissaire sur une barge au 
vaisseau , à Paimbœuf » 10 

Pour papier » 10 

Pour le passage du secrétaire au vaisseau la Didon, 
à Paimbœuf » 10 

Pour le déjeûner des trois commissaires et du 
secrétaire 5 • 

Pour retour, du vaisseau à terre, du commissaire » 10 

Pour deux dîners, un souper et le coucher des trois 
commissaires, du secrétaire et du sieur Le Cadre, 
armateur, ce qui fait 15 repas à 3 livres chaque; et 
5 livres pour le coucher 50 » 

A différents, pour transport de bagages des trois 



(1) 420 bottes de paille à 60 livres les 100 bottes. 

(fj 80 paires de draps et 80 couvertures, à raison de 2 livres par semaine. 



DÉP0RTAT10I9 BBS PRÊTRES ÂlfGEYmS. 179 

liv. s. d. 

commissaires et du secrétaire et différentes commis- 
sions 2 »» 

A Fauberge de Couëron, pour le souper des trois 
commissaires, du secrétaire et du. sieur Le Cadre, 
armateur 11 » » 

Pour déjeuner des ci-dessus dénommés .... 1 10 » 

Pour la solde des gardes nationales de Nantes (1), 
pour deux jours de la conduite des ecclésiastiques de 
Nantes à Paimbœuf 138 » » 

Au citoyen Lemai, aubergiste à Saint-Georges, pour 
le dîner des trois commissaires et du secrétaire, y 
compris les domestiques 14 «» 

Aux deux domestiques qui ont porté le bagage aux 
domiciles des deux commissaires et du secrétaire. . 1 5 » 

A madame Drély , maltresse de la Poste aux chevaux 
à Angers, pour rafraîchissements 2 4 » 

Au sieur Mussard, adyudant du détachement de la 
garde nationale, pour la solde des 380 gardes natio- 
naux de la ville d* Angers qui ont conduit les ecclé- 
siastiques non sermentés d'Angers à Nantes (2) et 
retour, à raison de 6 sols par lieue, faisant 42 lieues, 
pour Faller et le retour, et sept jours; y compris 

(1) 23 gardes nationaux à 6 sols par lieue. 

(2) Je certi6e que le détachement que j'ai commandé, pour la conduite des prêtres 
réfractaires à Nantes, se montant au nombre de 380 gardes nationales, y compris les 
officiers, sous-officiers et tambours; que l'excédant des 330 hommes, qu'il devait y 
avoir, provient de ce que plusieurs gardes nationaux sont venus sans être commandés, 
et qu'ils nous ont rendu de grands services dans la route, par rapport au grand 
nombre de voitures que les corps administratifs avaient accordéesaux prêtres, ce qui 
forçait notre colonne de s'étendre sur plus d'un demi-^art de lieue de longueur, ce 
qui rendait en outre le nombre de nos gardes nationales insuffisant. ViOT fils , com- 
mandant en chef du 1«' bataillon et commandant dudit détachement. 

J'ai soussigné, Mussard, adjudantrmajor du 3« bataillon de la garde nationale d'An- 
gers, reconnais avoir reçu de M. Druillon, administrateur-commissaire du départe- 
ment de Maine et Loire, pour le transport des prêtres réfractaires à Nantes, la 
somme de 5,358 livres, pour le prêt du détachement de la garde nationale, composé 
de 380 hommes , conformément au certificat du citoyen Viot , commandant ledit dé- 
tachement ci-dessus référé, à raison de 6 sols par Ueue et de 30 sols pour le séjour 
de Nantes, ce qui fait 14 livres 2 sols pour chaque garde national, au moyen de ce 
que la distance de cette ville à Nantes est de 21 lieues de poste. A Angers , le 29 
septembre 1792, Mussard, adjudant, faisant pour quartier-maître (Orig. ÀrchÙHis 
du département). 



180 RBYUB DB L'AI«JOU. 

liv. s. d. 

30 sols par individu pour le s^our à Nantes, ce qui 

fait 14 livres 2 sols par chaque garde national. . . . 5358 ». « 

Au sieur Hussard, pour vingt-neuf journées de che- 
vaux, fournis aux deux commandants et à Tadjudant 
du détachement de la garde nationale qui ont escorté 
les ecclésiastiques insermentés d* Angers à Nantes; 
chaque cheval à raison de 5 livres par jour. . . . 145 » » 

Plus la somme de 366 livres 1 sol, payée, par le ci- 
toyen Bachelier, commissaire du département de la 
Sarthe, pour sa dépense pendant son s^our à Nantes, 
pour les affaires concernant les ecclésiastiques de son 
département, et à leur embarquement h Paimbœuf , 
y compris les frais de poste pour les trois commis- 
saires et du secrétaire, de Nantes à Angers. ... 366 1 » 

A madame Drély , mdtresse de la Poste aux chevaux 
à Angers, pour six jours de louage d'une voiture 
à deux chevaux, fournie au commissaire Druillon, 
d'Angers à Nantes 90 » n 

Pour cordages (1) 26 » » 

Pour les frais du voyage des citoyens Hamon et 
Pérard (2), nommés commissaires pour le départe- 
ment de Maine et Loire , à l'effet de traiter avec les 
armateurs de la ville de Nantes des frais relatifs à 
rembarquement des ecclésiastiques réfractaires. . . 299 14 » 

(1) Je certifie que les nommés Nicolas Glairambault et Jean Frenest, cordiers, 
m'ont fourni, le premier 20 livres de cordes, et le second 24 livres, pour la conduite 
des prêtres réfractaires à Nantes, prix fait à raison de 12 sols la livre. Angers, le 
2 octobre, Tan !•' de la République française. Viot fils, commandant en chef da 
!«' bataillon (Orig. Ibid.). 

(2) Etat de la dépense qu'a nécessitée le voyage des sieurs Pérard et Hamon, 

commissaires , nommés par les corps constitués d'Angers , pour la déporta- 
tion des prêtres insermentés , tant du département de la Sarthe que du dé- 
partement de Maine et Loire. 

50 août. — Payé une voiture au sieur Riffault 24 1. » s. » d. 

Frais de poste d'Angers à Nantes, y compris le passage d'Ancenis. 50 17 6 

Pour dtner à Ancenis et rafraîchir à Chantocé 9 » » 

Dépense à l'hôtel du Chapeau-Rouge, y ayant séjourné huit jours, 
et déjeuners donnés à différents armateurs, avec lesquels il a été né- 
cessaire de s'aboucher 149 19 > 

Pour domestiques, et avoir fait graisser la voiture 7 10 » 

Aux perruquiers, tant de M. Pérard que le mien 9 » » 

Pour revenir, même dépense pour la poste , 50 17 



DÉPORTATION DBS PRÊTBES ÂNGBVmS. 181 

liv. s. d. 

A RobichoD, voiturier par terre, pour la conduite 
des bouches à feu qui ont accompagné les prêtres à 
Nantes 140 » » 

Par le citoyen Druillon (1) à divers endroits , tant 
sur la route d'Angers à Nantes que dans la ville d'An- 
gers, pour différentes petites dépenses qui n*ont pas 
été insérées dans les mémoires fournis 170 » » 

A Citoleux, pour avoir fourni quatre chevaux qui 
ont trsdné les canons d'Angers à Nantes et de Nantes 
à Angers 168 » » 

A Etienne Fayet , pour avoir ramené de Nantes dif- 
férents bagages de la garde nationale d'Angers. . . 90 » » 

Total. . . . 11183 ^ 

CHAPITRE DEUXIESŒ. 

Payé aux portefaix qui ont transporté du château 
de Nantes dans des barges, tous les effets des ecclé- 
siastiques , en présence et par Tavis de M. Delahaye , 
officier municipal de ladite ville 78 » » 

Aux maîtres de dix grandes barges qui ont conduit 
les ecclésiastiques de Nantes à Paimbœuf , suivant le 
marché d'un officier municipal de Nantes, pour quatre 
jours, à raison de 9 livres par jour chaque. ... 360 » » 

Auxbargers qui ont conduit de Nantes à Paimbœuf 
les trois commissaires et le secrétaire 24 » » 

Aux maîtres de cinq petites barges qui ont trans- 
porté les ecclésiastiques de Nantes à Paimbœuf, à 
raison de six livres par barge, pour trois jours. . . 90 » » 

Dîner à Ancenis , et le port 7 40 » 

Deuxième voyage qu'a fait seul ledit sieur Hamon : 

Frais de poste, y compris le port d' Ancenis 46 10 » 

A Thôtel , séjour de quatorze jours , y compris une nuitée de 

cheval 86 » • 

Voyage de Paimbœuf avec cheval 12 » » 

Domestiques et perruquier là « » 

Papier commun, papier timbré, à Tcffet d'écrire des traités d'af- 
frètement, et cire à cacheter 1 10 » 

Orig, Ibid, 

(1) Ces trois derniers articles sont portés à la fin du compte de M. Druillon, 
comme ayant été oubliés au premier chapitre. 



182 REVUE DE L'ÀTfJOU. 

liv. s. 

Au sieur Le Cadre, armateur à Nantes, pour le fret 
de 114 ecclésiastiques embarqués sur le vaisseau 
Y Aurore, à raison de 120 livres par tète 13680 » 

Au sieur Fruchard, armateur à Nantes, pour le ft:et 
de 60 ecclésiastiques , embarqués sur son vaisseau le 
Français, à raison de 120 livres par tète 720O » 

Au sieur Nau, armateur à Nantes, la somme de 
32,500 livres, dont 18,000 livres pour le rendant 
compte ; le surplus, montant à 14,500 livres, par le ci- 
toyen Bachelier, commissaire du département de la 
Sarthe, suivant son reçu, faisant partie de la somme 
remise par ce dernier au citoyen Druillon , à compte 
de ce qu'il peut devoir; et ce, pour le fret de 200 ec- 
clésiastiques insermentés , embarqués sur son vais- 
seau la Didotij à raison de ^ 50 livres par tête. . . . 32500 » 



Total. . . 53932 » » 

ARTICLES PARTICULIERS AUX PRÊTRES DE LA SARTHE. 

Payé au nommé Legros, voiturier, pour Tindemnité 
à lui due à cause du retard de ses bateaux , relative- 
ment au voyage projeté d'Angers à Nantes des ecclé- 
siastiques du département de la Sarthe, qui n'a pas eu 
lieu par eau 150 » » 

A Gaugain, boulanger, pour pain fourni aux mêmes 
ecclésiastiques détenus à la citadelle d'Angers. . . 37 14 4 

A Gilbert Cady, boulanger à Angers, pour pain 
fourni aux mêmes ecclésiastiques 334 6 » 

Total. . . 522 » 4 

RÉGAPlTULATIOIf. 

Il résulte des comptes ci-dessus que le premier chapitre de dé- 
pense s'élève à 11,183 liv. 6 d. pour frais de transport d'Angers à 
Nantes, y compris le séjour; laquelle somme il convient de répartir 
entre 408 ecclésiastiques, ce qui fait par chaque individu la somme 
de 27 liv. 8 s. 2 d. 1/4. 

Et au moyen de ce qu'il y en a le nombre de 256 du département 
de Maine et Loire, il y est contribuable pour la somme de 7,016 liv. 
16 sous. 



DÉPORTATION DBS PRÊTRES AlfftBVmS. 183 

Celai de la Sarthe , en ayant le nombre de 152 , est contribuable , 
pour sa part , de la somme de 4,166 liv. 4 s. 6 d. 

Le deuxième chapitre, s'élevant à la somme de 53,932 liv., qu'il 
convient de répartir sur le nombre de 374 ecclésiastiques déportés , 
donne pour chaque individu 144 liv. 4 s. 3/4 de d. 

Et au moyen de ce qu'il y en a le nombre de 246 du département 
de Maine et Loire , il y contribue pour la somme de 35,474 liv. ; 

Et celui de la Sarthe n'ayant que le nombre de 128 ecclésiastiques 
n'y contribue pour sa part que de celle de 18,458 liv. 



RÉSUMÉ DBS DÉPBNSBS (1). 



Ch 



Maine et Loire. 1«' Chapitre. . 7,016» 15» »* \ ^ ^ ^ 

2e _ . . 35,474 » » j *^'*^" ^^ * 

Sarthe 1'' Chapitre. . 4,166 4 6 j 

2« — 18,458 » » j 23,146 4 10 

Articles particuliers. 522 » 4 1 



Total. . . 65,637 » 10 

(1) Dans le compte qiii précède iront pas été comprises les dépenses suivantes , 
montant ensemble à la somme de 3,125 liv. 6 s. 8 d. , et réclamées plus tard aux 
deux départements, savoir : 

Î8 décembre 1792, — Pour les 25 voitures des étapes et convois militaires em- 
ployées à la translation des prêtres insermentés d'Angers à Nantes. 3,000 1. » s. • d. 

ié février 1793. — A la municipalité de Paimbœuf 96 6 8 

i5 juillet 1793, — Au sieur Thomas , menuisier à Nantes , 
pour travaux faits lors de Tincarcération des prêtres réfractaires. 29 t » 

La réclamation de la ville de Paimbœuf est constatée par Tacte suivant : 

Extrait des registres du Directoire de Paimbœuf (14 février 1793). 

Vu rétat des vivres fournis par la municipalité de Paimbœuf, tant au détachement 
d'artillerie de Nantes, qui gardait les prêtres non assermentés embarqués à bord de 
la Marier-Catherine et du Télémaque, qu'à la garde nationale de Paimbœuf, qui Fa 
remplacé, et aux prêtres, pendant les trois jours qu'ils ont été en rade dans ce 
port; 

Et notre arrêté du 13 septembre qui autorise cette fourniture; 

Le Directoire , ouï le procureur-syndic , 

Approuve ledit état des fournitures , comme conforme à l'arrêté du 13 septembre 
dernier; 

Et considérant qu'il est urgent que les fournisseurs soient payés de leurs fourni- 
tures; 

Estime que la municipalité doit être autorisée à prendre la somme de 96 liv. 6 s. 



i84 REVUE DE L'ANJOU. 

XXV. 

Uflte des prêtres anseiinfl déportes en Espacne, sur les 
nawirefl la DIdon et le Franfals (i). 

^ Abafour , René, doyen de Saint-Quentin, en Craonnois. 

ÂBAiLARD, vicaire de Bourgueil. 

Abailard, Pierre, chapelain de Gonnord. 

Abrial , Barthélémy, chapelain de Seiches. 
^Allard, lHiuis, vicaire de Sainte-Croix d* Angers. 

Alliot, vicaire de la Jumellière. 

« Au général Hédouville (2), chargé de la pacification des départe- 

8 d. dans la caisse du district, sauf au département à exiger de celui de Maine et 
Loire, d'où sont venus lesdits prêtres réfractaires , le remboursement de ladite 
somme. 
Fait en Directoire à Paimboeuf, les jours et an que devant. 

Pour expédition conforme au registre. P. Gabory, secrétaire. 

État des vivres frais fournis par la municipalité de Paimbœuf : 

Viande cuite 10 1. 5 s. > d. 

122 livres de pain blanc, à 3 s. 6 d. la livre 21 7 i 

42 livres de pain de méteil , à 2 s. 5 d. la livre 5 2 8 

84 livres de viande fraîche, à 6 s. 6 d. la livre 27 6 • 

39 pots de vin, à 14 s. le pot 27 6 i 

Légumes 5 » » 

Total 96 L 6 s. 8d. 

Voir les originaux aux Archives du département. 

(1) Archives du département. Les noms marqués d'une * sont ceux des prêtres 
embarqués sur le Français. 

(2) Les requêtes ou pétitions relatives à la rentrée des prêtres déportés en Es- 
pagne, que nous donnons dans leur entier , en extrait ou en analyse, selon Tintérét 
qu'elles offrent, à la suite du nom de l'ecclésiastique auquel elles se rapportent, exis- 
tent en original aux archives de Maine et Loire, partie moderne, case xxiv, planche 
6, dans le portefeuille, intitulé Déportation des prêtres et religieuses, avec la ma- 
jeure partie des documents qui précèdent. 

Sans doute , il en a été adressé un plus grand nombre au ministre de la police , au 
général Hédouville , à l'administration départementale ou au préfet , et , sous ce rap- 
port, la publication de nos documents est loin d'être complète. Toutefois, nous 
avons cru devoir tenir compte des pièces relatives à la rentrée en France d'une grande 
partie des déportés en 1792, afin de faire connaître l'empressement avec lequel les 
familles et les paroisses accueillirent les principes généreux et éclairés proclamés 
par le Premier Consul. 



DÉPORTATIOIf DES PRÊTRBS iNGBVmS. 185 

ments de FOuest. Général, vous exposent Perrine Âlliot, Teuve 
Gaillard... et autres, tous habitants de la commune de Chemillé « 
que Antoine Alliot, prêtre, leur frère et cousin... , a été déporté en 
Espagne en 1792, qu'il y a constamment resté à Valladolid, où il 
demeure à présent chez Don Luis, en (Msa del senor de Francisco 
Durango. D'après les intentions que manifeste le premier consul de 
faire rentrer dans leurs familles les déportés contre lesquels il n'y a 
aucun jugement , les exposants vous prient. Général, de procurer 
audit Antoine Alliot... sa rentrée d'Espagne en France. Il désire 
rester dans sa famille. Veuillez le leur accorder et lui procurer des 
passeports pour qu'il puisse voyager en sûreté. Vous rendrez à cette 
famille un homme qui devait en faire le bonheur et l'appui. Ce fai- 
sant, ils vous auront une éternelle reconnaissance. Fait à Chemiîlé, 
ce 19 ventôse, l'an 8 de la République. » 12 signatures. 

Aborault, chapelain de l'oratoire de Fondy, en Bourgueil. 

Arlouet, Pierre, vicaire de Bauné. 

« Au citoyen préfet du département de Haine et Loire, à An- 
gers. 

Les habitants de la commune de Bauné... Exposent que, désirant 
continuer l'exercice du culte catholique , celui de leurs pères, qu'ils 
ont toujours exercé et qui fait depuis longtemps l'objet de leurs dé- 
sirs ; sachant que la liberté leur en est promise tant par la constitu- 
tion que par les arrêts des Consuls , ils ne peuvent jouir de ce bien- 
fait aussi entièrement qu'en ayant les anciens ministres de ce culte, 
qui sont les citoyens Paul Tanqueray, leur curé, et Pierre Arlouet , 
vicaire , tous les deux déportés en Espagne , en vertu de la loi , en 
l'année 1792. Pourquoi, citoyen préfet, sachant qu'il vous appar- 
tient d'être l'interprète du vœu des exposants auprès du gouverne- 
ment, ils ont l'honneur de vous adresser la présente et de vous prier 
d'appuyer, auprès du gouvernement, la réclamation qu'ils font des 
personnes desdits citoyens Tanqueray et Arlouet, leurs anciens mi- 
nistres , pour qu'il leur soit permis de rentrer dans leur patrie et 
dans leur commune. Ce qu'accordant vous ferez justice. A Bauné, 
le 9 germinal an 4. » 19 signatures. 

AuBERT, chapelain de la Trinité d'Angers. 

AuGER, François, curé de. Distré. 
* AuGER , René, curé de Juvardeil. 

« Au général Hédouviile... Les habitants de la commune de Jou- 
vardeil (sic)... soussignés, désirant jouir du bienfait que leur accorde 
la nouvelle constitution et de la liberté pleine et entière que leur 
laisse le gouvernement d'exercer leur culte religieux, suivant le rit 
catholique, vous exposent qu'en 1792, le citoyen Auger, leur curé 



186 REVUE DE L'ANJOU. 

légitime, fut déporté, aux termes de la loi, et conduit en Espagne, où 
il est toujours resté depuis cette époque; que leur plus grand désir 
est qu'il lui soit permis de rentrer en France et autorisé à revenir 
dans ladite commune, pour y exercer les fonctions de son ministère. 
Si vous daignez se(*.onder leurs vœux, leur reconnaissance sera sans 
bornes. Déjà ils vous doivent la paix et la tranquillité dont ils jouis- 
sent; en accordant leur demande, ce sera une justice que vous leur 
rendrez. Vous ferez des heureux, et ils vous devront leur bonheur. » 
Suivent 56 signatures, et une liste de 172 personnes ne sachant pas 
signer. 
* Avril de BouTi&nY , curé de Saint- Aubin de Luigné. 

*Babard, Pierre, sulpicien, directeur du séminaire d'Angers. 

Baràt, Jacques, curé de Soulaire. 
*Barrault, vicaire de Chaudefonds. 

Basgher, Charles, chapelain de la Chapelle-sous-Doué. 

Basgher, vicaire de la Chapelle-sous-Doué. 

Bastard, MauriUe, vicaire de Saint-Laud d'Angers. 

Baudry le jeune, chapelain de Nantilly, alias directeur de l'hô- 
pital de Saumur. 

BkVJKÈ , Français-Louis, curé du Vieil-Baugé. 

Beghet d'Arzillt, bénédictin non réformé, prieur de Brignon. 

Brouter, Thomas, chanoine et chantre de St-Léonard de Chemillé. 

BELLA50ER , prêtre sans fonctions. 

Besnard du Percher, chapelain de Doué. 

Besnier le jeune , vicaire de Lasse. 
*BieoT, Jacques-François, vicaire de Chavagnes. 

Billard , vicaire de Chemillé. 

Requête adressée, le 26 germinal an 8, au préfet de Maine et 
Loire par 18 signataires , en leur nom et en celui d'autres , formant 
la plus saine partie de la population de la Daguenière : 

« Depuis plusieurs années , ils sont privés d'un ministre du culte 
catholique, quoi qu'ils aient toujours eu le plus grand désir de le 
professer. — Le citoyen René-Hilarion Billard, prêtre, natif de la 
commune de Chemellier, en Anjou , actuellement déporté en Es- 
pagne, a été vicaire dans leur commune pendant plusieurs années. 
11 a toujours exercé son ministère avec distinction, et rempli son 
devoir avec exactitude et la vertu la plus exemplaire. Les exposants, 
désirant avoir ce ministre pour pasteur et être dirigés par lui , vous 
supplient humblement de vouloir bien leur permettre et les auto- 
riser à faire rentrer ledit citoyen Billard dans leur commune, pour 
y remplir la place de curé, et, pour cet eflfet le faire revenir d'Es- 
pagne. » 



DÉPORTATION DES PRÉTRBS àNGBYmS. 187 

BLÂncHOum , curé de Soucelles. 
^Blauyilàin, desservant le prieuré du Goudray-Monbault. 

iç Les habitants de la Croix, canton de Vibiers, représentent qulls 
ont eu, dans leur commune» au village du Coudray, pour desser- 
vant , Tespace de 20 ans , le citoyen René Blanvilain. Pendant son 

s^our dans la commune , il nous a toigours donné de 

très bons avis, et surtout Tobéissance aux lois. Désirant y persé- 
vérer et vivre en paix, c'est pourquoi ils vous demandent, comme 
une grâce» le rappel de ce citoyen , qui a été déporté de la répu- 
blique française et embarqué pour FEspagne. » 21 signatures. 
*BLAifViLA.iN , André, vicaire d'Ingrandes. 

Requête, de même teneur, des habitants d'Ingrandes. 21 signa- 
tures. 
^BLAirniÀiN , Denis j vicaire de Seiches. 

La requête des habitants de Seiches porte 13 signatures en faveur 
de celui qui avait été leur vicaire pendant trois mois. Il était âgé de 
34 ans. 
*BLOin>EL DE Rtb, curé de Chanzeaux. 

BLOTm , Etienne, vicaire de Jumelles. 

« Au citoyen préfet du département de Haine et Loire. 

» Vous exposent les habitants de la commune de Jumelles qu'ils 
ont toiyours été jaloux de suivre les lois, et de les suivre d'une ma- 
nière irréprochable ; mais ils seraient aussi jaloux de pouvoir jouir 
de l'avantage que leur accorde le gouvernement actuel , le libre 
exercice du culte. En conséquence , ils vous prient instamment de 
leur permettre de faire revenir les citoyens Blotin et Gaugain, prêtres 
catholiques, anciens vicaire et chapelain de cette commune, ex- 
portés et demeurant présentement en Espagne , pour leur servir de 
ministres catholiques, leur dire la messe, prêcher la morale, l'union 
et la concorde. Lesdits Blotin et Gaugain leur sont connus par leurs 
mœurs, et leurs talents à éduquer la jeunesse dans les principes de 
l'honnêteté et la justice. Jumelles, ce 14 frimaire l'an 8. » 18 signa- 
tures. 

Boisseau , vicaire de la Rouaudière. 

Bouchard, vicaire de Craon. 

BoucHET , FidèU, aumônier de l'hôpital de Chàteaugontier. 

BouÉ, vicaire de Bené. 

^BoueuiER , curé de Saint-Michel-du-Tertre , à Angers. 

« Au citoyen ministre de Tintérieur... Les habitants de la paroisse 
de Saint-Micbel-du-Tertre , commune d'Angers , vous représentent 
que la personne du citoyen Gabriel Bouguier, leur curé,... ayant été 
leur pasteur pendant seize années , leur a été enlevé; que ledit Bou- 



188 RBYUB DE L'ANJOU. 

guier ne leur a jamais prêché que Funion , la paix et robéissance 
aux lois ; que ces préceptes ont été tellement pratiqués en sa paroisse, 
que pendant tout le temps des troubles , depuis son absence , la 
paix et la concorde ont toujours régné dans le cœur de ses conci- 
toyens; et, pour les maintenir, ils se sont exposés aux plus grands 
dangers pour chasser les brigands, lors du siège de cette ville. Ani- 
més du désir de revoir ce digne prêtre , de recevoir ses leçons , ils 
demandent à l'unanimité son retour, convaincus que le gouverne- 
ment, qui veut le bien général et particulier, octroiera leur demande. 
Angers , 6 ventôse Tan 8. » 56 signatures. 

BouJU , Jean-Baptiste j ancien curé d'Andigné. 

BouLLOTS, curé de Rochefort-sur-Loire. 

« Au citoyen préfet... Les habitants de la commune de Rochefort... 
désirant revoir au milieu d'eux Pierre Boulloys, leur ancien curé, et 
Jean Marais , leur ancien vicaire , qui se sont soumis aux lois de la 
déportation et ont été conduits en Espagne (1), vous supplient de 
permettre et autoriser leur rentrée en France. A Rochefort , ce 18 
germinal an 8. » 73 signatures. 
*BouRiGAULT, Pierre, chapelain à Chàteauneuf. 

BoussARD , curé de Brion. 
*BouTMY, curé d'Ambillou. 

Bouvier, curé de Saint-Jean des Marais. 
*Branchu , curé de la Madeleine de Segré. 

Bréhard, chapelain ou aumônier de la Roche, en Daumeray. 
^Breton, diacre, professeur de philosophie au séminaire d'Angers. 

Briard, Gilles j chapelain d'Ardanne, en Corzé. 

Brighet, curé de la Bruère. 

Le 21 floréal an 6 , H. Ducan, ancien président de la municipalité 
de la Flèche , adresse au président du département de Maine et Loire 
copie de la lettre suivante reçue par lui de Pierre Brichet : 

<K A Silos, en Espagne , le 23 avril 1698. S. M. Catholique a donné, 
le 23 du mois dernier, un édit qui oblige tous les émigrés de sortir 
de son royaume et de passer en Msgorque. On vient de m'écrire qu'il 
y avait à craindre que les prêtres venus en Espagne sans passeport , 
ou qui , ayant été déportés , ne pussent le prouver, ne subissent le 
même sort. Comme il n'existe à Santander , où nous fûmes con- 
duits au mois d'octobre 1792, aucune liste de ces derniers, et que 
je ne suis point sorti de France de moi-même , je n'ai point d'autre 
moyen de le prouver, que d'avoir recours à MM. du département 
d'Angers. Je vous prie. Monsieur, d'avoir la bonté de vous intéresser 

(1) Ils demeuraient alors à Meruello , près TArdo. 



DÉPORTATION DBS PRÊTRES ANGEYOS. 189 

pour moi auprès d'eux , et de les prier de vouloir bien me délivrer 
un certificat qui fasse foi que je n'ai été déporté en Espagne qu'en 
vertu d'un arrêté du département , donné d'après le décret de l'As- 
semblée nationale , qui ordonnait à tous les prêtres fonctionnaires 
publics de sortir de France. Si vous voulez bien me rendre ce ser- 
vice aussitôt la présente reçue , car il y a periculuim in mora , je vous 
devrai toute mon existence et vous en aurai une éternelle recon- 
naissance. Je pense que MM. du département d'Angers ne feront pas 
de difficulté de m'accorder ce que je désire. » 

Brissbt, Pîerre-Jacçties, vicaire de St-Michel-du-Tertre, à Angers. 

Réclamé le 9 ventôse an 8, par ses anciens paroissiens, dont il 
avait été deux ans vicaire. La requête est conçue dans les mêmes 
termes que celle en faveur de H. Bouguier. 
*Brossier, Gaspard-Marie, chanoine de Saint-Maurice d'Angers 
et archidiacre d'outre-Loire. 

BRimsARD , curé d'Echemiré. 

Bureau, vicaire du Bourg-d'Iré. 

Caffin , directeur des Ursulines de Saumur. 

* Chalopin , Joseph, chanoine de Saint-Maurice d'Angers. 

. Champion , Jacques, curé de Saint-Nicolas de Vihiers , diocèse de 

la Rochelle. 
Chassbbeuf, chapelain à SouceUes. 
Chaudet, chapelain de la Roche-Foulques. 
Cheintrier, Jacques-Etienne, vicaire de Champigné. 

* Chbrbonnier, Etienne, curé de Laigné. 
Chiroih, chartreux. 

Chouinière, chanoine de la Grézille. 
CoGHARD, curé de Saint-Pierre de Chemillé. 

* CcBURDEROY, chanoiue régulier et prieur-curé de Vritz, diocèse 

de Nantes. 

* CouLLiON, Pierre-Jean, chanoine de Jarzé. 
Cléhot, vicaire d'Huillé. 

CouLOi^iER, curé du May, diocèse de la Rochelle. 
Courant, vicaire de Saint-Saturnin-sur-Loire. 
CouRTiN, François, sulpicien, supérieur du Grand-Séminaire 
d'Orléans. 

* Courtois, Pierre-François, bénédictin. 
CousGHER, François-Charles, vicaire de Baugé. 

Couturier, ancien curé de Saintes (1), aumônier de la Croix, 
à Angers. 

(i) Alias de TAngoumois. 



190 REVUE DE L'AIfJOU. 

Cruoih, curé du Mesnil. 

* Daburon de MAifTELOif , doyeu de Saint-Pierre d'Angers. 

* Dalbnçon, LouiSj chapelain de Selaine&-en-Tiercé. 
Damois, prémontré. 

^DAifCEEKAiL, CharkS'Louiês sulpicien, supérieur du Petit-Sémi- 
naire d'Angers. 

DàYiÀU, le jeune, vicaire de Thouarcé. 

« Du Champ, le 1" germinal an 8. Au citoyen ministre de la 
Police. Les habitants, désirant avoir pour ministre du culte catholi- 
que Mathieu Daviau..., vous prient de vouloir bien lui permettre de 
rentrer dans la commune du Champ. Ce faisant , vous vous rendrez 
au vœu général et réclamation desdits habitants et ferez justice. 
Le citoyen qu'on réclame est à Burgos-Cartez, en Espagne. » 
28 signatures, 

* David, curé de Marcé. 

Davt, Jean, vicaire de Chanteussé. 

Davt, le jeune, vicaire de Saint-Aubin de Luigné. 

Davoine, chanoine dé Saint-Laud d'Angers. 

« Au citoyen ministre de la Police. Les habitants de la commune, 
ville et campagne, de Saint-Laud-lès-Angers, représentent qu'ils odt 
été témoins, depuis 20 ans, de la vertu et sage conduite de Amoul 
Davoine, chanoine du ci-devant chapitre de Saint-Laud. En consé- 
quence du souvenir qu'ils en ont, ils ne pensent pas pouvoir mieux 
faire que de demander son retour d'Espagne... 15 ventôse de l'an 8. » 
19 signatures, 

Debournb, Louis, curé de la Chapelle -Aubry, diocèse de la 
Rochelle. 

* Dblaui^at, Charles, curé de Saint-Saturnin du Limet. 
Deloughe, Jean, vicaire de Marcé. 

DEifiAU, chanoine de Beaupreau. 

Dbsghamps, Guillaume, vicaire de Saint-Germain-des-Prés. 

« Au citoyen Montault, préfet du département... Les habitants de 
Saint-Germain-des-Prés réclament, pour exercer le culte catholique, 
le citoyen Deschamps, prêtre, déporté en Espagne en 1792; ledit 
citoyen ayant été vicaire dans cette paroisse et s'y étant bien con- 
duit, et ayant toiqours prêché la paix et l'union, ils désirent le ra- 
voir. Veuillez procurer audit citoyen Deschamps les moyens de 
rentrer en France : c'est le vœu général des habitants de ladite 
commune dont suivent les signatures. Il y en a 22. 

DfiSCHÈRBS, François-Paul, chartreux. 

* Deslandes, Toussaint, vicaire de Chanzeaux. 



DÉPORTATION DBS PRÊTRBS AN&ETINS. 191 

* Dbsmàzièrbs, Jean-CharleSj chanoine de SaintrPierre d* Angers. 

Requête de son père, Claude- Jean Desmazières, au Préfet, le 
14 germinal an 8 : « Vu Tintention manifestée par le gouverne- 
ment de permettre la liberté du culte catholique en France, il vous 
prie, citoyen Préfet, de vouloir bien obtenir dû gouvernement, pour 
ledit i. C. Desmazières, sou fils (1), la permission de revenir dans sa 
fismnille, qui joindra la reconnaissance au respect dont ils sont 
pénétrés. » 

Dbvondel, chanoine de Montreuil-Bellay. 

Dion, Joseph, vicaire de Brion 

Doif AT, Obercider, gardien des Capucins d* Angers 

DouAi&uB, ancien curé du Berry, chapelain de Savennières. 

Dron, curé d'Alençon. 

« Monsieur (2), 

» n est dans la nature de chercher un remède à ses maux. C*est 
cette vérité qui m'a persuadé que vous ne trouveriez pas mauvais 
qu'un infortuné élevât sa voix jusqu'à vous , comme étant celui qui 
pouvez le plus efficacement et le plus promptement mettre fin à son 
infortune. Je suis prêtre, curé d'Alençon, près Brissac, déporté, avec 
beaucoup d'autres, d'Angers, le 12 septembre 1792; débarqué à 
Santander, le 12 octobre suivant, (je) fixai, dès les premiers jours de 
mon arrivée, mon domicile à Astillero de Guamizo, près cette ville, 
et y ai constamment demeuré jusqu'à ce moment. C'est là que j'ai 
appris, par hasard, car les lettres qu'on m'avait écrites à ce siqet ne 
me sont point parvenues, que mes paroissiens, vers la fin de février 
ou le commencement de mars, avaient fait représenter une pétition 
pour mon retour. Cette démarche de leur part, en me prouvant leur 
attachement, me les a rendus plus chers , et a enflammé mes désirs 
de me réunir à eux. J'avais espéré qu'elle m'aurait obtenu un pas- 
seport pour m*y rendre avec sécurité; je l'ai attendu en vain. Au- 
jourd'hui, on me dit que, pour l'obtenir, il faut de plus exhiber un 
certificat qui atteste qu'on n'est point rentré en France depuis sa 
déportation ; mais à qui l'adresser, et qui le présentera, la mcgeure 
partie des lettres qu'on écrit ne parvenant point à leur adresse? 
Dans rembarras où me met cette incertitude, je me suis déterminé 
à m'adresser à vous-même, ayant la confiance que vous ne le trou- 
verez pas mauvais, pour obtenir, s'il est possible, un passeport. La 
preuve de ma déportation est consignée dans les registres du dépar- 

(1) Il résidait à Saint-Jacques de Compostelle. 

(2) Probablement le président du département de Maine et Loire. 



192 REYUB BE L'AlVJOn. 

tement; et la preuve, que, depuis ma déportation, je n'ai pas rentré 
en France, se trouve dans le certificat ci-joint (1). Si vous daignez 
m'accorder la grâce que j'ai Fhonneur de vous demander, mon 
signalement sera nécessaire, et le voici : 

D Jean Dron, né à Coutures; au commencement de la Révolution, 
curé d'Alençon; âgé de 63 ans 7 mois; taille de 5 pieds 3 pouces et 
demi; un peu voûté; tête grosse; visage plein, rond et coloré; nez 
gros; yeux gris; sourcils noirs; front étroit; cheveux gris. 

» Si vous ne croyez pas le pouvoir ou le devoir faire, daignez au 
moins me faire celle de me le faire savoir, afin que je ne me repaisse 
plus d'une vaine espérance, qui ne fait qu'sgouter de Famertume à 
ma triste existence. Quelque soit le parti pour lequel vous vous dé- 
ciderez, j'aurai toigours eu Vhonneur de vous offrir Tassurance du 
respect avec lequel je suis, Monsieur, votre très humble et très 
obéissant serviteur. 

» J. DROif , prêtre déporté, vivant à Astillero de 
Guarnizo, près Santander, en Espagne. » 

Drouin, curé de Challain-la-Potherie. 

« Liberté, Egalité, Justice... Nous, habitants de la commune de 
Challain, exposons à qui il appartient, que le citoyen André Drouin, 
remplissait les fonctions curiales dans notre susdite commune, et le 
citoyen François Mercier, son vicaire, jusqu'au moment où les prê- 
tres furent inquiétés et persécutés pour s'être refusés aux serments 
exigés par la loi du 26 décembre 1791 ; que, dans ce moment déplo- 
rable, funeste, lesdits citoyens Drouin et Mercier se rendirent eux- 
mêmes au ci-devant Petit-Séminaire d'Angers, maison désignée par 
Tadministration du département de Maine et Loire pour incarcérer 
les prêtres non assermentés, et qu'ensuite il subit, avec grand nom- 
bre de ses confrères, la déportation dans Dom Antonio a Longo Lu- 
gaux de Baxxos Caxtes, montanas de Sortandas Baxxos. Nous, 
habitants susdits, désirant profiter des lois qui autorisent la liberté 
des cultes, maintenue par la force et la bienfaisance du gouverne- 
ment, réclamons, vers tous ceux qu'il appartient, la mise en liberté 
des citoyens Drouin et Mercier, actuellement détenus (sic), pour 
qu'il puisse librement, en se conformant à la loi, remplir dans 
notre commune la fonction du ministère du culte catholique, et 
qu'en cette qualité, il continue d'employer, comme il faisait tou- 
jours, tous les moyens de concorde, d'union et de paix, ce qu'il avait 
toujours fait. Justice leur soit rendue. A Challain, le 25 de ventôse 
de l'an 8. » 22 signatures. 

(\) Je ne Tai pas retrouvé. 



DÉPORTATIOIV DBS PRÉTRBS ANGEVmS. 193 

DcMOULm, Henri» curé de Beaolieu. 
DuTSRTBE, René-Marie j curé de Bourg. 

Farrathbs, curé d'Huillé. 

« Au citoyen Préfet... Les habitants de la commune d'Huillé..., 
exposent qu*ils ont, dans tous les temps, exercé le culte catholique, 
qui est celui de leurs pères, celui qui a toujours fait Tobjet de leurs 
désirs; que, désirant en continuer Texercice, sachant que la liberté 
leur en est permise, tant par la Constitution que par divers arrêtés 
des Consuls, ils ne peuvent jouir de ce bienfait qu'en ayant un mi- 
nistre de ce culte. Pour cet effet, ils désirent réclamer le citoyen 
François Farrayres, leur ancien curé, déporté en Espagne... A Huillé, 
le 16 germinal an VIIl. » 42 sxgnaivares. 
* FAuciLtoN , Germain, vicaire de Saint-lean-des-Hauvrets. 

Fermin , Claude, vicaire d'Alonnes. 

FoLLENFANT, chauoine de Blaison. 

« Au citoyen ministre de la police. Citoyen, un vieillard de 85 ans, 
une famille et des amis nombreux exposent qu'en 1792 , François- 
Alexis FoUenfant, prêtre, chanoine de Blaison , retiré à Angers lors 
de la destruction de son chapitre, a été déporté en Espagne, qu'il 
y est encore , à Compostelle , ainsi que le prouve le certificat ci- 
joint (1); qu'il n'a point exercé publiquement ni en particulier son 
ministère à Angers ni en France ; qu'il s'est toujours conduit avec 
sagesse et vertu; que son exemple ne peut qu'être très avantageux, 
son retour ne pouvant opérer que l'édification du public, la satisfac- 
tion de sa famille et de ses amis, et enfin la consolation de son vieux 
père, qui le réclame comme tous les autres. Angers, le 16 ventôse 
an 8. FoLLBNFANT père » et 20 autres signatures. 

« Angers, le ib germinal an 8. Au citoyen ministre de la police 
générale, à Paris , exposent les soussignés que, dans le mois de sep- 
tembre 1792 (vieux style), le nommé François- Alexis FoUenfant, 
leur parent et leur ami, prêtre, chanoine de Blaison , en ce dépar- 
tement, a été déporté en Espagne, sous prétexte d'avoir refusé de 
prêter le serment que les lois exigeaient alors des prêtres en activité 
de service. Les exposants vous observent que ledit FoUenfant était, 
dès avant la Révolution, chanoine à Blaison; que, lors de la suppres- 
sion de son chapitre, il s'en revint à Angers demeurer chez son père , 
où il vécut tranquillement sans se livrer à aucune fonction et en 
renonçant même b la pension qu'il aurait eu droit d'attendre; que, 
malgré ses précautions, il n'en fut pas moins compris dans la pros- 

(1) Je ne Tai pas retrouvé. 

13 



194 RBVUB DB L*Â1YJ0U. 

cription générale qui eut lieu, à cette époque, pour tout ce qui était 
prêtre ; et il fut alors contraint de subir la déportation, ainsi qu il est 
constaté par le certificat joint à la présente. Les parents et amis 
dudit Follenfant firent alors des démarches auprès des autorités pour 
obtenir son retour, ce fut en vain. La raison et la vérité n^ purent 
prévaloir, et c*est après huit ans d'exil qu'il leur est permis d'espé- 
rer de revoir au milieu d'eux un parent et un ami qui , dans toutes 
les époques de sa vie , contribua toujours à leur félicité. C'est pour 
obtenir promptement son retour que les exposants vous adressent la 
présente, en vous priant de solliciter, auprès du gouvernement juste 
et bienfaisant dont vous êtes l'organe, le passeport nécessaire pour 
qu'il puisse l'efifectuer avec sûreté... FOLLENFANT père, 9 et^ 
autres signatures. 
^FoRBST, Jean-Reni, vicaire de Saint -Michel-du-Tertre, à Angers. 

Requête faite par les paroissiens de Saint-Hichel-du-Tertre , de. 
même teneur que celle en faveur de H. Brisset. 34 signatures. 

FouAssiBR, curé d'Andigné. 

Foulard, bénédictin à l'Evière. 

FouQUBT, Jean-Simon, vicaire de Chalonnes-sous-le-Lude. 

FouRNiBR, Jean-Baptiste, vicaire de Saint-Christophe-du-Bois, 
diocèse de la Rochelle. 

FouRi^iBR, Urbain, vicaire de Saint-Pierro-de-Parcé. 

Frâisglbt , chanoine de Montreuil-Bellay . 
*Frémont, Pierre, doyen de Saint-Martin d'Angers. 

Garbn&br, Mathurin, vicaire du Louroux-Béconnais. 

Gastbau, Etienne-Alexandre, chapelain de Doué. 

GAUGAm, Philippe, chapelain d'Etiau, près Longue (1). 
^Gautreau le jeune, chanoine de Saint-Martin d'Angers. 

Gbnbron , Pierre, vicaire de Saint-Georges de Chatelaison. 

Geihi^bteau , Jacques , aumônier de l'abbaye de Nioiseau. 

Gb^netbau, Jean-Joseph, chapelain de Doué. 
*GiBBRT, Joseph, curé de Pruniers. 
*Gibbrt, René, récollet, ancien curé de Pruniers. 

Requête des habitants de Pruniers, adressée au ministre de la po- 
lice le 14 ventôse an 8 , en faveur des deux frères qui résidaient à 
Saint-Jacques de Conipostelle. Elle est aussi identique à celle faite 
pour M. Brisset. 20 signatures. 

Godard, Michel-Pierre, curé de Thouarcé. 

Requête des habitants de Thouarcé au ministre de la police, 25 

(1) Voir Blotin. 



DÉPORTATION DBS PRÊTRBS ÀlYGBVmS. 195 

ventôse an 8. Les termes sont les mêmes que pour celle en faveur 
de H. Daviau. Il habitait Salamanque. 38 signatures. 
* GoDiifBÂU , curé de la Bohalle. 

« Au citoyen préfet... Exposent les citoyens... et autres, tous pa- 
roissiens et habitants de la commune de la Bohalle , que le citoyen 
Pierre Godineau... était leur curé. Les services qu'il leur a rendus 
par son zèle, la régularité de sa conduite, les actions pieuses qu'il 
ne cessait de faire en exhortant à la paix, à Texécution des lois et 
préchant toi^gours la morale chrétienne (sic); que, depuis son ab- 
sence, il y a toiyours eu division chez eux. La mémoire qu'ils ont 
de ce brave ministre fait que, depuis son absence, ils ne cessent de 
pleurer l'instant qui les en a privés. Les exposants implorent votre 
puissance et vous supplient instamment de vouloir bien leur per- 
mettre et les autoriser à faire revenir ledit citoyen Godineau , leur 
curé , afin de reprendre ses fonctions et continuer à les diriger. Ce 
sera une grâce que vous leur accorderez, de laquelle leur recon- 
naissance sera étemelle. Arrêté à la Bohalle , le 25 germinal an 8. 
Les exposants... ont dit ne savoir signer, fors les soussignés. » 6 si- 
gnatures. 

Goujon, Edme, desservant de Gouis. 

Grbllibr , Louis , vicaire des Rosiers. 

GuiixoT, Nicolas, curé de Saint-Léger- des-Bois. 

GuiTBR, Laurent, curé de Rigné. 

GuxiED, Denis- Jacques , prêtre. 

Hatb, Etienne, aumônier des Cordeliers des Ponts-de-Cé. 
Hatbr, Olivier-Louis, vicaire de Saint-Michel-la-Palud , à Angers. 
Hébbrt , Just-Urbain , prieur-curé de Cellières. 
HoRBAu, Louis, vicaire de Gêné. 
HoaDBiifB, François, curé de Joué. 
HouDBms, Jacques, curé de Quelaines, diocèse du Mans. 
HouET, Gilles, curé de Saint-Martin-des-Fouilloux. 
HoAU, Jean, prêtre. 

HuAULT-DuPUT, Joseph- Jacques , prieur-curé de Gée. 
*HucHBLOU-DBS-RocHBS, Charles- Abel , curé de St-Julien d'Angers. 
HuB, Jacques-René, vicaire de Pontigné. 

*Jahouan, Charles-Bonaventure, sulpicien, directeur du grand sé- 
minaire d'Angers. 
Janin , Pierre, vicaire de Saint-Michel-du-Tertre , à Angers. 
iBAifiïiN, André, prêtre. 
JouLAm , Joseph-Louis, chanoine de Doué. 



196 RBY13E DE l' ANJOU. 

* J UBT , Maurice , curé de Luigné. 
JuLLiOT, Louis-Pierre y bénédictin à TÉvière. 

Là Lbssb, Pierre-Eloi, chanoine-régulier et prieur-curé de Ville- 
moisant. 

Lamirault (1), Etienne, chapelain de Fondy. 

Langblot, Louis, curé delà chapelle Saint-Laud. 

Langblot, chapelain des Jobeaux. 

Lannbras, Alexandre-François, chanoine de la Trinité d* Angers. 

Launay, Etienne, vicaire de Louvaines. 

« Citoyen général (Hédouville) , d'après la liberté des cultes ac- 
cordée par la constitution, les habitants de la commune de Lou- 
vaines... pénétrés des sentiments d'estime que leur a inspirés le ci- 
toyen Launay, prêtre catholique, par la conduite sage et modérée 
qu'il a toiyours tenue dans ladite commune , dont il était vicaire 
lors de sa déportation pour l'Espagne , où il réside au couvent de la 
Mercie de Chaussée (sic), daos la ville de Salamanque,... vous sup- 
plient de vouloir bien présenter leurs vœux au premier Consul, pour 
qu'il lui plaise de donner des ordres pour autoriser ledit Launay à 
rentrer dans une patrie, après laquelle il soupire et où il est rappelé 
par les ardents désirs de tous ceux qui le connaissent. Â Louvaines, 
le 6 ventôse an 8. » 10 sigru^tures. 

Lavalay, Tfwmas, prieur-curé de Chavagnes-les-Eaux. 

Lbbeuribr , aumônier de l'hôpital de Durtal. 

Lebollogh , Robert-Thomas, chanoine de Saint-Laud. 

Lbbrbton, François- Antoine , curé de Pruillé. 
*Lbgau, Pierre-François, corbellier de Saint-Maurice d'Angers. 

Lbgbr , augustin , à Cholet. 

Legubu , vicaire de Saint-Augustin-des-Bois. 

« Au général Hédouville. Exposent les habitants de la commune 
de Grand-Bois (Saint-Augustin-des-Bois)... que le nommé Pierre 
Legueu, ex-prétre, déporté en Espagne, avait exercé les fonctions 
du culte catholique dans ladite commune l'espace de trois années, 
mais toujours avec le caractère d'un vrai citoyen français; pourquoi 
les habitants vous en proposent la réclamation, pour avoir la satis- 
faction d'avoir parmi eux un homme digne de leur annoncer la paix 
et l'union ; et ce qu'octroyant, vous leur rendrez justice. Au Grand- 
Bois, le 9 germinal l'an 8. « 12 signatures. 

« Au citoyen préfet... Expose la famille du nommé Pierre Legueu, 
prêtre déporté en Espagne. — Son domicile : Espagna, Asturias, a 

(1) Sic V. AmirauU. 



DÉPORTATIOIf BBS PRÊTRES ÀlfGBYINS. 197 

D. Pedro Legueu en casa del segnor D. Joseph de Hevia, en sus 
casas de conceyero , Oviedo , Villaviciosa. — Que , d'après la récla- 
mation des habitants de la commune de Saint-Augustin... nous joi- 
gnons la présente pour vous prier de rendre un enfant libre d'exer- 
cer parmi nous le culte catholique, surtout parmi des habitants 
paisibles, au milieu desquels il avait toiigours exercé les fonctions 
de ce culte en véritable ministre d'un Dieu de paix... A Bouillé^Hé- 
nard, le 20 germinal an 8. » 29 signatures de parents j notamment 
de M. Legueu père. 

Lmikt , Pierre , curé de Saint-Martin-des-Bois. 

Lekercibr, Pierre-Charles, feuillant. 

Lbroy, curé d'Ecouflant. 

« A Fadministration centrale du département... Les soussignés, 
habitantsdelacommuned'Ecouflant, exposent qu'ayant (sic) toiyours 
resté fidèles à la religion catholique, dont ils avaient hérité de leurs 
pères, ils désireraient, sous la protection des lois, en continuer 
l'exercice et en pratiquer la morale ; et pour ce faire, ils auraient 
besoin du retour de Jean-Urbain Leroy , légitime pasteur de ladite 
église, déporté en Esps^ne. Ce considéré, il vous plaise, en ce qui 
dépend de vous, accorder le retour dans ladite commune dudit J.-U. 
Leroy, en lui accordant tous passeports pour ce nécessaires, aux 
offres et promesses que font les exposants que la tranquillité pu- 
blique n'en sera jamais troublée , et que les fidèles et leur pasteur 
seront toiqours les plus exacts observateurs des lois. Angers, 3 ger- 
minal an 8- » 21 signatures, 
*Lb Roybr de Chàntbpie , prieur de Milon. 

Lb Sbllibr db Moi^tplâgé, Joseph Charles , aumônier à Beaufort. 

Lb Sellier DR Moihtplagé, Pierre-René, prêtre-habitué à Beau- 
fort. 

Lbtaybux de la Bbrtiihière , curé d'Ampoigné. 

Lierre, curé de Saint-Macaire , diocèse de Poitiers. 

Lizb, vicaire d'Auverse. 

^Habille, archi-prôtre et curé de Juigné-sur-Loire. 
« Au citoyen ministre de la police. Les habitants de la commune 
de Juigné-sur-Loire vous représentent qu'en 1792, Thomas Mabille, 
leur curé, leur fut enlevé et exporté en Espagne, où il est, près 
d'Orense; que pleins de reconnaissance pour les bons exemples et 
bons avis qu'il leur donnait , ils sont persuadés que son retour au 
milieu de son trou))eau ne pourrait que les confirmer dans les sen- 
timents de paix et d'union qu'il n'a cessé de leur inspirer , et qu'ils 
ont gardés dans tous les troubles, où aucun d'eux n'a pris part; et le 



198 KBYUB DB L'AIVJOn. 

rappel de leur curé est pour eux Tobjet de leur plus ardent désir... 
A Angers, le 17 ventôse an 8. » 45 signatures. 

Maillard , François , vicaire de Tigné. 

HANGm, Louis, curé de Saugé-rHôpital. 

« Messieurs les administrateurs du département, 

L'amour de la patrie , loin de s'afiTaiblir par Texil, prend au con- 
traire de nouvelles forces. Depuis trois ans que j'ai fait cette expé- 
rience , je suis en état de certifier que le bannissement est, pour 
rinnocent et Fhomme d'honneur, la peine la moins supportable. 

Dans ces circonstances , j'ose vous demander. Messieurs , si les 
lois du gouvernement me permettent ou non de rentrer en Franoe. 
L'affirmative me donnera des ailes pour y voler; mais la négative 
sera pour mon esprit et mon cœur le plus cruel des tourments. 
Ainsi , placé entre l'espérance et la crainte, j'attendrai de votre cha- 
rité une réponse prompte, et, s'il est possible, satisfaisante. 

J'ai l'honneur d'être avec respect, Messieurs, votre très humble 
et obéissant serviteur. 

MANGIN, prêtre. » 
28 septembre 1795. 

Mon adresse est : A M. Vial, négociant à Santander, ville et port 
de mer, pour remettre à M. Mangin, prêtre, en Espagne. 

Marais, Jean, curé de Marigné, près Daon. 

Marais, Jean, vicaire de Rochefort-sur-Loire (1). 
^Marghaihd, Jacques, vicaire de Saint-Maurille dos Ponts-dc-Cé. 

Marquet, Uen^, curé de Forges. 

Marquet, Jean , chanoine de Doué. 

Marquis, Jean-Pierre, carme. 

Martin, Michel, curé de Grézillé. 

Martin, Jean, chapelain de la Tour-Landry. 

Massonneau, Antoine, chapelain de Lire, diocèse de Nantes. 

Mauglair, Lituis-Nicolas, vicaire de Cheffes. 

Réclamé, le 11 germinal an viii, par les habitants de la commune 
de ChefTes, au nombre de 163. Leur requête, adressée au général 
Hédouville, est la reproduction de celle adresséeen faveur de M. Auger. 

Maumusseau, François, ancien curé d'Argenton, chanoine de 
Saint-Pierre d'Angers. 

Maurier, Jean, vicaire de Saint-Lambert-du-Lattay. 
^Mazure, Paul' Augustin, cordelier à Angers. 

(1) V. BOULLOYS. 



r*- 



DÉPORTATION DBS PRÊTRES ANGEVINS. 199 

Hénard, Jean-Louis, curé de Saint-Léonard de Chemillé. 

Ménard, Michel, curé de Sainte-Christine. 

MoNCRiF, chanoine régulier de Toussaint d'Angers. 
*MoNTALANT, Alexandre- Louis , professeur de philosophie au Petit- 
Séminaire d'Angers. 

MoRiNiBR, François, curé de Saint-Gilles de Chemillé. 

MoTELLB, René, vicaire d* Ambition. 
^HuRAY, vicaire de Cbambellay. 

« Au citoyen préfet.... Les habitants de la commune de Chambcl- 
lay vous exposent que, voulant se conformer aux sentiments d'hu- 
manité et de justice dont le gouvernement s'honore, à la grande sa- 
tisfaction de ses administrés; que désirant rendre à sa patrie un 
malheureux qui, depuis plusieurs années, coule des jours pleins d'a- 
mertume , réclament du gouvernement , par votre intervention , la 
libre rentrée en France du citoyen Georges Muray, prêtre, qui, ayant 
exercé en cette qualité dans cette commune, a donné constamment 
des preuves de son dévoûment pour le bonheur et la tranquilité de 
ses semblables, jusqu'au jour où la loi impérieuse du 21 septembre 
1792 l'obligea d'aller chercher un asile en Espagne, chez le citoyen 
Grégoire Martinet, commerçant, prèsSaint-Roch, à Compostelle... » 
15 signatures. 
^MussAULT, François-Claude, vicaire de Saint-Martin d'Angers. 

Naquefaire, André, directeur de la Visitation de Saumur. 

NiGOLLB, vicaire de Juigné-sur-Loire. 

NiGOLLE, vicaire de Saint-Aubin des Ponls-de-Cé. 

« Au citoyen ministre de la police générale. Citoyen , une tendre 
mère, des sœurs et frères, des amis, des voisins, tous habitants d'An- 
gers, vous exposent que leurs fils et frère, Michel-Maurille et Mathu- 
rin Nicolle, prêtres, l'un à Saint-Aubin des Ponts-de-Cé, l'autre à 
Juigné, en Anjou, qui, à la suppression du culte public, s'étaient re- 
tirés chez leur mère, en ont été tirés et exportés en Espagne... Tous 
les exposants, persuadés que leur retour en cette ville et pays ne 
pourrait procurer que du bien pour le public, de la satisfaction pour 
leurs amis, de la consolation pour leur famille , surtout pour leur 
tendre mère, âgée de 67 ans, et à la tête d'un commerce de cha- 
peaux; en conséquence, ils ont tous unanimement signé la présente 
pétition en réclamation. A Angers, le 16 ventôse, an 8. » 19 signa- 
tures, et en tête celle de Jeanne Garnier, veuve Nicolle. 

Odiau , chanoine de Jarzé. 

Oger, Pierre-Marie ^ curé de la Jaille-Yvon. 



200 REVUE DE L'ANJOU. 

PoLLU, Gabriel, curé de Saint-Léonard, près Angers. 

Pégard , Jacques, vicaire de Vern. 

Réclamé par ses paroissiens , le 1«' floréal an 8 , par requête 
adressée au préfet et conçue dans les mêmes termes que celle des 
habitants de Juvardeil, en faveur de M. Auger. 15 signatures. 

Pelle, desservant de Sobs. 

Pelletier, François j chanoine de Doué. 

PiFFARD, Pierre-Paul, chanoine de Beaupreau. 
""PiOLAiiHB, Emmanuel, prieur de Tabbaye de St-Nicolas d* Angers. 
^Platbl, Louis, vicaire des Ulmes. 

PoiRŒR , Mathurin , vicaire de Neuillé. 

Poisson, Jacques, chapelain de Villedieu. 

PoROUET, Fabien, prêtre à Angers. 

Poulain du Mas, Jacques, carme. 

PouPARD , Denis-François , curé de Somloire , diocèse de la Ro- 
chelle. 

PouTBAU, Jacques, chapelain de St-Michel-du-Tertre , à Angers. 

Provost , André, curé de Bocé. 

Provost, Pierre, curé de Chavagnes-sous-le-Lude. 

Prudhomme , Jacques, doyen de Saint-Hilaire du Bois, diocèse de 
la Rochelle. 

Prunier , vicaire de Baugé. 

Puissant, Noël, dominicain. 

QuÉNAULT, Louis-René, vicaire de Grézillé. 

QuÉNiON, Charles-François, curé de Lézigné. 
*QuiwcÉ, Jean, vicaire de Sainl-Lambcrl-des-Levées. 

« Citoyen préfet, vous expose Jacques-Alexandre Quincé, habi- 
tant et domicilié de la commune d'Angers , qu'il a un frère ecclé- 
siastique, déporté en Espagne... avec les autres prêtres du même 
département; qu'il a été débarqué à la Corogne, d'où il s'est rendu 
de suite à Saint- Jacques de Compostelle , province de Galice , où il 
n'a pas cessé d'habiter depuis cette époque; et que, profitant de 
l'esprit de tolérance et de justice du gouvernement actuel, qui, con- 
sacrant la liberté des cultes, abroge nécessairement la proscription 
des ministres , surtout de ceux qui n'ont occasionné aucun trouble 
et se sont , sans murmurer , résignés et conformés aux lois , il désire 
saisir cette occasion pour rappeler à sa famille un frère malheureux, 
dont l'existence, depuis longtemps, est une carrière de douleurs et 
de privation des choses même les plus utiles... Angers , 27 germi- 
nal an 8. » 



DÉPORTATION DBS PBÈTRBS AlfGEYmS. 201 

Rabibr, Noël-Pierre, curé de Coron, diocèse de la Rochelle. 
RifrÀRU-LATOUCHE, Robert'-Jean , chanoine de Doué. 
Renault , Alexandre, curé de Rochemenier. 
«Au citoyen préfet... les habitants de Rochemenier... exposent 
que le yœu général étant d'exercer le coite catholique dans leur 
^lise , ils ne le peuvent sans avoir pour ministre dudit culte leur 
ancien curé, nommé Renault, déporté à Lastyllero de Guarniso, 
près Santander, en Espagne , où il a toiyours été et est encore de- 
puis 1792 (vieux style); en conséquence , vous veuillez bien les au- 
toriser à faire rentrer ledit Renault dans leur commune, et lui ac- 
corder tous les moyens et passeports nécessaires à cet efifet. Lesdits 
habitants, tous agriculteurs sans exception, ne demandent qu'à 
s'attacher de plus en plus au gouvernement sage qui les protège. La 
religion est le plus fort soutien des États. Les mœurs douces et pa- 
cifiques de leur ancien curé, âgé de plus de 60 ans, né parmi eux 
dans la classe des laboureurs, et qui lui-même engage la commune 
à s'appuyer de votre approbation pour son retour, ses vertus reli- 
gieuses et vraiment sociales, sont un sûr garant de la bonne conduite 
que s'engage à tenir ledit Renault. Les habitants, de leur côté, s'em- 
presseront de témoigner leur reconnaissance par leur entière sou- 
mission aux lois, et leurs vœux constants pour la prospérité d'un 
gouvernement qui leur a accordé une preuve si signalée de sa bien- 
veillance. A Rochemenier, le 14 floréal an 8. » 11 signatures. 
Retnbau, Olivier-Louis, curé delà Boissière-Saint-Florent. 
Retailleau , Antoine, curé de Cossé, diocèse de la Rochelle. 
Rezé, Pierre, chanoine et chantre de Saint Pierre d'Angers. 
RiBAULT , curé de Sainte-Gemmes-sur-Loire. 
RiBAT, Jean, chanoine de Saint-Pierre d'Angers. 
RiGHOU , vicaire de Foudon. 

« Citoyen préfet, natif de la commune de Saint-Samson, en Saint- 
Serge d'Angers, et ex-vicaire de celle de Foudon, réunie au Plessis- 
Grammoire, près d'Angers, déporté en vertu de la loi de 1792, et 
conduit au port de Saint-Ander, en Espagne, province de la Mon- 
tagne, sur une frégate nommée IdiDidon, capitaine Brée, et ensuite 
transféré par le soin de personnes charitables, au village ou valle do 
Aras , près de Laredo , dans la même province, où j'ai toujours ré- 
sidé. Désirant me rendre dans ma patrie , conformément aux lois 
humaines et bienfaisantes du nouveau gouvernement de la repu- 
i>lique de France , qui permettent la rentrée aux prêtres déportés , 
j'ai rhonneur de vous adresser la pétition ci-incluse, que je vous 
prie de lire ; et sauf meilleur avis , je vous supplie , citoyen préfet , 
de vouloir bien la faire passer au citoyen ministre de la police gêné- 



202 REVUE DE L'AT^JOU. 

raie , et de rengager à accorder et à vous remettre le passeport que 
je vous demande , et que vous voudrez bien m'adresser et me faire 
parvenir par le courrier ordinaire, sous enveloppe et votre cachet, 
en ces termes : Franciêco Richou, frances, vaHedeAra8,por Laredo, 
en Espagne. N'ayant eu presque aucune correspondance en France 
depuis ma résidence ici, et cette année ayant écrit trois fois, à mes 
père, mère, fermiers à la métairie de Bois-rAbbé, commune de 
Saint-Samson en Saint-Serge d'Angers, lors de ma déportation, sans 
pouvoir en avoir de réponse ni nouvelles, je ne sais à qui m'adresser. 
Ici il n'y a pas lieu d'affranchir les lettres; aussitôt mon retour, je 
vous remettrai tous les frais des présentes. Faites-moi donc aussi le 
plaisir d'un mot de réponse de la réception des présentes, et de vou- 
loir bien m'indiquer, s'il vous semble, une autre marche plus 
prompte et plus convenable pour me rendre près de vous. Ce sont 
les services que vous rendrez à l'humanité, et qu'espère de vous', 
avec toute confiance et parfaite sécurité, citoyen préfet, Fr. Richou, 
prêtre, à Saint-Michel de Aras, ce 4 mai iSOl. » 

« Au citoyen préfet... Vous représentent les citoyens André et 
Jacques Richou frères, cultivateurs, demeurant commune d'Ecou- 
flant , que leur frère François Richou , prêtre , vicaire de la com- 
mune de Foudon, a été déporté à Laredo, ville d'Espagne, province 
de Biscaye avec les autres prêtres de ce département, en 1792; que 
leur père étant mort depuis deux mois , joint à l'attachement qu'ils 
ont pour leur frère , les engagent à vous prier de lui faire obtenir la 
permission de revenir au sein de sa famille, qui le désire , afin d'ar- 
ranger leurs affaires... A Angers, le 27 germinal an 8. » 

Rideau, Louis, chanoine de Saint-Martin d'Angers. 

Robert, Laurent, curé de Combrée. 

RoBm, vicaire de Pouancé. 

« Au général Hédouville, lieutenant du général en chef de l'armée 
d'Angleterre. Général , à des jours de douleur et de deuil viennent 
de succéder des jours de tranquilUté et de calme. Absolument étran- 
gers aux discussions intestines de notre infortuné pays , nous gé- 
missions, victimes malheureuses, sous le poids des maux qui nous 
accablaient; notre volonté, nos pouvoirs se trouvaient réduits à 
former des vœux, à implorer la Providence d'accorder un sort plus 
heureux à notre chère patrie. Ces vœux, ces prières, faites avec 
cette candeur, cette sincérité qui caractérisent si bien des agricul- 
teurs paisibles, occupés uniquement des travaux de la campagne, 
semblent avoir été écoutés. Un gouvernement sage, vivement affecté 
de notre situation , a jeté sur nos pays un regard paternel : il vous a 
envoyé vers nous, citoyen général » pour y être l'interprète de sa 



DÉPORTàTIOn DBS PRÊTRES ÀNGBYINS. 203 

volonté, le dispensateur des actes de sa clémence et de sa bienfai- 
sance; et déjà, nous devons à vos veilles, à votre infatigable sollici- 
tude, à votre prudente et inaltérable sagesse le changement heureux 
que nous éprouvons depuis plusieurs mois. Cependant, général, ce 
bonheur n*est point encore parfait pour nous. Elevés par nos pères 
dans la religion catholique, accoutumés à nous réunir dans le temple 
pour y assister aux exercices qu'elle nous impose, être à lieu de 
pouvoir remplir nos obligations de chrétiens, sont autant de conso- 
lations intérieures qu'il nous est plus facile de sentir que d'exprimer; 
et si vos proclamations ont répandu le baume dans nos cœurs et les 
ont rempli^ de joie, l'article dans lequel vous manifestez à tous les 
citoyens la ferme volonté du gouvernement pour qu'ils aient le libre 
exercice de leur culte, n'est pas celui qui les a le moins sensible- 
ment affectés. Cette assurance, donnée par le gouvernement, pro- 
clamée par le Pacificateur des départements de l'Ouest, ne pourrait 
être vaine; elle est aussi le motif de notre espoir le plus fondé, dans 
la réclamation que nous vous faisons de la personne de Jean Robin, 
ministre du culte catholique, actuellement et depuis plusieurs an- 
nées résidant en Espagne, pour exercer dans notre commune les 
fonctions de son ministère. Ce prêtre, infiniment respectable à notre 
connaissance, ne pourrait être présumé, avec raison, devoir être une 
cause du désordre, puisque, dès le moment où sa présence a pu 
occasionner quelque ombrage, où une loi du 26 août a laissé aux 
ministres du culte catholique l'option de se déporter, il s'est retiré 
en Espagne où il réside actuellement encore. Nous demandons 
donc, général, que vous accordiez ou nous fassiez obtenir, pour ce 
ministre, un ordre ou autorisation de rentrer en France et d'y exer- 
cer, dans la commune de la Prévière, les fonctions de son ministère. 
Accueillez avec bonté, citoyen général, notre réclamation : elle est 
le témoignage d'une confiance respectueuse et bien sincère; mais 
aussi, qui mieux que vous fut plus capable de se concilier l'estime 
générale? Ce nouveau bienfait ne fera que nous pénétrer de plus en 
plus de nos obligations; nos vœux et nos moyens tendront toigours 
à ce qui pourra contribuer aux vues du gouvernement et au plus 
grand bonheur de notre patrie. A la Prévière, le 6 germinal an VllI. » 
9 signatures, 

* Roques, Jacques j sulpicicn, directeur du Grand -Séminaire 

d'Angers. 
RouLLEAu, Charles, vicaire de Vauchrétien. 

* Rousseau, Claude-René, chartreux, à Angers. 
RoussELiÈRE, Jacques, curé de Saint-Christophe-du-Bois, diocèse 

de la Rochelle. 



204 REVUE DE L'àIIJOU. 

* Sâget, François-Reni, chanoine régulier et prieur-curé de Saint- 

Âugustin-lës-Angers. 
Sâi^leque, cordelier, alias vicaire de la Chapelle-Àubry. 
SiGOGNE, Louis-Pierre, vicaire de la Jumeiière. 
SoLOif, chapelain de Miré. 
SouvESTRB, François, cordelier. 

Tâi^querày, Paul, curé de Bauné. 

Thomas, vicaire de Renazé. 

« Au citoyen Préfet... Les soussignés, habitants de la commune 
de Saint-Lezin, ont Thonneur de vous exposer que le citoyen Pierre 
Thomas, prêtre, natif de ladite commune, a été exporté en Espagne, 
aux termes de la loi, et y a constamment habité depuis cette époque, 
y est encore à présent, désirant son retour en son pays natal et 
rentrer au sein de sa famille. Nous vous supplions de lui accorder 
un passeport et protéger son retour en France, afin qu'il puisse 
rentrer le plus tôt possible, pour nous rendre le service que nous 
désirons de lui et dont nous avons nécessairement besoin. Ce faisant, 
vous rendrez justice et vous obligerez infiniment vos concitoyens. 
A Saint-Lezin, le 5 floréal an YlII. » 43 signatures. 
' Tonnelet , Jean, chanoine régulier et prieur de Tabbaye de Tous- 
saint d'Angers. 
^Toughet, François y chanoine de Saint-Maurille d'Angers. 

TuLANB, Pierre, curé de Cuon. 

Vbxiau, curé d'Yzernay , diocèse de la Rochelle.. 
ViAU , bénédictin. 

* Villeneuve, vicaire général, doyen de Saint-Maurice d'Angers. 

« Au ministre de la Police, Citoyen^ les soussignés, parents, 
amis et voisins de Césaire de Villeneuve , ci-devant doyen et cha- 
noine de l'église cathédrale d'Angers , ayant la mémoire toute pré- 
sente de la sage conduite qu'il a toujours fait éclater pendant les 
vingt-cinq ans qu'il a exercé ces fonctions, ne peuvent se refuser au 
désir ardent de le voir de retour parmi eux, étant bien convaincus 
que son exemple leur servira à se conforter dans la paix et l'union; 
en conséquence, ils ont signé la demande de son retour d'Espagne, 
où il a été déporté en 1792.... A Angers, le 16 ventôse an 8. » 27 si- 
gnatures. 

VoiLBAU , Simon , vicaire de Cuon. 
*Waillant, Pierre, chanoine-théologal de Saint-Haurille d'Angers. 



LES SŒURS DE CHARITÉ 



A L'HOPITAL SAINT-JEAN 



DANGERS. 



Un nom bien humble et bien inconnu , mais digne entre tous de 
respect et d'amour, est celui de Madame Legras, née Louise de 
Harillac : c'est la fondatrice des Sœurs de charité. Il existait, depuis 
16i7, une association de dames nobles unies dans une même pensée 
de bienfaisance; mais bientôt détournées par le monde, préoccupées 
d'autres soins, et le zèle aussi allant s*attiédissant, elles avaient 
délaissé leur œuTre à des servantes malhabiles et sans dévouement. 
Madame Legras, libre de ses actions depuis la mort de son mari, 
trop pauvre d'ailleurs pour être admise à faire profession dans un 
couvent, s'adjoignit quelques demoiselles et reprit la tâche. Chaque 
année au printemps , elle quittait la ville et allait par les chemins se 
vouer au service des pauvres malades. Le coche s'arrêtait au premier 
village ; on saluait l'ange gardien , on courait à l'église prochaine , 
puis à l'hôpital ou au chevet de l'infirme délaissé. Elle parcourut 
ainsi les diocèses de Bcauvais, de Paris, de Sentis, de Soissons, de 
Heaux, de Châlons et de Chartres, avec des fruits et des bénédictions 
qui ne se peuvent concevoir. Mais ce qui nous touche et nous intéresse 
de plus près et ce qu'à cette époque aucun récit ne mentionne, elle 
vint à Angers , non pas seulement en 1639 (1) , alors que son œuvre , 

(1) Elle revint sinon à Angers au moins en Anjou en 1646, et n*eut pas A se louer 
partout de la même hospitalité. Le P. Gobillon a publié, dans sa Vie de la vénérable 
Louise de Marillac, le récit qu'elle fait alors de son voyage à Nantes * « Nous eûmes 
IMionneur au Pont-de-Cé d'être chassés de Thêtellerie où nous arrivâmes un jeudi 
fort tard , mais au sortir de cette chère maison , nous trouvâmes une bonne dame 
qui nous recueillit bénignement » (page 100). 



206 lŒYUE DE L*ÀlHJOn. 

appelée partout, envoyait partout ses saintes filles , mais dès 1633, 
avant même que la communauté ne fût définitivement fondée. Saint 
Vincent-de-Paul , qui avait accepté la direction de la conscience de 
Madame Legras, lui donnait par écrit, à chaque voyage, une ins- 
truction pour la diriger sur la route, elle et ses compagnes : « Qu'elles 
» soient bien humbles à Tégard de Dieu , cordiales entre elles^ bien- 
» faisantes à tous et à édification en tous lieux. » Madame Legras, à 
son tour, lui rendait compte de tout ce qui se passait, et n'entrepre- 
nait rien d'extraordinaire que par ses avis. 

C'est à cette pratique qu'est due la lettre que nous publions; 
et là , avec un abandon ravissant de grâce et de naïveté, elle raconte 
à son directeur toutes les pensées du voyage , les prières du matin 
pour obéir aux instructions données, « de faire chaque jour leurs 
» petits exercices , ou avant que les coches partent ou sur les che- 
» mins, » la descente au village , la visite à Thôpilal et aux pauvres 
enfants de Dieu; le séjour chez les jésuites d'Orléans où l'hôpital est 
riche sans que les pauvres s'en trouvent mieux; Blois, Âmboise, 
Tours, Chouzé , Saumur , Angers ; les prières et les saintes pensées, 
les petits jeux de ses compagnes et les réponses de Catherine « à 
mourir de rire. » Elle a horreur des huguenots à l'égal de la peste; 
mais avant tout elle est douce et tendre de cœur ; elle répand l'au- 
mône et délivre les faux sauniers ; et l'on voit bien , pour parler 
comme elle, qu'elle aime bien les pauvres et qu'elle est à la joie 
de son cœur parmi eux ; d'ailleurs elle ne fait point la réformée, 
vit à bon escient, va à sa paroisse et ne se répent que d'une chose, 
c'est d'dvoir refusé de se laisser peindre à la mode des bonnes bour- 
geoises d'Angers. En revanche elle joue au trictrac et s'en confesse 
à son directeur qui dut être facile au pardon, y jouant volontiers et 
même y trichant, dit-on. 

Au milieu de l'amas de l'immense correspondance adressée au 
R. P. Faure , par les novices , vieux ou jeunes , de la congrégation de 
Sainte-Geneviève , soupirs mystiques , élans d'amour , et autres 
productions écloses à l'ombre de la solitude et des loisirs, je me suis 
senti tout ému de rencontrer à l'improviste une douce lettre de 
femme, écrite, non plus du cloître où la foi reste plus intime, mais 
en pleine route , au sortir de l'école ou de l'hôpital du pauvre , avec 
cet élan de charité , cette sainte naïveté des cœurs sensibles, cet 
enthousiasme candide du dévouement , cette éloquence , enfin , des 
âmes simples , qui ne trouve pas d'incrédule. 

Ce qui n'était alors pour moi qu'une rencontre heureuse est 
devenu une bonne fortune que je puis offrir à l'Aqjou comme mon 
présent de bienvenue. 



LES SOEURS DE CHARITÉ k L'HÔPITÀL SAlIYT-lEÂIf . 207 

Mon révérend père (1). 

Par la miséricorde de Dieu nous avons tous les jours entendu la 
sainte messe. Dès que nous étions en carrosse , je disais in viam 
pacis et tous me répondaient. Puis je leur remettais en mémoire les 
points de Toraison , après laquelle nous disions V Angélus, 

Quelque fois le premier de nos entretiens était des pensées de 
notre oraison et puis en quelque discours plus récréatif ou de 
nos distractions ou de nos songes ; quelquefois à faire la guerre à 
ceux qui avaient dit quelque chose de travers; puis Grandnom lisait 
quelque demi -heure du Pèlerin de Lorette, puis deux de nos filles 
chantaient les litanies du Saint Nom de Jésus et nous autres répon- 
dions la même chose qu'elles avaient chanté. Quand nous passions 
en quelque yillage nous saluions l'ange gardien, et au village où 
nous devions arrêter , je demandais assistance particulière à notre 
Seigneur. 

A Etrechy, notre première dinée, j'arrivai à Téglise et demandai 
s'il y avait un Hôtel-Dieu. Je trouvai quelques petits enfants avec 
lesquels je raisonnai, et me vint en pensée qu'ils étaient enfants de 
Dieu. Je ressentis une joie avec eux en leur faisant dire leur Pater, 
qui me fit passer la petite tristesse que j'avais eue la matinée de mon 
départ. Toutes les heures que ma montre sonnait soit dans le car- 
rosse ou dehors , nous disions un Ave Maria en nous remettant en 
la présence de Dieu, et demandais Taccomplissement de sa sainte 
volonté. 

A Etampes, notre première couchée , passant devant l'église , je 
m'y fis descendre et envoyai voir où était l'Hôtel-Dieu qui se trouva 
être loin. J'y fus pourtant à pied avec seulement ma fille et mon 
laquais. Je m'adressai à une jeune religieuse qui se trouva être la 
supérieure. Je me mis auprès d'elle à l'entretenir pendant que mon 
laquais était allé acheter quelque chose pour donner aux malades ; 
et comme je lui parlais delà nécessité d'un directeur, elle me regarda 
au yisage : j'étais faite avec un collet bas sans vertugadin , comme 
une servante; elle me dit : quelle femme êtes vous? étes-Tous 
mariée? J'ai tant oui parler d'une Mademoiselle Acarie, mais je 
pense que vous en êtes une autre; et commença à me dire comme 

(i) Bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris. — Cabinet des MSS. Collection de 
leUres adressées au R.-P. Faure (année 1633). Il n'est peut-être pas inutile pour 
eiLpliquer Texistence de cette lettre dans cette collection, de rappeler que le R.>P. Faare 
était d'Angers. 



208 RETUB DE L'ANJOa. 

elle avait eu volonté d'être aux hospitalières; qu*on Tavait choisie 
pour être supérieure de six religieuses qui sont là sans réforme, 
mais que depuis deux ans , elle n'avait encore rien fait : je Tencoa- 
rageai fort. Elle me dit qu'il faudrait qu'elle vînt à Paris , je lui ofifiris 
ma maison . j'avais bien désir de prier Dieu pour elle. A rhôtelieric 
j'entendis dire que Thôtesse avait une grande afQiction de son fils, 
je passai mon aprës*soupée à l'entretenir ; puis donnai le siy et d'orai- 
son et l'examen à l'ordinaire. 

Le lendemain à la dinée , à Angerville, je ne trouvai point d'HA- 
tel-Dieu. Je fus à l'église pendant que le dîner s'apprêtait; après 
lequel je descendis , où je trouvai quantité de pauvres qui m'atten- 
daient et ausài des enfants et grandes personnes qui faisaient de 
l'étamine. Je commençai par leur faire faire le signe de la croix, 
dont la plupart ne le savaient pas faire; et me firent grand pitié : ils 
me semblèrent de bonne affection. Je fus coucher à Artenay, où je 
fis grand catéchisme à l'église : je crois vous l'^ivoir mandé; puis 
dinai à Orléans où j'arrivai à jeun aux Pères Jésuites , pour y com* 
munier, car c'était le jeudi et j'admirais comme partout je trouvais 
tout à point ce que je pouvais souhaiter, tant pour l'âme que pour le 
corps. Leur Hôtel-Dieu est riche à ce que l'on m'a dit, mais les 
malades n'en sont pas mieux : il y a peu de religieuses et qui ont des 
servantes sous elles à qui elles se fient trop. 

Je m'étais proposé d'y faire quelque séjour pour affaire ; je ne sais 
comment je m'y déplus si fort; j'étais logée chez des huguenots. Je 
laissai tout là et m'en allai coucher à Cléry, où je visitai et fis dire 
le lendemain la sainte messe à Notre-Dame et dinai à Saint-Dié, où 
je trouvai l'église fort bien servie ; les pauvres et les enfants mieux 
instruits que en pas un lieu. Je fus coucher à Blois, où je trouvai 
beaucoup de dévotion , mais l'Hôtel-Dieu point visité et mal en or- 
dre. Je parlai à une de mes cousines, qui est fort dévote, qui me dit 
que le père Lallement, supérieur des Jésuites, les avait bien exhor- 
tées à le visiter, mais que peut-^tre Dieu avait-il permis que j'y al- 
lasse pour leur faire croire que , à Paris , les femmes de qualité y 
vont et que elles seront incitées d'y aller. Je ne m'y arrêtai point à 
cause de la rougeole qui était chez mon oncle , de sorte que j*allai 
dîner à Escure et coucher à Amboise, où Dieu me fit bien des grâces. 
Leur Hôtel-Dieu est pauvre; l'on y retire tous les passants, estropiés 
et orphelins, mais non pas les malades. Il y a un marchand qui y a 
fait une fondation pour une maîtresse d'école, devant laquelle j'in- 
terrogeai les pauvres , et la priai de me venir voir le lendemain, ce 
qu'elle fit, et en fus bien édifiée. C'était le premier dimanche du 
mois, je me confessai et communiai aux Pères Minimes, et l'après- 



IBS SOBURS DB CHARITÉ A L'HÔPITAL SAINT- JBAN. 209 

dlnée, ne laissai pas de repartir coucher à Tours, où je vis le plus 
bel Hôtel-Dieu et mieux ordonné que pas un ; et, le lendemain, com- 
muniai à Saint-François-de-Paule, où étaient les indulgences et 
grand concours de peuple, et Taprès-dinée Je partis et allai coucher 
à Langeais, et vins le lendemain ouïr la sainte messe à Chouzé, qui 
est de cet évèché-ci, et le bon prêtre qui y dit ia messe aurait bon 
besoin, comme je pense, de voir une mission ; même il me vint en 
pensée d*en dire quelque chose à H. d'Angers : les petits enfants y 
sont peu instruits. De là je vins à Saumur, où je séjournai ce 
jour-là le mercredi tout entier, et le jeudi y communiai, en mémo 
temps que tous mes gens. Us y ont eu bien de la dévotion. Dès que 
nous avisâmes le lieu, nous chantâmes le Te Dmm. 

Je m'oubliais de vous dire notre après-dinée : nous disions quel- 
quefois notre chapelet en deux chœurs, tous les jours les litanies de 
la sainte Vierge, et les autres rechantaient les mêmes, afln de les 
dire doublement. 

Notre récréation durait bien autant que nos prières. Quelquefois 
nous jouions à ne dire ni oui ni non, et ceux qui le disaient payaient 
un Ave à celui 'qui l'y pouvait prendre. Nous chantions AMuia et 
d'autres hymnes, mais tout cela si gaiment qu'un de mes fermiers, 
qui était à cheval, était ravi de nous voir. Je voulais montrer à Ca- 
therine à bien lire et la prononciation ; elle faisait des réponses et des 
discours à rire jusques aux larmes; enfin, mon père, ii est bien aisé 
de servir Dieu à ce prix-là. A mon arrivée à Angers, il vint deux 
Messieurs au devant de moi qui m'empêchèrent d'aller à l'Hôtel- 
Dieu, ni à l'église, et puis, il était tard. 

J'arrivai droit céans où je trouvai un souper magnifique, et tant 
de monde à me recevoir qu'enfin l'on me traita du grand. Le lende- 
main je n'eus le loisir que d'entendre la messe. MM. de la Justice et 
tous les principaux de la ville me vinrent visiter et encore le jour 
d'après; j'eus grand peine à me dérober pour visiter l'Hôtel-Dieu, 
que je trouvai en assez bon ordre. Il y a une bonne tourière qui a 
fait vœu d'y finir ses jours au service des malades, ce qui leur a été 
un grand bien; principalement elle a soin de leur salut. Depuis, j'ai 
été deux fois visiter les prisonniers dans cette pensée que notre Sei- 
gneur disait en l'Évangile : J'ai été prisonnier. Je leur donnai des 
images et chapelets et délivrai de pauvres faux-saulniers qui me fi- 
rent grand pitié. Ce qui est déplaisant , c'est que tout est su dans 
la ville et toujours l'on en dit plus qu'il n'y en a. Dimanche, je fus à 
vêpres à une religion où , contre ma coutume , je fus deux heures 
devant le Saint-Sacrement , et là il me vint en pensée comment je 
pourrais parler du catéchisme devant ces demoiselles de céans que 

14 



âlO RByUB DB L*lIfJOn. 

je m*imaginais en avoir grand besoin. Je me résolus d*aller anx pau- 
vres Renfermés, où je les amenai et interrogeai les enfants assez bien 
instruits. Il y a un bon ecclésiastique qui en a grand soin. Mon père, 
cela réussit si parfaitement bien que W^ LeFèvre, qui est mariée à un 
conseiller et qui a quatre enfants, me dit au retour y avoir pris très 
grand plaisir et qu*elle ne savait presque rien de tout cela, et m'ajouta: 
<r L'on voit bien que vous aimez bien les pauvres et que vous êtes à 
la joie de votre cœur parmi eux. Vous paraissiez deux fois plus belle 
en leur parlant. » Mon père, cela est admirable que Dieu me donna 
la bardiesse de parler en présence de leur ecclésiastique et, pour le 
moins, cent personnes qui m'écoutaient, et puis après me payèrent 
de tant de louanges ! Même ce bon prêtre me dit qu'il s'estimerait 
bien heureux de pouvoir finir ses jours auprès de moi sans gages ni 
récompense, mais seulement pour ouïr les paroles qui sortiraient de 
ma bouche : voilà ses propres termes. 

Or sus, mon père, c'est à vous que j'écris et dans la confiance que 
vous louerez Dieu et l'aimerez pour sa miséricorde infinie. Il m'a fait 
des grâces à Saumur et ici que je ne puis vous direet nonobstant mon 
extrême infidélité; c'est ce qui me doit ravir d'amour vers lui. Mon 
père, priez-le qu'il rabaisse mon orgueil par quel moyen il lui plaira, 
je suis prête à tout perdre et tout quitter, préférant l'humilité à toutes 
les consolations et biens. L'exemple de mon Sauveur est bien puis- 
sant, qui a quitté le sein de son père pour la venir pratiquer dans la 
pauvreté et l'anéantissement. 

Or, revenons à l'effet du catéchisme; c'est que depuis, ces bonnes 
demoiselles viennent prier Dieu avec moi, quand je donne le siyet 
de l'oraison, mais principalement une qui est fille; or, je la trouve 
bien touchée, je la peux dire gagnée. Il y a une bonne femme dé- 
vote qui me vint voir et me dit que si j'étais ici un an, je converti- 
rais toute la ville ; je vous assure qu'elle me fit bien rire. Deux choses 
leurplait ici, que je ne fais point la réformée, que je vis à bon es- 
cient et que je vas à ma paroisse. Dernièrement ils me pressèrent 
fort de me faire peindre ; ils ont un homme qui l'entend parfaite- 
ment (1) : c'est celui qui a peint feu Monsieur; et c'est la coutume : 

(1) Nous ignorons quel peut être ce peintre si ce n'est Lagoux, dont Claude Mé- 
nard parle ainsi : Propriam artis su» peritiam vuUibus humanis ad vÎTum reprssen- 
tandis sic exhibuit excellenter, vix ut alium Gallia etiam in ipsa diligentia similem 
collocaret, quod ipsum testari possim qui per tôt quod vixit annos arte sua laudando 
solertiain, peritiam, quin et ipsa etiam Parisiorum Lutetia tôt excellentium pictorum 
gloriosa monimentis in hac picturae portione minorem se ingenua et laudabili voce 
professa est. 

(Rerum Andegavensium Pandeciœ, fol. 208. — Bibliotii. d'Angers. MSS) 



LBS SOEURS DE CHARITÉ A L*HÔPITAL SAU^T-JBAN. 211 

îl ny a si petite bourgeoise qui ne le soit, et, après leur mort, on 
met leur portrait à Téglise auprès de leur tombe. Or, je leur refusai 
et ra*ea suis repentie, car il me semble que c*était par une fausse 
humilité de ne vouloir pas parsdtre si vaine que de se faire peindre , 
et qu'il y a plus de vertu à le faire par condescendance. Je jouai der- 
nièrement une heure au trictrac et me suis résolue de leur obéir en 
ce qui ne sera point péché, c'est-à-dire jusqu'à ce que j'aie votre 
réponse; car je ferai tout ce que vous voudrez. Vous savez que je 
suis, pour l'amour de notre Seigneur et de sa sainte Hère, 

Mon révérend père, 
Votre très humble et obéissante servante. 

Angers , ce 46 avril 46SS. 

Madame Lcgras revint à Angers en 1639, cette fois appelée par la ville 
même (1), qui lui demandait quelques-unes de ses filles pour le ser- 
vice de l'hôpital. C'était en plein hiver : « la bonne demoiselle » était 
souffrante; sa santé, depuis longtemps délabrée, de tout temps in- 
certaine , lui commandait de rester : elle partit. En arrivant chez 
l'abbé De Vaux, grand vicaire du diocèse , qui lui avait offert sa mai- 
son , elle tomba malade. À cette nouvelle, Vincent de Paul lui écrivit 
pour lui donner du courage, et à l'abbé De Vaux pour le remercier 
de ses bons soins. La première de ses lettres a été publiée (2). La 
seconde est inédite. Nous la donnons ici, ne pouvant mieux finir. 
L'original que possèdent les Sœurs de l'Hôtel-Dieu d'Angers, nous a 
été communiqué avec un empressement et une bonté dont nous ne 
saurions trop nous louer. 

De Pari», ce dernier du mois et de Van 46S9. 

Monsieur, 

La grâce de nostre Seigneur soict avecq vous pour jamais. Je ne 
puis vous remercier assez affectionement ny humblement, au gré 

(1) Les actes capitulaires de cette époque n'existent pas dans le chartrier de THôtel- 
Dieu, aujourd'hui déposé aux Archives du département, mais, à Tannée 1651 , on 
trouve : Et ledit jour (19 septembre), nous avons résolu d'escrire à Mademoiselle Le- 
gras, pour la prier de nous envoyer encore trois sœurs servantes..., attendu Taf- 
fluence et le grand nombre qui est à présent à THostel-Dieu , qui ne peuvent estre 
serviz comme nous le désirions , attendu que lesdites sœurs servantes sont en trop 
petit nombre et sont souvent malades à cause du trop grand travail. (Registre capi- 
tulaire , 1651 , page 5.) 

(2) Gobillon, p. 87. 



212 RBYUB DB L'âI^JOU. 

de mademoiselle Le Gras et au mien, de la charité, la non pareille, 
que vous exercez vers elle et vers ses flUes; je vous en remercie eu 
la manière que je le puis. Monsieur, et prie nostre Seigneur pour 
Vamour duquel vous faictes tout cela qu'il soict luy mcsme vostre 
remerciment et vostre recompense, et vous o&re tout ce que je puis en 
la terre pour le ciel et toutes les recognoissances qui me sont pos- 
sibles devant Dieu et devant le monde. La voilà doncq tombée malade 
ceste bonne demoiselle. In nomine Domini. Il faut adorer la sagesse 
de la Providence divine là dedans ; je ne la vous recommende pas, 
Monsieur ; vostre lettre me fait voir combien elle vous tient au ceeur 
et celle qu'elle m'escript aussi ; je voudrois estre en lieu pour vous 
libérer du seing que vostre bonté en a et de la peine qu'elle en prend. 
Nostre Seigneur veut adjouster le fleuron de ce mérite à la couronne 
que nostre Seigneur vous va façonnant; je luj/ escris un mot. Je vous 
supplie. Monsieur, de luy envoyer ma lettre et de me regarder comme 
une personne que nostre Seigneur vous a donnée, et qui est en son 
amour et celuy de sa sainte mère vostre très humble et très obéis- 
sant serviteur 

YmcBnT DE Paul. 

Nous donnons ici le texte exact de la lettre de Madame Legras : 
c'est ainsi , ce nous semble , qu'il la faut lire , dans toute la parure 
de son ignorance. 

« Mon Révérend père, 

» Par la miséricorde de Dieu nous avons tous les jours antendu la 
S^^ messe. Des que nous estions an caresse , je disoîs in viam pasU 
et tous me respondois. Puis je leur remettois an mémoire les points 
de l'oraison, après laquelle nous disions VAngdus. 

» Quelque fois le premier de nos antretiens estoit des pansée de 
nostre oraison et puis an quelque discours plus récréatif ou de nos 
distractions ou de nos songes , quelque fois à faire la guerre à seux 
qui avoient dit quelque chosse de travers, puis Grandnom lisoit 
quelque demie heure du Peslerin de Laurette, puis deux de nos 
filles chantoient les Litanie du S* nom de Jésus et nous autres res- 
pondions la mesme chose qu'elles avoient chanté. Quant nous pa- 
sions an quelque vilage nous saluyons l'ange gardien , et au vilage 
ou nous devions arrester, je demandois assistance particuillierre à 
nostre Seigneur. 

» À Estrechy nostre premierre disnée, j'arivé à l'Eglise et demandé 



LES 8€BDRS DB CHARITÉ À L'HÔPITAL SAINT- JEAN. 213 

s'il y avoit un hôtel -dieu. Je trevé quelque petits anfans avec les- 
quels je m'^ressonaé, et me vint en pansée quMl estoient anfans de 
Dieu. Je ressenty une joie avec eux an les fesant dire leur Pater qui 
me feit passer la petitte tristesse que j^avois beue la matinée de mon 
départ. Touttes les œures que ma montre sonnoit soit dans le ca- 
resse ou de hors nous disions un Avé Maria an nous remettant an 
la presance de Dieu et demander la complisement de sa s*' volonté. 

9 A Estompe nostre premierre couchée, passant devant TEsglise, je 
m'y fis dessendre et aiivoyé voir ou estoit l'hotel-dieu qui ce trouva 
estre loing. J'y fus pourtant à pied avec seullement ma fille et mon 
lacques. Je m'adresé à une jeune Religieuse qui ce trouva estre la 
supérieure. Je me mis auprès d'elle à l'entretenir paudnnt que mon 
lacques estoit aies aietter quelque chosse pour donner aux malades, 
et comme je luy parlay de la nessesité d'un directeur, elle me re- 
garda au visage, j'cstois faitte avec un colet bas san vertu-gadin 
comme une servante, elle me dit : quelle femme este vous? este vous 
mariée? j'é tant ouy parler d'une M"« Acarie, mais je pance que vous 
an este une aultre; et commanca à me dire comme elle avoit heu 
volonté d'estres aux hospitalierres, que l'on l'avoit choisi pour estre 
supérieure de six religieuse qui sont là sans resforme , mais que de 
puis deux ans, elle n'avoit encore rien faict. Je l'encouragé fort. Elle 
me dit qu'il faudroit qu'elle vint à Paris, je luy orfiris ma maison; 
j'avois bien désir de prier Dieu pour elle. A l'otellerie j'entendis dire 
que Totesse avoit une grande afliction de son fils, je passé mon 
après soupée h l'entretenir, puis donné le stjget d'oraison et l'exa- 
men à l'ordinere. 

» Le lendemin, à la disnée à Aniersville, je ne trevé point d'otel- 
Dieu. Je fus à l'église pandant que le disné s'aprestoit, après le quel 
je dessendis où je trevé quantité de pauvre qui m'attendois et ausy 
des anfans et grande personne qui fesoient de Testame. Je commansé 
par leur faire faire le signe de la crois dont la plus part ne le savoient 
pas faire, et me firent grand pitié. Ils me semblèrent de bonne afec- 
tion. Je fus coucher à Artenait, ou je fis grand catéchisme à l'es- 
glise, je crois vous l'avoir mandé, puis disner à Orléans où j*arrivé 
à jeun aux pères Jésuites pour i comuuier, car s'estoit le jeudy, et 
j'admirois comme par tout je trevé tout à poins ce que je pouvois 
souhetter tant pour l'ame que pour le corps. Leur autel-Dieu est 
riche à ce que Ton m'a dit, mais les malades n'an sont pas mieux. 
Il y a peu dq religieuse , et qui ont des servantes soubs elles à qui 
elles ce fient trop. 

» Je m'estoient proposée d'i fere quelque seiour pour afaire. Je ne 
say commant, je m'i displu si fort. J'estois logée chés des Hugeuos. 



214 REYUB DE L'AUJOU. 

Jo lessé tout la et m'en aie coucher à Cléry, où je visité et fis dire 
le lendemin la sainte messe à Notre-Dame et diner à Saint-Dié, on 
je trevé Tesglise fort bien servie, les pauvres et les anfans mieux ins- 
truits que an pas un lieu. Je fus coucher à Blois, où je trevé beau- 
coup do dévotions , mais Tolel-Dieu point visité et mal an ordre. Je 
parlé a une de mes cousinnes qui est fort dévole qui me dit que le 
père Lalement, supérieur des Jésuisle, les avoient bien exortée à le 
visiter, mais que peult estre Dieu avoit-il permis que j^y alasse pour 
faire croire que a Paris les femmes de qualité y vont et que elles se- 
ront insilée d'i aler. Je ne m'i arresté point a cosse de la rouiolle qui 
estoit ches mon oncle, de sorte que j'aie disner à Escure et coucher 
à Amboise , où Dieu me feit bien des grases. Leur Hautel-Dieu est 
pauvre. L'on n'y retire tous les passant, estropiât et orphelin, mais 
nom pas les msdade. 

9 II y a un marchan qui y a faict une fondation pour une mettresse 
d'escolle devant laquelle j'ynterosgé les pauvres et la prié de me 
venir voir le lendemin, ce qu'elle feit, et an fus bien édifiée. S'es- 
toit le premier dimanche du mois, je me confessé et communié aux 
Pères Minimes, et Tapresdinée, ne lessé pas de repartir coucher à 
Tours où je vis le plus bel autel-Dieu et le mieux ordonné de pas 
uns, et le lendemin comunier à St François de Paulle , où estoient 
les induljences et grand concours de peuple, et l'apresdinée, je party 
et aie coucher à Langes , et vint le lendemin ouyr la sainte messe à 
Ghousé qui est de sest Ësvesché ycy et le bon prestre qui y dit la 
messe auroit bon besoin comme je panse de voir une mission, 
mesme il me vint en pansée d'an dire quelque chose à M. d'Aigers, 
Les petits anfants cy peu instruits. De là je vins à Somur, où je sé- 
journé se jour là, le mercredi tout antier et le jeudy y communié, 
ancore tous mesjents. Ils y ont ehu bien de la dévotion. Dès que 
nous avisame le lieu , nous chantame le 7e Deum. 

» Je m'oublie de vous dire nostre apresdinée.Nous disions quelque- 
fois nostre chapelet an deux coeurs, tous les jours les litanies de la 
Sainte Vierge et les autre rechantois le mesme afin de les dire dou- 
blement. 

» Nostre récréation duroit bien autant que nos prières, quelquefois 
nous jouions à ne dire ne ouy ne nom et seux qui le disoient 
poyoyent un ave à celuy quy luy pouvoit prendre. Nous chantions 
alleluya et d'autres imnes, mais tout cela sy gaiement [que] un de 
mes fermiers qui cstoil à cheval estoit ravy de nous voir. Je Toulois 
monstrer à Catherine à bien lire et la prononciation , elle fesoit des 
responce et des discours à rire jusques aux larmes; anfln, mon père 
il est bien ayzé de servir Dieu à ce prix la. A mon arrivé ycy, il vint 



LES SOEURS DB GHÂ&ITÉ k L'HÔPITÀL SAIKT-JEAIV. 215 

des messieurs au devant de raoy qui m*anpechereat d'aler à Tostel- 
Dieu ny à FEglise et puis, il estoit tart. 

» J*arri?é droit céaos ou je treyé uq soupe magnifique et tant de 
monde à me resepvoir que anfin Ton me treta du grand. Le lende- 
min, je n*us le loisir que d'entendre la messe. M. de la justice et 
tous les principaux de la ville me vinrent visiter, et ancore le jour 
d*aprës, j*eus grand paine à me desrober pour visiter TOstel-Dieu, 
que je trevé en assés bon ordre. Il y a une bonne tourouaire qui a 
fait veuf d*i finir ses jours au servisse des malades, qui leur a esté 
un grands bien, princîpallcment elle a grand soiqg de leur salut. 
Depuis j'ay esté deux fois visiter les prisonniers dans seste pansée 
que nostre Seip disoit en VEvangille : J'ay esté prisonnier. Je leur 
donné des images et. chapelets et délivré de pauvres fossoniers qui 
me flre grand pitié. Ce qui est desplaisants, s'est que tout est seu 
dans la ville et tout jours Ton an dit plus qull n'y an a. Dimanche 
je fus à vespres à une Religion où, contre ma coustume, je fus deux 
heures devant le Saint-Sacrement, où là il me vint an pansée com- 
mant je pourrois parler du Catéchisme devant ses damoiselles de 
séans que je m'imaginez an avoir grand besoing. Je me réssolus dea- 
ler aux pauvres anfermés où je les mené et interosgé les anfants 
assés bien instruits. Il y a bon ecclésiastique qui an a grand seing. 
Mon père sela réussy si parfaittement bien que Vfi^ Le Fevre qui est 
mariée à un conseillé et qui a quatre enfaus me dit au retour y avoir 
pris très grand plaisir, et qu'elle ne savoit preque rien de tout cela , 
et m^acyouta : « L'on voit bien que vous aymés bien les pauvres et 
que vous este à la jouaie de vostre cueur parmi eux. Vous paroissiés 
deux fois plus belle en leur parlant.» Mon père se la est admirable que 
Dieu me donna la ardiesse de parler en présence de leur ecclésias- 
tique et pour le moins san personne qui m'escoutoient et puis après 
me paiere de tant de louange. Mesme ce bon prestre me dit qu'il 
s'estimeroit bien heureux de pouvoir finir ses jours auprès de moy 
sans gages ni rescompance , mais seulement pour ouyr les paroUes 
qui sortiroient de ma bouche : voilà ses propres termes. 

» Or sus, mon père, s'est à vous que je escrits et dans la confiance 
que vous louerés Dieu et l'aimerés pour sa miséricorde infinie. Il 
m'a faict des grases a Somur et ycy, que je ne vous puis dire et 
nonobstant mon extrême infidélité ; s'est ce qui me doit ravir d'amour 
vers luy. Mon père priés le qu'il rabaise mon orguil par quel moyen 
il lui plaira, je suis preste a tout perdre et tout quitter, préférant 
l'umilité à toutte les consolations et biens. L'exemple de mon Soveur 
est bien puissant qui a quitté le sin de son père pour la venir prati- 
quer dans la pauvreté et anéantissement. 



1216 RBVUB DB L*AIfJOU. 

» Or revenons à refait du catéchisme, s'est que depuis, ses bonnes 
damoiselles vienne prier Dieu , avec moy quant je donne le sujet de 
l*oraison , mais principallement une qui est fille, or je la trêve bien 
touchée, je la peult dire gaignée. Il y a une bonne femme dévote 
qui me vint voir et me dit que sy j*eslois ycy un an , je convertirois 
toutle la ville. Je vous assure qu'elle me fit bien rire. Deux chose 
leur plait ycy, que je ne fes point la réformée , que je vis à bon 
esciant et que je vas a ma paroisse. Dernierrement ils me presere 
fort de me fere pindre. Ils ont un homme qui le Tantent parfaitte- 
ment; s'est celuy qui a pint feu M' et s*est la coutume; il n'}r a çy 
petitte bouijouayse qu'il ne le sait , et après leur mort l'on met leur 
pourtrait à Tesglise auprès de leur tombe. — Or je leur refusé et 
m'an suis repantie , car il me semble que s'estoît par une fose humi- 
lité de ne vouloir pas paroistre cy vesne que de se faire pindre et 
qu'il y at plus de vertu à le faire par condessendance. Je jouay der- 
nierrement une heure au trictrac et me suis ressolue de leur obéir 
an ce qui ne sera point péché , s'est a dire jusque à ce que j'aye vostre 
responce, car je feré tout ce que vous vousdrais. Vous savés que je 
suis pour l'amour de nostre Seigneur et de sa sainte Mère , 

» mon Révérend père , 
» Vostre très humble et obéissante servante. 

■ D'Anjert, ce 46 avril 465S. >-] 



La signature manque. 

La lettre porte pour adresse : à Monsieur, Monsieur Vincent de 
Paul^ supérieur des Presires de la Mission, à Saint-Lazare. 

CÉLBSTiif Port. 



L'AMBASSADE DE HONGRIE 



A ANGERS EN U87. 



Charles VIII séjourna fréquemment à Angers, en 1487 et 1488, 
pendant le cours de la guerre qu'il soutint contre François II, duc 
de Bretagne. Barthélémy Roger se trompe néanmoins (1) en disant 
qu'il y fit presque continuellement sa résidence : c'est principale- 
ment de Laval que le roi de France suivit les opérations de ses 
armées ; et nous en trouvons la preuve dans les registres mêmes de 
notre Mairie, dont les rapports et la correspondance avec le monar- 
que étaient presque quotidiens. Il ne se passait aucun fait important 
sans que Charles VIII en avertit ses très chers et bien âmes les maire 
et eschevifis de sa ville d^Angiers (2); surtout il ne leur épargnait pas 
les recommandations de bien garder la capitale de FAnjou contre 
toute surprise de la part de ses ennemis, et de lui envoyer les vivres 
nécessaires pour les trois ou quatre armées (3) qu'il avait fait entrer 
en Bretagne. 

Malgré la présence ou le voisinage de la cour, notre ville était 
nécessairement en proie à la désolation et aux angoisses causées par 
le passage continuel de troupes mal disciplinées, les fatigues d'une 

(1) Histoire d* Anjou, page 380. 

(2) 4 juin ii87. Par Pierres Coqueau , chevaucheurs de Tescuierie du roy, ont 
esté apportées et présentées plusieurs lettres-missives du roy, adressantes aux Estatz 
de lad. ville, données à Laval, le.... jour de ce moys, es quelles y avoit enclouses 
plusieurs coppies d'autres lettres escriptes au roy ; le tout faisant mencion de la 
priiise de Saint-Omer, de Plermel (Ploermel) , et de la guerre contre monseigneur 
d^AUebret, aussi de Coussy. Audit Cocquereau, chevaucheur, a esté ordonné, pour 
son vin, ung escu. 

Archives de la mairie d'Angers. 

(3) Roger dit quatre, les historiens de Bretagne, trois. 



218 BEVUE DE L*ÀKJOn. 

surveillance incessante, et enfin la crainte que la victoire, eu se 
prononçant pour les Bretons, ne vînt encore accroître les chaînes et 
les calamités qui avaient déjà causé des pertes inestimables à la 
population angevine. 

Au commencement du mois de juin 1487, une nouvelle inattendue 
détourna un instant les esprits des tristes préoccupations qui les 
assiégeaient : Angers allait recevoir dans ses murs FAmbassade de 
Hongrie. 

Nos historiens ayant tous omis ou négligé de relater ce fait, nous 
allons en rapporter textuellement les détails, tels qu'ils sont consi- 
gnés dans les délibérations de la Mairie d'Angers. 



I. 



^juign. Jehan Bourgeolays, eschevin et conncstable (des porlaui 
Saint- Aubin, Toussaint et la Basse-Chaîne), qui arriva yer soir de 
Laval, où il avoit esté envoyé devers le roy, a apporté les lestres du- 
dit seigneur, adressantes aux Estaz de la Ville, données à Laval, 
le (1) jour de ce moys, signées CHARLES, par lesquelles ledit sei- 
gneur mande que Ton recueille honnorablemeut et festie l'ambassade 
de Hongrie, etc., etc.; et qu'il a donné provision aux courses et 
pilleries faicles par les Bretons. 

Et pour troys jours et demy que ledit Bourgeolays a vacqué oudit 
voyage, luy a esté ordonné 70 solz. 



IL 



5 juign. Mons«' l'évesque du Mans a escript que l'ambaxade de 
Hongrie arrivera cy vendredi malin. A ceste cause a esté ordonné 
qu'elle sera logée en la Cité, et feslié dymanche. 

Thorain Bcrson et Jehan Cyreul, pouUailiers, sj y sont comparuz, 
ausquelx a esté commandé de se pourveoir et fournir h la ville, pour 
festier dymanche ladite ambaxade : 

Levratz, ce que en pourront recouvrer, 

!200 lapereaux, 

200 pigeons, 

200poullels, 

(1) La date est restée en blanc, mais ce doit être le 2. 



l'ambassade de HONGRIE A ANGERS. 219 



Ihéronneaux, 
pâlies, 
buhors, 
SOoysons, 
25 chevreaux, 
5 veaulx. 



III. 



6juign. A esté conclud que on escripra lestres, de par les gens du 
Conseil du roy, of&ciers, maire et eschevins d'Angiers, aux abbez et 
genlilzhommes de ce pads, pour recouvrer d'eulx venaisons, gibiers 
et volatilles, pour festier ladite ambaxade de Hongrie ; 

Qu'on leur donnera du vin, de par la ville, par chascun des jours 
du vendredi et sabmedi prouchain, à chascun des chiefz six quar- 
tes; et pour le leur présenter sont commis Pierres Thevin et René 
Tousche Rousche. 

Maistres Jehan Loheac, juge de la provosté, Guy Poyet, sieur de 
Jupilles, Jehan Lenffent, sieur de Louzil, Jehan Fallet, Ligier Bus- 
cher, sont commis maistres d'ostelz pour le feslage de ladite 
ambaxade. 

Guillaume Leroy, Jehan Delaunay, sont commis pour emprunter 
et fournir de tapicerie. 

IV. 

7 juign. A esté commandé à Colas Main, Guillemin Doaisseau, 
Jehan Perier, Jehan Ragot, de emprunter jusques au nombre de 
300 platz et 300 escuQjlcs , pour servir au festage de Tambaxade ; et 
a esté baillé commission pour ce faire audit Colas Main. 



Le vendredi 8« jour dudit moys de juign, arriva ladite ambaxade 
de Hongrie, au matin, en la quelle estoit chief le chancelier de Hon- 
grie, archevesque, accompaigné de 200 chevaulx ou environ; avec- 
ques les quelx estoient les évesques du Mans et de Lymoges. 

Audavant des quelx sont allez les gens de Féglise d'Angiers, au 
nombre de cinq ou six, avecques le dean, qui a fait la harangue, et 
grant nombre des officiers, maire et eschevins et bourgeois d'An- 
giers, en grant estât et ordonnance, jusques à Bailée. 



220 REVUE DE L'ANJOU. 

VI. 

9juign, A esté appoincté avccques la femme de Guillemin Alas- 
neau qu'elle servira de linge les seigneurs de l'ambaxade de Hongrie 
et pour le festage d'entr'elx; et en sera paiée par la ville. 

Guillaume Leroy, Jehan de Sainct-Lambert , Guillaume Prieur, 
Jehan Ogier, ont esté commis et ordonnez pour emprunter vessellc 
d'argent, ou nom de la ville, et en respondre, etc., pour servir audit 
festage. 

Augier Painot et Guillaume Jollet, sergens de céans, ont rapporté 
oudit Conseil avoir, cejourduy, emprunté, de par la ville, de la vefve 
'eu maistre René Du Houssay, une couete avecques ung traverlit et 
deux^orilliers , le tout garny de deux souilles, quatre draps de lit et 
une sarge rouge , deux couvre-chiet^ ; les quelx mesnaiges ont esté 
portez, par Tordonnance dudit Conseil, en la maison de maistre 
Olivier Leprince, chantre de l'église d'Angiers, pour servir au chief 
de'l'ambassade de Hongrie, qui y est logé. 

VIL 

11 juign. Plusieurs parties de la mise et despence faicte par Jehan 
Fallet , eschevin et receveur, dymanche derrenier, à festier au sou- 
per l'ambaxade de Hongrie , par le commandement du roy, ont esté 
par luy présentées oudit Conseil, veues, leues et calcullées, montant 
à la somme de 118 livres 6 solz 11 deniers tournoys; et ordonné 
icelle somme lui estre allouée. 

VIIL 

Extrait des Comptes du receveur de la vUle. 

A Maurice Cousin, héritier de feu Morico Cousin, pintier, la somme 
de 40 s. t., pour les louaiges et pertes de la vesselle d'estaing dont il 
fournit pour servir au soupper de l'ambaxade de Hongrie, qui fut 
festiée de par ladite ville, le dimanche 10* jour de juin, l'an 1487, en 
RecuUée; comme par la requeste dudit Maurice Cousin, présentée 
ou Conseil de ladicte ville, et aussi par le dret et ordonnance d'icellc, 
peut apparoir, expédiée oudit Conseil le 9* jour de mars l'an 1488; et 
quictance dudit Cousin, signée, à sa requeste, du seing manuel de 



L^ÂBIBÂSSABE DB HONGRIE A ANeBRS. 221 

Jehan Jousses, notaire des contraz royaulx d*Angîers, donnée le 
26« jour de mars 1488, cy rendue à court. Pour ce 40 solz. 

II résulte, des passages extraits des registres si précieux de nos 
Archi'pes municipales, et inconnus, ou à peu près, aux personnes 
qui ont travaillé à Thistoire d* Anjou, que la Mairie d* Angers, préve- 
nue le lundi, 4 juin 1487, de l'arrivée des ambassadeurs envoyés par 
le roi de Hongrie à Charles Ylll, s'appliqua de suite à tout préparer 
pour les festoyer dignement. 

Le lendemain , on apprend qu'ils seront à Angers le vendredi 
matin. La Cité est désignée pour leur servir de logement ; deux des 
principaux poulaillers ou marchands de comestibles sont appelés au 
Conseil, pour faire connaître ce qu'ils pourront fournir en viande, 
gibier et volaille. Le souper du dimanche se composera de cinq 
veaux, vingt-^tnq chevreaux, autant de lièvres qu'il sera possible 
d'en avoir, deux cents lapereaux, cinquante oisons, deux cents pou- 
lets, autant de pigeons, et enfin cinquante hérons, palettes et butors, 
oiseaux de rivière peu estimés de nos jours par les gourmets, et qui 
étaient en grande faveur au temps où le faucon , décapuchonné et 
lancé dans les airs, les poursuivait jusqu'à ce qu'il les eût saisis dans 
ses impitoyables serres. 

Ainsi réglé, le menu du festin parait passablement copieux; tou- 
trfois, sur la nouvelle que l'ambassade est plus nombreuse qu'on 
ne l'avait annoncé, le Corps de ville craint que les commandes, 
faites à Thomin Berson et à Jean Cyreul, ne soient pas suffisantes. 

A cette époque de l'année, le gibier et la volaille sont rares. Sans 
doute , il n'y avait pas alors possibilité de s'en procurer d'autre au 
marché, circonstance facile à expliquer par le séjour de troupes 
nombreuses et par la guerre qui s'étendait alors jusqu'aux portes 
d'Angers. On écrit donc aux abbés et gentilshommes du pays, dont 
les basses-cours n'étaient pas moins bien peuplées que leurs garen- 
nes, buissons, haies, bois et forêts, afin qu'ils concourent à la fête, 
et envoient venaison, gibier et volatiles dignes d'être servis aux no- 
bles Hongrois. Le même jour, la distribution du vin est réglée ; des 
commissaires , pris dans le sein du Conseil , sont désignés pour la 
surveiller; d'autres s'empressent d'accepter les fonctions de mattres- 
d'hôtel, et se chargent d'emprunter, ou même de fournir, les tapis- 
series qui doivent décorer la salle du festin. 

Enfin, le jeudi 8, on s'occupe de la vaisselle; et comme le per- 
sonnel des seigneurs et gens notables dont se composait l'ambassade, 
devait être porté au double par les convives de la ville, on fait 
emprunter trois cents plais et trois cents écuelles. 



222 RBYUE DB L'âIYJOU. 

Ces dispositions bien réglées, les ambassadeurs et leur nombreuse 
suite arrivent , le vendredi matin , conduits par Philippe de 
Luxembourg, cardinal, évéque du Mans, et Jean de Barthon, évêque 
de Limoges. Ils étaient passés par Amboise et Tours , et n'ayant 
trouvé le roi dans aucun de ses châteaux des bords de la Loire, ils 
avaient descendu le fleuve, en suivant la Levée dans toute sa lon- 
gueur. Cet itinéraire est indiqué par la désignation de Ballée, ancien 
prieuré dépendant de Tabbaye de Saint-Florent, près Saumur, et si- 
tué un peu au-delà de Saint-Léonard, sur la route de Sorges, comme 
le lieu où les ambassadeurs, qui venaient de traverser une grande 
partie de TAllemagne et de la France , furent salués et compli- 
mentés. 

Les officiers du roi, le personnel du corps de ville, maire et éche- 
vins avec leurs sergents , revêtus de leurs plus splendides cos- 
tumes, s'y tenaient en bon ordre, entourés d'une foule immense, 
composée surtout de femmes, d'enfants et de vieillards; les hommes 
étaient, du moins les plus valides , retenus sur les remparts et aux 
portes, dans la crainte de leurs redoutables ennemis, les Bretons. 

Le clergé n'avait pas fait défaut pour cette cérémonie, en l'hon- 
neur d'une ambassade conduite par d'illustres prélats français et 
étrangers. La cathédrale, notamment, était représentée par cinq ou 
six chanoines ; et Jean de la Vignole, doyen de l'église d'Angers, fit 
une belle harangue en latin , langue familière encore ai\jourd'hui 
aux Hongrois de la plus humble condition. 

A partir du jour où l'ambassade fait son entrée à Angers, les 
détails fournis par les registres de la mairie sont moins complets. 
Nous voyons cependant que le samedi 9 juin, on passe un marché 
avec la dame Alanneau, pour la fourniture du linge destiné au sou- 
per ; et il est aussi nommé des commissaires , afin d'emprunter la 
vaisselle d'argent nécessaire pour servir audit festage. 

Il n'avait pas été pourvu à l'ameublement de la chambre que le 
chancelier-archevêque, chef de l'ambassade, devait occuper dans la 
maison d'Olivier Leprince, chantre de la cathédrale. Deux sergents 
de la ville réparèrent cet oubli, et MM. les maire et échevins n'eurent 
qu'à approuver l'emprunt fait par eux à Madame Du Houssay, d'une 
comte, ung trwoerlii, deux oriUiers, le Umt gamy de deux 80uilk$, 
quatre draps de lit, une sarge rouge et deux couvre chiefz. Probable- 
ment l'archevéque-chancelier faisait coucher près de lui son chape- 
lain ou son secrétaire. 

Le dimanche 10 , le festin a lieu, et sans qu'il en ait été donné la 
moindre description dans le cahier des conclusions de la mairie. 

Dès le 11, par exemple, on paie la plus grande partie des dépenses 



L'AUBASSADB DB HONGRIB à AlfGBRS. 223 

faites à cette occasion; celles qui sont constatées et calculées se 
montent à 118 libres 6 sous 11 deniers tournois. 

Quoique cette somme fût très forte pour l'époque, il est à croire 
qu'elle ne représente pas tout ce qu'il en coûta à la ville pour rece- 
voir et festoyer Fambassade de Hongrie. Des recherches minutieuses 
pour donner le total des flrais, n'ont abouti qu'à nous faire trouver, 
dans les comptes du receveur des deniers de la mairie, un paiement 
de 40 sous, tait, longtemps après, à l'héritier du pintier qui avait 
fourni la vaisselle d'étain, savoir les trois cents plats et trois cents 
écuelles dont parle la délibération du 6 juin. 

Ce dernier document constate un fait assez curieux, en disant que 
le souper du dimanche 10 juin 1487, eut lieu en RecuHée, c'est-à-dire 
dans l'enclos du charmant manoir construit et entretenu par le bon 
roi René, avec une prédilection toute particulière. Aucun lieu ne 
pouvait donner, aux habitants des rives du Danube, une opinion 
plus favorable de la beauté des bords de la Haine, que la pittoresque 
colline du haut de laquelle on voit la belle rivière recevoir, au mi- 
lieu de riches prairies et de splendides ombrages , les eaux de la 
Sarthe et du Loir, qu'elle conduit triomphalement au pied du coteau 
sur lequel la ville se groupe autour de sa haute cathédrale, puis sous 
les murs du formidable château d'Angers. 

L'Hôtel de Reculée était encore alors dans tout son éclat. Après la 
mort du roi de Sicile, il était devenu la propriété de Louis XI, qui 
avait tenu à le conserver dans son entier, malgré les réclamations 
exercées sur une partie de ses dépendances par l'abbesse du Ronce- 
ray. On nous permettra d'en donner ici, pour preuve, une lettre du 
roi de France, en date du 23 mars 1483, et la réponse qui lui fût 
faite par HM. de la Chambre des Comptes d'Angers^ documents iné- 
dits, comme tous ceux qui précèdent, et qui nous ont été conservés 
dans un volume des Archives de l'Empire, coté P. 1344, aux folios 
165 et 168. 

A nos amez et féaulx conseilliers M** Jehan Binet, juge, et Jehan 
Bernard et Jehan Muret, maistres de nos œmptes d^Angiers. 

De par lb Rot, 

Noz amez et féaulx, l'abbesse d'Angierâ nous a escript à ce que lui 
Touleissons faire restituer ung estang qui est des appartenances de 
l'ostel de Regullée; lequel estang, comme elle dit, nostre feu oncle, 
le roy de Sicille, print et appliqua audit hostel de Regullée. Et pour 



224 REVUE DE L'AIïJOU. 

ce que ne savons que c'est de ceste matière, ne à quel titre ledit es- 
tang a esté joinct avec iadicte maison, enquerrezvous en, et nousad- 
vertissez le plus tost que pourrez, pour y pourveoir ainsi que de 
raison. 

Donné aux Plesseys du Parc , le 24« jour de mars. 

Signé, Lots. 

Et plus biiSj BESSOifi. 

Au roy, notre souverain seigneur. 

Sire, nous recommandons à votre bonne grâce tant et si très hum- 
blement que faire le pouons. Et vous plaise savoir, Sire , que par 
maistre Emery Louet, Tun de voz conseilliers en votre grant conseil, 
avons receu voz lettres, contenant nous enqueriz de Testang qui est 
à présent des appartenances de Toslel de Regullée, autres foiz acquis 
par le feu roy de Sicille, vostre oncle, que Dieu absoille, de Tabbesse 
et couvent de Nostre Dame d'Angiers , et de ce vous en advertir. 

Sire, ledit estang fut autres foiz acquis desdictes abbesse et couvent, 
par ledit seigneur, roy de Sicille, en eschange de la somme de 13 li- 
vres 10 solz tournoys de rente, o les condicions et tout ainsi que 
pourrez faire veoir, si c'est vostre plaisir, par les coppies des lettres 
dudit escbange que Tun de nous vous porte, ensemble la coppie de 
certaines autres lettres, pièça octroyées, de partie du lieu où est situé 
ledit eslang , au monstier dudit lieu de Notre Dame'd' Angiers ; depuis 
lequel eschange, ledit feu roy de Sicille a augmenté et acreu ledit 
estang sur les vignes et autres héritaiges dudit Regullée, et en partie 
desdictes vignes , fait la chaussée de Tung des coustez dudit es- 
tang, et par ce moyen (smpesché ung chemin qui estoit sur la chaus- 
sée d'icelui estang, pour y passer à aller d'Angiers ou bourg dudit 
Regullée, quant la rivière est hors le santier acoustumé , ce que ad- 
vient chascun an. 

Sire, autre à présent, fors que prions Dieu et Nostre Dame qui 
vous doient très bonne vie et longue. 

Escript en vostre Chambre des Comptes, à Angiers, le 9* jour 
d'avril. 

Voz très humbles et très obbéissans subgectz et serviteurs , 
Les Gens de vos Comptes a ârgiehs. 



L'âMBASSADB DB HONGRIE A ANGERS. 225 

Reyenant à Tambassadede Hongrie, nous pouvons ajouter quelques 
nouTeaux renseignements à ceux qui précèdent, grftce au curieux 
travail publié dans la Bibliothèque de TÉcole des Chartes (1), par 
M. E. de Certain, sur la Chronique rimie de Guillaume Ledoyen, no- 
taire à Laval, au xv« siècle. 

« Pendant le nouveau séjour que Charles VIII fit dans cette ville , 
des ambassadeurs de divers pays vinrent Vj trouver et lui apporter 
des présents. Laissons parler le naïf chroniqueur, qui fut grande- 
ment émerveillé de la pompe de leur cortège, et ouvrit de grands 
yeux à ce spectacle inaccoutumé. Il en vint, dit-il : 

De Venise, de Romannie, 
De Milan , aussi de Hongrie , 
Vestus d'honneur, en robes d'or, 
De les veoir s'estoit grant honor. 
Coueffez de drap d*or, commes femmes. 
Dont n'estoient réputez infammes. 



Eulx-mesmes faisoient les ducalz 
Dont estoient farciz k grant taz, 
Et quant firent entrée à Laval , 
Cent d*ordre estoient et à cheval , 
Sans que Tun d'eulx si passast l'autre. 
Devant estoient, sans nulle faulte. 
Leurs tabourins et leurs héraulx , 
Et tous montez sur beaux chevaulx. 



L'historien le plus important pour la poriion du règne de Charles 
VIII antérieure à son expédition en Italie, Guillaume de Jaligny, 
parle de l'ambassade de Hongrie et de son passage à Angers. Il sem- 
blerait résulter de son récit que le roi séjournait dans notre ville lors 
de l'arrivée des ambassadeurs, qu'il les y reçut Ini-mème et qu'ils y 
prirent congé de lui pour se rendre à Paris. Pour être exact, nous 
devons dire qu'il en fut tout autrement. 

Charles VIII arriva, il est vrai, à Angers, le 10 juin 1487, mais 
seulement au soir et lorsque le festin était terminé ou à peu près. 
Le maire et les échevins espéraient le retenir pour la procession du 
Sacre, mais ils ne purent y parvenir (2); le roi retourna de suite à 

(1) 3« série, vol. 3, p. 361-393. 
(â) Registres de la mairie d'Angers. 

15 



226 REVUE DE L'AmOU. 

Laval, où se tenait la Cour, et où raccompagnèrent ou suivirent de 
très près les Hongrois, dont Guillaume Ledoyen nous a fait coq- 
nailre la pompe, le luxe el la richesse. 

Voici du reste, et pour terminer, le passage de Guillaume de 
Jaligny (1). 

« Avant son départ d'Angers, Charles VIIl reçut une ambassade 
de Hongrie , grande et notable , de laquelle le chancelier de ce 
royaume, qui étoit archevêque, éloit le chef. Us firent plusieurs 
beaux présents au roy de la part du roy de Hongrie, lequel souhai- 
toit beaucoup Talliance du roy, d'autant qu'il étoit lors en guerre 
avec l'empereur et le duc d'Autriche (2). 

» Cette ambassade fut longtemps avec le roy, qui, à leur départ, 
leur fit de fort beaux et riches dons, et de plus envoya plusieurs 
autres grands présents au roy et à la reine de Hongrie (3). 

» Aussi, Madame de Beaujeu (4) envoya, de sa part, plusieurs 
belles choses auxdits roy et reine de Hongrie, qui lui en avoient 
envoyé par leurs ambassadeurs, auxquels elle en donna aussi parti- 
culièrement; et les fit à leur retour passer par Paris, pour voir la 
ville, en laquelle ils furent très bien accueillis, festoyés et défrayés 
par le prévôt et les échevins. » 

P. Marghegit. 



(1) Histoire de Charles VIII. Paris, 1684, in-folio, page 28. 

(2) Frédéric III, empereur, lU0-i493, et son fils Maximilien, 

(3) Mathias Gorvin, fils de Jean Huniade, et Béatrix de Sicile, sa femme. 

(4) Anne de France , fille aînée de Louis XI , femme de Pierre de Bourbon-Beau- 
jeu , régente pendant la minorité de son frère , et qui dirigeait encore les affaires de 
TÉtat. 



JACOUES TURPIN, 

BARON DE CRISSÉ 



etHessire 



PHILIPPE GOURREAU, 

SEIGNEUR DE LA PROUTIÈRE. 



Les premières années des règnes de François I«^ et d'Henri IV 
furent signalées en Anjou par renvoi de commissaires royaux revê- 
tus de pouvoirs extraordinaires. Nous avons recherché les traces 
historiques de leur passage, qui nous ont paru former une page 
curieuse et peu connue de Fhistoire de notre province. 

François I'^', en montant sur le trône, s'était empressé d'sùouter 
TAnjou au douaire de la duchesse d'Angouléme. Céidant à ses ins- 
tances maternelles, il avait fait avec elle son entrée triompluile dans 
sa bonne ville d'Angers, le dimanche après la fête du corps de Notre- 
Seigneur, 1518. Deux mois entiers s'étaient ensuite écoulés en plai- 
sirs et en fêtes. Il avait visité les châteaux du Plessis-Bourré et de 
Hollières. A Durtal et au Plessis-Macé , les sires de Scépaulx et de 
Brie lui avaient donné des chasses royales, et le vainqueur de For- 
noue, le vieux maréchal de Gié, retiré à son château du Verger, avait 
ouvert un grand tournoi en son honneur. 

Les Angevins, qui rêvaient le retour du règne de René, accueilli- 
rent avec amour la mère de leur roi. Spirituelle, aimable et coura- 
geuse, la belle Louise de Savoie justifia d'abord ces espérances. 
Quelques sages règlements, des réformes utiles, la création d'un 
tribunal d'appel, qui, sous le nom de Grands jovrsy précéda le pré- 



228 REVUE DE L*ANJOn. 

sidial , et le choix de magistrats intègres et éclairés lui firent par* 
donner rétablissement de la gabelle. Mais il fallait une main plus 
forte que celle d'une fcrnme pour maintenir la tranquillité dans une 
province sans cesse sillonnée par les gens de guerre. Tandis que 
Télite de la noblesse angevine versait son sang en Italie, en Flandre, 
sur la frontière d'Espagne , la nécessité de soutenir contre Charles- 
Quint une lutte sans cesse renaissante, avait forcé le roi à de nou- 
velles levées. En outre des subsides et taxes ordinaires pesaient sur le 
pauvre peuple, et malgré une année de disette, chaque paroisse 
d'Ai^ou avait été tenue, en 1521, « à mettre sus hommes en armes, 
» appeliez vulgairement francs archiers, qui leur fut grant grief; car 
» chascune paroisse fournissoit d'ung homme, lequel il convenoit 
» habiller de tocque, pleumes, pourpoint, collet do cuyr, chausses 
» et souliers, et de tel harnoys et baston que le cappitaine vouloit. » 
(Bourdigné.) Ce capitaine était un vieux chevalier nommé le sire 
de Cocsmes, seigneur de Lucé au pays du Maine, et qui s*était dis- 
tingué à la bataille de Ravennes. Hais, soit que son grand âge 
eût affaibli son caractère , soit que l'argent manquât pour la solde 
des archer?, il ne sut maintenir dans cette troupe turbulente ni frein, 
ni discipline. Après l'avoir passée en revue à Angers, sur les Lices 
qui longeaient les remparts au sud de la ville , 11 la laissa se déban- 
der et rançonner les habitants des campagnes. Pendant deux ans, 
elle vécut en Anjou comme en pays de conquête, se recrutant de 
tous les aventuriers qu'attirait l'espoir du pillage 

La fuite et la trahison du connétable de Bourbon venaient de jeter 
dans tout le royaume des semences de troubles et de divisions san- 
glantes. Le peuple, qui le croyait victime de la haine jalouse de 
Louise de Savoie, la noblesse dont il était le chef, et surtout les sol- 
dats, qui célébraient dans leurs chansons sa générosité et sa vail- 
lance , tous plaignaient le sort du malheureux prince, leur compa- 
gnon de péril et de gloire sur les champs de bataille d'Italie. Dans le 
Berri et le Bourbonnais, surtout, le mécontentement populaire ne 
tarda pas à éclater en révolte. Au commencement du printemps de 
1523, un pauvre gentilhomme, nommé Maclou, sans crainte de Dieu, 
comme sans avoir, et que le licenciement des gardes du connétable 
avait laissé oisif et dénué de ressources, parvint à armer six ou sept 
mille hommes. Comme ils étaient sans solde, ils devinrent en quel- 
ques jours d'audacieux vagabonds, a abandonnés, disent nos vieux 
» historiens, à tout mal et pillerie, et couroient sus à prostrés et 
jt gens de justice. Toutes les fourches patibulaires qu'ils trouvoient 
» dans les chemins estoient par eulx abattues. » (Bouchot, histoire 
d'Aquitaine.) Bourdigné ajoute « qu'ils prenoient chevaulx et ju- 



JACQUES TUBPIN BT PHILIPPE GOURRB A (T. 229 

» ments par champs et prez, où ils les Irouvoient, pour porter culx 
» et les bardes qu'ils roboient par le pays, nourrissoient leurs cbe- 
» vaulx de pur froment, et leur faisoient boire du vin, ce qui estoit, 
> dit plus loin notre naïf chroniqueur, un grant péché de perdre 
» ainsi le bien que Dieu nous donne. » 

Après avoir exercé en Berri d'horribles ravages, Maclou, que ses 
soldats appelaient le rot Guillot, entra en Poitou, prit d'assaut Mont- 
morillon , et s'avança vers Poitiers , dans l'intention de livrer celte 
grande ville au pillage. Mais, arrêté avec son principal lieutenant 
sur les bords de la Vienne, à la suite d'un combat livré par quelques 
courageux gentilshommes à la tête de leurs vassaux et des bourgeois 
de Poitiers, Maclou, conduit à Paris, termina sur le gibet une car- 
rière de brigandage. Sa mort, loin de décourager ses compagnons, 
sembla accroître leur audace. Devenus la terreur du pays, ils se 
nommaient eux-mêmes les mille diables d^enfer (Dupleix). Ils choisi- 
rent pour capitaine un certain sire de Comarques, et se dirigèrent 
de nouveau sur Poitiers, dont ils surprirent les faubourgs pendant 
une nuit obscure. Ils espéraient même entrer dans la ville, lorsque 
le maire, homme de résolution et de courage, fit tout-à-coup monter 
au beffroi et sonner la cloche d'alarme. Les habitants, réveillés en 
sursaut, coururent sur les remparts, et doublèrent en un instant 
tous les postes. La ville était sauvée; et sans une sortie malheureuse, 
qui eut lieu le lendemain, où quelques jeunes gens, sans ordre et 
sans chef, payèrent de la vie leur généreuse témérité, les bandits 
eussent infailliblement reçu le prix de leur criminelle audace. Aban- 
donnant alors Poitiers, Comarques entra en Anjou, laissant der- 
rière lui la trace sanglante de son passage. Il s'établit dans les 
campagnes, « faisant les plus grandes insolences que jamais l'on 
9 eust veu faire. Car ce que ses gens ne povoient emporter, ilz le 
» gastoient ou brusloient; et avecques eulx se rengèrent aucuns 
» mauvais paillardeaux du pays, qui estoient leurs guides. Hz les 
9 menoient par les grosses bourgades, et leur monstroicnt les opu- 
» lentes maisons et les secretz d'icelles, parce que bien les congnois- 
» soient. Et pourtant que plusieurs avoient, pour double de leur 
» venue, caché leur or et argent; et néantmoins ilz furent par iceulx 
» pendars géheinez et tourmentez , tant qu'ilz estoient contraintz 
» l'enseigner. » (Bourdigné.) 

François 1*' était à son château de Saint-Germain, lorsqu'il apprit 
CCS tristes nouvelles. Depuis bientôt cinq ans qu'il avait confié à sa 
mère son beau duché d'Anjou, deux fois déjà il avait été forcé de 
rétablir Tordre par les mesures les plus sévères. Vainement, les 
années précédentes , le maréchal de Montmorency avait succédé au 



230 RBYUB DE L'AWJOU. 

sire de la Châtre, livré au prévôt et fait pendre et décapiter à Angers, 
sur la place des Halles et le Pilori, les principaux larrons se disant 
gens de guerre. Il fallait un remède héroïque à la hauteur du mal; 
le roi se décida à l'employer. 

Il y avait alors en Anjou un loyal et preux chevalier, que François 
aimait grandement, pour Tavoir vu faire merveilles à ses côtés à la 
bataille 3e Harignan et dans les guerres d'Italie. Il s'appelait Jacques 
Turpin, baron de Crissé, sire de Vihiers, de Montrevault, de la 
Tremblaye et de la Grézille. C'était d'ailleurs un homme sage, pru- 
dent dans le conseil et grand justicier, autant qu'expert aux armes. 
Il était occupé à réunir ses vassaux pour repousser les bandes de 
Comarques, lorsqu'il reçut de Français I■^ et revêtue du sceau royal, 
la lettre suivante : 

« François, par la grâce de Dieu, roi de France, à notre ami et féal 
le baron de Crissé , salut : 

» Comme nous, ayant été adverlis des énormes pilleries, sacrilèges, 
ransonnements , meurtres, oppressions, viollences de femmes, de 
filles et autres innumérables maux et cas exécrables, que font et 
commettent chascun jour plusieurs avanturiers vagabonds et gens 
sansadveu, qui s'assemblent en grandes et grosses bandes, tellement 
qu'il n'y a plus personne, soyent nobles, gens d'esglise, communautés 
de villes, villages et paroisses ny contrées en nostre royaulme, qui 
soyent en sûreté de leurs personnes ny de leurs biens, mais vivent 
chascun jour en grosse crainte et doute pour raison des dicts maux 
que commettent les dicts avanturiers vagabonds et gens de la con- 
dition dessus dicte; et même qu'ils se sont mis et mettent chascun 
jour en devoir d'assaillir par force avequesharquebusles et crochets 
et fauconneaux, qu'ils conduisent aveques en les villes et chasleaux 
de nostre dict royaulme; et ce fait en ont à plusieurs pris par force, 
et yceulx pillés et saccagez à grandes et grosses effusions de sang, 
des habitants d'iceulx et de nostre pauvre peuple, à nostre très grand 
regret et desplaisir ; et pour ce que les dicts avanturiers et vagabonds 
se pourroient de plus en plus assembler et continuer lesdits détri- 
ments, cas et maux dessus dicts, tellement que adviendroit à la to- 
talle ruyne et destruction de nostre peuple et royaulme, si par nous 
n'estoit sur ce promptement pourveu; cepourquoy, nous, les choses 
considérées , voulant et désirant à nostre pouvoir garder nostre dict 
peuple de telles pilleries , oppressions , d'affroiances et cas dessus 
dicts, nous avons donné et donnons par ces présentes pouvoir de 
mander et assembler tous les nobles bans et arrière-bans , prévôts 
des marchands, francs archers, gens de guerre de nos ordonnances, 



JACQUES TURPm ET PHILIPPE GOURREÀU. 231 

communautés de villes, paroisses, ainsi que besoin sera, en telle 
manière qu'ils soyent les plus forts et que nostre ordonnance soit 
gardée. 

» A ce faict , chassez , déportez , rompez , saccagez , faictes pendre 
et mettre en pièces les dicts avanturiers , vagabonds et aultres de la 
condition dessus dicte , tenant les champs et faisant les maux dessus 
dicts, en toutes les sortes qu'il sera possible, sans aulcun en épar- 
gner, et à ce les abandonnons et déclarons comme nos ennemis et 
persécuteurs de la chose publique de notre royaulme, en manière 
que la force en demeure à vous, par ceulx qui seront au dict acte et 
entreprise, et que nostre dict peuple en soit soulagé. Et de ce que 
par vous et ceulx qui seront en vostre dicte compaignie, sera faict 
au dict effet, nous avons et eulx semblablement déchargés et quittés, 
déchargeons et quittons à pur et à plein des exécutions qui, en ce 
que dessus auront été faictes , comme pour choses raisonnables et 
faictes contre ennemys de nous et de la chose publique, et sans que 
jamais on en puisse à vous ni à eulx , aucun quereller ne demander 
jugement , vous donnons et à ung chascun des dessus dits, donné et 
donnons pouvoir aveques commission et mandement spécial , no- 
nobstant oppositions aux appellations quelconques , pour lesquelles 
ne voulons estre defferré quelconques ordonnances et deffanses con- 
traires. 

» Donné à Saint-Germain en Layc, le huitième jour de mai, Tan 
de grâce mil cinq cent vingt-trois. 

» Signé le Roi. 
» Et plus bas Robert; et est scellé. » 

Muni de ces pouvoirs terribles, Jacques Turpin voulut aussitôt 
justifier la confiance royale. Angers et Saumur furent mis immé- 
diatement en état de défense. Leurs bons bourgeois se formèrent en 
compagnies pleines de courage et bien exercées. Les écoliers de 
rUniversité furent armés; et Comarques, qui se vantait d'emporter 
d'assaut ces deux villes, reçut sous leurs murs un sanglant échec. 

Ce succès fit succéder tout-à-eoup la confiance à la terreur. Les 
habitants des campagnes se levèrent en foule en apprenant la défaite 
des bandits; et, faisant arme de tout ce qui leur tombait sous la 
main, en tuèreut et dépouillèrent un grand nombre. Ils les eussent 
tous exterminés, sans l'imprudence d'une troupe d'écoliers et de 
volontaires des communes. Le moine Roger, qui visita, plus d'un 
siècle après , le champ de bataille, et se fit montrer les grands fossés 



232 REVUE DE L'ANJOU. 

OÙ Ton avail enterré les morts , nous dit que le combat fut engagé 
par les premiers venus, sans attendre leurs chefs ni le grosdeTarmée, 
vers le village d'Ântoigné, entre Montreuil- Bellay et la Motte-Bourbon, 
au fond d'une plaine , que traverse le chemin de Saint-Martin de 
Sanzay. La victoire demeura à Comarques , et les communes y 
perdirent près de six cents hommes (juillet 1523). Mais ce désastre 
fut bientôt réparé par Thabileté et la prudence de Jacques Turpin. 
Il accourut avec sa petite armée , et sans tenter les hazards d'un . 
engagement incertain, il pressa et harcela tellement Comarques, 
lui coupant les vivres , et pendant et branchant sur son chemin tous 
les traînards, qu'il le força bientôt à s'en remettre à sa générosité. 
Une convention fut conclue; et au lieu de le réduire au désespoir et 
à vendre chèrement sa vie, le vieux chevalier réfléchit que, tout chef 
de bandits qu'était Comarques, il n'eu était pas moins un hardi 
compagnon, commandant à plusieurs milliers d'aventuriers , qui ne 
demanderaient pas mieux que de se rendre en Ecosse , à l'armée du 
bon allié du roi de France, pour vivre de pillage et de guerre sur les 
terres des Anglais, dont ils n'avaient pas plus souci que du diable. Il 
leur en fit donc la proposition , qu'ils acceptèrent avec autant de 
joie, que les capitaines des grandes compagnies avaient accueilli , un 
siècle et demi auparavant, la harangue de Duguesclin. A la fln 
d'août de la même année (152S), Comarques et les siens s'embar- 
quèrent à la Rochelle , et firent voile pour Edimbourg. Un vieil his- 
torien dit que la paix ayant été conclue peu après avec Henri VIII , 
ils ne furent pas d'un grand secours à l'intrépide Jacques Stuart; 
mais notre Anjou fut ainsi délivré des ravages de la guerre civile, et 
vit renaître une tranquillité dont il n'avait pas joui depuis plusieurs 
années. 

Quant à Jacques Turpin , après avoir ainsi rempli une mission 
difficile avec autant de modération que de courage , il se rendit en 
Italie ; et nous le retrouvons à la bataille de Pavie, faisant merveilles 
d'armes pour défendre son roi. 

Nous racontercms dans un autre article la mission de Philippe 
Gourreau, cet austère magistrat , qui, presque centenaire, fut en- 
voyé par Henri IV en Anjou, avec de pleins pouvoirs, sous le nom 
d'intendant de justice. 

Comte de Quàtrebarbbs. 



MAULÉVRIER. 



Le bourg de Haulévrier est situé sur une colline au bas de laquelle 
coule la Moine , cette petite rivière aux capricieux méandres dont 
les eaux viennent se mêler à celles de la Sèvre nantaise, sous les frais 
ombrages de Clisson. Il doit son origine à Foulqùes-Nerra , comte 
d* Anjou (1), et la tradition locale attribue la fondation de son église 
à la reine Blanche , mère de saint Louis. 

La terre de Maulévrier, qui constituait au moyen âge un flef con- 
sidérable , a élé successivement une baronnie, un comté et un mar- 
quisat. Parmi les familles illustres qui Font possédée, on dislingue 
celle des sires de Hontberon , celle des Gouffier, comte de Caravas , 
et celle des Colbert, descendants de François-Edouard Colbert, frère 
du célèbre ministre de Louis XIV, à laquelle elle appartient encore 
aujourd'hui. 

Le duc de Saint-Simon a consacré, dans ses Mémoires, à l'un des 
membres de cette dernière famille , plusieurs pages à la fois si pi- 
quantes et si dramatiques , que nous croyons devoir, les citer ici 
presque entièrement. Les analyser ce serait les décolorer. 

François Colbert , colonel du régiment de Navarre , homme d'es- 
prit , mais d'une figure commune et peu agréable , avait épousé une 
fille du maréchal de Tessé. « Sa femme étoit jolie , avec fort peu 
» d'esprit, tracassière, et, sous un extérieur de vierge, méchante 
» au dernier point. » Admis fréquemment à la cour de Monseigneur 

(\) Spicilège de d^Achery, édit. in -4°, tome x, page 393. 



234 REVUE DE L'ANJOU. 

le duc de Bourgogne, par le crédit de son beau-père, Maulévrier 
s'éprit ardemment de la duchesse, Adélaïde de Savoie. Mais il eut un 
rival dans M. de Nangis. « Nangis, dit Suint-Simon, étoit alors la 
A fleur des pois , un visage gracieux sans rien de rare, bien fait sans 
» rien de merveilleux, élevé dans l'intrigue et dans la galanterie par 
» la maréchale de Rochefort, sa grand'mère, et Madame de Blansac, 
» sa mère , qui y étoient des maîtresses passées. » Il était aimé de 
Madame de la Vrillière, fille de Madame de Mailly et dame d'atours 
de la duchesse de Bourgogne. L'aniante délaissée, loin de céder sa 
conquête à la princesse, se piqua d'honneur de la lui disputer. « Cette 
» lutte mit Nangis dans d'étranges embarras : il craignoit les furies 
» de sa maîtresse, qui se montroit à lui plus capable d'éclater qu'elle 
» ne l'éloit en effet, et voyoit déjà sa fortune perdue. D'autre part, 
» sa réserve ne le perdoit pas moins auprès d'une princesse qui pou- 
» voit tout , qui pourroit tout un jour, et qui n'étoil pas pour céder, 
» non pas môme pour souffrir une rivale. Cette perplexité, à qui 
» étoit au fait, donnoit des scènes continuelles. 

»... Maulévrier écuma des premiers ce qui se passoit à Tégard de 
» Nangis... Enfin, excité par l'exemple, il osa soupirer. Lassé de 
» n'être point entendu, il hasarda d'écrire; on prétendit que Madame 
» Cantin, amie intime de Tessé , trompée par le gendre , crut rece- 
» voir de sa main des billets du beau -père, et que les regardant 
» comme sans conséquence, elle les rendoit. Maulévrier, sous le nom 
» de son beau-père, recevoit , croit-on, la réponse aux billets parla 
» même main qui les avoit remis... Quoiqu'il en soit, on s'aperçut 
» de celui-ci comme de l'autre... Sous prétexte d'amitié pour Ma- 
» dame de Maulévrier, la princesse alla plus d'une fois pleurer avec 
» elle et chez elle, dans des voyages de Marly, le prochain départ de 
» son mary et les premiers jours de son absence , et quelquefois 
» Madame de Maintenon avec elle. La cour rioit : si les larmes étoient 
» pour lui ou pour Nangis , cela étoit douteux; mais Nangis , toute- 
» fois , réveillé par cette concurrence , jeta Madame de la Vrillière 
» dans d'étranges douleurs. 

» Ce tocsin se fit entendre à Maulévrier. De quoi ne s'avise pas un 
» homme que l'amour ou l'ambition possède à l'excès ; il fit le ma- 
» lade de la poitrine , se mit au lait , fit semblant d'avoir perdu 
9 la voix et fut assez maître de lui pour qu'il ne lui échappât pas un 
» mot à voix intelligible pendant plus d'un an , et par là ne fit point 
» la campagne et demeura à la cour... Le fait est que se mettant 
» ainsi dans la nécessité de ne parler jamais à personne qu'à l'oreille, 
» il se donnoit la liberté de parler de même à Madame la duchesse de 



HAULEYRIER. 23b 

» Bourgognp devant toute la cour, sans indécence et sans soupçon que 
» ce fut en secret. De cette sorte, il lui disoit tout ce qu'il vouloit 
9 tous les jours, et il prenoit son temps de manière quMl n'étoit 
9 point entendu, et que parmi des choses communes , dont les ré- 
» ponses se faisoient tout haut, il en mêloit d'autres dont les ré- 
» ponses courtes se ménageoient de façon qu'elles ne pouvoient être 
» entendues que de lui. Il avoit tellement accoutumé le monde à ce 
D manège, qu'on n'y prenoit plus garde, sinon de le plaindre d'un 
(t si fâcheux étal ; mais il arrivoit pourtant que ce qui approchoit le 
M plus de Madame la duchesse de Bourgogne en savoit assez pour ne 
» s'empresser pas autour d'elle , quand Haulévrier s'en approchoit 
» pour lui parler. Ce même manège dura plus d'un an , souvent en 
» reproches, mais les reproches réussissent rarement en amour; la 
» mauvaise humeur de Madame de la Vrillièrc le tourmentoit; il 
» croyoit Nangis heureux et il vouloit qu'il ne le fût pas. Enfin , la 
» jalousie et la rage le transportèrent au point de hasarder une extré- 
» mité de folie. 

» Il alla à la tribune sur la fin de la messe de Madame la duchesse 
» de Bourgogne. En sortant , il lui donna la main et prit un jour 
9 qu'il savoit que Dangeau , chevalier d'honneur, étoit absent. Les 
» écuyers , soumis au premier écuyer, son beau-père , s'étoient ac- 
» coutumes à lui céder cet honneur, à cause de sa voix éteinte, pour 
» le laisser parler en chemin, et se retiroient par respect pour ne pas 
» entendre. Les dames suivoient toujours de loin, tellement qu'en 
» pleins appartements et au milieu de tout le monde, il avoit, depuis 
» la chapelle jusqu'à l'appartement de Madame la duchesse de Bour- 
» gogne,la commoditédu tête-à-tête qu'il s'étoit donné plusieurs fois. 
» Ce jour-là il chanta pouille sur Nangis à la princesse , l'appela par 
» toutes sortes de noms, la menaça de tout faire savoir au roi, à 
» Madame de Maintenon , au prince son mari , lui serra les doigts à 
» les lui écraser, en furieux , et la conduisit de la sorte jusque chez 
» elle. En aiTivant , tremblante et prêle à s'évanouir, elle entra tout 
» dé suite dans sa garde-robe, et y appela Madame de Nogaret, qu'elle 
» Dommoit sa petite bonne, et à qui elle alloit volontiers au conseil, 
9 quand elle ne savoit plus où elle en étoit. Là elle lui raconta ce 
9 qui venoit de lui arriver, et lui dit qu'elle ne savoit comment elle 
9 n'étoit pas rentrée sous les parquets , comment elle n'en étoit pas 
9 morte, comment elle avoil pu arriver jusque chez elle. Jamais elle 
9 ne fut si éperdue... Madame de Nogaret conseilla à la princesse de 
9 filer doux avec un fou si dangereux et si hors de tout sens et de 
9 toute mesure, et toutefois d'éviter sur toute chose de se commettre 
9 avec lui. Le pis fut qu'à partir de là il menaça et dit force choses 



236 RETUB DB L*ÀI9J0n. 

» sur Nangis , comme un homme qui eu étoit vivement offensé , et 
» qui éloit résolu d'en tirer raison et de l'attaquer partout. Quoiqu'il 
» n'en dit pas la cause, elle étoit claire. On peut juger de la frayeur 
» qu'en conçut la princesse , de la peur et des propos do Madame de 
» la Vrillière et de ce que devint Nangis. Il étoit brave de reste pour 
» n'en craindre personne et prêter le collet à quiconque; mais le 
» prêter sur pareil sujet , il en pâmoit d'effroi. Il voyoit sa fortune 
» et des suites affreuses entre les mains d'un fou furieux. Il prit le 
» parti de l'éviter avec le plus grand soin qu'il pût , de paraître peu 
» et de se taire. 

» Madame la duchesse de Bourgogne vivoit dans des mesures et 
» des transes mortelles; cela dura plus de six semaines de la sorte, 
» sans que pourtant elle en ait eu autre chose que l'extrême peur. • 
Le maréchal de Tessé crut devoir venir à son secours. « Il per- 
» suada à son gendre de le suivre en Espagne où il lui fit voir les 
» cieux ouverts pour lui. Il parla à Fagon (médecin de Louis XIV) , 
9 qui , du fond de sa chambre et du cabinet du roi , voyoit tout 
» et savoit tout. C'étoit un homme d'infiniment d'esprit et avec 
» cela un bon et honnête homme. Il entendit à demi-mot , et fut 
D d'avis qu'après tous les remèdes que Haulévrier avoit tentés pour 
» son extinction de voix et sa poitrine , il n'y avoit plus pour lui que 
» l'air des pays chauds; que l'hiver, où on alloit entrer, le tueroit 
» infailliblement en France et lui seroit salutaire dans un pays où 
» cette saison est une des plus belles et des plus tempérées de l'an- 
» née. Ce fut donc sur le pied de remède et comme l'on va aux eaux 
» que Maulévrier alla en Espagne. Cela fut donné ainsi à toute la 
» cour et au roi, à qui Fagon persuada tout ce qu'il voulut par des 
» raisonnements de médecine. » 

Après quelques mois d'absence, Maulévrier revint en France; 
mais ses prétentions sur le cœur de la duchesse de Bourgogne ne 
firent qu'augmenter. « Bientôt sa tête se troubla, au point qu'il fallut 
D appeler des médecins et ne le laisser voir qu'aux personnes indis- 
» pensables , et encore aux heures où il étoit le moins mal. Cent vi- 
» sions lui passoient par la tête. Tantôt, comme enragé, il ne parloit 
9 que d'Espagne , que de Madame la duchesse de Bourgogne, que de 
» Nangis qu'il vouloit tuer, et d'autres fois faire assassiner. Tantôt 
» plein de remords sur l'amitié de Monseigneur le duc de Bourgogne, 
» à laquelle il manquoit si essentiellement, il faisoit des réflexions si 
» curieuses à entendre qu'on n'osoit demeurer avec lui et- qu'on le 
» laissoit seul. D'autres fois doux, détaché du monde, plein des idées 
» qui lui éloient restées de sa première éducation ecclésiastique, ce 
)» n'étoient que désirs de retraite et de pénitence. Alors il lui falloit 



MÀULÉYRIER. 237 

9 un confesseur pour le remettre sur ses désespoirs de la miséricorde 
» de Dieu. Souvent eucore il se croyoitbien malade et prêt à mourir. 
» Le monde cependant, et jusqu'à ses plus .proches, se persuadoient 
» que tout cela n'étoit qu*un jeu ; et dans Tespérance d'y mettre fin, 
» ils lui déclarèrent quMl passoit pour fou dans le monde et qu'il lui 
« importoit infiniment de sortir d'un état si bizarre et de se montrer. 
» Ce fut le dernier coup qui l'accabla. Outré de fureur de sentir que 
» cette opinion ruinoit sans ressource tous les desseins de son ambi- 
» tien , sa passion dominante, il se livra au désespoir. Quoique veillé 
» avec un extrême soin par sa femme, par quelques amis très parti- 
» culiers et par ses domestiques , il fit si bien que le vendredi-saint 
» de cette année, il se déroba un moment d'eux tous, sur les huit 
t heures du matin, entra dans un passage derrière son appartement, 
» ouvrit la fenêtre , se jeta dans la cour et s'y écrasa la tête contre le 
» pavé. Telle fut la catastrophe, cyoute en terminant Saint-Simon, 
3> d*un ambitieux à qui les plus folles et les plus dangereuses pas- 
» sions parvenues au comble, ren verser en l la tête et coûtèrent la 
» vie , tragique victime de soi-même. » 

L'ancien château de Maulévrier, construit par Foulques-Nerra et 
augmenté sous ses successeurs , protégea longtemps le pays contre 
les incursions des Anglais. H. le marquis de Maulévrier , ambassa- 
deur en Espagne , le fit raser dans les premières années du xvni« 
siècle, et le remplaça par un vaste bâtiment dont l'architecte Mansard 
avait fourni le plan. Celte seconde construction fut incendiée en 
1793, et avec elle disparut un des plus riches chartriers de rAnjou(i). 
Un troisième château s'est élevé sur les ruines des deux autres , de 
1818 à 1830 : c'est celui qui domine acluellementle bourg. 

A une lieue de Maulévrier, du côté de Cholet , il existe quelques 
restes d'un vieux manoir nommé la Foucherie. Le seigneur de ce 
lieu jouissait d'un droit assez étrange, qui s'est perpétué jusqu'à la 
Révolution. Tous les ans, un certain dimanche, il entrait dans 
l'église de Maulévrier, à cheval et armé de pied en cap. Il s'avançait 
ainsi jusqu'au sanctuaire, recevait la communion des mains du 
curé , puis il allait couper les cordes des cloches avec son épée, dans 
la tour du beffroi, et se retirait. 

Mais une coutume beaucoup plus curieuse, une de ces solennités 
pittoresques et populaires de l'âge féodal, qui ont été enveloppées 
dans le tourbillon révolutionnaire, avec les institutions politiques et 
religieuses de l'ancienne monarchie, se rattache à l'histoire de Mau- 

(1) Claude Pocquet de Livonnière , commentateur de la Coutume d'Anjou, a puisé 
beaucoup de renseignements dans les archives du château de Maulévrier. 



238 REYUE DE L'ÀIVJOn. 

lévrier : c'est la fête de la Bachelerie, dont nous allons exposer les 
phases diverses et bizarres. Entre les métairies de Lhoumois, des 
Granges et de la Touche-Manoir, les deux chemins qui vont, l'un de 
Maulévrier au bourg de Moulins, Tautre du village des Echaubroignes 
à Cholet, forment, en se rencontrant, un carroil ou carrefour peu 
spacieux. Chaque année, le matin du jour de la Pentecôte, tous les 
jeunes paysans à marier, ou bacheliers, se réunissaient à cheval dans 
cet endroit, eu présence du seigneur de Maulévrier. Au milieu du 
carrefour se trouvait une meule de moulin, et à gauche de celle-ci 
un fosbé large et profond. Â un signal donné, les cavaliers s'élan- 
çaient vers ce fossé, une pièce d*argent à la main, et celui qui, en 
le franchissant, laissait tomber sa pièce dans l'ouverture assez 
étroite, pratiquée au centre de la meule, était proclamé Roi de la 
Bachelerie. Toutes les pièces mal jetées étaient le prix de son adresse, 
et le roi de l'année précédente lui remettait, comme marque de sa 
dignité , une branche d'arbre garnie de ses feuilles. Le vainqueur 
choisissait alors un certain nombre déjeunes bacheliers, qui com- 
posaient son escorte, et rentrait triomphalement au bourg, pour 
assister à la messe. Le meunier du moulin de l'Âumônerie (moulin 
du château) était tenu, ce jour-là, de fournir un immense gÀteau 
qu'il venait présenter lui-môme à l'autel, et qu'on distribuait par 
petits morceaux aux fidèles, après l'avoir porté processionnellement 
autour de l'église. Le héros de la fête recevait une large part de ce 
pain béni; puis, après la messe, le garde du château, accompagné 
du sacriste, se rendait devant sa porte, tirait un coup de fusil, et 
criait : « Vive le Roif » Le lendemain, à une heure de l'après-midi, 
le roi et les bacheliers se rendaient à pied à la métairie des Granges, 
dépendante du château. Là, se réunissaient, sous la présidence du 
seigneur de Maulévrier, tous les garçons et toutes les jeunes filles 
qui s'étaient mariés dans l'année. Les premiers se rangeaient sur 
V une Ugne, dans la cour de la ferme, et le garde-chasse, placé à la 
distance d'une centaine de pas, jetait trois fois à chacun d'eux une 
balle élastique qu'il fallait recevoir au moins une fois sur une espèce 
de raquette en bois : c'était ce qu'on appelait toquer la pelote. En cas 
de maladresse, les huées de l'assemblée couvraient le joueur de 
confusion, et le seigneur confisquait la balle. Si, au contraire, la 
pelote était adroitement renvoyée, le joueur la gardait à titre de ré- 
compense. Quant aux jeunes mariées, elles allaient, après le jeu de 
la paume, se présenter devant le seigneur, qui les attendait assis 
dans un vaste fauteuil. Chacune d'elles lui chantait quelques cou- 
plets, et il les remerciait toutes par un baiser plus ou moins accen- 
tué, suivant le mérite de la chanson ou la fraîcheur de la chanteuse. 



MÂULÉYRIBR. 239 

Dans les jours qui suivaient le lundi de la Pentecôte, le Roi de la 
Bacbelerie choisissait une Reine parmi les baehelettes ou filles à ma- 
rier de la paroisse de Maulévrier. Le dimanche de la Trinité, il pa- 
raissait dans la procession, derrière la croix, en gants blancs, répéo 
au c^té et la cocarde au chapeau. La grand'-messe terminée, il 
montait à cheval, et reprenait avec ses bacheliers le chemin du car- 
refour où il avait été élu le dimanche précédent. Le métayer de la 
Touche-Manoir l'y attendait avec un troupeau de moulons, et lui 
remettait à son arrivée une serpe bien affilée dont il devait essayer 
le tranchant sur le tronc d'un ormeau. S'il parvenait, après trois 
coups , à ébrécher la serpe , il pouvait prendre , dans le troupeau , le 
plus gras et le plus laineux des moutons , qu'on ornait aussitôt dQ 
rubans et de feuillages; sinon il était tenu d'envoyer une barrique 
de vin au métayer. Du carrefour de la Touche-Manoir, que l'on 
quittait à la suite d'une légère collation servie sur la meule de mou- 
lin , la joyeuse troupe se dirigeait vers les Echaubroignes , où tous 
les aubergistes devaient fournir au Roi un certain nombre de pots de 
vin , et lorsque les bacheliers avaient fait d'abondantes libations , ils 
revenaient à Maulévrier, ayant chacun à la main leur épée nue sur- 
montée d'une orange. Ils se rendaient ainsi successivement chez le 
seigneur, le sénéchal, les principaux officiers de justice, puis chez 
la Reine à laquelle ils présentaient un bouquet. Celle-ci désignait à 
son tour un ceriain nombre de baehelettes pour former sa cour, et 
un souper, donné par le Roi, terminait les fêtes de la journée. Le 
lendemain , la Reine invitait le Roi des bacheliers et toute sa suite à 
un repas de laitage qui avait lieu à la métairie de la Roulière , près 
le bois de Saint-Louis. Vers les deux heures de l'après-midi, le mé- 
tayer ramenait les nouveaux souverains à Maulévrier, dans une 
charrette attelée de quatre bœufs , ornée de branchages et escortée 
de paysans à cheval. En compensation de sa peine, on lui accordait 
le droit de verser le royal couple en chemin, sur un tas de fuQiier 
ou dans un bourbier, et il ne manquait jamais de l'exercer, aux 
grands applaudissements de la foule qui suivait. C'était alors au. Roi 
à faire preuve d'adresse et de courtoisie, en préservant la Reine de 
tout accident. Le cortège reprenait ensuite sa route, et entrait dans 
la cour du château où le vin et les gâteau^ étaient distribués à dis- 
crétion. Le seigneur embrassait la Reine, le Roi embrassait la châte- 
laine, et, pour clore la Bacbelerie, filles et garçons exécutaient, au 
son des flûtes rustiques, la fameuse Pilée^ cette danse vendéenne qui 
n'a d'égale que la célèbre gavotte ou le Jabadao des Bretons. 

C'est du château de Maulévrier que partit, au commencement du 
mois de mars 1793, Nicolas Stofflet, l'un des premiers chefs de l'in- 



240 RBYUB DE L'ANJOU. 

suitection vendéenne et Tun de ceux qui ont le plus longtemps lutté 
contre les armées républicaines. SlofQet était né en Lorraine, ce 
vieux pays austrasien si fécond en héros , patrie de Jeanne d*Arc et 
des Guise. Ses parents, humbles et pauvres, habitaient Batelmont- 
lès-Bauzemont, et il avait servi pendant seize ans, lorsque M. le 
comte de Colbert, Tayant remarqué dans une chasse aux environs 
de Nancy, l'appela, en qualité de garde, 4 sa terre de Maulévrier. Son 
caractère était plein de rudesse et d'âpreté , son langage brusque et 
saccadé; mais il avait de Ténergie, de l'activité , et tous les paysans 
subissaient Tascendant de sa mâle et vigoureuse nature. Profonde^ 
ment attaché à ses maîtres, dévoué à la cause de la religion et de la 
monarchie, le garde-chasse de Maulévrier bondit d'indignation, 
comme le colporteur du Pin-en-Mauges, aux premières rumeurs de 
la Révolution. Il y avait, dans la cour du château , six pièces de canon 
que la République de Gênes avait données à M. le marquis de Col- 
bert, lieutenant-général des armées du roi, pendant la guerre de la 
succession d'Autriche. Elles furent enlevées par Tordre du district 
de Cholet. Cette mesure acheva d'exaspérer StofQet, et, se mettant à 
la tète d'une bande de douze cents hommes venus des communes 
voisines, il alla rejoindre Cathelineau pour se diriger avec lui sur 
Cholet. 

Une pyramide a été élevée à sa mémoire par la famille de Colbert, 
dans la cour du château actuel de Maulévrier. L'inscription , gravée 
sur la base, rappelle que StoGDet mourut victime de l'obéissance, en 
prenant les armes, sur les ordres de Monsieur, dans un moment 
qu'il jugeait inopportun (i). 

Ce chef intrépide, calme dans la victoire comme dans les revers, 
savait mieux que tout autre , soutenir l'ardeur de ses soldats dans 
leurs courses pénibles. Il leur faisait exécuter, dit-on . des chants 
militaires de sa composition , et quelquefois encore aujourd'hui, 
dans le Bocage angevin, quand les nouveaux mariés vont à la messe 
des épousailles, on entend le ménétrier jouer sur son violon la 
marche favorite de Stofflet. 

Après la désastreuse expédition d'oulre-Loire , le 29 décembre 
1793, Henri de La Rochejaquelein se rendit au château de Maulévrier 
pour y délibérer avec Charette sur l'avenir de la cause royaliste. Le 
général poitevin songeait alors à réunir sous son autorité toutes les 
bandes dispersées de la Vendée, et se préparait à attaquer Cholet. 
La Rochejaquelein qui avait appris , en venant , que cette ville était 
fortement défendue, combattit le projet de Charette. « Ce dernier, 

(1) Stofflet a été fusillé à Angers le 23 février 17%. 



HÂULÉVRIEK. 241 

» raconte Crétineau-Joly, comprit la justesse de ses observations, 
» et se retournant vers La Rochejaquclein : je renonce à cette affaire, 
» lui dit-il , et je pars pour Mortagne; vous allez me suivre. — Je n'ai 
9 jamais, monsieur, été habitué à suivre, mais à être suivi, répond 
» celui-ci avec fierté. A ces mots, les deux chefs se séparèrent, ou- 
» bliant peut-être dans une futile question de préséance, que de leur 
» union dépendait le salut de la Vendée. » 

Le 17 mai 1815, un corps de Vendéens, qui se dirigeait vers Cho- 
let, sous la conduite de H. Auguste de La Rochejaquclein et du géné- 
ral Canuel, rencontra, près de Maulévrier, un régiment d'infanterie, 
le 26« de ligne, commandé par le colonel Prévost. Un garde-du-corps, 
H. Nicolas, engagea la lutte par Tordre de H. de LaRochejaquelein. 
Le choc fut rude, et les Ronapartistes se défendirent avec bravoure; 
mais les Vendéens, grâce à Thabiteté de leur tactique, et bien que 
les cartouches leur fissent défaut, eurent l'avantage , et poursuivi- 
rent jusqu'à Châtillon les soldats débandés du colonel PréVost. 

Peu de temps après la pacification de 1796, il se passa dans une 
ferme, peu éloignée du château de Maulévrier, une scène qui donne 
l'idée du courage et de la résolution des Vendéens. Nous en devons 
les détails à l'obligeance de H. Desormeaux, docteur-médecin à 
Maulévrier. Le pays était, à cette époque, sillonné par des bandes de 
vagabonds connus sous le nom de Chauffeurs. On les appelait ainsi, 
parce qu'ils contraignaient les paysans, par les tortures du feu, à 
leur révéler le lieu où ils avaient caché leur argent, pendant la per- 
sécution révolutionnaire. Un soir, trois de ces malfaiteurs, déguisés 
en mendiants, vinrent demander un asile à la métairie de la Pelo- 
nièrc, située sur la commune d'Izernay. Les hommes de la ferme 
étaient allés veiller à une assez grande distance, et deux femmes 
seulement gardaient la maison. Elles n'osèrent renvoyer les trois 
inconnus; mais, pendant que l'une d'elles s'entretenait avec eux, 
l'autre courut au village de la Devison , distant de quatre cents pas 
environ, et en ramena un paysan robuste, nommé Cigogneau, d'un 
caractère ferme et d'un sang-froid éprouvé. 11 arriva comme un voi- 
sin à la Pelonière, disant qu'il venait faire une partie de cartes avec 
le métayer et ses garçons, feignit la surprise, lorsqu'on lui répondit 
qu'ils étaient absents, et resta quelque temps à causer avec les deux 
femmes et les faux mendiants. L'heure étant avancée, ceux-ci par- 
lèrent d'aller se reposer. Cigogneau sortit avec eux, les conduisit 
lui-même dans la grange, leur souhaita une bonne nuit, et reprit le 
chemin de son village, en faisant résonner sur les pierres ses sabots 
ferrés. De retour chez lui, il s'arma d'une hache, et revint précipi- 
tamment h la Pelonière, non plus en sabots, mais nu-pieds. Il entra 

16 



242 KEYUE BB L'A5J0U. 

dans la ferme par une porte de derrière, qui, suivant sa recomman- 
dation , avait été laissée ouverte , s'assit près de la porte qui don- 
nait sur la cour, recommanda par signes aux deux femmes le plus 
grand silence, et attendit. Deux heures s'étaient à peine écoulées, 
lorsqu'on entendit frapper. — Qui est là, demanda Tune des femmes? 

— Ouvrez, répond-on du dehors. — Nous n'ouvrons jamais la nuit. 

— Alors, réplique-t-on, nous allons entrer de force. Et aussitôt, les 
trois vagabonds, approchant une charrette, défoncent la porte à 
coups de timon. L'un d'eux se précipite dans la maison; il tombe 
sous la hache de Cigogneau; ainsi du second, et ainsi du troisième. 
Après cette sanglante exécution, le brave paysan de la Devison, tou- 
jours impassible, attèledeux bœufs à la charrette qui avait servi 
d'arme aux chaufifeurs, et seul, au milieu de la nuit, va déposer les 
trois cadavres dans la lande de la Salée, à un quart-de-lieue de la 
Pelonière. 

A. Lbmarchànd. 



LES 



CHEVALIERS DE L'ARBALETE 



oaU 



CONFRÉRIE DE SAINT-SÉBASTIEN 



A ANGERS. 



Le jeu de Tare ou de Tarbalète était autrefois très répandu en 
France , et ceux qui s'y livraient étaient groupés en corporations 
ou confréries. On se réunissait chaque année pour tirer un pape- 
gault ou papegayj sorte de perroquet en bois placé au sommet d'une 
longue perche , et les arbalétriers assez adroits pour l'abattre, jouis- 
saient de privilèges souvent considérables accordés par les sou- 
verains. 

Nous publions plusieurs documents qui feront connaître l'organi- 
sation, les usages et les prérogatives de la confrérie des chevaliers 
de l'arbalète , à Angers. 



244 REVUE DE L* ANJOU. 

STATUTS ET ORDOI^I^AI^GE BU JEU DE L*AEC, APPELLE LA FRAIRI8 
MONSIEUR SAmCT-SÉBASTIEIf DE GESTE VILLE D'ANGERS, VEUS, 
CORRIGEZ ET APPROUVEZ, VOULUZ, CONSENTIS ET ACCORDEZ BSTRB 
ENTRETENUZ, GARDEZ ET ORSERVEZ INVIOLARLBBCENT PAR LES FRÈ- 
RES D'ICELLE CONFRAIRIB, vulgairement APPELEZ LES CHEVAL- 
LIERS DU JEU DE l'arc, DEUMENT CONGREGEZ ET ASSEMBLEZ A 
SON DE TABOURIN PAR TOUS LES CARFOURS DE CESTE DICTE VILLE 
D'ANGERS, PAR PERMISSION DU JUGE PRÉVOSTAL D'ICELLE, CE RE- 
QUERANT LE PROCUREUR DU ROY, COBIME DE TOUT CE APPERT AU 
BAS d'une REQUESTE A EULX PRÉSENTÉE PAR LESDICTS FRÈRES, 
LE VINGT-SIXIEME JOUR DE JANVIER, L'AN PRÉSENT BOL CINQ CENS 
CINQUANTE ET UNG, LESQUELZ STATUTS ET ORDONNANCE CT-APBÈS 
CONTENUS ONT ESTÉ PRINS SUR LES VIEULX ET ANTIENS STATUTS 
ET ORDONNANCE DES ANTIENS FRÈRES D'ICELLE CONFRAIRIB, GOMME 

s'ensuit (1). 

I. 

Que tous les ans, le dernier jour d'avril ou aultre jour qui sera 
advisé par lesdicts frères de ladittc confrairie, sera tiré un papegault 
par iceulx au lieu où ils adviseront plus commode en ceste ville 
d'Angers ou ès-faulxbourgs d'icelle, qui sera noliffié à son de ta- 
bourin par tous les carfours de ceste ditte ville, le jour de devant, 
affin que nul ne prétende cause d'ignorance. 

IL 

Item. Que celluy qui fera le plus beau coup, et abastera ledit pape- 
gault, sera le Roy desdicts chevalliers pour ung an; mais il fault 
entendre que auparavant que tirer ledict papegault , pour éviter le 
désordre qui se y pourroit trouver en le tirant, et aussi que toutes 
personnes se metteroient en leur effort de y tirer, sinon que ordre y 
fust mis préalablement, qu'il ne sera reçu aucune personne à y tirer, 
sinon les juges, procureur et advocat du roy deladilte ville d'Angers 
et ceulx qui seront passés du serment dudict jeu de Tare, lesquelz 
juges, advocat et procureur tireront les premiers selon leurs quali- 
tez, et par après celluy qui aura esté Roy l'année d'auparavant ou 
bien le lieutenant dudict Roy, en son absence, et par après tous les- 
dicts chevalliers, chascun en son ordre. 

( 1) Ms. de la bibliothèque d'Angers. 



LBS €HEYÂLIBRS DE L'ARBÀLÈTE. 245 

m. 

Itex. Auparavant qac tirer ledict papegault, sera baillé par le Roy 
ou son dict lieutenant à chascun desdits chevalliers ung marcan 
qu'ils atarheront à leur bonet ou bien au davant de leurs estomacs, 
pour plus aisément congnoistre et tenir Tordre à tirer ledict pape- 
gault : pour chascun desquelz marcans sera paie par chascun de 
ceulx qui en prendront, en les leur baillant, six deniers tournois, 
lesquelz six deniers tournois seront reçus par le Roy ou sondict lieu- 
tenant, en son absence, qui les délivrera à celluy qui aura abatu le- 
dict papegault, et ce, auparavant partir la place et lieu où il aura 
esté abatu, qui incontinent sera appelé Roy, pourvu qu*il soit sufflzant 
et soit du serment comme cy-dessus. 

IV. 

Item. Sy il se trouve qu'il y ayt quelcun desdicts chevalliers qui 
ayt frappé ledict papegault ou abatu quelque pièce d'icelluy, il sera 
lieutenant dudict Roy, et où il ne se trouveroit personne desdicts 
chevalliers avoir frappé ledict papegault, en ce cas ledict Roy en 
pourra eslire ung avecques ung admirai, ung prévost et ung sergent, 
telz qu'il lui plaira, auparavant que partir du lieu où aura esté tiré 
ledict papegault. Ce faict, chascun desdicts chevalliers en bon ordre 
iront reconduire leur Roy jusques en sa maison, en laquelle, ou aul- 
tre lieu honneste, ledict Roy fera ung banquet à tous lesdicts che- 
valliers, selon sa puissance, au moins jusques à la concurrence de 
l'argent qui aura esté reçu desdicts marcans. 

V. 

Item. Et auquel Roy sera délivré et baillé le joyau d'argent en 
garde s'il est solvable, et, où il ne le seroit, il baillera bon pleige, 
sinon sera baillé à ung des plus suffisants desdicts chevalliers pour 
en répondre quand mestier sera. 

VI. 

Item. Que chascun an , audict dernier jour d'avril ou aultre jour 
qui sera advisé pour tirer ledict papegault, chascun desdits cheval- 
liers sera tenu aller quérir le Roy audict jour dernier d'avril ou aultre 



246 REVUE DE L'AmOU. 

jour qui sera advisé, en sa maison, en bons et honnesles acoustnv 
mens pour l'accompaigner, et conduire ou lieu où debvra estre tiré 
ledict papegauU, et luy sera faict honneur et révérence comme au 
chef de la compaignéc dcsdicts chevalliers, et ceulx qui y déffaul- 
dront seront emendables de six deniers tournois , sinon qu'il y ayl 
cause légitime pour les excuser, lesquelz six deniers seront mis à 
la bouette pour subvenir aux affaires de ladicte confrairie. 

VU. 

Item. Que si aulcun desdicts chevalliers, pour tirer audict pape- 
gauU, s^efforçoit tirer à icelluy hors son rang et tour de son marcan, 
sera amendable de six deniers qui se paieront sans depport, aupara- 
vant qu'il puisse plus tirer audict papegault , lesquelz six deniers se 
metront à la bouette, comme dict est à Tarticle cy-dessus, affin que 
ordre soit tenu de garder en tirant icelluy papegault, et ou cas qu'il 
fust abatu d'homme n'estant en son ordre, son coup ne vauldra rien 
et sera emendable de six deniers. 

vm. 

Item. Que ledict Roy aura la garde de la bouette s'il est solvablc, 
avecques le papier où sont et seront inscripts les noms et surnoms des 
chevalliers dudict jeu, sinon sera baillé à ungdes plus notables de la 
compaignie, comme sera advisé par icelle, laquelle bouette et papier, 
selon les antiens statutz et ordonnance dudict jeu , seront apportez 
aux buttes royalles chacune fois, quoyques soit aux festes que nul 
ne soit destourbé de son art et mestier pour illecques recepvoir les 
deniers des serments, amendes et aultres deniers qui se offrent à 
recepvoir; les clefs de laquelle bouette seront baillées à deulx des- 
dicts chevalliers chacun une « aultres que celluy qui aura la garde 
d'icelle bouette , et quant est du papier seront inscripls tous ceulx 
qui sont du serment dudict jeu , et appelez chacun an , selon qu'ils 
auront faict le serment au jour que sera tiré ledict papegault, pour 
sçavoir et congnoistre les défaillants et ceulx qui pourroient estre 
morts. 

IX. 

Item. Que ledict Roy doibst estre franc de toutes tailles , guetz et 
subsides imposez par le roy notre sire , si le vouloir des deffunctz 
roys de France estoit gardé et observé, et d'iceulx subsides en ont 



LBS CHEVALIBRS DB L'ABBALBTB. 247 

le temps passé et depuis trente ans esté exempts les Roys dudict pa- 
pegault , mais pour ce que par aulcua temps le jeu de Tare a esté 
délaissé etaulcunementanéanly, laditte exemption n a esté débatue, 
restera auxdits cheyalliers la débattre pour Favenir, sy bon leur 
semble. 



Item. Et doibstledict Roy du papegault eslre quicte et franc de tous 
les escots où il se trouveroit avec lesdicts archers et chevalliers pour 
veu que.lesdicts escots se facent du gaing du jeu de Tare et de parties 
communes, et pour icelle cause ledict Roy doibst le banquet du 
jour qu'il a abatu ledict papegault à tous lesdicts chevalliers, lesquelz 
Iny doibvent honneur et révérence durant son année comme à leur 
chef. 

XL 

Item. Et recepvra ledict Roy le serment d^unchascun qui vouldra 
estre de ladicte frairie, pourvcu qu'ils soient cappables et gens de 
bien, qui n'ayent jamais esté reprins d'acte d'infamie par justice, 
lesquelz paieront pour leurdict serment quinze deniers tournois, 
desquelz quinze deniers en sera mis dix deniers tournois à la bouette 
pour subvenir aux réparations des buttes et aultres choses néces- 
saires à Fentretennement dudict jeu, et où il se trouveroit que ledict 
Roy, sondict lieutenant, admirai et prévost fussent absents et qu'il 
se présente quelcun à faire ledict serment; en ce cas le plus antien 
des chevalliers appelle avecques luy ung aultre desdicts chevalliers, 
prendra le serment de ccUuy qui se présentera et le fera paier les- 
dicts quinze deniers qui tous quinze seront mis à la bouette, et 
quant aux cinq deniers restant des quinze deniers des sermens que 
aura receuz ledict Roy, il en fera ce que bon luy semblera, et jurera 
celluy qui fera ledict serment de garder et observer inviolablement 
ces présents statuts et ordonnance sans y contrevenir. 

XU. 

Item. Ledict Roy aura la congnoissance des actions , pétitions et 
demandes qui naistront entre lesdicts archers, chevalliers, touchant 
ledict jeu de l'arc et fera raison à chascun , les parties oyes en leurs 
raisons, sommairement et de plain, et pour ce faire appellera avec- 
ques luy deux ou trois des plus notables desdicts chevalliers , pour 
conseil, affin de garder le droict à qui il appartient, et sera tenu son 



248 BBVUB DE L* ANJOU. 

appelant sans contredict, sur peine de douze deniers d^aniende et de 
suspension de tirer de Tare en partie ne aux buttes de quinze jours 
celluy qui y contredira, laquelle amende sera exécutée sur le con- 
tredisant par le sergent dudict Roy en son arc ou flèches, et ne pourra 
ledict contredisant maintenir tort luy avoir esté faict par laditte exé- 
cution , ne s*en pourvoir pardavant juge quelconque fors pardavant 
ledict Roy, sur peine d'estre privé à jamais de tirer au papegault ne 
es buttes en parties ne en la compaignie desdicls chevalliers. 

XIU. 

Item. Que si quelcun desdicts chevalliers achepte d'un de ses con- 
frères arc ou flèches et reffuze le paier, le Roy pourra en celluy cas 
après que recommandation aura esté faicte de paier ledict arc ou 
flesche , faire prendre iccelluy arc ou flesche par son sergent et def- 
fendre le jeu de Tare au redevable, jusque» à ce qu*il aura satisfaict 
et paie. 

XIV. 

Item. Que le Roy quand il sera en partie tirera le premier pour la 
première fois de l'allée et de là en avant le dernier, et si il y auroit 
quelcun desdicts chevalliers qui rompe Tordre dudict Roy, sera cmen- 
dable de six deniers tournois, qui sera exécutée par le sergent dudict 
Roy, sommairement et sans qu'il le puisse empescher ne dcbatre. 

XV. 

Item. Que celluy qui donnera jeu de pris sera allé quérir par 
lesdicts archers , chevalliers jusqucs en sa maison pour le conduire 
jusques aux buttes , et aura la puissance et prééminance celluy jour 
comme le Roy, et a semblable celluy qui donnera le gasteau» etqmy 
contredira sera emendable de six deniers tournois et privé icelluy 
jour du jeu de Tare, et ne sera reçu aulcun desdicls chevalliers à 
tirer entre les buttes de flesches ayant fer trenchant sur peine de 
perdre la flesche et le coup pour éviter aux inconvénients qui en 
pourroient arriver. 

XVI. 

Item. Que s'il se trouve qu'il faille mesurer quelque coup de 
flesches à la butte, sera mesuré au pied de la flesche et non ailleurs, 



LBS CHEVALIERS DE L'ABBÂLBTE. 249 

et s'il se trouve aulcun desdicts chevalliers qui, tirant en partie, 
frappe les gardes ou ne tire et franchisse icelles de plain sault, il 
sera émendable de trois deniers tournois qui se paiyont aupara- 
vant que plus tirer, et cessera le jeu jusques à paiement d'icelle. 

XVII. 

Item. Que celluy desdicts chevalliers qui fera les trois plus beaulx 
coups en tirant ledict jeu de prix , gaingnera icelluy jeu de prix et 
sera tenu en donner ung aultre dedans ung an, après que ledict jeu 
de prix aura esté gaingné, sur peine d'être privé à jamais de la com- 
paignie, et ne sera aulcune personne reçue à tirer audict jeu de prix 
qu'il ne soit du serment dddict jeu et qu'il ne soit chaussé et ayt arc 
encornaillé qui soit de bois aultre que blanc bois , combien que son 
coup vauldra en partie et non au jeu de prix, ou qui mettra dedens 
ung cercle un aigneau qui pour ce faire sera pendu au blanc, gain- 
gnera ledict prix. 

XVIII. 

Item. Que quiconque desdicts chevalliers estant entre les buttes, 
tirant à icelles en partie ou aùltrement, jure le nom de Dieu ou de 
la Vierge Marie et des apostres, sera émendable de trois deniers 
tournois, et quiconque nommera les diables paiera deulx deniers 
tournois ou bien mettra son bonnet auprès et à costé du blanc lequel 
qu'il vouldra, pour à icelluy bonnet tirer par tous les chevalliers 
estant entre les buttes ung coup de flesche, et qui regniera Dieu sera 
émendable de douze deniers tournois qui sera exécuté sans déport, 
et sera privé du jeu de l'arc aux buttes d'un mois, et où il se trouve- 
roit que quelcun desdicts archers tirast plus d'une flesche après le- 
dict bonnet, il sera contrainct y mettre le sien comme dict est pour 
y tôtre ainsy faict comme dessus, et qui y contredira sera privé du- 
dict jeu d'un mois, et qui pissera, petra ou reutera entre les buttes 
paiera trois deniers à laditte bouette. 

XIX. 

Item. Que nul desdicts chevalliers ne tirera en partie plus d'une 
flesche sans permission, sur peine de trois deniers d'amende ou du 
bonnet comme dessus, et quiconque en tirant aura son arc bout 
pour bout, et en sera reprins, paiera trois deniers tournois d'amende, 
qui sera convertie au profflct desdicts chevalliers pour avoir du vin, 



250 RBYUB DE L'âKIOU. 

et quiconque desdicts chevalliers passera par entre les buttes, quand 
ils tireront, paiera trois deniers tournois sans déport et avant qu'il 
puisse plus tirer aux dites buttes, qui sera mis et converty en vin. 

XX. 

Item. Que si quelcun desdicts archers, estant entre ces buttes, dict 
ipjure notable ou donne ung dementy à ung de ses confrères à tort 
et contre raison, il sera émendable à Tarbitration du Roy et des as- 
sistants, et requerra pardon à icelluy qu'il aura ainsy iiyurié, le- 
quel, en ce faisant, sera tenu luy pardonner, et paiera néûilmoings 
rinjuriant six deniers tournois d'amende pour avoir ce Met, et qui 
contredira à ce faire sera privé dudict jeu pour ung an. 

XXI. 

Item. Pour ce que aucunes fois celluy qui donne le jeu de prix 
accompaigne son jeu de prix de quelque aultre chose qui se tire en 
la partie avecques ledict jeu de prix, celluy qui fera le plus beau 
coup d'après lesdicts trois coups du gaingnant dudict jeu de prix 
aura la pièce dudict acconipaingnement, et sy il y avoit plus d'uog 
accompaignement, sera de degré en degré délivré à celluy qui aura 
faict le plus beau coup d'après chacun , ensuivant l'un l'aultre, les- 
quelz coups seront marchez. 

xxu. 

ITEM« £t pour ce que souventes fois advient que ledict jeu de prix 
ne se gaingne le jour qu'il est donné, quand telle chose arrivera, le- 
dict jeu de prix se reportera par celluy qui l'aura donné qui se char- 
gera le raporter auxdittes buttes le jour de feste ensuivant et de feste 
en feste tant qu'il aura esté gaingné, lequel sera allé quérir par les- 
dicts chevalliers jusques à sa maison pour l'accompaigner honnes- 
tement, ainsy qu'il est à coustume faire de tout temps et ancienneté. 

xxm. 

Item. Et pour ce qu'il a esté de bonne coustume de tout temps et 
d'anlienneté que les chevalliers dudict jeu, après que les parties du 
jeu de prix et royalles sont finies, vont boire ensamblement en signe 
de bonne amylié et fraternité, et que, avant partir du jeu et buttes. 



LBS CHBVÂLIBR8 DB L'ABBÂLÈTB. 251 

ils tirent à qui boira le premier, qui versera à boire à qui debvra 
boire le premier, et qui portera les arcs des archers et chevalliers 
lors tirant, celluy ou ceulx des perdants qui ne vouldra obeyr et 
satisfaire à sa perte qui est pour avoir pirement tiré que le gaingnant, 
il paiera trois deniers tournois d^amende au prouffit de table des- 
dicts chevalliers, et, où il n*y aura débat ne refus , le perdant, qui 
aura tiré pour boire le premier, servira à boire au gaingnant et à 
semblable des autres points dessus dicts. 

XXIV. 

Itbm. Sy celluy qui est chargé et a faict le pire coup pour porter 
les arcs de la compaignée ou de celluy contre qui il aura perdu, et il 
le met et porte bout pour bout, sera emendable de trois deniers 
tournois au prouflict de laditte compaignie. 

XXV. 

Itbm. Si aulcun desdicts chevalliers va boire en la compaignie 
d*iceulx, et il n*a argent pour payer son escot, Fun dlceulx cheval- 
liers paiera pour luy ou bien la compaignie estant assemblée pour 
celle fois seullement, et satisfera ledict chevallier pour qui aura esté 
payé, ce qu'il aura despendu à celluy qui Taura payé pour luy, de- 
dens le jour de la première feste ou dimanche que Ton tirera aux- 
dittes buttes, sur peine d'estre privé du jeu jusques à paiement du 
deu. 

XXVI. 

Itbm. Quiconque partira de la table où se seront assemblez iceulx 
chevalliers pour boire, sans payer son escot et avant que icelluy 
escot soyt dressé, sans le consentement de la compaignie sinon qu'il 
y eust cause légitime, paiera au prouflict dlceulx chevalliers l'a- 
mende de trois deniers, et icelluy escot dressé, il se trouve après 
l'hoste et l'hostesse contente du bon dudict escot, il sera mis à la 
bouette. 

XXVIL 

Itbm. Quiconque desdicts chevalliers usera de main mise à son 
confrère, estant au jeu de l'arc, par force et violence, et il en arrive 
scandai , il paiera l'amende de douze deniers tournois et requerra 



252 RETUB DE L'ANJOU. 

pardon à cclluy qui aura esté ofifensé, et où il sera de ce faire reffu- 
zant, il sera privé de la compaigaie d'iceulx cheyalliers et dudict jeu 
pour ung an. 

xxvm. 

Itbm. Que si aulcun desdicts chevalliers joue en partie, et il pcrt 
ou a perdu, il sera tenu payer sa perte auparavant que partir du jeu 
de la butte, ou bien faire content celluy qui aura gaingné de luy, sur 
peine de douze deniers d'amende et de suspention du jeu de Tare 
pour ung mois, de laquelle amende il sera exécuté par le sergent 
dudict Roy. 

XXIX. 

Item. Toutes lesquelles amendes dessusdictes, fors celles qui sont 
aplicables auxdicts chevalliers, seront mises à la bouette pour sur- 
venir aux affaires de laditte confrairie et jeu de Tare. 

XXX 

Item. Que tous lesdicts chevalliers se tiendront foy et amytié Fun 
à l'autre, et où ilz oyront machiner mal de leurs confrères, ils Tcn 
adverliront pour soy donner de garde, et s'enlresecoureront Fun 
Faultre quand besoing sera, comme frères et amys. 

XXXL 

Item. Que ledict Roy sera tenu fournir auxdicts chevalliers , son 
année finie et le jour ordonné à tirer le papegault, d*un papegault 
honnestemcnt faict en forme d'un oizeau, qu'il fera mectre et fis- 
cher au bout d'une lance, et sera ledict Roy allé quérir ensemble 
ledict papegault en sa maison, en bon ordre et équipaige, par lesdicts 
chevalliers, chascun garny d'un bel arc et flesche pour le conduire 
au lieu où debvra estrc tiré ledict papegault, et sera ledict Roy tenu 
faire sonner le tabourin le jour de davant pour advertir lesdicts 
chevalliers de n'y faillir, et semblablement le jour dudict papegault 
pour conduire la compaignie audict lieu. 

XXXIL 

Item. Que ledict Roy aura ung fol tel qu'il vouldra choisir, qui 
aura liberté de tout dire et racompter nouvelles pour esbattre la 



LES CHEVALIERS DE L' ARBALÈTE. 253 

compaingoie qui se trouvera audict jeu de Tare, et pourra tirer en 
tout rang d'une flescbe seulIemeDl sans qu*il soit subject à amende. 

XXXIII. 

Item. Que tous les ans lesdicts chevalliers s'assembleront le jour 
de M. sainct Sébastien au lieu où a de coustume estre desermé la- 
ditte confrairie , huyct heures du matin dudict jour, pour illecques 
jour ensemblement faire dire une messe à haulte voix à diacre et 
soubz-diacre, laquelle messe sera payée des deniers de la bouette, et 
sera à la fin d'icelle messe dict ung Subvenite, avec Foraison de fide- 
lium, pour les âmes des chevalliers trespassez. 

XXXIV. 

Item. Que le luminaire et ornements d'icelle confrairie sera entre- 
tenu aux despens desdicts chevalliers, qui, pour ce faire, paieront 
chascun audict jour sainct Sébastien à celluy qui aura la garde du 
papier où sont inscripts les noms d*iceulx, la somme de cinq deniers 
tournois, dont il sera tenu faire registre et rendre compte une fois 
Tan comme sera advisé par lesdicts chevalliers, et sy, par la closture 
dudict compte, il se trouve du reliqua, il sera mis à labouette. Aussy 
s'il se trouvoit de la mise plus que recepte, en ce cas sera laditte 
bouette ouverte pour rembourser ledict recepveur de ce qui pourra 
luy estre deu, et seront tenuz lesdicts chevalliers payer sans contre- 
dict ne débat lesdicts cinq deniers tournois chascun an audict jour, 
et qui y contredira sera rayé du papier d'iceulx chevalliers, et privé 
dudict jeu de Tare à jamais. 

XXXV. 

Item. Que quand il déceddera aulcim desdicts chevalliers , le ser- 
gent d'iceulx sera tenu en advertir le Roy qui le fera sçavoir auxdicts 
chevalliers pour aller honncstement à la conduite du corps, et ledict 
jour ou lendemain dudict trespas, sera faict dire et célébrer une 
messe basse pour Fâme dudict trespassé, laquelle sera payée des 
deniers de la bouette, à laquelle seront tenus assister ledict Roy, of- 
ficiers et chevalliers dudict jeu, sinon qu'il y ayt empcschement lé- 
gitime. 

XXXVI. 

Item. Que lesdicts chevalliers ne tireront avec gens qui ne soient 



254 REYUE DE L'AIfJOU. 

du serment dudict jeu de Tare aux buttes royalles de ceste ditte 
Tille , sur peine de douze deniers d'amende qui se mettra à ladictc 
bouette, et où il se trouveroit quelcun n'estant du serment qui 
voulsit tirer, sera empesché et faict gratieuse remonstrance de ces 
présents statutz , sinon qu'il fut si gros seigneur qu'on ne lui osast 
faire lesdittes remonstrances; et ne tireront à icelles buttes lesdicts 
chevalliers de flesches qui ayt fer tranchant, sur peine que dessus 
est dicte, et aussy de ne tirer de flesches non ferrées sur peine de 
trois deniers tournois payables à la bouette, et où il se trouve quel- 
cun d'iceulx chevalliers qui vienne auxdittes butres pour tirer du- 
rant une partie, il attendra à tirer que laditte partie soit finie. 

xxxvn. 

Item. Que nul desdicts chevalliers ne sera reçeu à tirer au pape- 
gault ne aulx buttes ayant espée ou dague à sa saincture, et qui fera 
le contraire sera emendable de six deniers tournois applicables à la 
bouette. 

XXXVUL 

Item. Comme souventesfois advient que lesdicts chevalliers tirant 
en partie, ils tombent esgaulx ayant autant de coups les ungs 
comme les aultres , et y en a aulcuns qui veullent dire que après que 
l'une des parties a obtenu l'advantaige sur son adverse partie, et la- 
dicte adverse partie qui a perdu l'advantaige, il ne tault que deulx 
coups , qu'iceulx deulx coups n'emportent gaing de partie et qu'il 
n'a obtenu que l'advantaige comme avoit le premier, pour oster hors 
tous debatz, que celle des parties qui estant tombée à deulx du jeu 
fera deulx coups suivant, il emportera gaing de la partie sans que 
l'autre partie puisse dire qu'il fault trois coups pour gaingner icelle 
et est ainsi ordonné et voulu par iceulx chevalliers estre entretenu 
audict jeu. 

XXXIX. 

Item. Que quand le Roy tirera en parties qui sont appellées parties 
royalles , il ioumira d'une douzaine d'eguillettes qui seront disper- 
sées et délivrées à chascun de ceulx qui feront les plus beaulx covqps, 
chascune allée une. Laquelle douzaine d'eguillettes se remboursera 
du gaing d'icelles parties et le reste dudit gaing se mettra à la bouette 
pour subvenir aux affaires de ladicte confrairie, et ceulx qui y voul- 



LBS CHEVALIEBS BB L'ABBÂLBTB. 255 

dront tirer seront tenuz bailler leurs flèches à ung d'iceiilx, tel qu'il 
plaira commettre aux cheyallierb pour faire la partie, et seront 
iceulx tenuz en baillant leurs dittesflesches bailler ung liart ou trois 
deniers tournois pour leur ei^eu àcelluy qui y sera commis pour en 
rendre compte la partie finie, et estre rendu Fei^jeu que auront mis 
les gaingnants à chascun d'eulx, et s'il se trouve aulcun qui rompe 
la flesche de son confrère, il lui en rendra une aultre et paiera 
l'amende de trois deniers tournois qui seront mis à la bouette pour 
avoir ce faiet. 

Sachent tous presens et advenir que en la court du roy notre sire 
a Angiers , en droit pardavant nous Jehan Le Melle, Pierre Pouste- 
lier notaires royaulx Angiers, et Noël Amyrault greffier fermier de 
la provosté d' Angiers, ont esté présens et personnellement establys 
chacun des honnestes hommes maistre Jehan Gamelin, maistre René 
Cupre flamen (sic), Toussaint Golpin , Benoist Soreau , Noël Labbe, 
Jehan Grudé, maistre René Thibault curé de Saint-Macé, Jehan 
Lestore, seigneur des Loges, Christophle de la Morelière, maistre 
René Tambonneau , maistre Jacques Pelé , presbtre , chanoine pré- 
bende en Féglise collégial monsieur S. Maurille d' Angiers, seigneur 
de Gillette, Macé Rabut, Pierre Fromont, sire des Barres, Pierre 
Phelipeau, Pierre Grimaudet, Guillaume Remond, maistre Pierre 
Morier, chanoine prébende en Féglise collégial monsieur S. Jean 
Baptiste d'Angiers, et Venant Pineau, tous archers, aultrement ap* 
pelez les chevalliers du jeu de Tare de ceste ville d' Angiers, eulx 
deument congregez et assemblez audit jeu anxien de Tare , estant 
entre le portai sainct Aulbin d' Angiers et le portai Toussaincts d' An- 
giers , suy vant la permission a eulx donnée par les présentes et par- 
devant la provosté d' Angiers, ce requérant le procureur du roy notre 
sire, en ^ou, en dabte du vingt septiesme jour de janvier derre- 
nier, passé au son du tabourin par les carefours de ceste ville 
d' Angiers, soubsmettons lesdicts establys eulx et chacun d'eulx leur 
successeur et ayans cause avecques tous et chacun leurs biens meu- 
bles et immeubles presens et advenir, quelzqu'ilz soient au pouvoir, 
ressort et juridiction de ladite court, quant à ce confessent de leur 
bon gré sans aucun pourforcement, après à eulx avoir par nous no- 
taires susnommés estant audict jeu de Tare , donné à entendre aux- 
ditz establys et à chacun d'eulx certains articles autrement appelez 
statutz et ordonnance dudict jeu de Tare, appelé la frairie monsieur 
sainct Sébastien de ceste ville d' Angiers , estans lesdicts articles es- 
cripts en six feilletz ou rollcs de parchemyn cy devant inscripts ; 
lesdicts establys et chacun d'eulx avisé, assemblez comme dict est, 



256 RBYUE DE L'ANJOU. 

nous ont dict, déclairé, rapporté et confessé les ungs après les 
autres avoir ouy lire et entendu de mot à mot lesdicts articles et 
statutz lesquelz et chacun d'eulx ont promis et par ces présentes 
promestent iceulx articles et statutz garder, observer et entretenir 
selon leur forme et teneur de point en point et d'article en article, 
et iceulx articles et statutz faire emolloguez par le roy notre sire seloa 
et au désir des statutz et ordonnances anxiens dudict jeu, dont nous 
avons respectivement jugé et condampné lesdicts establys et chacun 
d'eulx, leurs successeurs et ayant cause , et à iceulx tenir se sont 
soubmis et obligez , soubs ladite court, et promis par les foy et ser- 
ment de leurs corps garder et observer inviolablement lesdicts ar- 
ticles et statutz , selon leur forme et teneur, sans les enfreindre en 
aucune manière et y ont renoncé et renoncent par ces présentes. 

Faict audict jeu dessus déclairé lès Ângiers pardavant nous no- 
taires et grefner sus-nommez et soubsignez, le dymanche treizième 
jour de mars Fan mil cinq cens cinquante et ung. 

Signé Amyràult; Poustelier; Le Mellb. 



(La fin à une prochaine livraison). 



JOURNAL 



ou 



Réôt Téiâalle de tcnt ce qoi est advenu digne de oânoire tant en h T3b d'Unir!, pays 
d'JlDJOQ et autres Heux (depÉ Tan 1560 jnsqu'i fan 1634), 



PAR 



JEHAN LOUVET, 

clerc au greffe civil du siège présidial dudil Angers (1). 



(1560). Le lundy quatorzième jour d'octobre mil cinq cent 
soixante, les Esiatz tenurent Angers pour députier hommes capables 
pour envoier aux Estatz généraulx de la France assignez à tenir en 
la Tille d'Orléans, à raison des troubles qui esloient au royaulme de 
France, faicls par les huguenots; laquelle assemblée desdicts Estatz 
fust faicte au pallais royal d'Angers, où y présidoit noble homme 

(1) Le manuscrit autographe de Jean Louvet a été acheté, pour la Bibliothèque 
d'Angers, à la vente du cabinet de M. Toussaint Grille. C'est un recueil précieux qui 
renferme tous les éléments de Thistoire du Calvinisme eu Anjou. Louvet était du parti 
de la Ligue et manifeste souvent ses opinions avec énergie, mais il raconte les événe- 
ments de son temps en témoin fidèle et scrupuleux. Son ouvrage se composait de huit 
volumes in-4o. La Bibliothèque ne possède que les cinq premiers et le septième; les 
deux autres ont été perdus. Le tome i contient le récit de ce qui s'est passé de plus 
remarquable en Anjou, depuis Torigine de la ville d'Angers jusqu'à Tan 1583. 11 ren- 
ferme en outre : un catalogue des évéques d'Angers; une liste des églises et abbayes 

17 



258 RBYUB DB L'AIfJOU. 

Guillaume Lesrat, président au siège présidial dudict Augers, noble 
homme Clément Louet, lieutenant-général, où il s*y fist une grande 
cédition par lesdicts huguenots en laquelle il y en avoit grand 
nombre de noblesse et roturiers, sçavoir : Charles du Riz, dict Sal- 
vert, le prévost Quetier, Grimauldet, avocat, et plusieurs, lesquelz, 
pour se reconnoitre les ungs les autres, portèrent des mouchoirs à 
leurs chappeaulx, et fust cette journée appelée la Journée des 
mouchoirs. 

Audict an, par ordonnance de HM. de la justice, il fust ordonné 
que les habitants d'Angers porteroient leurs armes au château, et y 
avoit grand trouble en laditte ville à raison des huguenots luthé- 
riens, qui estoient faicts par ung nommé Salvert et ung nommé 
Despina, renégat et apostat qui estoit religieux augustin, natif du 
bourg de Daon, près Châteaugontier, et estoient les chefs desdicls 
huguenots les sieurs de la Barbée, de Soucelle, Mebretin, la Varanne- 
Tillon, sou firère, de Chavaigne, TEsperonnière, nommé de Baîf , un 
escolier allemand, nommé le comte de Ghombert, des Marais et aui- 
très, et faisoient lesdicts huguenots leurs presches au tertre Saint- 
Laurent et aux halles d* Angers. 

Le dimanche vingt-sixième jour d*octobre 1560, M. DynoUe, reli- 
gieux jacobin faisant le sermon dans Téglise Saint-Maurice, il lui 
fust tiré un coup de pistolet, estant en la chaire, par un homme, 
lequel fust tué en ladicte église à coup de celles. 

(1561). En Tannée 1561, il fist de la pluie le jour de sainte Catbe- 

fondées par les rois, princes , princesses et seigneurs de France; un catalogue des 
sénéchaux d'Anjou; un catalogue des maires d'Angers; un catalogue des auteurs 
angevins les plus célèbres; des extraits d'un journal de M. de Mariant, avocat an 
présidial d'Angers; une liste des archevêchés et des évéchés du Royaume; une liste 
des cours de parlement; enfin des notes sur Tinstitution de la fête du Sacre, sur 
rinvention de la gamme et sur rétablissement de la fête des Trépassés. Dans le tome n 
sont relatés les événements de 1583 à 1618; dans le tome lu, ceux de 1618 i 1625; 
dans le tome iv, ceux de 1625 à 1630; dans le tome v, ceux de 1630 à 1634. La 
fin du vi>^« volume est remplie par des notes relatives à diverses époques, par une liste 
des évéques d'Angers et un catalogue des savants de T Anjou. Le tome vu est un re- 
cueil de faits concernant soit Thistoire de France en général , soit l'histoire d'Anjou 
en particulier. On y remarque un article sur la bataille de Baugé, un autre sur les 
arbalétriers de la ville d'Angers , un récit de la Journée des mouckoirs , en 1560 , etc. 
Dans tous les volumes se trouvent des copies de pièces importantes. Nous ne 
publions aujourd'hui que le Journal proprement dit, c'est le récit des faits contem- 
porains de l'auteur et qui se sont, pour ainsi dire, accomplis sous ses yeux. 

A. L. 



JOURNAL DB LOUYBT. 259 

rine, et dura jusques au mois de février ensuivant, qui fust cause 
d'une grande crue d*eau qui passa par sur les ponts d'Angers. 

(1562). Ce dimanche, quatrième jour d'apvril mil cinq cent soixante 
et deux,-ung nommé du Pineau, dit la Musse, chanoine en Téglise 
cathédrale d'Angers, regnégat et apostat, adhérant avec les hugue* 
nots et hérétiques, en haigne de ce que MM. du chapitre de ladicte 
église Tavoient privé des gaignaiges à raison de son hérézie, et pour 
raison de laquelle privation , il y avoit procès par entre eux, et pour 
la Yangence qu'il porloit tant aux catholiques qu'à MM. dudict cha- 
pitre, il voullut se venger contre eux; et pour parvenir à faire exé- 
cuter ce que le diable lui avoit mis en l'esprit, il fist entrer en sa 
maison, environ les huit à neuf heures du matin, grand nombre de 
huguenots, lesquels, environ les neuf à dix heures de ladicte mati- 
née, avec aullres huguenots qui s'y trouvèrent, allèrent à l'église 
Saint-Maurice sur espérance y entrer, les portes de laquelle ils trou- 
vèrent fermées; lesquelles portes ils rompirent de force, et entrèrent 
en laditte église; lequel Jehan du Pineau, dit la Musse, après avoir 
apostasie, il se maria, et après s'estre marié, il alloit par les rues 
comme fol et insensé, mendiant sa vye, et a vescu et âny malheu- 
reusement sa vye jusqu'au règne du roy Henri IV«. 

Et environ les dix heures du soir dudict jour de dimanche, il se 
trouva dans laditte ville d'Angers grand nombre desdicts huguenots 
et luthériens qui s'y estoient trouvez peu à peu, de peur d'estre dé- 
couverts, tant de la Bretaigne, Craon, Châteaugontier, Saulmur, 
Baulgé, Beaufort el aultres provinces, pais et contrées, lesquelz 
s'emparèrent de ladicte ville d'Angers avec l'assistance qu'ils eurent 
des huguenots, luthériens, que faulx catholiques habitants de ladicte 
ville, firent rompre par des charpentiers tant les portes de la cité 
que du pallais épiscopal; ce que voyant, les serviteurs du secretain 
de ladicte église Saint-Maurice montèrent dans le clocher et sonnè- 
rent le toquesaint environ de demi-heure; ce que oyant, lesdicts 
huguenots montèrent dans ledict clocher; ce que voiant, ledict se- 
cretain, nommé Jehan le Blanc, et ses serviteurs, se sauvèrent pour 
évitter la rage et cruaulté desdicts huguenots, et allèrent dans la- 
dicte nuittée, qui fust toute pluvieuse et faisoit assez mauvais temps, 
ès-maisons des chanoynes, desquelles ils s'emparèrent et du pallais 
épiscopal où ils mirent des garnisons, et des gardes aulx portes de la 
cité. 

Ce que voyant les catholiques de ladicte ville, qui demeurèrent 
les plus foibles, qui n'avoient peu empêcher laditte prinse, furent 
bien estonnez pour ne pouvoir résister contre eulx, et que H. de la 



260 REYUB DE L'AIf JOU. 

Faucille, capitaine du château, n'éloit dans ledict château , qui éloit 
en Craonnois, lequel arriva incontinent et rentra audict château, et 
fist entrer avec luy M. de Brairon, Tun des chanoynes et plusieurs 
autres chanoynes et chapelains de ladilte église. 

Et le lendemain jour de lundy furent lesdicts huguenots reconnus 
être les chefs, savoir : 

Le sieur de Soucelle et son frère, gentilhomme de ce paîs d*Aqjou. 

H. de la Barbée et son gendre. 

Varanne-Tillon et ses frères. 

H. de Mebretin. 

H. de Lamuce de Bretaigne. 

H. de Luvaraulx. 

Le fils aîné de M. de la Faucille, capitaine du château, qui éloit 
commissaire député de la noblesse huguenote d'Anjou aux assem- 
blées tenues à Poissy. 

M. des Harays. 

Halabry. 

Le recepveur Belhorame. 

Mathurin Bouju , recepveur. 

Les Lavaryes. 

L'eslu Thouyn. 

Grimauldet , droguiste. 

Bonnaventure Royer et aultres huguenots tant avocats, mar- 
chands, artisans et autres racailles et brigands de ladicte ville. 

Le mardi suivant dudit mois d'apvril 1562, les huguenots se mirent 
à rompre toutes les imaiges et représentations des saints et bienheu- 
reux qui sont en paradis, qui estoient sur les autels de laditte église 
Saint-Maurice, et brûsièrent la châsse et les ossements de M. saint 
René dont y eut ung huguenot qui avoit nom René, qui en serra 
quelques ossements qu'il rendist à HM. les chanoynes de laditte 
église, et y eut beaucoup desdicts huguenots qui avoient poilu 
leurs mains et faict brusler ung si riche et précieulx reliquaire, qui 
tournèrent d'esprit et devindrent comme fols et enragez. 

Le huitième jour dudict mois, lesdicts huguenots prindrent pri- 
sonnier H. Lanier, sieur de Leffretière, comme il se voulloit sauver 
estant déguisé pour évitter leur raige, et le tenurent prisonnier huit 
jours en la cité au logis de H. le maistre-escole. 

Durant les jours cy-davant, la maison de ville tenut tous les jours, 
et furent baillez articles aux habitants pour accorder, ce qui fust faict. 

Le recepveur de Madame Tabbesse du Ronceray fut voilé le di- 
manche et le lundy de nuit par les huguenots, desquels volleurs fust 
prins ung boucher, pepveu de Florant Boismort, ung cordonnier, 



JOURNAL DB LOUYBT. 261 

bcaU'-frère des Rancords, lesquels furent pendus au Pillory, auxquelz 
Salvert Qst le prescbe comme estant Tun des capitaines dcsdicts 
huguenots. 

Le quinzième jour dudict mois d*apvril fust publié au siège prc^si- 
dial d*Àngers, en présence de M. Desbayes, conseiller, ce requérant 
M. de TAubrière pour M. le procureur du roy, une déclaration de 
Sa Msgesté, avec une missive envoyée aulx habitants par H. de 
Hontpensier, gouverneur, contenant deffense aulx gentilshommes 
de non aller au secours de M. le prince de Condé et de demeurer en 
leurs maisons jusques & nouveau mandement, et se trouver au 
25* de ce mois à Saint-Denis, en France, pour aller là, par où il leur 
sera commandé , lesquelles lettres furent aussy publyées & son de 
trompe par les quarfours ordinaires de ceste ville d*Angers, par Louis 
le Gauffre, sergent royal, lequel fust prins prisonnier par lesdicts 
hugnenots, faisant lesdictes publications, par le frère dudict la Va- 
ranne-Tillon, huguenot , lequel fust délivré d'entre leurs mains par 
M. le maire et M. le lieutenant-général Louet. Lesquelz huguenots 
preindrent prisonnier uug quareleur, habitant de ladicte' ville, lequel 
ayant publié la déclaration cy-dessus pour avoir dit ces mots : Dieu 
daint bonne vie et longue au roy et à M. de Guise, lequel , pour avoir 
dict lesdicts mots, le voullurenl pendre, ce qui fust empêché par le- 
dict sieur maire, et demeura seullement prisonnier et fust néanl- 
molgns mis en liberté par les catholiques. 

Ledicl jour de la publication de ladilte déclaration, lesdicts hu- 
guenots voullurent sçavoir qui avoit aporté laditte déclaration, et 
fisrent fermer les portes avec une grande rumeur et émotion qu'ils 
fisrent estants en armes, et disoient que ladilte publication ne se 
debvoit faire sans leur en communiquer suivant ce qui avoit esté 
accordé en la maison de ville, et de rage que lesdicts huguenots 
avoient de laditte déclaration du roy, lesquelz de Soucelle, Mebretin, 
des Marais et aultres huguenots allèrent chez M. le président pour le 
prendre et rompre sa porte, Taccusant d'avoir aporté la déclaration 
du roy et pour ce subjet la maison de ville tenut. 

Le lundi dix-neuvième jour dudict mois d'avril audict an 1562, 
environ les dix heures du soir, les huguenots entrèrent dans l'église 
des Quarmes de ceste ville d'Angers par ung vitrai du costé de la 
rue de derrière où ils rompirent l'image de Notre-Dame, et la por- 
tèrent sur le pont de la Croix-Dorée et la jettèrent dans l'eau, et 
rompirent d'aullres ymaiges en laditte église. 

Et le mardy ensuivant, vingtième jour dudict mois, l'imaige de 
Notre-Dame se trouva au bord de l'eau au pré des Quarmes, laquelle 
fust reportée en ladicte église par des batteliers catholiques. 



26*2 RBVIIE DB L'Ait JOU. 

Le mercredy de nuit, Tingt-unième dudict mois, les bugneDols 
entrèrent en la chapelle de Nolre-Dame-dc-Consolatîon par le porial 
Lyonnois, emportèrent rimaige et rompirent ladicte chapelle (1). 

Le jeudy ensuivant, de nuit, lesdicts huguenots rompirent et Os- 
rent brûler deux ymaiges, sçavoir : Timaige et représentation de 
la Très-Sainte-Trinité qui estoit sur la porte de Féglise de la Trinité 
d* Angers et Timaige Notre-Dame , et les portèrent brusler la nuit au 
quaroy la Censerie, comme aussy la mesme nuit ils allèrent en la 
chapelle Saint-Sauveur, près le portai Saint-Aubin, hors la ville 
d'Angers, où ils rompirent la porte de ladicte chapelle et toutes les 
ymaiges qui estoient dedans, et de là allèrent la mesme nuit en 
réglise et paroisse Saint-^Sanson, près Féglise de Saint-Serge, voilè- 
rent ladicte église de tout ce qu'il y avoit de bon , et emportèrent 
Fimaige de la Trinité et Timaige de Notre-Dame qu'ils traisnèrent 
par les rues et la fouettèrent et la firent brusler, et prindrent la 
sainte et sacrée hostie qu'ils jettèrent dans le feu et fisrent par force 
et vioUence mettre le feu par le vicquaire de ladicte église, autre- 
ment, s'il eust esté refusant, ils l'eussent tué, et voilèrent tout en sa 
maison. 

Et aussy la mesme nuit, ils allèrent à Saint-Aulbin des Ponts-de- 
Cé où ils rompirent dans l'église des ymaiges. 

Ledict jour de jeudy, Théodore de Bèze, ministre des huguenots, 
arriva à Angers en l'après diner; il fist le prêche aulx Augustins, 
environ de deulx heures où les huguenots se trouvèrent, auquels il 
défendit de rompre les imaiges. 

Le vingt-deuxième dudit mois, le4ict Bèze, ministre, s'en fusl vers 
Saulmur en les cinq heures du matin. 

Ledit jour, ledict des Marais et sa compaignée prindrent la Basse- 
Chaisne où il ne fut guère de temps, de tant que ceulx qui esloient 
dans le château coururent incontinent sur luy, et y fust ledict Marais 
blessé en ung bras et au visaige, et fust contraint d'en sortir par 
composition. 

La nuit d'entre le mardy et mercredy trentième dudict mois, le- 
dict Marais surprint le château des Ponts-de-Cé, et désarma les 
habitants de la ville dudict Pont-de-Cé, et tint ledict château dix 
jours, lequel fut reprins sur luy par lesdicts habitants où il en fust 
tué que blessé de ceulx de dedans desdicts huguenots, et à la sorlye 
dudict château des Ponls^e-Cé, ledict Marais alla à Rochefort où il 

(1) Nota. Qu'en Tannée 1620, il a esté commencé à faire au lieu où estoit la dicte 
chapelle , ung couvent et abbaye pour les religieuses bénédictines, comme plus au long 
sera déduit. 



JOURIfAL DB LOUYBT. 263 

surprint le chftteau où il fist beaucoup de mal aux habitants, et 
tuèrent à ladite prinse dudict château deux prêtres qui estoient de 
Saint-Maurice. 

•Le sixième jour de may audict an 1562, Salvert, ministre, fust tué 
entre le portai Lyonnois et la Haute-Ghaisne, & une tour qui depuis 
a esté appelée Salvert, et fust blessé un prêtre qui avoit apostasie, 
lequel estoit avec luy. 

Le mesme jour, les habitants d'Angers prindrent un pacquet de 
lettres qui s'adressoit aulx huguenots. 

Ledict jour et an, monsieur de Puy-Gaillard, estant soubz la 
conduite de M. de Hontpensier, a entré dans le château d'Angers par 
la porte des Champs, environ Fheure de mesnuit, et trois heures 
après, il print la cité d'Angers sur les huguenots avec l'assistance 
des bons habitants catholiques de ladilte ville, à la sortye de laquelle 
cité, lesdicts huguenots se campèrent sur les ponts où ils fisrent des 
barricades et tenurent fort, et avoient les clefs des portes de la ville, 
sçavoir : du portai Lyonnois et Saint-Nicolas. Et à la sortye de laditte 
cité, ledict sieur de Montpensier et sieur de Puy-Gaillard, avec la 
noblesse et assistance des habitants catholiques, ils allèrent à la 
maison de Ville qui avoit aussy esté prinse par un nommé le Royer, 
Pierre Aurays, Reverdy, cordonnier, et aultres huguenots qui tenu- 
rent et se mirent en déffense, et y fust blessé la Ville-au-Eourier qui 
depuis a eu la teste tranchée, et rendirent au mesmc temps la maison 
de ville. 

Le mesme jour, MH. de la ville s'assemblèrent en l'hostel de la- 
ditte ville où H. de Puy-Gaillard se trouva accompagné de gentils- 
hommes et capitaines, et grand nombre de bons catholiques, comme 
aussy s'y trouvoient Halabry et le recepveur Bouju, huguenots, 
accompagnés d'autres huguenots, où il fust conclud que lesdicts 
huguenots rendroient la ville au roy, et mise entre les mains de 
M. de Puy-Gaillard, suivant les lettres de M. de Montpensier, et les 
armes de tous les habitants rendues de part et d'autres dans vingt- 
quatre heures, et rendroient les clefs des portes de la ville dans six 
heures, laquelle conclusion fust publiée par les quarfours ordinaires 
en une heure après-midy dudict jour, en présence dudict Mallabry 
dont les huguenots furent bien marrys. 

Ledict jour, ung nommé Signart, cousturier, huguenot, fut pendu 
au quarroy du Puy-Notre-Danie , et environ les six heures du soir, 
ledict sieur de Puy-Gaillard , avec ses capitaines et gentilshommes, 
firent la visitte par la ville d'Angers et par les portaulx, où au mesme 
instant M. de Montbourcyer arriva accompagné de beaucoup de 
noblesse catholique où estoit M. de Bcauchamps, lesquelz furent 



264 ftEVUB DB L*AIfIOU. 

honorablement reçuz par tes habitants de ladicte Tille d'Angers, et 
lesquelz Malabry et Boigu rendirent les ciefe desdictes portes, les- 
quelles furent portées au château. 

Le jeudy septième jour du.iict mois de mai audit an, ledit minis- 
tre de Salvert fust enterré dans le cymetière des pauvres, à Tissue 
duquel les huguenots se rassemblèrent sur les douves du portai 
Saint-Nicollas, où ils se trouvèrent environ de deulx cents, lesquebs 
fisrent le presche et estoient bien joyeux d'avœr accordé* 

Le vendredy huitième jour dudict mois de may audict an, lesdits 
Bouju et Malabry ,^ surveillants des huguenots, furent sommés de* 
rendre les armes suivant les articles accordez, ce qui leur fust 
signifflé environ les cinq heures du malin, et qui leur fust encore 
enjoint et publié tant à son de trompe que tambour par les quar- 
fours ordinaires de laditte ville; que faulle qu'ils feroient, le toque- 
saint seroit sonné pour amasser la commune s'ilz se vouUoient 
rebeller, lesquelz huguenoîs ne vouUant obéir pour rendre lesdictes 
armes, HM. les gouverneurs, gentilshommes et les habitants catho- 
liques s'armèrent et allèrent au logis d'ung nommé Pierre Richard, 
demeurant en la rue Saint-Aubin, auquel fust faict commandement, 
de par le roy, de rendre les armes, où ledicl Richard et aullres hu- 
guenots qui estoient avec luy en saditle maison , au lieu d'obéir et 
rendre réponse, ils se ternirent forts et se barricadèrent et tirèrent 
plusieurs coups d'arquebuse sur les cathcriiques et fisrent une grande 
rébellion, et tuèrent deulx catholiques; ce que voyant HM. les gou- 
verneurs, fisrent sonner le loquesaint à Saint-Maurice, au son du- 
quel les habitants prindrent les armes et y fisrent mener du canon 
devant le logis, et des perriers, lequel fut prins de force et rompu et 
donné à la pille et trois des serviteurs dudit Richard tuez. Ce fait, et 
au même instant, allèrent les catholiques au logis d'un nommé Gri- 
mauldetf groussier, et en plusieurs autres maisons de huguenots et 
chez ung nommé Champaing où il en fust prins de prisonniers, 
comme aussy les catholiques allèrent au même temps au logis du 
recepveur Boigu, huguenot, lequel tint fort et fist de la résistance 
et rébellion, où il fust tiré de part et d'autre grand nombre de coups 
d'arquebuze et de faulconneaux , et fust ledicl logis prins et ledict 
Bouju et ung médecin et menez au château et autres huguenots tués 
sur le pavé et jetiez en l'eau et la retraite sonnée. Ce même jour, 
M. de Villeneufve, gentilhomme du pays d'Apjou, entra avec sa 
Gompaignée, tous catholiques, par le portai du château du côté des 
champs audict château, en les deux heures de nuit. 

Le samedy au matin , ncufvième jour dudict mois de may, M. de 
Richelieu entra aussy en lu ville d'Angers avec sa conipaignée par 



JOCmkL DB LOUVBT. 265 

le portai Saint-Michel, et fust fait une seconde recherche ès-mai- 
sons desdicts huguenots, des armes qu'ils avoient, et en fust prins 
de prisonniers et grand nombre de livres hérétiques et lesdicts 
livres bruslez. 

. Le dimanche , dixième jour dudict moys, il fust conclu à Thôtel- 
de-viUe, que les capitaines et soldats seroient logés et qu'ils feroient 
la visite chez les huguenots , et qu'ils seroient prins prisonniers , et 
que les portes de la ville seroient gardées par les habitants de laditte 
ville. 

Ledict jour de dimanche, H. le procureur du roy et M. de la Per- 
rière d'Apurillé sont arrivés à Angers , lesquelz s'en estoient allés 
pour évitter la furye des huguenots et ont amené avec eux grand 
nombre de noblesse et de soldats. 

Le lundy, onzième jour dudict mois et an, il fust planté et mis 
des potences aux quaroys de la Trinité , porte Chapelière , la place 
Neupve et Sainte-Croix, où il fust pendu trois huguenots, savoir : 
UDg gabeleur audict quaroy de la porte Chapelière, ung nommé 
François Giffard audict quaroy de la Trinité, lequel estoit ymaigier 
et stucteur qui se convertirent catholiques et déclarèrent ce que voul- 
loient faire lesdicts huguenots. 

Ledict jour Pierre Richard fust prins en une cave environ lesdix 
heures du matin par M. de Montbourcyer et luy fust son procès faict 
en présence de M. le procureur du roy par M. le président, lequel 
fust condampné d'être pondu et fust garrotté et pendu à sa porte en 
les dix heures du soir, et s'il n'eust esté pendu la commune l'eust 
tué de tant que c'estoit un séditieux. 

Mazure , qui estoit prisonnier au château , fust tué et jette sur le 
port Lignier avec un aultre huguenot , parce qu'ils avoient tué le 
concierge qui les gardoit, avec un trancheplume , lesquelz le lende- 
main furent traisnez en Teau. 

Le mardy, douzième jour dudict mois de may audict an 1562 , 
H. de Montpensier entra en la ville d'Angers avec deux compagnées 
dont les catholiques furent bien joyeulx, lequel le même jour dé- 
putta des juges pour faire le procès aulx huguenots rebelles qui 
avoient prins les armes et s'estoient emparez de la ville d'Angers 
contre le service du roy. 

Le jeudy, le quatorzième dudict mois de may 1562 , H. de Savi- 
gné, lieutenant de M. de Montpensier, entra à Angers avec ses com- 
pagnées, lequel fut honorablement reçu par les habitants catho- 
liques. 

Le même jour, Mathurin Bouju , recepveur des tailles , et Jehan 
de Montmartre, pasteur huguenot, furent, par sentence, penduz au 



266 REYUE DE L^ÂIHJOU. 

quaroy de la place Neulve, etung nommé Jehan Divry, sergent 
royal , fut aussy par sentence, comme huguenot et volleur, au PU- 
lory, comme aussi fust pendu au quaroy de la porte angevynne , un 
tambourineux, natif de la ville, comme estant des voUeurs hu- 
guenots , lequel se convertit catholique. 

Le quinzième jour dudict mois et an , Haurille Théard et René 
Théard, son frère, furent penduz au quaroy de la Trinité, près la 
boucherye, comme estant huguenots séditieux et voUeurs, lesquels 
estoient enfants de Mathurin Théard, notaire royal, demeurant sur 
les ponts. 

Cedict jour, M. de Montpensiera sorti hors la ville d'Angers, avec 
sa compagnée et est allé à Chantossé pour voir le moien de prendre 
Rochefort et a fait mener du canon par eau avec deux cents hommes 
qui sortirent de ville pour le conduire en les onze heures du soir. 

Le seizième dudict mois , il fut pendu au Pillory ung escripvain 
qui estoit huguenot, nommé Jacques, qui &st amende honorable, 
et eût le poing couppé, comme estant convaincu d'avoir esté à la vol- 
lerye des reliques et ymaiges de Téglise de H. saint Maurice. 

Cedict seizième jour dudict mois de may 1562, il fust publyé par 
les quarfours d'Angers une déclaration du roy contenant mande- 
ment et pouvoir de prendre les armes, et de saisir et prendre prison- 
niers les huguenots et les emprisonner en prochaines prisons des 
villes où ils seront prins , et où ils feroient aulcune résistance , de 
courir sus et faire sonner le toquesaint avec ii^onction à tous les 
habitants de la ville de se retirer en leurs maisons à neuf heures du 
soir. 

Cedict jour, les monstres furent faictes de la noblesse du pais 
d'Anjou, catholiques. 

Le dimanche , dix-septième dudict mois , fête de la Pentecoste , la 
damoyselle de la Tremblaye fust menée à la messe à Saint-Maurice 
par des soldats, où estant en l'église, le prêtre qui célébroit la roesse 
luy présenta la paix pour la baizer, qu'elle refuza, et au mesme ins- 
tant fust menée et tirée hors l'église, où estant en rue , elle fust tuée 
par la popullace et Iraynée en la rivière. 

Le lundy, dix-huitième dudict mois audict an, le capitaine Fenzil, 
qui estoit devant le château de Rochefort et lenoit Marais assiégé dans 
le château, est venu à Angers quérir du secours, auquel M. de Pny- 
Gaillard auroit baillé cinquante hommes conduits par le capitaine 
Villeneufve et y furent menées quelques pièces de canon avec des 
munitions et provisions, et fist Icdict Marais une sortye la nuist sur 
le capitaine Petit-Préau; il en tua de sa compagnée soixante à quatre- 
vingts, laquelle sortye ledict Marais flst par l'avis â luy donné par ung 



JODRIfÂL DE LOUTBT. 267 

nommé Tarin que la compagnée dudict Petit-Pré estoit endormye, 
ce qui fust découvert, lequel Tarin fust tué à coups d'arquebuze. 

Ledict jour de lundy, mardy et mercredy ensuivant, furent faictes 
des processions généralles en la ville d'Angers, où M. de Montpen- 
sier assista et aux sermons qui y furent faits durant lesdicts jours. 

Le mardy, vingtième jour dudict mois, furent penduzdeulx habi- 
tants de laditte ville, savoir : ung nommé Beriquelte, pâtissier au 
quaroy de la porte Angevynne , et ung nommé Jehan Pineau, hoste 
des Trois-Sabots, huguenots, atleintz et convaincuz d'avoir prins les 
armes contre le service du roy, tant pour la prinse de laditte ville 
que de la cité et église Saint-Maurice. 

Ledict jour. Messieurs de Tégliso d'Angers présentèrent requête à 
M. de Montpensier pour avoir permission de fermer les portes de la 
cité, ce qui fust empescbé par les habitants de la ville, qui s'y oppo- 
sèrent , lesquelz remonstrèrent audict sieur qu'il y avoit sentence 
par laquelle estoit dict que durant la paix , repos et tranquillité , les- 
dicts de l'église d'Angers ne fermeroient lesdittes portes si bon leur 
semble, et qu'en temps de guerre et troubles, lesdittes portes se- 
roient ouvertes et mises à bas , et fust faict assemblée en la maison 
de ville où il fut conclu qu'il y auroit pour la garde de laditte ville, 
cinq cents hommes de guerre , et qu'ils escriproient de part el 
d'autre leurs demandes et deffenses pour la fermeture desdiltes 
portes de la cyté, pour les tenir et y faire droit. 

Le jeudy , vingt-unième jour dudict mois de may audict an 1562 , 
il fùst faict accord entre le sieur des Marais, qui estoit dans ledict 
château de Rochefort, et M. Villeneufve et le capitaine Feuzil, qui 
avoient assiégé ledict des Marais , et lesquelz permirent audict des 
Marais, soubz le bon plaisir de M. de Montpensier, de sortir hors 
dudict château, lui huitième, avec Fépée et le poignard, l'arquebuze 
sur lespaule , le morion sur la tète et la cuirasse sur le dos , lui et 
ses gens , à la charge que ledict des Marais rendroit tous les prison- 
niers qu'il tenoit dans ledict château, lequel château il rendroit dans 
quatre jours, et que, pour assurance de ce, il bailleroit son fils en 
hostaige , ce qui lui fust accordé , pendant et durant lequel temps 
ledict des Marais se fcH'tifOoit dans ledict château. 

Ledictjour les habitants d'Angers baillèrent deux mille livres pour 
soulder les capitaines et les soldats qui estoient en garnison en la 
ville, et deulx mille livres pour lever des gens d'armes pour aller dé- 
couvrir autour de la ville d'Angers , comme aussi MM. du clergé 
baillèrent deulx mille livres. 

Le vendredy vingt-deuxième dudict mois de may audict an , les 
corapagnées qui estoient davant le château dudict Rochefort, vin- 



268 EBYUB DE L'ANJOU. 

drent Angers avec les munitions suivant Taccord faicl entre eulx. 

Cedict jour, il fust mis hors du château d'Angers trente-six pri- 
sonniers, et fust Tun d'iceulx nommé H. du Cormier, avocat, reçu 
à ses faits justiQcatifs, au grand regret des habitants. 

Comme aussi audict jour M. de Champvallan, de Tévêché de 
Nantes , arriva Angers avec soixante soldats, lesquelz furent retenus 
par M. de Montpensier pour la sûreté de la ville, qui furent le même 
jour logés dans le faulx bourg Saint-Jacques. 

Le samedy vingt-troisième dudlct mois de may audict an 1562, il 
fust pendu deux huguenots, Tun au Pillory et l'autre au quaroy du 
Puy-Notre-Dame. 

Cedict jour H. de Montpensier en voia deulx cents hommes à Chinon 
où estoit assiégé M. de Monlgommery, qui avoit sorti de la ville d'Or- 
léans , crainte qu'il avoit d'être assiégé du roy. 

Les paroissiens du faulx bourg Saint-Jacques deslogèrent pour la 
crainte qu'ils avoient des huguenots. 

Le vingt-cinquième dudict mois, il fust conclu en la maison de 
ville que les habitants d'Angers bailleroient cinq cents livres pour 
fortiffier la ville , et ce par le commandement de M. de Puy-Gaillard. 

Cedict jour, il fust pendu à la porte Chapelièrc ung orphevre 
nommé Teste d'or, demeurant sur les grands ponts, qui estoit 
huguenot. 

Le vingt-septième dudict mois, il fust pendu au quaroy du Puy- 
Notre-Dame ung nommé Crousille, huguenot, serviteur du recep- 
veur Bouju. 

Le jeudy, feste du Sacre, vingt-huitième jour dudit mois et audict 
an, H. des Marais estant dans ledict château de Rochefort, et suivant 
l'acord cy-davant mentionné, avoit envoyé son flls en hostaigeet 
promis vuider et sortir dudict château dans quatre jours , ce qu'il 
ne fist rien ; durant ledict temps , il se fortif!ia et print des prison- 
niers , qui fust cause que la commune le rassiégea. 

Le vingtneuvième dudict mois et an , M. Jacques Ëveillard, sieur 
de la Gasnerye, et M« Jehan Mellet, dit Prince, avocat, furent penduz 
au quaroy de la porte Chapelière pour avoir été participants de la 
prinse et vollerye de l'église Saint-Maurice, et ce, par sentence 
donnée contre eulx. 

Cedict jour, un nommé Mallabry, huguenot, fustprins chez H. le 
grand doyen de l'église d'Angers, avec aultres huguenots, lesquelz 
et ledict doyen furent mis prisonniers au chasteau. 

La nuist d'entre le dimanche dernier dudict mois et le lundy en- 
suivant, M. de Montpensier, M. de Saigne, son lieutenant, et M. de 
Puy-Gaillard, fisrent sonner le tooquesaint k Saint-Maurice et aultres 



JOURNAL DE LOCTET. 269 

églises de la ville , au son duquel (tist faict une faulse allarme en la 
ville, laquelle donna une grande frayeur aux habitants, laquelle fust 
faicte pour les aguerrir, et fust publiée une ordonnance par les quar- 
fours de la ville des deffenses de non-cacber les huguenots, sous 
peine d'estre pendu et estranglé comme rebelle. 

Et ladicte année la cherté fust si grande Angers que le blé-seigle 
valloit dix-huit livres le septier. 

Et fust ladicte année grand nombre de mouches au bord de la ri- 
vière. 

Plus audict jour un nommé Claude le Sonneulx, fust pendu au 
quarroy de la porte angevynne pour avoir assisté à la prinse de 
Saint-Maurice et vollerye qui fust faicte en ladicte église. 

Comme audict an M. de Montpensier, M. de Puy-Gaillard , et 
M. de Richelieu , et M^. de Montbourcyer ont défaict une compagnie 
de huguenots au Puy-Notre-Dame et en ont tué dix-huit, et sept 
qulls ont prins prisonniers. 

Et aussy fust pendu François Deshayes , corroyeur au quaroy de 
la porte Chapelière pour avoir assisté comme les aultres huguenots. 

Plus audict an, Pierre Gohin dit Mallabry , eust la teste tranchée 
au quaroy de la place Nenfve, lequel dist sur Teschaffault que M. le 
prince de Condé étoit cause qu'il avoit prins les armes contre le ser- 
vice du roy. 

Plus un nommé Prieu, orphèvre, demeurant sur les ponts, fùst 
pendu au quaroy de la porte Chapelière. 

Le serviteur de Hathurin Théard, notaire, fust aussy pendu audict 
quaroy. 

Jehan le commendeux d'Escouflan, de la compagnée de Petit-Pré, 
fust aussy pendu au Pillory. 

M. Jehan Noirieulx dict M. du Cormier, avocat, et ung gentil- 
Ihomme nommé Cruardière du pais de Craonnoîs eurent la teste 
tranchée au quaroy du Pillory, pour avoir porté les armes contre le 
roy , assisté comme les aultres à la prinse de la ville et de Téglise 
Saint-Maurice. 

Le serviteur de Jehan Renou , marchand pâtissier, fUst pendu au 
quaroy de la porte Angevynne pour les causes cy-dessus. 

Le vingt-deuxième jour de juing audict an 1562, MM. de Puy- 
Gaillard et de Monbourcyer, firent faire monstre aulx habitants 
d'Angers et faict faire le serment de bien garder la ville pour le ser- 
vice du roy. 

Le dernier jour dudict mois, M. de Montpensier fist mener du ca- 
non pour battre le chasleau deRochefort, dans lequel ledict sieur 
des Marais s'esloit fortiflié et duquel il n'avoit voullu soriyr, suivant 



270 RBVUB DB L'àWJOU. 

ledict acord cy-davant déclaré, et flst mettre lodict canon an hanlt 
du vieil chasteau de Dieusye où il commença le deuixième juillel, 
feste de la Visitation-Notre-Dame , à faire jouer le canon et tirer aii- 
dict chasteau de Rochefort et après avoir faict tirer plusieurs coops 
et volant que ledict canon estoit trop esloigné , il fist amener et 
mettre dans la place Saint-Symphorien proche dudict chasteau de 
Rochefort, où estant il fust tiré grand nombre de coups contre les 
murs dudict chasteau à costé du portai vers la Possonnière où fiist 
faict bresche , lequel Marais deffendit et y tua et blessa beaucoup 
des assiégeants, durant lequel siège ledict sieur de Montpensier mist 
des garnisons dans lé bourg dudict Rochefort et aultres endroits 
autour pour empescher le secours dudict Marais par les huguenots. 

Le jeudy deuixième jour de juillet audict an 1562, en les six 
heures après-midy, ledict sieur de Puy- Gaillard, les capitaines la 
Varenne, Beauregard et aultres capitaines allèrent à Tassault par la 
bresche qui avait été faicte, qui fust fort bien soustenu, et ladicte 
bresche deffendue par ledict des Marais et ceulx qui estoient avec 
luy ety fust ledict Beauregard tué et beaucoup de soldats n*y purent 
entrer. 

Et le lendemain en les sept heures du msdin la batterye de cinq 
gros canons fust recommencée à faire au mesme endroit dudict 
chasteau. 

Le vendrôdy ensuivant il fust encore donné ung aultre assault par 
laditte bresche où il fust tué et blessé beaucoup de capitaines et sol- 
dats et fust ledict chasteau prins de force et ledict des Marais, ung 
nommé Jehan Pauvert, ung nommé Laguette, lesquelz furent 
amenez prisonniers et autres qui estoient avec ledict des Marais au- 
dict chasteau, furent tuez par la commune jusques au nombre de 
cinq et une chambrière qu'ils a voient avec eulx, et dans lequel chas- 
teau de Rochefort fust mis par M. de Puy-Gaillard , M. de Vaubois- 
seau, MM. de la Bruère et de la Haye, gentilshommes angevins, avec 
des soldats, pour le garder. 

Lequel sieur des Marais estant Angers, fust rompu sur un escfaaf- 
fault au Pillory d'Angers et mis sur une roue où il fust plus de 
douze heures à languir pour ses forfaits avant que de mourir et ftist 
porté au davant de la porte dudict chasteau et mis sur une roue. 

Le huitième jour dudict mois , il fust pendu au Pillory un e^yon 
des huguenots. 

Le quatrième jour dudict mois et an, ce requérant, M. le procu- 
reur du roy luy a esté donné deffault des accusez et d^aiUants çy- 
après nommés pour le profflt duquel il a esté ordonné que les fé- 
moigns ouis seroient reputtez et que ledict recollement général et 



JOURNAL D£ LOU\BT. 271 

examen qui en sera faict vauldera confrontation. Ensuivent les 
noms désuets accusez qui ont esté ajournés à trois briefs jours : 

Bonaventure le Royer. 

René le Bas. 

M. Pierre Haurais. 

Noël Âmyrault. 

Jehan Belhomme , naguères recepveur d'Anjou. 

M. François de Rennes, sieur de Bellazé, gendre dudict Belhomme. 

Les serviteurs et lacquais dudict Belhomme. 

Charles Binel, sieur de Tessé , et son serviteur. 

H. Gilles Garnier et son clerc, nommé Gaillard. 

Le sieur de Peruze. 

Jehan Lescot, mercyer. 

Robin du Fay , mercyer. 

Guillaume-Michel, son frère, aussy mercyer. 

Hacé Boutevyn , aussi mercyer. 

Martin Chudeau, serrurier, et trois de ses serviteurs. 

Mathurin Boutault, fourbisseur. 

Jehan le Royer , pintier , et son serviteur. 

Jacques le Blanc , dit Garboisseau. 

Le seigneur de la Tibaudière, nommé le Blanc. 

Pierre Renou , pâtissier. 

Jehan Reverdy , cordonnier, et son serviteur. 

Claude Varye, sergent-royal. 

Symon Repussard, poislier. 

Mathurin Maulevault, cordonnier. 

Jherosme Boullard. 

André Lemanceau, verrier. 

Nicollas, Dupont, faiseur de lymes. 

Bardouin Chudeau. 

Macé Millet, quincallieur. 

René Sourciller, cordonnier. 

Collin Chevreul. 

Grant Jehan Papillon , cordonnier. 

M*" Jehan Jpusselin. 

Marin Jousselin. 

M, Pierre Riverain. 

Pierre Girard, de Villevéque. 

Mathurin Gilbert, dudict Villevéque. 

Charles Huget, dit le sieur de Saint-Cire. 

François Fouquet, drappier. 

M. Jehan Chaillant, dit le Tail. 



272 RBYUB DB L'ANJOU. 

François Planchcnault. 
Rolland Vandelant, peintre. 
Laurent La Gouz, dict le Piccard. 
Nicollas Delestre, pâtissier. 
Guillaume Dubois , drappier. 
René Davy, dit Hallay. 
Jacques les Breslais, dit Chasleryes. 
Louys Furet, dit les Hothes. 
Amar le devyn , esleu d'Angers. 
Sanson le Gauffre. 
Chevereul, dict d'Ardanne. 

N. H. de Mergot, dict Monlargon, autrement Mallabry. 
M. Guillaume de Chavincourt, avocat. 
Thomas de Lailler. 

Denis Guillotteau , clerc au greffe du siège présidial. 
Jehan Regnart, dict Minguelière. 

Anceau de Soucelles, sieur dudict lieu, et son frère dict Douère. 
Le sieur de la Barbée et son fils. 
Ung nommé d'Andigné de l'Isle-Briant, escuyer. 
René Tillon , sieur de Varennes , aisné , et son frère nommé Gha- 
vaîgne. 
Le capitaine Chambert. 
Ung nommé Guyot, sieur de la Fourerye. 
Jacques Pierres , autrement Mesbrelin. 

Ung nommé Saint-Blaize, dict d'Audouet, et ses deulx serviteurs. 
Gabriel Aubour, dict Serclère. 
L'hoste du Plat d'estain au Pillory d'Angers. 
Hardouin Chastelain. 
François Huguei. 
Jullien Ragaigne , couslurier. 
René Dezé. 

Jullien Sigoignc, cordonnier. 
Ung nommé Anlhoine , charpentier. 
Pierre Rivière, charpentier. 
François Scarin. 
M. Marin du Hardaz. 
Guillaume Mahot, serrurier. 
Pierre Guyte. 

Micollas Fouqueré, apotiquaire. 

Jehan Proust , mary de la dame des Champs-Regnards. , 

Jehan Corbin , et son frère naguères moyne. | 

Ung nommé Maugears, dict Jousselin. 



JOURNAL DE LOUT£T. 273 

Dng nommé Le Genvre, dict laFontayne, iiepTOu de Cormier 
Noyreulx. 
Jehan Lecomte, sergent-royal. 
Nicollas Breston , dict la Grange. 
Robert Sinault. 
Jacques Richer. 
Ung nommé Martin , vitrier. 
Pierre Vîllers. 
Sebastien Mahé. 
AUain Commeau. 
M. Jacques Régnier. 
Toussainlz Roger , serrurier. 
Guillemin Richard. 
Pierre Grimauldel. 
Claude Martin, de Suet. 
M. Vincent Saulve , dict Bardinière. 
M. Pierre de Lestang, madtrc des eaux et forretz. 
Guy on Goussauli. 
Louys Patras. 

Le frère de la femme de Roberd Avelynne, pinlier. 
Thomas Belucier , mercyer. 
Jehan Thomasseau , teinturier. 
M. Jacques Chaillant, notaire royal. 
M. Jehan d'Âigremont , dict Chastaignier. 
Jehan Gamelin , dict le greffier Gamelin. 
Le sieur de Jambon. 
M. Michel Theard, notaire. 
M. René le Bec. 
M. Maurice Gohier , sirier. 
Pierre du Grat, apoticquaire. 
René Marchand , drappier. 
Pierre Marchand, son frère. 
Guillaume Doublard, drappier. 
René Roberteau. 
Jehan Sarcher, boullanger. 
Jehan Gasteau , barbier. 
Jehan Lebreton, dict la Maignanne, libraire. 
M. Charles Bourgoignon. 
Jehan Gaiget, colletier. 
M. Pierre Oger, dict Beauvoir-Cuon. 
Claude de la Cressonnière , cscuyer. 

18 



274 RBYUE DB L*ANJO0. 

Ung nommé Delhommeau, dict Parerye, et Jehan Delhommeau 
son frère. 

Claude Quetier, prévost des mareschaulx. 

Ung nommé André , serviteur du sieur de Soucelles. 

M. de Portebize, sieur du boys de SouUere. 

M. Estienne Nyvard. 

Guy Hermon, des Ponls-de-Cée. 

Ung nommé Laguette, marchand de vin, demeurant sur le port 
Lignier. 

Ung nommé le bourgeois Hellouin. 

Ung nommé Merveil. 

Guillaume Roinsard, rouettier. 

Anlhoyne Martin , peintre. 

Martin Bureau. 
^ Thomas Langayn. 

Jehan et Gilles les Doissaulx , apotiquaires. 

Ung nommé de Chivré , appelé la Fontaine d'Estriché. 

Estienne Couldray, barbier. 

Pierre le Royer, chaussetier, dict Hannivet. 

M. Mainde Mauriceau, voyeur des eaux et foretz d* Angers. 

Pierre Pauvert. 

Ung nommé Pichot, chapelain de Tégllse d'Angers. 

Jehan Gaultier, dict Beguignier. 

M. René Arnault, prieur de Gouiz. 

Jehan Gasiau, coutelier. 

René Jodon, le jeune, chaussetier. 

Ung nommé Arnoul , sieur de la Rainyère. 

René Tulleau. 

Le fils de Jehan Gasteau , coustelier. 

Estienne Cupif , drappier, 

Jacques de Chartres, dict Thomme au butin. 

Ung nommé la Lande Crochard. 

Christofle Lailler, dict MaisonneufVe. 

Hardouin Guyer, dict Chapeau-Vert, orphèvre. 

OUivier Froger , drappier et chaussetier. 

Le fils de Laurent Champaing. 

Pierre Bourreau. 

Guillaume Robeveille , chaussetier. 

Le fils du Lorain, maczon. 

M. Claude du Pineau, dict la Musse, chanoine d'Angers. 

François Foussier , dict Grohan. 

Ung jeune gantier, demeurant près la place Neufve. 



JOURNAL DE LOUTET. 275 

Ung nommé Dallebert, frère de feu Guillaurayn, tabourineux. 
Hiérosme Quetier, &ls de la recepveuse Queiier. 
Jehan Belot, pâtissier. 
Ung nommé la Motte d'OrvauIx, puisné. 
Pierre du Fay , frère puisné du sieur de Granville. 
Jehan le Haistre. 
Bonaventure Jahier. 

Ung grand menuisier, appelé Nez de fer, de la rue Baudrière. 
M. Jehan Beguyer et Clément Beguyer, appelé la Givrays , frères. 
Hathurin Godebille, apotiquairc. 
Le fils du contrôleur Richer. 
Jehan le Roy , archer du prévost. 
Ung borgne, tapissier de la rue Saint-Âulbin. 
Jehan Gault , dict le Reistre , cordonnier. 
Pingault, consteller. 

Ung nommé Mathurin, frère puisné du sieur de la Grandière. 
Ung nommé Pigeon. 

M. François Queiier, recepveur du taillon. 
François Choppin , le jeune. 
Le fils de la dame de Bruslon. 
H. Jehan Mesnier. 

Ung nommé Cuppif , dlct Saint-Hervé. 
Le moyne Genault, dict Lorchère. 
Jehan Marchant, drappier, et son fils. 
René Marchant. 

NicoUas Gervays, beau-frère de Charles Bourgoignon. 
Le fils aisné de Gervays le Pelletier , dict Saint-Crespm. 
Vincent Blouin , colletier, demeurant en la rue Baudrière. 
Lacas Bellanger. 

Ung nommé d'Huisseau, apotiquaire. 
Vallentin Benoist, serrurier. 
Ung nommé Jacquault , pâtissier. 
Ung nommé Grenier, prêtre de Sapvennières. 
Jehan Gillet, apotiquaire. 
René Champion , bossetier. 
La Roche-Avorton , Tainé. 
Ung appelé TEspronnière de Cré. 
Le fils du sénédial de Beaufort 
H. Pierre Brossard, avocat à Baugé. 
L'eslu Belot, dudict Baugé. 

Deux jeunes hommes, appelés les Jamerons, frères du juge de la 
prévosté de Baugé. 



376 REVUE DE L'Alf JOV. 

François Lefebvre , hoste du Cheval-Blanc de Baugé. 

Le frère du sieur du Pressouer , avocat à Baugé , à présent hoste 
des Trois-Rois. 

Ung nommé Chaloppin , enquesteur à Baugé. 

Joachim-Thoraas , dit Beauregard. 

Pierre Fleuriot , marchand de draps de soye. 

François Aulbry, drappier. 

Jullien de Vasseul. 

François Moresne , chausselier. 

Deulx quincailleurs, demeurant près la fontaine Pied-de-Boullet. 

Anthoyne le Fourbysseur. 

Guichard-Garnier, de Brécigné. 

Ung Gascon , tenant taverne en Brécigné , homme trappe. 

René Girard, de Yillevesque. 

René Lemercier, compagnon chaussetier. 

M. Pierre Belet. 

Ung nommé Pierre , chaussetier, demeurant près le quaroy des 
Petits Pastez. 

René Jarry, controlleur. 

Georges Tesmailleux. 

Jullien Gabet. 

Le Bourguignon, fourbysseur. 

Ung nommé Cupif , demeufrant à la place Neufve. 

Ung nommé Gilles , apotiquaire. 

Estienne Gohier, mercyer. 
Et Macé Rabut , messaiger d* Angers à Paris. 

Tous les dessus dicts, tant habitants d* Angers, Baugé, Yillevesque 
et autres endroits , près la ville d* Angers , accusez d*étre partici- 
pants d'avoir donné confort et aide comme estant huguenots, de la 
prinse de ladicte ville , église et volleryes par eulx faictes , tant de 
réglise de M. saint Maurice de ladicte ville que aultres églises, s'en 
allèrent et fuyrent comme larrons hors la ville d'Angers , lorsque 
M. de Montpensier fist prendre le recepveur Boiqu et plusieurs aul- 
tres huguenots, tant avocats que marchands, à raison de laquelle 
fuyte et absence furent sgournez à la requête de M. le procureur du 
roy, à ban et cry publics par les quarfours d'Angers , par Pregend- 
Benard , sergent royal , en vertu du décret de prinse de corps , du 
pénultième jour de may 1562, par exploit dudict Beiiard, du dou- 
zième juing audict an ; ledict exploit faict à ban et cry publycs contre 
les dessus dicts, à raison qu'ils s'estoient absentez et cachez, ledict 
décret donné en conséquence des procès-verbaulx faicts par M. Clé- 
ment Louet, lieutenant-général de M. le sénéchal d'Anjou , Angers, 



JOURNAL DB LOUYBT. 277 

les 12 et 15 apuril dernier, tant des ruptures de iadicte église faictes 
par lesdicts huguenots au clocher de dessus Iadicte église appelé le 
Harannier, que des ymaiges et châsses des corps saints qui reposent 
ès-dictes châsses, qui sont sur le grand autel et autel de H. saint 
René de Iadicte église Saint-Maurice, que des autels de Iadicte 
église, que de la reddition des clefs, reliques, bagues et joyaulx que 
lesdicts huguenots avoient voilés et prins en Iadicte église , faicte 
par N. H. Jehan Tillon, sieur de Chavaigne, et MM. du chapitre de 
Iadicte église, en présence de N. H. Jehan Gohin, maire de Iadicte 
Tille d'Angers, H. François Grimauldet, avocat du roy, René 
Fourré, greffier, H. Thomas Richer, notaire dudict chapitre, Iadicte 
reddition des reliques faicte à personnes de vénérables et discrets 
M. René Haurays, grand archidiacre, Jehan Bohic, chantre, Chris- 
tofledelaBarre, Estienne Bertrandi, Jacques Lemaczon, Charles 
Frontault, Pierre du Cleray, Jehan Chandouault, Ollivier Daudouet, 
Guillaume Demandon et Grégoire Bodineau, chanoynes de Iadicte 
église Saint-Maurice, lesquelz ont reçu dudict Tillon sept marcqs 
et demy deulx gros d'argent, que lesdicts huguenots avoient arra- 
chés de dessus les châsses M. saint René, saint Serené, deux doigts 
d'argent Tymaige de M. saint Maurice, qui est tout d'argent , estant 
sur ledicl grand autel, plus quelques pierres, tant delà custode que de 
la châsse M. saint Maurille, qui est sur ledict grand autel, qui ont 
esté pezées et revenir à quinze marcs deux onces d'argent; plus a 
rendu plusieurs clefs des portes de Iadicte église . comme appert par 
ledict procès-verbal dudict seizième apuril, signe Fourré; desquelles 
ruptures cy-dessus y a esté trouvé beaucoup d'ymaiges d'argent et 
aultres pierres et enrichissements qui ont esté voilées de dessus les- 
dittes châsses et emportées par lesdicts huguenots , et qui n'ont esté 
rendues ni représentées, oultre les ruptures tant des autels que 
ymaiges et aultres enrichissemens de Iadicte église. 

Le dixième jour de juillet 1562, M. de Montpensier est allé à Saul 
mur et à Tours, pour faire rendre lesdittes villes, qui estoient tenues 
et occupées par les huguenots, etseroit, M. de Puy-Gaillard , de- 
meuré Angers pour garder ladilte ville en l'obéissance du roy. 

Le quatorzième jour dudict mois , il fut tué un cellier huguenot , 
de la rue Toussaintz , et le corps jeté en l'eau par la commune. 

Cedict jour, celuy qui faisoit la pouldre à canon , au château de 
Rochefort , pour Marais , fut pendu à la place Neufve. 

Cedict jour, il fust aussyjetéen la rivière, par sur lagrande arche, 
uug huguenot et une huguenotle , et la femme d'un avocat , nommé 
Sigonneau, qui fust jettée ès-douves du portai Saint- Aulbin , par la 
commune et popullace. 



278 BEVUE DE L'Anjou. 

Le oiercredy dix-neufvième dudict mois, il a esté Cedct sortir de la 
ville d'Angers deux: pièces de canon , pour mener devant la ville 
d'Orléans , aussy occupée par lesdicts huguenots , lesquelles pièces 
de canon avoient esté amenées de la ville de Nantes, pour battre le 
château de Rocbefort , où estoit Marais. 

Le vingt-quatrième dudict mois , jour de vendredy, audict an , il 
fust pendu à la place Neufve, ung couturier et ung apotiquaire, 
comme estant convaincuz d'hérézie et séditieux. 

Claude du Pineau, sieur de la Musse, chanoine de FEglise d* An- 
gers , fust pendu en efilgye au quaroy de la porte Angevy ne , pour 
avoir vendu Téglise Saint-Maurice aulx huguenots, retirez et cachez 
en sa maison , de nuit , et avoir été de leur conspiration , et lequel 
est depuis mort misérable en mendiant sa vye par les rues , et csloit 
tourné d'esprit fol et insensé, et comme tel porloit par les rues d'An- 
gers ung baston et une bouteille. 

Le dernier jour dudict mois de juillet , audict an 1562, ung cor- 
donnier nommé Thoreau, huguenot, fust pendu au quaroy delà 
porte Chapelière, lequel se convertit au hault de la potence. 

Le premier jour d'aoust audict an, M. de Puy-Gaillard et HH. delà 
justice firent profession de leur foy et religion catholique , aposto- 
lique et romayne, suivant l'édict du roy, par davant M. le révérend 
évéque d'Angers, fors MM. Jehan Bonvoisin, juge de la prévosté, 
Maurice Baultru , Desmati as , son lieutenant , François Grimaul- 
det, Grimauldet, avocat du roy, qui ne comparurent et défaillirent 
et s'absentèrent de la ville, comme les huguenots. 



EnstUverUlesnams de M M. les officiers de la justice de laviUe d'Angers, 
qui esloienl lors des troubles en ladiUe année. 

Guillaume Lesrat, président. 

Clément Louet, lieutenant-général. 

François Chaloppin , lieutenant particulier. 

Jehan Gohin , conseiller et maire de laditte ville. 

Pierre Deshayes, conseiller. 

Adrie&^Jacquelot, conseiller. 

François Le Bret. 

François de Pincé. 

René Apurîl. 

Pierre Poisson , sieur de la Bodinière. 

Estiennc Gaultier. 

Guillaume de la Cottinière. 



JOURNAL DE LOUYBT. 279 

Claude Le Bigot et Mathieu Aulbin, sieur des Horelles, tous con- 
seillers. 
François Grimauldet, avocat du roy. 
Laurent Surguin, avocat du roy. 
Jehan Lemaczon, sieur de Launay, procureur du roy. 
Jehan Bonvoisin, juge de la pré vos té. 

Maurice Baultru, lieutenant, et Charles Belot, procureur du roy. 
François Le Blanc. 
Simon de Challes. 
N. Le Devyn. 
René Vollière, esluz. 
Jehan de la Coussaye , conlroUeur. 

Noms des capitaines de la ville d^ Angers et habitants d'icelle qui estoimt 
lors laditte année 1562^ durant lesdicts troiMes, savoir, MM. : 

Jehan Lemaczon, procureur du roy pour les paroisses Saint-Hi- 
chel et Saint-Haurille. 

Guy Lasnier, sieur de TEffretière, capitaine de Sainte-Croix, Saint- 
Denis, Saint-Martin et Saint-Michel de la Palluz. 

Raoul Surguyn , avocat du roy, capitaine de Saint-Pierre. 

Jullien Millon, recepveur des traites, capitaine de Saint-Maurice. 

Jehan Cireul le jeune , sieur de Saultray, capitaine de la paroisse 
de la Trinité. 

Le seizième jour de novembre audict an , il fust pendu ung hu- 
guenot qui estoit de Yillevesque. 

Le vingt-neuvième dudictmois, M. de Bois-Hubert, huguenot, 
eut la teste tranchée au Pillory. 

Le dix-neuvième décembre audict an, ung nommé Planchenau et 
ung mercyer de la rue Saint-Michel, huguenots, furent jettez en la 
rivière par sur la grande arche des ponts. 

Le dernier jour de décembre audict an, le controlleur Caillau, 
demeurant à Ingrandes, eut la teste tranchée au Pillory, comme es- 
tant huguenot , et avoir assisté avec les autres à la prinse de la 
ville et église Saint-Maurice, comme aussi fust pendu Jacques Le- 
maignan, ung nommé Macé et le fils de Tévesquc Saint-Crespin pour 
avoir assisté comme les précédents huguenots. 

Le dernier jour dudict mois et an , Clémence Le Roy, dame do 
Puy-Gaillard, fut tuée d'un coup de pistolet, par ung soldat, au lo- 
gis de M. de la Menantière, et enterrée en la chapelle des chevalliers 
de réglise d'Angers, à laquelle fust faict grand honneur par les ha- 



280 RETUE BE L'âNJOO. 

bilanis , avec beaucoup de cérémonyes, mesme fust foicle une orai- 
son funèbre; aucuns qui ont escript raportent que ce fust le dix- 
huitième janvier 1563. 

Audict mois de décembre, audict au 1562, la bataille de Dreux 
fut donnée, où M. le prince de Condé fust prins prisonnier et M. le 
maréchal Saint-André , tué. 

Au dix-huitième décembre audict an 1562, Ton commença à faire 
des plates-formes par dans la ville , contre les murs et contre le por- 
tai Saint- Aulbin et Saint-Michel , et au vieil portai de la Tannerye. 

(1563). Le mercredy des cendres de Tannée mil cinq cent soixante 
et trois, fcste Saint-Mathias, au mws de febvrier, M. de Guyse fust 
tué devant la ville d'Orléans par un traistre huguenot nommé Pol- 
trot, lequel seigneur fust bien regretté par tous les bons catholiques 
de France. 

Le mardy troisième mars audict an, M. de Puy-Gaillard amena 
en la ville d'Angers, sa femme, nommée Marye de Maillé, dame de 
Jarzé , sortye de la maison de Brczé. 

Le treizième dudict mois, la paix fust Caicte avec les luthériens 
huguenots , en llle aux Bœufs , davank la ville d'Orléans , où l'exer- 
cice de leur faulce religion leur fust accordé en leurs maisons, qui est 
la perte du royaulme de France , de souffrir dans ledict royaulme 
ung sy dangereulx venin, qui sont ennemys des rois. 

Le lundy, huitième jour dudict mois, il y eut ung soldat qui fust 
tué à coups d'arquebuzc, dans la place des Halles d'Angers, pour avoir 
blessé M. François Lefebvre , avocat d'Angers , estant dans ung ba- 
teau sur l'eau, à la Haulto-Chesne, avec Madame de Puy-Gaillard. 

Au mois d'apuril ensuivant, le blé-seigle valloithuit livres le sep- 
tier, et le froment quinze livres. 

Le mercredy, septième jour dudict mois d'apuril, audict an 1563, 
M. de Saint-Marsault, fils de M. du Sauzay, arriva Angers, de la part 
du roy, lequel alla au pallais où il Sst publier l'édict de la paix , Caict 
par Sa Msyesté avec les huguenots. 

Cedict jour, au moîen de la publication de l'édict de paix cy-des- 
sus, MM. Maurice Baultru, lieutenant de laprévosté, M. François 
Grimauldet , avocat du roy, et M. Gilles Heard, sieur de la Hallourde, 
avocat , rentrèrent en la ville d'Angers fort honteusement , lesquebs 
estoient fugitifs et absentz avec les aultres fugitifs huguenots cy-da- 
vant dénommez. 

Le sixième jour de may audict an , il fust faict une procession gé- 
nérale Angers , à laquelle fut porté grand nombre de reliques pour 
remercier Dieu d'avoir délivré les catholiques d'entre les mains et 



JOURIIÀL DE LOUYET. 281 

tyrannye des huguenots , qui avoient pris la ville et église qu*ils 
avoient tenue par le temps de cinq sepmaynes , laquelle procession 
a esté continuée tous les ans, jusqu*cn Tan 1593, que M. Miron, 
évesque d'Angers , a empesché qu*elle fust faicte. 

Environ la feste M. saint Jehan , audict an , la contagion a com- 
mencé à prendre'cn la ville d'Angers, qui fust grande tellement, 
qu'à raison d'icelle , MM. delà justice allèrent à Villevesque tenir 
leur juridiction dans le château , et les marchés transférés au pré 
d'Almaigne et champs Saint-Nicolas , où il fust procédé à la vante 
des domaines de l'Eglise. 

Au mois de juillet audict an 1563, il fust levé des pionniers en 
l'élection d'Angers, qui furent menez au Hasvre-de-Grâce, détenuz 
par les Anglais, qui furent conduits par Pierre Ballain de Morannes, 
et unff nommé Jehan Bastard , archer. 

Leaix-neufvième juillet audict an, H.Guillaume Lesrat, prési- 
dent au siège présidial d'Angers, estant de retour de la cour, où il 
estoit allé comme député, pour les affaires de la ville d'Angers et de 
la province, fust enterré à l'église M. Saint-Michel-du-Tertre, au 
grand regret des habitants et du peuple , de tant qu'il estoit homme 
de bien et bon catholique. 

Audict mois , les gardes furent faictes aux portes de la ville d'An- 
gers et la patrouille faicte la nuit par les rues de la ville, nonobstant 
l'édict de la paix, dont les huguenots estoient grandement faschez^ 
comme aussy il fust levé Angers quinze cents livres pour paier la 
solde de ces soldats, qui estoient à M. de Puy-Gaillard, lequel sieur 
de Puy-Gaillard s'en alla en emmenant sa compagnée,detant que les 
habitants n'en voulloient plus. 

Et fust proceddé audict Villevêque à la vante de grande partye du 
bien de l'Eglise, par M. le lieutenant-général et M. Grimauldet, avo* 
cat du roy. 

Audict mois de juillet audict an 1563, les forteresses de la ville 
d'Orléans furent abattues et razées. 

(1564). Le troisième jour de janvier mil cinq cent soixante et 
quatre, la juridiction commença à tenir au pallais royal d'Angers qui 
avoit l'année passée cessé, à raison de la contagion. 

Le treizième jour de febvrier audict an , qui estoit le dimanche- 
gras, le roy envoya Angers et y arrivèrent des commissaires pour 
l'exécution de l'édict de paciffication allencontre des huguenots, les- 
quelz contrairement audict édict , faisoient leurs presches Angers , 
en leurs caches où ils faisoient leurs assemblées , auxquelz hugue- 
nots furent faictes deffenses de faire leurs presches en aultres en- 



282 REVUB DE L'AWJOU. 

droits sinon qu'à Baugé, nonobstant lesquelles deffenses, îls faisoicnt 
leurs prescbes à Cantené , près Angers. 

Le mercredi , vingt-cinquième jour de novembre audict an , da- 
moyselle Françoise Breslay, femme de M. Claude Le Bigot , conseil- 
ler au siège présidial d'Angers, a accouché de trois enfants masies, 
lesquelz reçurent le baptême et furent nommez Sidrac, Hisac et 
Abdenago, deux desquelz avoient six doigts en chacune main et six 
orteils en chacun pié. 

(1565). Le cinquiesme jour de janvier mil cinq cent soixante et 
cinq , en les dix heures du soir, il fut tué d'un coup d'arquebuze M. 
de Brye, sieur de Marsillé, frère puisné de M. de Serrant, en la me 
Saint-Aulbin, près rue Courte, de cette ville d'Angers, duquel assas- 
sinat M. de Launay-Lemaczon , procureur du roy au siège présidial 
d'Angers , fust accusé par M. de Serrant , de Saint-Georges, près An- 
gers, frère du deffunt, et lequel fust poursuivy criminellement et à 
raison de ce esté constitué prisonnier, où il a esté à Paris , en la 
Conciergerye jusques au règne du roy Henry troisième, roy de 
France et de Polongne , où il fust eslargi lorsque les habitants de 
Paris prindrent les armes et se barricadèrent contre son maistre, 
desquelles barricades sourdirent la prinse des armes contre le roy, 
qui fust universelle dans le royaulme de France, qui fust appelée la 
Guerre de la Ligue, laquelle prinse d'armes fust fondée sur la mort 
de M. de Guyse, qui fust malheureusement tué aulx Etats de Bloys. 
La détention duquel sieur Lemaczon fust sy longue , que les pro- 
ceddures et poursuittes qui furent contre luy faictes par ledict sieur 
de Serrant, que ledict sieur de Serrant y est mort à la poursuite, et 
sa maison ruisnée de biens et moîens , qui sont allés entre les 
mains de la bonne justice ou des bons justiciers , lequel sieur de Ser- 
rant a relaissé ung garçon et une fille fort paouvres , au moien de 
laquelle paouvreté, le procès est demeuré sans être jugé faulte d'ar- 
gent et de partye pour le poursuivre, et estoit cedict fils dudict sieur 
de Serrant mallade d'une malladye incurable qu'il avoit au visaige, 
de laquelle il estoit tout difforme, et laditte fille, à raison de sa paou- 
vreté est demeurée à marier, et la dicte maison de Serrant, la mai- 
son de la Coullée et le château de la Roche , seigneurie et prés qui 
en dépendent, venduz par cryées et bannyes. 

Au mois de febvrier audict an 1565 , il tomba sy grande quantité 
de neige au pais d'Anjou et fust l'hy ver si froid, que les rivières furent 
glacées et qu'on marchoit et passoit par-dessus, et que tous les lau- 
riers et romarins gelèrent , et qu'au dégel les eaux crurent et furent 
sy grandes qu'elles rompirent des ponts et moullins aux Ponls-de- 



JOORIfÀL DE LOUTST. 2B3 

Gée , où Ton ne pouvoit passer ny à pié ny à oheval , et en plusieurs 
aullres endroits du paîs, rompirent des arches, ponts et chaussées, 
et fusl ceste année appelée Tannée du grand hy ver. 

Le dimanche, quinzième juillet audiclan, il y eut en la ville 
d* Angers une sédition et querelle entre les clercs de la bazoche et les 
clercs de boutique des marchands, de laquelle s'en^uivist une 
grande batterye par entre eulx , qu'il y eut beaucoup de blessés de 
part et d'aultre; il y eut ung nommé Seureau, notaire royal, qui y 
eut le nez couppé. 

Le seizième dudict mois , H. le maréchal de Yieilleville arriva à 
Angers avec deulx conseillers du Parlement de Bordeaux , commis- 
saires pour faire entretenir et exécuter Tédict de pacifflcation. 

Audict temps , les marchands d'Angers obtinrent du roy ung édict 
contenant la création do la juridiction des Juges et Consuls, laquelle 
y fust establye en la grande salle du couvent des Quarmes , et fust , 
par lesdicts marchands, proceddé à Tellection desdicts juges et con- 
sulz, lesquelz nommèrent François Cornilleau, marchand, juge, 
et Pierre Le Pelleti^, sieur de Grignon , et François Tard , aussy 
marchands, pour consuls, et tinrent la première juridiction au^ 
dict lieu le vingt-deuxième octobre audict an 1565. 

Le cinquième jour d'octobre audict an, le roy Charles arriva à 
Brissac, près Angers, et le lendemain alla coucher à Gonnord où il 
séjourna jusques au lundy, et le mardy alla à Beaupreau où H. le 
prince de la Roche-sur-Yon luy fist ung grand préparatif, lequel 
estoit mallade, lorsque son maître y arryva, de la malladye dont il 
mourut qui fust le dix octobre audict an. 

Le vendredy douzième dudict mois, le roy âst son entrée en la 
Tille de Nantes, et dudict Nantes alla à Châteaubriant. 

La vigille de la Toussaintz audict an, l'entrée du roy fust assignée 
à faire Angers , qui toutefois ne fust faicte ledict jour. 

Le vingt-septième jour dudict mois d'octobre audict an, MM. le 
cardinal de Chastillon, le prince de Condé, le duc de Longueville, 
le baron des Adrets et madame la marquise de Rottelan , vcnans de 
Châteaubriant, arrivèrent Angers pour aller à la Flesche à la célé- 
bration du mariage de H. le prince de Condé avec Mi>« de Longueville, 
qui estoit logée chez M. le grand-doyen de l'église d'Angers. 

Le samedy, troisième novembre audict an 1565, le Te Deum fust 
chanté à Saint-Maiurice, et les feuz de joye faicts Angers pour louer 
Dieu de la victoire obtenue par les chrétiens à Malthe. 

Le dimanche, quatrième jour dudict mois et an, M. le prince 
Dauphin flst sou entrée en la ville d'Angers comme gouverneur, 
au-davant duquel MM. de la justice , maire et eschevins et de l'Uni- 



284 RBYUE DE L'AIfJOU. 

versité allèrent au-davant jusqucs à la porte Sainl-Nicollas pour le 
recepvoir, auquel ils luy firent une harangue. 

Cedict jour, le roy logea à Candé et vint disner à la Tousche-aulx- 
Asnes, et vint en Fabbaye Saint-Nicollas-lez-Angers, où y aiant 
séjourné , passa Teau et alla au château où il entra par la porte des 
Champs, dans lequel il couscha, et estoit avec luy M. le duc d'Or- 
léans, son frère, et quant à la roy ne, sa mère, entra Angers sans 
solempnité. 

Le lendemain, le roy alla disner à Saint-NicoUas, et à Taprès- 
disner, Sa Msgesté se mist en ung théâtre qui luy fust préparé au 
logis abatial, accompaigné de son dict frère et grands seigneurs, où 
il vist passer tous les étaz et habitants de la ville qui estoient en bd 
ordre, auquel MM. de T Université firent une harangue qui fust faicle 
par H. Michel Commeau, Tun des docteurs d'icelle, comme M. Louet 
luy flst une harangue pour le corps de laditte ville, et, aiant Sa 
Msyesté tout vu, il s'achemina à venir par le portai Saint-Nicollas 
qui estoit fort enrichy de beaulx et riches tableaux, colonnes et aul- 
très enrichissements, par où il passa et entra Angers, et passant par 
le quaroy du Puy-Nolre-Dame, près la Boucherye, il y a voit des 
enrichissements et riches tableaux et pareillement sur les ponts et 
à la porte Chappelière, et dans lequel tableau, qui estoit sur laditte 
porte Chappelière, le roy Charles neufvlème du nom estoit repré- 
senté au naturel dans ledict tableau de platte paincture , et oultre y 
avoit ung autre tableau dans lequel estoit peint ung Hercules tuant 
un Cerbère enchaisné, au bas duquel estoit escript : 

Je, Cerbère tiré des enfers odieux. 

Sacrifice on m'a fait et colonnes levées; 

Mais voiant ta vertu conduitte par les dieux , 

Je cedde à tes haultz faitz mes armes et trophées. 

Et auquel quaroy, il y avoit les praticiens de la Bazoche, du pal- 
lais, qui faisoient une belle compaignée, tous à cheval, richement 
acoustrez, au mytau desquelz y avoit un chariot fort riche dans le- 
quel estoit un jeune enfant nommé René de Pincé, fils de feu 
H. Christofle de Pincé, sieur du Bois, et de damoyselle Anne Chai- 
lopin, âgé de dculx ans, fort beau, lequel représentoit la justice, 
tenant une espée en une main et des ballances en l'autre, accompa- 
gné de quatre jeunes enfants qui jouoient des instruments, lequel 
René de Pincé fist une harangue au roy, lorsqu'il passa, que Sa 
Majesté entendis! fort attentivement, et passa Sa ditte Majesté plus 
outre, alla à Saint-Maurice où il fust reçu par MM. du clergé avec 



JOURNAL BB LOUTBT. S85 

les cérémonies et honneurs qu*ils ont coustume de faire aulx roys 
à rentrée de leur église. 

Le lendemain , Saditte Majesté alla ouïr la messe en laditte église, 
accompagnée de M. son frère, de la royne, sa mère, et aullres grands 
seigneurs. 

Et à Faprès-disner, Sa Mcgesté alla coucher au château du Verger 
avec tous les seigneurs, et demeura H. le chancelier en la ville jus- 
ques au dimanche onzième jour dudict mois, qu il s*en alla couscher 
à la Thésorerye, paroisse Saint-Siivin. 

Le dix-septième jour dudict mois de novembre audict an 1565, 
M. le connétable arriva Angers en les quatre heures du soir et s*en 
alla le lendemain. 

En laditte année , le blé-seigle valloit le seplier dix-neuf sous , et 
le flroment vingt-quatre sous. 

(1566). A raison de laquelle cherté en Tannée suivante 1566, il 
arriva une grande afluance de paouvres, gens des champs et artisans, 
pour y demander leur vye, à cause de la stérélitté des fruits, et y 
ayoit grand nombre de paouvres mestaiers et closiers. 

Le dernier jour de mars audict an 1566, qui estoit ung dimanche, 
le lundy premier apvril, les huguenots abatirent Timaige saint 
François qui estoit sur la première porte des Cordeliers de ceste ville 
d'Angers. 

Au commencement du mois de juillet audict an , noble homme 
Jacques Richard, sieur du Boisiravers, maire d'Angers, flst com- 
mencer le quay de la Poissonnerye. 

Au mois d'octobre audict an, M. de Thevalles et M. le Breton, 
thrésoriers de Tours, s'en vinrent Angers pour bailler le dommayne 
du roy à ferme. 

(1567). Au mois de mars mil cinq cent soixante et sept, les 
huguenots allèrent à la presche à Cantenay, près Angers, au lieu ap- 
pelé Chastillon où ils flsrent bastir une grange pour y prescher. 

Au mois d'aoust audict an, les grands jours furent publiez 
Angers, et assignez à tenir en la ville de Poitiers, qui commencèrent 
à tenir le neuvième septembre audict an. 

Audict mois, M. Pierre Cailleau, sieur de Chauffeur, se rendit 
partye entre les huguenots pour la contravention qu'ils faisoient 
contre l'édict de prescher à Cantenay, de tant qu'ils debvoient faire 
leurs presches à Baugé. 

Au mois d'aoust audict an 1567, la grande arche de dessus les 
ponts d'Angers fust faict faire sous le règne de M. Toussaintz Bault, 



286 REYUB DB L'AIVJOU. 

sieur de Beaumont, lors maire, laquelle, par la furye et chutte des 
grandes eaux, a tombé, et n'a esté depuis refaicte, et au lieu d'icelle, 
on a faict ung pont do bois. 

Le Tingt-sixiëme septembre audict an , il sortit de la ville d'An- 
gers grand nombre de huguenots, qui fust cause et donna subject de 
soubzon faire la garde aulx portes et la patrouille la nuit, et ce, par 
eonclusion de la maison de ville. 

Le premier jour d'octobre audict an, il ftist commencé à lever 
Angers ung nouveau subside de sept solz six deniers sur chascune 
pippe de vin entrant en laditte ville et ës-gros bourgs d'Anjou, dont 
René de Bené et ung nommé Rigault furent fermiers, dont ils 
furent mal voulluz du peuple, et à raison de ce, on les appeloit 
Haltoustiers 

Cedict jour, M. Georges Athuret fust envoyé par les habitants 
d'Angers, par le roy, pour luy donner avis de la cédition des hugue- 
nots, lequel ne peult passer à raison que lesdicts huguenots tenoienl 
beaucoup de pais , et fust contraint de s'en revenir. 

Le onzième dudict mois , M. de Yassé arriva Angers , lequel le roy 
y envoya pour la garde du château et sûreté d'icelle. 

Le huitième dudict mois , le sieur de Pontivy, frère de M. de Ro- 
han, entra dans la ville de Sablé et la pilla. 

Le seizième dudict mois , H. de la Trémouille arriva Angers pour 
ses affaires. 

Le dix-huitième dudict mois, les huguenots prindrent la citadelle 
d'Orléans. 

Cedict jour, il fust faict une procession générale, où il fust porté 
grand nombre de reliques , et à raison du mauvais temps , le sermon 
fust faict dans le pallais. 

Le sixième jour de novembre audict an , le sieur de Hartigné ar- 
riva Angers, accompagné de mille chevaulx et de deux mille hom- 
mes de pié, et le lendemain, il s'en alla coucher à Beaufort pour 
aller trouver le roy. 

Le dimanche, seizième novembre audict an, il fust faict Angers 
une procession généralle et solennelle, qui sortit depuis Saint-Mau- 
rice et vint à Notre-Dame du Rouceray , à laquelle on porta le corps 
deNostre-Seigneur, et furent les rues tendues commelejourduSacre. 

Le vendredy, douzième décembre audict an 1567, il y eut Angers 
une émotion entre M. le juge de la prévosté Bonvoysin et H. de 
Vassé, pour raison d'ung nommé Baudriller, qui estoit prison ni», 
qui fust tiré de prisons par ledict sieur de Vassé , que ledict sieur 
Bonvoysin voullut renverser à la porte Chappellière où ils se batti- 
rent , et y eut de part et d'aultre beaucoup de blessez. 



JOURNAL DB LOUYBT. 287 

Les nouvelles vinrent Angers que H. de Clermont et son fils puisné 
et aultres huguenots avoient été défaicts par peulx du parly du roy, 
Toullant planter le camp à la chapetle du Landy où y fust H. le 
connétable Anne de Montmorency blessé à mort, dont il mourut 
bientost après et beaucoup d*aultres. 

Le dixième jour de novembre audict an , la bataille de Saint-Denis 
fust donnée la vigille de Saint-Martin, contre le prince de Condé et 
ses adhérants huguenots. 

(1568). Lelundy, douzième jour de janvier mil cinq cent soixante 
et huit, M. Pierre Ayrault fust reçu et installé en son estât de lieu- 
tenant criminel Angers, lequel estât estoit annexé avec Testât de 
lieutenant-général, que M. Clément Louet, lieutenant-général, exer- 
çoit avec ledict estât de lieutenant-général , lequel sieur Ayrault a 
bien dignement exercé ledict estât , pour avoir bien et saintement 
rendu la justice à Fendroit des méchants , qu*il a faict pugnir selon 
leurs démérittes, et particulièrement, il a bien faict coupper des 
testes à ung grand nombre de gentilshommes de ce pais d'Ai^ou, 
qui estoient mouvais et qui Tavoient bien méritté, et condampné et 
faict mourir grand nombre d'aultres méchants durant qu'il a vescu 
jusques au mois de juillet 1601, qu'il est décédé, et a esté enterré 
en réglise de Saint-Michel du Tertre , comme il y appert par Tépi- 
taphe qui a esté faicte et gravée en marbre au droit de sa sépulture, 
lequel a laissé pour tenir ses place et estât M. Pierre Ayrault, son 
fils, âgé de vingt-six ans, auquel pour ses mérittes et pour les bons 
services que defiPunt M. son père a faicts au roy en Texercice de la 
justice, luy a baillé ledict estât, auquel il a été reçu par MM. de la 
Cour du Parlement, laquelle charge il a exercé jusques en Tannée 
16 . . qu'il a esté reçeu à Toffice de président au siège présidial 
d'Angers. 

Le vingt-quatrième jourdudict mois, M. Bonvoisin, juge de la 
prévosté d'Angers , présenta à la maison de ville des lettres-patentes 
du roy, contenant pouvoir d'avoir sous ses charges trois cents sol- 
dats en la ville d'Angers , ce que les habitants ne voullurent accep- 
ter et s'y opposèrent, de tant qu'ils Tavoieut à suspect, et disoient 
pour les causes d'opposition, que les huguenots Tavoient incité à ce 
faire, où il fust conclud que les paroisses s'assembleroient pour, les 
dépputez desdictes paroisses ouis, en délibérer au mardy ensuivant. 

Auquel jour de mardy, vingt-septième dudict mois et an, ledict 
sieur Bonvoisin comparut audict H6tel-de- Ville , où estant il s'ex- 
cusa d'avoir obtenu lesdictes lettres et d'en poursuivre l'exécution, 
de tant qu'il jugeoit que lesdicts habitants Tavoient à suspect, et fust 



288 RBYUE DB L*AlfJOU. 

au moîen de ce et aullres considéralîons , démis de sa capiiainerye, 
que lesdicis habitants luy avoient octroyé , auparavant Toctroy des- 
dictes lettres. 

Le samedy, dernier jour dudict mois de janvier, audict an 1568, 
M. René Gohin, sieur de HonstreuU, fust reçu au siège présidial 
d'Angers , au lieu de son père , qui estoit en son vivant premier et 
ancien conseiller au siège présidial d* Angers , et a esté maire de la- 
ditte ville, où il s'en est dignement acquitté, au grand contentement 
des habitants , desquelz il estoit bien aimé. 

Au commencement du mois de febvrier, audict an , il arriva An- 
gers grand nombre des habitants de la ville de Tours , de tous es- 
tatz , mesme de la ville d'Orléans, qui sortirent desdictes villes pour 
éviter la râige et tirannye des huguenots. 

Et le quatrième dudict mois , Monseigneur l'évèque d'Orléans ar- 
riva Angers , pour évitter le péril de sa vie et la cruaulté des hugue- 
nots. 

Le vendredy, sixième dudict mois , la ville de Bloys fust prinse 
par les huguenots , qui estoient en partyc Provenceaulx, à raison de 
laquelle prinse , beaucoup des habitants catholiques de laditte ville 
et de Tours s'enfuyrent avec leurs femmes et enfants , et serviteurs, 
tant par batteaux que par charrettes , mesme un trésorier général , 
qui fist mener avec luy les deniers du roy Angers , et estoit chose 
pitoiable de voir tous ces pauvres habitants réfugiez. 

Ce qui donna subject que l'on commença à forliffler la ville d'An- 
gers. 

Le onzième dudict mois de febvrier, audict an, le roy envoya An- 
gers M. de Thevalle pour gouverneur, à raison de la malladye de M. 
de Vassé. * 

M. René Bertran, dict Bussonnière, avocat Angers, fist amende 
honorable tout nu en chemise , la corde au col , aîant une torche 
allumée, au siège présidial d'Angers, la juridiction tenant, le qua- 
torzième dudict mois , et ce pour avoir esté convaincu du crime de 
faulx et supposé ung nommé Jehan Briant. 

Lejeudy, dix-neùfvième dudict mois, audict an, M. de Vassé, 
gouverneur, fist emprisonner au château d'Angers, MM. François 
Grimauldet, avocat du roy, et Jehan Bonvoisin , juge de la prévosté, 
pour avoir esté accuzez d'avoir conspiré contre le repos de la ville. 

Et le lundy ensuivant, furent mis hors et eslargis à la supplication 
des habitants, qui furent, à ce faire, pratiquez par M. François Le 
Fébure, sieur de l'Aubrière, avocat, qui estoit leur beau-ft*ère, 
homme pertinent et bien avisé et estoit consultant. 

Le vingt-quatrième jour dudict mois et an , il mourut aux Cor- 



JOURNAL DE LOUVBT. 289 

deliers d* Angers ung religieux nommé Yervon , qui fust bien re- 
gretté, à Tenterreraent duquel fust faicte une oraison funèbre par le 
gardien du couvent des Cordeliers de Blois. 

Le doulzième jour dudict mois de mars, audict an 1568, M. le 
prince dauphin , accompagné de quatre cents hommes de cheval et 
de deux cenis de pié, arriva Angers , et fust logé chez H. de Boistra- 
vers , près Téglise Sainte-Croix , qui avoit nom Jacques Richard. 

Le samedy, treizième dudict mois et an , les capitaines Dardillon 
et Plan arrivèrent Angers, avec chacun une compaignée de gens de 
pié, pour la garde de la ville. 

Et le lundy ensuivant , firent monstre en la place des Halles de 
laditte ville. 

Le sieur de Panantais, qui estoit ung jeune homme qui n^avoit 
jamais manié les armes , fust eslu et fust chef de ces archers pour la 
garde de la ville d'Angers. 

Au mois de mars audict an, les huguenots du Poictou et des Haul- 
ges s'assemblèrent et prirent Thiffauges et Mortagne, en Poictou, et 
firent des courses sur le pais pour prendre des prisonniers à rançon 
et pillèrent Féglise de Saint- Aulbin de Luigné, et voilèrent toutes 
les richesses de laditte église et le curé de laditte église , auquel ils 
firent paîer trois cents livres, comme aussy ils prindrent le curé de 
Chanzeaux , ce qui apporta une grande espouvante aux marchands 
et au peuple , qui n'ozoit aller ni venir par les champs. 

Audict mois de mars 1568 , H. le prince de Condé assiégea la ville 
de Chartres, davant laquelle il fust traicté de la paix que l'on nomma 
la Paix-Fourrée, parce qu'elle ne dura que six mois, après lesquelz 
les huguenots reprindrent les armes et prindrent Angoulesme et le 
pais de Saintonges. 

La Rochelle ne se vouUut mettre en Tobéissance du roy. 

La cause de la révolte des huguenots est prinse soubz ung faulx 
prétexte que le roy voulloit susporter la querelle du roy d'Espagne 
contre les rebelles de Flandre, et par ce moien mettre l'inquisition 
en France. 

Dandelot , le vidamede Chartres , Montgommery, Lanoue , Lavar- 
din , Bressault et aultres huguenots, ayant faict amas de huguenots 
en Bretagne, Anjou et Normandye, se murent en debvoir de passer 
la rivière de Loire pour se joindre au prince de Condé; mais le sieur 
de Hartigues (1) vint au davant sur la Levée, à Saint-Mathurin , qui 
les mist tous en déroute, et y pensa Dandelot y perdre la vye, qui 
fust au mois de septembre audict an , comme plus ample renseigne- 
Il) C'est par erreur qu'on a mis le sieur de Martigné, page 286. 

19 



290 EETUB DE L'ANJOU. 

ment est faict mention et récit de ce qui se passa le mardy vingt- 
quatrième dudict mois et an , à la page 292 du présent volume. 

Le vingt-neuvième jour dudict mois de mars, M. de Puy-Gaillard 
arriva Angers pour être gouverneur, au lieu de M. de Vassé , auquel 
il apporta lettres de Sa Msgesté, par lesquelles le roy le remercyoit 
de son debvoir en son gouvernement et lui permettoit de se retirer 
en sa maison, attendu son indisposition et vieillesse, lequel ne voul- 
lut se désister de son gouvernement. 

Le deulxième jour d'apuril audict an , les habitants de la ville 
d'Angers reçurent nouvelle certaine que le roy avoit faict la paix 
davant la ville de Chartres avec les huguenots, au moîen de laqudle 
les troupes et compaignées de gens de guerre se retirèrent , et ne 
laissoient nonobstant icelle lesdicts huguenots de piller et voUer, 
saccager, faire meurtres et brusler les églises. 

Maistre Jehan Gohin , sieur de la Belottière , conseiller et eschevin 
d'Angers, mourut le cinquième apuril, audict an i568 , lequel fiist 
regretté pour estre homme de bien. 

Le troisième jour d'apuril audict an, MM. Guillaume Deslandes, 
François Hiret, Guillaume Guylet et René Juffé , tous jeunes hom- 
mes, furent reçus conseillers au siège présidlal d'Angers. 

Le neuvième jour dudict mois, les compagnées des capitaines 
Dardillon et Plan s'en allèrent de la ville d'Angers. 

A Taprès-dîner dudict jour, l'édict de la paix, appelée la Paix- 
Fourrée, faicte avec les huguenots, fust publiée au siège présidial 
d'Angers , où M. de Vassé assista, où M. Grimauldet , avocat du roy, 
requéra que le Te Deum fust chanté, dont il fust refusé d'aultant que 
ledict édict estoit à l'avantaige du tout pour les huguenots. 

Le mercredy , quatorzième dudict mois, les huguenots entrèrent 
dans la ville de Douay (Doué), comme ils se retiroient , où ils Ûrent 
des meurtres , voUeryes , pillages et bruslèrent les églises et corn- 
mettoient toutes sortes de cruaultez contre les catholiques. 

Ledict sieur de Puy-Gaillard, après la publication dudict édict, se 
retira avec six cents hommes de pié, lequel &st beaucoup de mal au 
pals d'Aiyou , parce qu'ils pilloient et emmenoient ce qu'ils trou- 
voient en des charriots. 

Le lundy des efferyes de Pasques, le feu print dans le logis de 
Saint-Eloi, près la VieiUe-Chartre, dans lequel M. le trésorier de 
l'Eglise d'Angers estoit logé, lequel logis fust bien endommagé et y 
eut grande perte à raison dudict incendie. 

La nuit d'entre le vingt-huitième et le vingt-neuvième desdicts 
mois et an, le corps-de-garde qui estoit sur la grande arche des 
ponts d'Angers fust forcé par Christoffle Lailler, dict MaisonneufVe, 



JOURIf\L DE LOUYET. 291 

et son compagnon, dont il y eut grande émotion en la ville, et fu- 
rent les portes , à raison de ce , fermées tout le jour, où il n'entroit 
et sortoit personne ; lequel Haisonneufve, à raison de ce, eust la teste 
tranchée au Pillory, le vingt-troisième aoust ensuivant. 

Environ le dixième jour de may, audict an 1568, les habitants de 
la ville d'Angers firent les gardes en laditte ville bien exactement, et 
fust defTendu aux huguenots de sortir hors ville, ce qui fust observé 
jusqu'au dix-neufvième jour dudict mois , où leur fust scullement 
permis d'aller à leurs affaires sans porter aulcunes armes, fors Fé- 
pée et le poignard, dont ils se formalisèrent fort. 

M. le duc d'Anjou descend en Poitou, où MM. les ducs de Moutpen- 
sier, de Guyse, les comtes de Martigues, Brissac et aultres Tatten- 
doient, et fust la ville de Hirebeau prinse par MM. les comtes du 
Lude et de Brissac. 

La vigille de la feste de la Pentecoste audict an , il fùst prins des 
livres d'hérésie que l'on amenoit aux huguenots, qui entroient en 
ville par le portai Saint-Aulbin , lesquelz furent , par le commande- 
ment de H. de Yassé, bruslez au davant de laditte porte, et se con- 
tinuoit la garde aulx portes de laditte ville par les catholiques , dont 
lesdicts huguenots bien irritez. 

Les feryes de la Pentecoste , les huguenots Orent leurs presches à 
Cbâteauneuf, en la chapelle Saint-Jehan, qui est au bout du pont. 

Le dix-neufvième juillet» audict an 1568,M.le maréchal de Vieille- 
ville passa par Angers pour aller à La Rochelle , pour sommer les 
huguenots y estant de rendre la ville en l'obéissance du roy. 

Le vendredy, vingt-troisième dudict mois et an, M. de Vassé s'en 
alla de la ville d'Angers, au grand regret des habitants, au lieu du- 
quel M. de Puy>Gaillard demeura pour empescher qu'il ne se flst des 
ceditions et ports d'armes, lequel fist continuer les gardes par les 
habitants comme cy davant, à raison que le sieur Dandelot, hugue- 
not, estoit à Laval avec grandes compaignées, sous couUeur de voul- 
loir prendre possession du comtéi dudict Laval , qui apporta de la 
defflance en beaucoup de villes. 

Le dix-septième jour d'apuril audict an , la noblesse fùst convo- 
quée Angers, par la dilligence de M. dePuy-Gaillard, en vertu de 
lettres du roy, pour scavoir quel party ils voulloient tenir, du costé 
du roy ou des huguenots , où se trouvoient le sieur de la Trémouille, 
du Bellay, le jeune Monsoreau, de Yilleneufve, Plessis-Baudouyn , 
Plessis de Chivré, Bas*Plessis et plusieurs aultres, où il ne fust rien 
terminé ni conclud, à raison de la malladye dudict sieur de Puy- 
Gaillard, joinct que la noblesse d'Anjou ne lui vouUoit obéir, parce 
qu'il n'estoit du pais et qu'il estoit de bas lieu comme lebruit en estoit. 



292 REYUB DB L'AlfJOUi 

Le vingt-quatrième jour du mois d'aoust, audict an 1568, Chris- 
tofle Lailler, dit Mazure, eust la teste tranchée au Plllory d'Angers, 
pour avoir esté atteint et convaincu d'avoir forcé la garde de la ville 
et aultres volleryes par luy faictes. 

Le premier jour de septembre audict an , les huguenots commen- 
cèrent à leur assemblée à prendre les armes, lesquelz prindrent la 
ville de Chàteaugontier où ils Orent de grands ravaiges, pilleryes, 
volleryes et saccagèrent tout autour de laditte ville sur le pals, les- 
quelz auparavant laditte prinse s*estoient assemblez à Laval où estoit 
le sieur Dandelot, Tun de leurs chefs, ce qui apporta une grande 
épouvante aulx habitants de la ville d'Angers, lesquelz estoient me- 
nacez desdicts huguenots d'cstre pillez et saccagez, qui tust cause 
que lesdicts habitants flsrent mander la noblesse du pais catholique, 
où il s'y en trouva grant nombre, et entre autres les sieurs de Ville- 
neufve , des Roches-Baritault et de la Roche-Hues; comme aussy 
les catholiques du pals qui estoient moîennez, venoient Angers en 
grant nombre pour évitter la tirannye desdicts huguenots, et com- 
mencèrent lesdicts habitants à porter la hotte et à fortif&erleur ville, 
et estoit chose pitoiable de voir les paouvres des champs qui ve- 
noient leur réfugier Angers avec leurs femmes et enfants, qui ap- 
portoient tout ce qu'ils pouvoient avec eux, comme aussy les reli- 
gieux de Saint-Sierge , Saint-Nicolas et aultres gens d'église se vin- 
drent aussy réfugier en laditte ville, où ils apportèrent tous leurs 
joyaulx de leurs églises et aullres biens pour leur sûreté, tellement 
qu'il fust dressé des compagnées de gens de pié et de cheval pour la 
defTense de laditte ville d'Angers , qui estoient conduictz par les 
sieurs de Chavigné , le sieur des Moullins de Corzé , de Villeneufve, 
la Roche-Hues et de Panantais , lesquelz firent beaucoup de mal sur 
le psds. 

Le mardy quatorzième jour dudict mois de septembre audict an 
1568, le sieur de Hartigues arriva Angers, accompagné de sept à huit 
cents hommes de cheval et six cents hommes de pié en bon équi- 
page et bien armez, lequel logea dans le faulxbourg de Bressigné où 
estoient les sieurs d'Avaugour, d'Assigné, les Roches-Baritault, 
Chesnaye-Lailler et aultres seigneurs, et le lendemain, en les six 
heures du matin , ledict sieur de Puy-Gaillard et de Martigues s'en 
allèrent, avec toute leur quavallerye et gens de pié, pour aller trou- 
ver d'Andelot et sa compaignée de huguenots qui estoient à Beaufort, 
à Longue, et lesquelz sieurs de Puy-Gaillard et de Martigues misrent 
leurs compaignées en champ de bataille en la grande plaine où est 
la Justice , et allèrent sur la Levée où ils flsrent rencontre des com- 
paignées huguenoites où il en fust tué plusieurs, et le reste se mist 



JOURNAL DB LOUYET. 293 

en fuytte, à laquelle deffaitte, le capitaiue Pion y fust blessé d'une 
balle en Fespaulle dont il mourrut le vingt-troisième dudit mois , et 
enterré en Téglise Saint-Maurice, en la chapelle des Chevalliers; et, 
passant oultre, Favant-garde dudict sieur de Martigues flist rencontre 
de huguenots qui estoient à cheval, dont il en fust tué de part et 
d*aultre, lequel sieur de Martigues passant oultre, avec tous ses hom- 
mes, à travers de Tarmée des huguenots, qui estoit composée de six 
à sept mille hommes , pour joindre M. le duc de Hontpensier qui 
estoit sur le levée. 

Et le lendemain, seizième jour desdicts mois et an, les huguenots, 
craignant estre enclos sur la levée, passèrent la rivière au droict de 
Saint-Remy et Saint-Maur, du costé du Poitou, où il s'en noya 
beaucoup, et lesquelz laissèrent beaucoup de bagages dont les habi- 
tants s'emparèrent, et allèrent tous lesdicts huguenots à Nyort et à 
Angouléme qu'ils pillèrent, et demeura Angers H. du Plessis-Bau- 
douyn pour lieutenant dudict sieur de Puy-Gaillard, et y commander 
durant son absence. 

Durant cedict temps, il y avoit tant de trouppes et compaignées 
sur le pais qui volioient et pilloient le peuple et les marchands, qui 
estoient plus méchants que barbares, que personne n'ozoit aller ni 
venir en sûreté. 

Le roy Bst faire le jour de saint Michel une procession solennelle 
à Paris où fust porté le corps de Notre-Seigneur, près duquel il dé- 
posa sa couronne et la présenta à Dieu, et fist vœu de ne la reprendre 
jusques à ce qu'il eust débcllé les ennemys de la foy catholique , 
apostolique et rommayne et de son royaulme. 

Le sieur de Chavigny fust envoyé à Ch&teaugontier par le com- 
mandement de M. de Puy-Gaillard, de tant que les habitants dudict 
Ch&teaugontier ne vouUoient contribuer aux frais de la guerre avec 
les habitants d'Angers, auquel sieur de Chavigny les portes furent 
fermées par les habitants, ce qu'estant, ledict sieur de Puy-Gaillard, 
averty, y alla en personne avec des trouppes auxquelles ils fermèrent 
lesdictes portes; ce que volant, ledict sieur les Ust rompre à coups 
de hache et y entra, et mist des compaignées dans la ville dudict 
Ch&teaugontier, oultre le nombre qui y estoit. 

En octobre audict an 1568, il fust levé au pais d'Aïqou deulx cents 
pionniers. 

Audict mois, les nouvelles vindrent Angers que la royne d'Espa- 
gne, fille de France, estoit morte. Ce qui c'est trouvé véritable. 

Le septième dudict mois et an. Ton envoya d'Angers des souUiers 
et haultz de chausse pour bailler aulx soldarlz qui estoient en 
l'armée. 



294 RETCE DE LAIflOU. 

La ville d'Angoulosnie tust prinse par les huguenots. 

Le dimanche, vingt-unième dudict mois, fust mis des garnisons 
et trouppes de soldartz sur la Levée aulx Ponts-de-Cé et à Saulmur, 
de tant que les huguenots y vouUoient entrer, et alla aulx Ponts-de- 
Ce ledict sieur de Puy-Gaillard, auquel on envoya deulx pièces de 
canon, fauconneaulx, et de la pouldre, lequel sieur de Puy-Gaillard, 
après y avoir esté quelques jours, il quitta les Ponts~de-Cé, et s'en 
revint Angers, en haygne de ce que quelques habitants avoient 
obtenu des lettres du roy, contenant deflfense audict sieur de Puy- 
Gaillard, à M. de Beaumont, maire, et au procureur du roy de non 
à Tadvenir lever aulcuns deniers sur les habitants, sans commission 
et permission du roy de la vie, et lesquelles deffenses furent obte- 
nues par lesdicts habitants, sur la plainte faicte au roy des exces- 
sives levées de deniers qui levoient si souvent sur eulx et sur les 
habitants d'Angers, qu'ils ne pouvoient plus susporter lesdittes le- 
vées, et desquelz deniers ils disoient lever pour de beaulx prétextes, 
et néanlmoings, ils n'estoient du tout emploies à ce à quoy ils di- 
soient les lever, quoy que soit fort peu, et le surplus ilz le met- 
toient en leur bourse et le partageoienl , et en haygne de ce, ledict 
sieur de Puy-Gaillard leur avoit baillé lesdittes garnisons pour les 
piller et vexer. 

Le dimanche cinquième décembre audict an 1568 , en les trois 
heures après-mîdy, le sieur de Pannantais fust tué d*un coup d'espée 
en la place des Halles par ung nommé le chevallier de la Boullaye, 
de la maison Daillon , qui estoit chevallier de Malthe, lieutenant 
de M. de Puy-Gaillard , le corps duquel fust porté dans le chapitre 
des Cordcliers Angers, et le lendemain fust enterré dans le chœur 
de l'église desdicts Cordelicrs, lequel la Boullaye fust contumace 
et cadelé en etllgye qui furent attachez sur les portes de la ville 
à ladilligence dcMadame deMontbourcier, veufve dudict de£funt. 

Le treizième jour dudict mois et an, les habitants d'Angers furent 
en grande crainte de tant que l'armée des huguenots estoit davant 
la ville de Saulmur, et qui avoient sommé les habitants de leur 
rendre, tellement que c'estoit chose pitoiable de voir arriver Angers 
les pauvres gens d'église et aultres personnes, femmes et enfants 
qui s'enfuyoient du pays de Poitou, Montrubellay, Passavant, Vi- 
hiers, Chemillé, le Puy-Nostre-Dame et aultres endroilz dudict pals 
de Poitou pour evitter les cruaultez et tirannyes que lesdicts hugue- 
nots faisoient aulx catholiques. 

Sur la fin du mois de décembre audict an 1568, les huguenots 
pillèrent le bourg de Chalounes , mirent le feu en l'église M. saint 
Maurille, prindrent et emmenèrent beaucoup des habitants dudict 



JOUaifÀL DB LOUVBT. 295 

bourg prisonniers pour les rançonner, tuèrent beaucoup de prêtres, 
et pillèrent et ravaigèrent toutes les églises dudict bourg. 

Par commission de M. le duc d*Âi\jou, les greniers des riches 
marchands et fermiers furent ouverts pour avoir des bledz pour 
mener en Tarmée du roy. 

n n*estoit lors Angers fait aulcun exercice en règle de la juridic- 
tion pour rendre la justice, et estoit loisible à ung chacun, estant 
sur les champs, d*oprimer et vexer ses voisins, et disposer de leurs 
biens et vye, sans qu'il y eut moien en avoir la justice, à raison du 
mauvays r^ne qui estoit lors à raison desdicts huguenots qui n'ont 
jamais faict que du mal et ne feront au royaulme de France. 

(1569). Au commencement du mois de janvier 1569, il n'y avoit 
aulcunes garnisons ny soldats Angers; mais il y en avoit beaucoup 
autour et es environs de la ville, qui estoient du costé du Hirouer et 
vallées, qui pillèrent et traitèrent mal le paouvre peuple qu'ilz 
dépouilloient de leurs habitz et chaussures. 

Le lundy, dixième jour dudict mois, M. de Martigues passa par 
Angers avec deulx cents chevaulx pour aller en Bretaigne, pour 
empescher que les Anglois n'y entrassent. 

Audict temps, les principaulx officiers de la ville d'Angers 
estoient : 

M. Toussaintz Banlt, sieur de la Ragottière, procureur du roy. 

M. René Bault, sieur de Beaumont, son frère, son substitut, 
eschevin et garde de l'artillerye de laditte ville. 

H. René Goupilleau , controlleur-général des traites et eschevin. 

H. Clément Louet, lieutenant-général, tous gens de bien pour le 
fidct et administration de leurs biens seullement; mais, pour le 
gouvernement et administration de leurs charges et administration 
des affaires publiques, ils estoient en mauvaise réputation des habi- 
tants et du publicq. 

Environ le vingt-unième dudict mois , les huguenots commencè- 
rent à laisser le pays des Maulges, qui fust occasion que les paouvres 
catholiques, qui s'en estoient fuiz dudict pais, s'en retournèrent. 

Le huictième jour de mars audict an, M. de Puy-Gaillard et la 
noblesse qui l'assistoit, avec ce qu'il avoit de soldats, allèrent, avec 
des compaignées qu'ils trouvèrent en Bretaigne, assiéger Thiffaulges 
et Hontagu où se retirèrent les huguenots qui faisoient des courses 
à Chemillé, Chalonnes et ès-environs pour prendre des prisonniers, 
tellement que Ton n'estoit en sûreté pour les pillages et brigandaiges 
que faisoient les huguenots. 

Le dimanche, vingtiesme jour do mars audict an, les feux de joye 



29& RBVUE DE L'ANJOU. 

furent faitz Angers, de la victoire de la bataille gaignée par H. le duc 
d'Anjou contre les huguenotz à Congnac, à laquelle M. le prince de 
Condé fust tué. 

L'an mil cinq cent soixante et neuf, 
Fust chargé mort sur une ànesse. 
Entre Congnac et Chasteauneuf , 
Celuy qui hayoit tant la messe. 

Environ la feste de Nostre-Dame de mars audict an, la ville et 
chasteau de Hontagu furent renduz par composition, et sortirent les 
soldarts bagues saulves, fors les huguenotz qui y estoient réfugiez 
qui furent prins à rançon par les capitaines dudict sieur de Piiy- 
Gaillard, dont ledict sieur eust un maistre des comptes de Bretaigne 
qu'il mist à dix mille livres de rançon. 

Après laquelle prinse, ledict sieur de Puy-Gaillard, en vertu de la 
commission de M. le duc d'Anjou, leva grande somme de deniers 
sur les huguenots de la ville d'Angers. 

Le quatorzième apvril audict an 1569, René Goupilleau, fils de 
M. le controlleur se noya à la Basse-Chaisne, qui fust bien regretté. 

Le vingt-troisiesme dudict mois, MM. les officiers de la justice du 
siège présidial d'Angers fisrent leur profession de leur foy et religion 
catholique, tors MM. Gille Garnier, Mathurin Jousselin, Jehan Ghail- 
lant, dit le Tail, advocatz, M. Pierre Rommier et Le Devyn, esleuz, 
qui demeurèrent opiniastres dans leurs hérésyes. 

Au moi& de may audict an , le chapittre général des Cordeliers 
d'Angers tenut en leur couvent audict Angers, où il se trouva peu de 
religieux à raison de ce que l'on n'ozoit aller ny venir par pais pour 
la crainte des huguenots. 

Le troisiesme jour de may audict an, les nouvelles vindrent 
Angers que M. Thimolléon de Cossé, sieur de Brissac, avoit esté tué 
davant Mucidam, en Périgord, en remarquant la place, ce qui se 
trouva véritable, 

Ledict sieur de Cossé estoit collonnel de l'infonterye de France. 

Audict mois , M. d'Andelot mourut à Sainctes. . 

Le jour de la feste du Sacre audict an, au retour de la procession, 
il y eut une batterye entre les clercs des marchands et les bazo- 
chiens et M. Bonvoisin, juge de la prévosté, dont il y eut ung procès 
qui ruina beaucoup de marchands, qui fust cause que lesdicts clercs 
n'allèrent plus en procession jusques en l'année dont sera faict çy- 
après mention, et fust le sujet de laditte querelle à raison que les 
clercs des marchands avoient des violions et haultsbois allant à la- 



JOURNAL DB LOUYET. 297 

ditte procession, que Icsdicts bazochiens voullurent avoir en revenant 
de tant qu'ils n'en avoient point. 

Le samedy quinzième jour de juing audict an 1569, les obsèques 
de M. le comte de Brissac furent publiées à Paris , où le lundy en- 
suivant fust enterré en Féglise et couvent des Célestins , en la cha- 
pelle des ducs d'Orléans, auquel fust faict grand honneur par le 
commandement du roy, auquel on donna littre de grand faucon- 
nier de France et coUonnel de Tinfanterye françoise, lequel fust bien 
r^retté des catholiques . 

Le vingt-deuxième jour de juing audict an, la première pierre de 
la quassematte qui est entre le portai Saint-Aubin et le portai Saint- 
Michel, dans les fossez de ceste ville d'Angers, fust mise par H. de 
Puy-Gaillard , à laquelle ont esté mises ses armes, qui est ung 
vaultour. 

Le vingt-quatrième jour dudict mois et an, les huguenots françois 
joignirent larmée des reistres. 

Edict du roy faict davant Metz pour la vendition des biens des 
huguenots au mois de may dernier. 

Lusignan prins par les calvinistes au mois de juillet. 

Trahison descouverte sur la ville de Nantes par le sieur de Sauzay. 

La ville de Poictiers assiégée par l'amiral chef des huguenots, la- 
quelle fust bien deffendue par H. le duc de Guyse qui estoit dedans, 
qui fust audict mois de juillet audict an 1569. 

Le vingt-septième de juing audict an, H. Pierre Goupilleau, sieur 
de Longchamps, grenetier, et l'un des eschevins d'Angers, fust tué 
par M. de la Hunne, à raison duquel assassinat, le toquesainct fust 
sonné à Sainct-Maurice, auquel son les habitants prindrent les ar- 
mes, et fust ledict sieur de la Hunne prins prisonnier par H. de la 
Fessardière qui estoit prévost; et, estant au quaroy du Pillory pour 
le mener en prison, ledict la Hunne fust osté de force par la popul- 
lace d'entre les mains dudict prévost pour la crainte qu'ils avoient 
que la justice n'en fust faicte, lequel sieur de la Hunne, se vouUant 
sauver, fust tué près le Jeu de paume des Carmes par les habitants, 
et dépouillé tout nu et mis dans ledict jeu et la nuict enterré aulx 
Cordelierz sans aucunes pompes funèbres ny assistence d'aulcun 
desdicts habitants qui le hayoient pour ce qu'il avoit tué ung capi- 
taine de la ville; et en laditte quallité, le jeudy ensuivant, ledict 
sieur Goupilleau fust enterré en l'église de Sainct-Plerre où tous les 
capitaines et compaignées de la ville accompagnoient avec leurs ar- 
mes et enseignes, et luy fust faict tout l'honneur qu'on peult faire 
à ung capitaine de ville. 

Le diX'huictième dudict mois de juillet audict an, les huguenots 



298 RBYUB DB L'AIVJOU. 

estoient à Doué, Chemillé et Vihiers, qui faisoient bien du mal aulx 
catholiques, lesquels, à raison de ce, fuyoient davant eulx, et Ye- 
noient se réfugier en la ville d'Angers, et tenoient tous lesdicts 
huguenots la plus grande partye du paîs de Poictou où ils estoient 
tous rangez pour assiéger laditte ville de Poictiers qu'ilz firent batlre 
à coups de canon, et fust le siège bien soustenu et la ville deffendue 
par H. le duc de Guyse, durant lequel siège le roy estoit à Am- 
boyse. 

Le quatriesme du mois d*aoust, il fust pendu aulx halles d'Angers 
trois soldats qui estoient audict sieur de la Bunne, pour Tavoir as- 
sisté à l'assassinat par luy commis à la personne dudict sieur de 
Longcbamps, capitaine de laditte ville. 

Au mois d'aoust audict an, le roy flst lever sur les habitants d'An- 
gers, les plus riches et aysés, la somme de vingt-cinq mille livres, 
comme aussy Sa Mcgesté fist procéder à la vante de partye du 
dommayne de l'église. 

Au mois de septembre, les huguenots honteusement levèrent le 
siège de davant la ville de Poictiers, à la sortye duquel siège ils al- 
lèrent ès-faulxbourgs de Nantes où ils pillèrent tous lesdicts faulx- 
bourgs. 

Le cinquième dudict mois, H. le duc d'Anjou assiégea Chastelle- 
rault, et flct lever ledict siège de davant Poictiers. 

Le treizième dudict mois et an, Gaspart de Coligny, admirai de 
France, le vidame de Chartres et le comte de Hontgommery furent, 
par arrêtz de la cour, condampnez d'avoir la teste tranchée. 

Et le quatrième jour d'octobre audict an 1569, M. le duc d'Aiyou 
livra la bataille aulx huguenots, et les defflct près Montcontour. 

Audict mois, il fust faict une procession générale Angers pour 
louer Dieu de la victoire que M. le duc d'Ai^'ou avoit obtenue contre 
les huguenots en la bataille de Montcontour, au moîen de laquelle 
les catholiques, qui avoient quitté leur pays pour évitter la cruaulté 
et tyrannie des hérétiques, s'en retournèrent en leurs maisons. 

Partenay, Sainct-Maixant, Nyort et Luzignan renduz au roy. 

Ghastellerault fust quitté par les huguenots. 

L'Isle de Nermoutier prinse pour le roy par le seigneur Aimé de 
Sauzay, comte de Magnan , dont les Rochelois fùsrent incommodez 
pour leur estre osté le trafBcq de la rivière de Loyre. 

La ville de Nismes prinse par les catholiques. 

La ville de Vezelay, en Bourgongne, surprinse par les mesmes, 
où les huguenots pillèrent une très belle châsse en la«|uelle repo- 
soient les saincts ossements de la glorieuse Hagdeleine. 

Sainctes rendue au roy et Saint-Jehan«d'Angely assiégé, où fust 



JOURNAL DE LOUYET. 299 

tué d'une arquebuzade M. le comte de Martigues, au regret et grande 
tristesse des catholiques, enfin la ville d'Angely rendue par de Pilles 
qui y commandoit le troisième décembre audict an. 

Le samedy dix-neufvième jour de novembre audict an 1569, 
M. Claude GoufiQer, grand-escuyer de France, espousa Madame de 
Nermoustier, de la maison de la Tourlandry, de Châteauroux, qui 
avoit auparavant esté maryée avec le puisné dé la maison de la Tré- 
mouille, lesquelles espouzailles furent faictes Angers, en la chapelle 
de Sainct-Eloy, laquelle dame avoit une robbe de drap d'or, la queue 
de laquelle estoit portée par un varlet de chambre , laquelle on ap- 
peloit Madame la grant, Monsieur la petit. 

Le dimanche quatrième jour dudict mois et an, les nouvelles 
vindrent Angers que H. de Martigues avoit esté tué davant Sainct- 
Jehan-d*Ange1y, ce qui se trouva véritable, de tant qu'il en fust faict 
à Sainct-Maurice ung service solennel pour le repos de son âme, où 
les principaux habitants de la ville assistèrent le premier janvier 
1570, lequel fust bien regretté des habitants. 

Le vingt-deuxième décembre audict an, M. Mathurin Cochelin 
fust reçu procureur du roy au siège présidial d'Angers par la rési- 
gnation de M. Toussaint Bault. 

Comme aussy, M. Jacques Ernault , sieur de la Dannerye , fust 
reçu conseiller audict siège, au lieu de M. Pierre Poisson, sieur de 
la Bodinière. 

(1570). Le quatrième jour de janvier 1570, H. le maréchal de 
Cossé arriva Angers avec aultres seigneurs , et le lendemain arrivè- 
rent aussy Angers MM. les cardinaulx de Lorayne et de Guyse et 
M. le marquis du Mayne, lesquelz furent à vêpres à Sainct-Maurice, 
qui csloit la vigille des Roys. 

Le samedy septième jour dudict moys de janvier audict an 1570, 
le lendemain de la feste des Roys, en les quatre heures après-midy, 
le roy, M. son frère, la royne-mère et aultres grands seigneurs 
arrivèrent Angers. 

Le lendemain, le roy, M. le duc d'Anjou, son firère, allèrent à la 
messe en l'église Sainct-Aulbin. 

Le dimanche vingt-deuxième dudict mois , le roy, MM. les cardi- 
naulx et aultres grands seigneurs disnèrent en la maison de ville 
d'Angers où y eut ung grand aparat qui fust faict aux dezpens de 
M. le duc d'Anjou. 

Cedict jour, les depputez des huguenots vindrent trouver le roy 
Angers, pour traiter de la paix, lesquelz dressèrent des articles qu'ils 
emportèrent pour en conférer aulx huguenots, lesquelz depputez s'en 



300 RBYUB DB L'AIfJOU. 

allèrent, avec lesquelzM. deBiron s'en alla pour sçavoir leur réponse. 

Le cinquième jour de febvrier audict an 1570, H. le duc de Mont- 
pensier espouza la sœur de M. de Guyse en Téglise H. sainct Aulbin 
d'Angers, où elle fust menée par le roy, où M. le duc d'Anjou y 
mena la roync, sa mère, et Madame Margueritte, sœur du roy, et 
aullres seigneurs et dames, et disnèrent, à l'issue desdittes espou- 
zailles, en l'abbaye dudict Sainct- Aulbin. 

Le dix-neuf vième de febvrier audict an 1570, le roy Charles cou- 
rut la bague ès-jardins de laditte abbaye Sainct-Aulbin, lequel estoil 
accoustré de mesmes habitz comme estoit habillé le ddffunt roy 
François, accompagné de six grands seigneurs habitiez de mesrae 
façzon, aîant des toques de velours, avec des panaches sur la teste, 
desquelz estoient H. le duc d'Anjou, M. le prince Dauphin, M. de 
Guyse, M. d'Angoulesme, frère bastard du roy. 

Le lendemain, le roy toucha, ès-cloistre de l'église, abaye Sainct- 
Aulbin, les mallades des écrouelies. 

Monsieur le juge de la prévosté d'Angers fist emprisonner deulr 
honorables marchands de draps de soye, habitants d'Angers, pour 
une batterye qui se fist à la procession du Sacre audict Angers 
l'année dernière. 

Le vingt-cinquième dudict mois et an, le roy adonné commission 
à M. le lieutenant-général civil au duché d'Anjou et siège d'Angers 
et M. Guy Lasnier, sieur de l'Effretière, conseiller audict siège, pour 
faire abattre les bois de haulte fustaye et taillis qui appartiennent à 
ceulx de la nouvelle opinion qui portent les armes contre Sa Msgesté, 
et quiruisnent et saccagent le paouvre peuple, à procedder à la 
vante comme plus au long est contenu en laditte commission don- 
née Angers, le vingt-cinquième febvrier audict an, signée, par U 
roy, Dubois, et scellé. 

Le mercredy huictième jour de mars audict an, le roy sortit 
d'Angers avec tous les princes, princesses et seigneivs et toute sa 
cour, est allé coucher au château du Verger, où il fust deulx jours 
au grand désir et contentement des habitants pour raison des grandes 
incommoditez qu'ils recepvoient de tous les courtisans. 

Au commencement du mois d'apvril audict an, il y eut grand 
nombre de bourgeoises rotturières de la ville d'Angers, la plus part 
desquelles sont sorties de marchands, fermiers, mestaîers et aultres 
personnes de basse condition, se sont faictes damoyselles, et ont 
laissé leurs chaperons et coiffures, et ont prius des chaperons de 
velours et coiffures que portent les damoyselles nobles et de bonne 
extraction de noblesse, soubz prétexte qu'elles estoient femmes de 
juges, conseillers, advocats et aultres vacquations du pallais, telle- 



JOÇBNAL DE LOUTET. 301 

ment que ceste présente année a esté grandement fertile en damoy- 
selles. 

Audict mois, Loys de Brye, escuyer , sieur de l'Aiglerye, eust la 
teste tranchée au Pillory d'Angers, pour avoir esté convaincqu de 
vollerye, etfust son corps enterré aulx Cordeliers. 

Le jour ensuivant, le sieur des Fourneaulx eust aussy la teste 
tranchée audict Pillory. 

Le seizième jour de juing audict an 1570, les huguenots firent 
une sortye de la ville de la Rochelle pour charger le sieur de Puy- 
Gaillard et ses compaignées. à laquelle charge il fust bien tué cinq 
cents huguenots, et le sieur de la Noe de Bretaigne, l'un de leurs 
chefs, bien blessé. 

Le seizième juillet audict an 1570, H. Tenquesteur Ferjon , qui 
avoit esté marié avec la fille de M. Pierre Gaillard, fust tué en sa 
maison qui est en la rue ou venelle de la Chartre, proche la rue du 
Puiz-Doux d'Angers, par son serviteur, lequel fust condampné faire 
amende honorable, qu'il fis! à Sainct-Haurice, eust le poing coupé, 
fust tenaillé aux deulx mamelles de tenailles toutes rouges, et fust 
bruslé tout vif ès-halles d'Angers, et la femme dudict Gaillard mise 
prisonnière pour raison dudict assassinat. 

Le seizième jour d'aoust audict an 1570, la paix fust conclue, 
arrestée et publiée à Paris, entre le roy et les huguenots de France, 
et le vingt-quatrième dudict mois, elle fust publiée Angers, laquelle 
fust de peu de durée, comme sera rapporté cy-après. 

En ce mesme temps, il nasquit à Paris ung monstre, qui fust le 
vendredy vingtième juillet audict an , en la rue des Grasvilliers ung 
peu davant jour, qui estoit deulx enfants jumeaulx, lesquelz estoient 
jointz en ung corps, au lieu de la nature, ayant testes, bras, mains, 
seings, estomactz à l'oposite l'ung de l'aultre, et n'ayant qu'ung 
corps, les pieds de l'un sous les aisselles des braz de l'aultre, les- 
quelz, ayant vye, furent baptisez en l'église de Sainct-NicoUas-des- 
Champs, paroisse de la maison de leur naissance et où demeuroit 
leur père, nommé Pierre Germain, servant les massons, et leur 
mère se nommoit Mather Pernelle, fort paouvre; lesdictb enfants 
moururent le dimanche ensuivant, peu de temps l'ung après l'aul- 
tre, ce qui est rapporté véritable par Corozet, en son livre des Anti- 
quittez et Croniques de Paris. 

Deffenses publyées Angers, de faire leurs presches à Cantenay, 
près et distant d'Angers d'une lieue, sur peine du crime de Majesté 
(lèze-Majesté). 

Le samedy vingt-sixième octobre audict an 1570 , M' Guillaume 
Lesrat fust reçu présidant au siège présidial d'Angers, au grant con- 



302 REVUE DE L*Am017. 

tentement de tous les habitants de la ville , comme aiant toutes les 
perfections qui peuvent estre en ung homme de bien pour rendre 
la justice. 

Le vingt-sixième jour dudict mois d'aoust audict an 1570, M. de 
Hontgommery est arrivé Angers, accompaigné de quatre ou cinq 
cents chevaulx, est allé disner avec Madame Tabbesse du Ronceray, 
sa tante, et à Taprès-diner s'en alla; ce qui apporta une grande 
frayeur et espouvante aux habitants de la ville, et leur donna subject 
de prendre les armes, de tant qu'il estoit Tung des chefs des hugue- 
nots , et comme rebelle au roy , eust depuis la teste tranchée à Paris. 

Audict temps, il y avoit à Angers un grant personnage nommé 
M. Baldouin, docteur en droit, lequel faisoit leczons à Saint-Pierre, 
bien suivy de grant nombre d'escolliers, qui a foict beaucoup de 
bien à l'Université d'Angers. 

Le jeudy treizième jour de novembre audict an 1570, il fust &ict 
une procession généralle à Angers pour louer Dieu du mariage da 
roy Charles IX^'du nom, surnommé Maximillien, fils du roy Henry 11% 
lequel Charles succéda à la couronne , le jeudy cinquième jour de 
décembre 1570, par la mort du roy François, son frère, lequel Char- 
les a espouzé Isabel d'Austriche« fille de l'empereurMaximillien, en 
réjouissance duquel mariage, ledict sieur Baldouin fist à l'après- 
dîner de ce dit jour une harangue ou panegiricq en la grande salle 
de la maison de ville, à laquelle M. l'évéque d'Angers, M. de Puy- 
Gaillard, gouverneur, HH. de la justice, MM. les maire et eschevins 
et aultres notables hommes de la ville d'Angers assistoient. Ce faict, 
l'on fist les feuz de joye après ledict Te Deum chanté. 

Au mois de décembre audict an , la rivière de Loyre fust grande 
et dérivée, laquelle rompit la Levée en plusieurs et divers endroits, 
qui fist et apporta beaucoup de perte et dommaige, comme aussy 
les aultres rivières et fleuves, tant de France, Allemagne, que Ytallye 
ne furent pas moins grandes, tellement que l'on avoit jamais vu 
une telle inondation d'eau, et fust, à raison desdictes crues, la ville 
d'Anvers partye submergée, et fist aussy grand dommaige en la 
ville de Lyon, et la ville de Ferrare grandement ruysnée d*im trem- 
blement de terre. 

(1571). Le dimanche, quatrième jour de mars mil cinq cent 
soixante-onze , M. le maréchal de Cessé , sieur de Gonnord , arrive 
Angers avec trois commissaires de robbe longue, pour l'entretenne- 
ment de Fédict de paciflication et recepvoir les plainctes des catho- 
liques et huguenots, entre lesquelz estoit l'un des commissaires, 
M. Phelippes Goureau, sieur de la Prousiière, maistre des requestes, 



JOURIfAL DE LOUYBT. 303 

lequel estoit en Fàroe grandement huguenot, et en aparance alloit 
à la messe, le frère duquel estoit prévost d'Angers, lequel depuis fut 
pendu à Paris à la poursuite de M. Âyrault, lieutenant criminel, 
lequel Proustière estoit venu pour informer contre ceulx qui avoient 
levé des deniers sans commission du roy. 

Auquel Goureau , sieur de la Proustière , les huguenots présentè- 
rent leur requête pour avoir permission de faire le presche à Miré et 
à la Ruchesnyère , près Châteauneuf , laquelle permission leur fust 
octroyée , de laquelle permission il fust grandement blasmé par M. 
le maréchal de Gossé, sieur de Gonnord, à raison de laquelle tous 
les catholiques avoient ledict Proustière en mauvaise opinion et 
odeur, qui le tenurent pour hérétique et suspect et en réputation 
d*ètre huguenot. A la clameur des catholiques et de MM. du clergé , 
ledict sieur maréchal fist deffense auxdicts huguenots de s'aider de 
laditte permission , de sorte qu'elle ne sortit effet et estoit le com- 
mun bruit Angers que ledict Proustière avoit eu grande somme de 
deniers des huguenots pour leur donner laditte permission ; dela- 
quelle il fust grandement blasmé par les prédicateurs en leurs ser- 
mons qu'ils faisoient, lesquels le nommèrent publiquement en chaire. 

Au mois d'apuril , audict an 1571, il arriva une sédition à Rouen , 
qui fust faicte par les huguenots à rencontre des catholiques qui ne 
le purent endurer, lesquelz en tuèrent plusieurs, qui fust cause que 
le roy y envoya ung commissaire qui en flst pendre quelques-uns 
des plus moindres et fust le tout paciffié. 

Audict mois , les huguenots tenurent leur synode en la ville de La 
Rochelle , où leur grant pontiffe , nommé Bèze , estoit et y présidoit* 

Durant que M. le maréchal de Gossé estoit Angers , René Leroux, 
escuyer, sieur de la Roche des Aulbiers, et Madame sa mère, se 
trouvèrent Angers pour leurs accords de quelques différends qu'ils 
avoient, par davant ledict sieur maréchal de Gossé, lequel accord 
ne se peult faire , au moien de quoy il se révolta contre saditte mère 
et la chassa hors sa maison et luy pilla sa maison de tous ses meu- 
bles , et pour déguiser et donner coulleur à ce qu'il luy avoit faict , 
il disoit que sa mère estoit huguenote et qu'elle estoit ennemye du 
roy, et estant seigneur de laditte maison, il la fist fbrtiffier et eust 
des soldats, lesquelz pilloient et volloient, faisoient mourir les 
hommes à une estrapade et tirer à coups d'arquebuze , violloient les 
jSlIes et faisoient de grandes insollences, à raison desquelles estant 
Angers, sa mère le fist prendre prisonnier et luy fust son procès 
faict et parfaict par M. le lieutenant-général criminel Ayrault, le- 
quel fust par luy condampné d'avoir la teste tranchée et condampné 
eu de grandes amendes , ce qui fust exécuté le dixième jour de may 



304 RBYUE DB L'ANJOU. 

audict an 1571. Ledict sieur delà Roche des Aulbiers, ftgé de vingt- 
trois ans, fus! enterré en l'église des Cordeliers, lequel estoit néanl- 
moings huguenot et portoit les armes pour les huguenots et avoit 
esté paige de M. de Soubzbize de Poitou , qui estoit fort mauvais et 
céditieux , et f ust ordonné par laditte sentence que le chasteau de la 
Roche des Aulbiers seroit razé et une chapelle fondée pour y prier 
Dieu pour les âmes de ceulx qu'il avoit tuez. 

Audict an , fust apporté Tusaige des coches à la mode d'Itallye, 
pour aller de Paris à Orléans , par ung nommé Anthoine Panaut. 

Le premier jour de may audict an , H. Guillaume Deschamps, 
sieur de la Boullerye , avocat Angers , homme docte et en grande 
et bonne réputation , fust esleu maire de la ville, et estoient audict 
an les principaulx et plus fameulx avocatz audict Angers , MH. : 

Jehan Goussault , sieur du Chesne. 

François le Febvre , sieur de FAubrière. 

Ledict Deschamps, maire. 

Jehan Bignon , sieur de la Croix. 

Denys Ny vard , sieur des Ayres. 

Ollivier Cador, sieur de la Borde. 

Pierre Reguault, sieur de la BouUaye. 

Loys Bitault, sieur de la Rainberdière. 

Anthoyne Davy, sieur d'Argentray. 

M. René Oger, sieur de la GuerouUière, lequel depuis quita sa 
vacquation d'avocat , et se fist homme d'église et prêtre. 

M. Pierre de la Marquoraye. 

Au commencement du mois de juillet audict an , M. le maréchal 
de Cossé alla à La Rochelle pour parlementer avec les rebelles hu- 
guenots, habitants de laditte ville, où estoient les chefs et plus grands 
desdicts huguenots. 

Le lundy, seizième jour dudict mois, audict an , en les neuf heures 
du soir, le tonnerre et foudre tomba du ciel , qui brusla du tout une 
maison qui est au faulx bourg Sainct Michel , près le portai. 



(La suite à la prochaine livraiton). 



LES CHRONIQUES 



DE 



SAINT AUBIN D'ANGERS. 



11 y a bientôt quinze ans , VAuteur S" Angers Pittoresque, M. E. La- 
chèse, après avoir décrit la tour Saint-Aubin et les sculptures et 
fragments d'architecture qui attestent la muniOcence de cette ab- 
baye sous nos comtes Ingelgériens , disait avec un juste sentiment 
de tristesse : « Moins heureux que les arceaux du xi« siècle, la chro- 
> nique de Saint-Aubin, ouvrage des savants Bénédictins auxquels 
» plus d'un historien a emprunté de précieux documents , semble 
» perdue pour toujours. » Des circonstances toutes récentes avaient 
en effet donné une sorte de certitude à cette conjecture : les Ar- 
chives départementales ne possédaient pas le manuscrit qu'on espé- 
rait depuis longtemps y retrouver, et les investigations faites, sous 
la direction éclairée du préfet, M. Gaiya, n'avaient donné qu'un 
résultat négatif. 

Aussitôt son arrivée à Angers, en 1841, l'élève de l'Ecole des Char- 
tes, que le Conseil général de Maine et Loire venait de mettre à la 
tête de ses Archives , s'était livré lui-même à de nouvelles recher- 
ches, également sans succès; mais en le constatant dans son rap- 
port général du 14 août suivant (1), et en signalant l'existence d'une 
des chroniques de Saint-Aubin à la Bibliothèque du Vatican , parmi 
les manuscrits que Christine , reine de Suède , a légués au Saint- 
Siège, il s'empressait de combattre le découragement de nos anti- 

(1) V. Annuaire de Maine et Loire de 1842. 

20 



306 RBTUE DE L'AmOIT. 

quaires. « H ne faut pas néanmoins, écrivait-il , admettre d'ane ma- 
» nière trop absolue que les documents dont nous déplorons Tab- 
» sence aient payé la dette de tout le chartricr de Saint-Aubin au 
t vandalisme révolutionnaire. On doit plutôt croire qu'ils ont été 
9 recueillis dans quelques collections particulières. Puissent leurs 
» possesseurs actuels ne pas s'obstiner à garder plus longtemps sous 
» séquestre, des richesses vraiment nationales, et que notre époque 
» est bien digne d'apprécier! » 

Cette espérance devait être bientôt réalisée. Dès le commence- 
ment de 1845, la Société de THistoire de France, dont les grands 
travaux , les importantes et belles publications ont beaucoup contri- 
bué aux progrès des études historiques , se disposait à publier un 
« Choix de Chroniques pour ainsi dire provinciales , et plus particu- 
» lièrement intéressantes pour Thistoire et la topographie de plu- 
» sieurs grandes portions du territoire de la France (1); » et elle 
plaçait en troisième ligne les Gesla Consulum Àndegavensium avec les 
autres chroniques d'Anjou, contemporaines de ces dramatiques 
mais romanesques annales de nos anciens comtes. L'archiviste de 
Maine et Loire était en même temps choisi pour exécuter ce travail. 

AQn de mieux remplir cette honorable mais difficile mission , il 
demande bientôt , et il obtient , qu'on lui adjoigne un de ses amis et 
confrères de l'Ecole des Chartes; et tandis que M. André Salmon, 
de Tours (2), compulsait , à Rome , les manuscrits de la reine de 
Suède, et y retrouvait non pas seulement une mais deux Chro- 
niques de Saint-Aubin d'Angers, son collaborateur recueillait, soit 
dans notre ville, soit à Paris , le texte de deux autres chroniques de 
la même abbaye. Ainsi, en peu d'années, grâce surtout à la fé- 
conde intervention de la Société de l'Histoire de France , un résul- 
tat très important avait été obtenu : les Angevins qui déploraient la 
destruction d'un précieux manuscrit, apprenaient qu'on venait de 
leur en retrouver quatre. 

Nous nous arrêterons d'autant moins à en faire ici la description, 
et à donner sur chacun d'eux des renseignements même peu éten- 
dus, que le projet de la Société de l'Histoire de France sera promp- 
tement exécuté. Ainsi on pourra consulter, dans une édition belle 
et correcte comme celles auxquelles elle attache son nom, tous les 
anciens chroniqueurs de l'Aigou dont il a été possible de retrouver 

(1) Sur la proposition de M. Le Prévost et le rapport de M. Guérard, membres de 
rinstilut. V. Bulletin de la Société de THistoire de France , année i845, p. 9, 36 et 79 

(!2) M. Salmon vient de publier, pour la Société Archéologique de Touraine, ua 
Recueil des Chroniques de cette province. 1 vol. grand in S^, de CLii et 491 pages. 



CHRONIQUES DE SAINT AUBIN. 307 

les écrits, et un grand nombre d'autres documents inédits, dont quel- 
ques-uns ont été puisés dans les principales collections d'Angleterre 
par les éditeurs eux-mêmes. 

Les quatre manuscrits de la Chronique de Saint-Aubin sont tous 
des originaux en parchemin, et ils remontent à la fin du xi« siècle 
et au commencement du xii«. En beaucoup d'endroits, ils se repro- 
duisent Fun l'autre, mais ils présentent aussi de nombreux articles 
spéciaux, qui donnent à chaque chronique un caractère individuel. 

Un seul a été imprimé , d'une manière incomplète et surtout très 
incorrecte (1). C'est celui que possédait le vénérable et savant Tous- 
saint Grille, de l'affectueuse obligeance duquel nous en avons obtenu 
communication dès 1846. Il appartient aiyourd'hui à la Bibliothèque 
d'Angers, et les lecteurs de cette Revue le connaissent déjà par 
l'article du docteur Farge sur la Peste Noire en Ar\jou (2). 

Le manuscrit de Paris existe à la Bibliothèque Impériale, dans 
l'Ancien Fonds Latin, n<* 4955; si les premiers feuillets lui man- 
quent, par compensation il rapporte des faits qu'on ne trouve pas 
dans celui d'Angers. 

Les deux Chroniques de Saint-Aubin, conservées au Vatican, sont 
classées dans le Fonds Regina, sous les numéros 609 et 711 A. Outre 
qu'il s'arrête avec l'année 1148, tandis que les autres atteignent la 
On du xii'' siècle et même lé commencement du xni^, le n® 609 
parait le moins important, et reproduit, à peu de chose près, le texte 
correspondant dans le manuscrit de H. Grille; il n'en est pas ainsi 
du n« 711 A, qui nous conduit jusqu'à l'année 1212. 

Aussi, pour faire connaître dans ce recueil les chroniques de 
Saint-Aubin d'Angers, donnerons-nous la préférence à ce dernier 
manuscrit, dont M. Salmon est allé prendre copie jusque dans la 
Ville Pontificale, et dont l'origine est attestée par l'inscription sui- 
vante, placée sur le premier feuillet et remontant au xin* siècle : 
Isle liber est de armario sancli AWini. 

La pariie que nous publions embrasse toute la fin de la Chroni- 
que, depuis Tannée 1167. Elle a été choisie surtout à cause des 
détails curieux et ignorés par le plus grand nombre de nos histo- 
riens qu'elle fournit sur les guerres à la suite desquelles l'Anjou fut 
réuni à la France. 

Pour mieux faire connaître ce que c'est qu'une chronique d'ab- 
baye, document que plus d'une personne cite, verbalement et 
même par écrit, sans en avoir jamais lu aucune, nous avons cru 

(1) Nova Bibliotheca Manuscriptorum Librorum, vol. i, p. 275. 

(2) Voir dans ce volume, p. 82. 



308 RBT€B DB L^AmOU. 

Décessaire d'sgouter au texte latin une traduction littérale. Noos 
avons introduit, entre parenthèses, quelques indications précises 
sur les personnages et sur la chronologie, dont rénumération et la 
constatation sont les seuls moyens à Taide desquels il est possible 
d'assigner une date à la plupart des chartes antérieures au xiip siècle. 
Par ce moyen , il sera facile d'apprécier Timportance de la chro- 
nique rédigée dans Tun de nos monastères de Tordre de saint 
Benoit les plus célèbres , par de bons moines angevins que la 
reconnaissance attachait évidemment aux princes anglais, descen- 
dants de nos célèbres comtes les Foulques et les Geoffroy, et qui, 
par une charité vraiment chrétienne, déploraient en termes si for- 
mels le fanatisme avec lequel on avait procédé à Tépouvantable 
massacre des Albigeois. 



1167. Guerre entre le roi de France (Louis VU, le Jeune) et celui 
d'Angleterre (Henri II). Mort de l'Impératrice Mathilde (veuve de 
Geoffroy Plantagenet et mère de Henri II). 

1168. Henri (roi d'Angleterre) détruit les châteaux suivants : en 
France, Beaumont ; en Aquitaine, Lusignan; en Bretagne, Josselin; 
et la guerre continue. 

1169. Paix entre les deux monarques. Le roi Henri partage sou 
royaume entre ses trois fils ; et il établit ainsi Henri (l'aîné) roi 
d'Angleterre et duc de Normandie, Richard duc d'Aquitaine et Geof- 
froy duc de Bretagne. 

1170. Henri est , par l'ordre de son père, sacré comme roi d'An- 
gleterre. Dans la même contrée, Thomas (Becket), archevêque de 
Cantorbery , meurt en martyr. 

1171. L'archevêque saint Thomas devient célèbre en Angleterre 
par un grand nombre de miracles. 

MCLXVII. Werra inter regem Franciœ et regem Angli». Obiit Mathildis im- 

peratrix 
MCLXVIII. Hainricus castella destruxit : in Francia Bellum Montem, in 

Aquitania Luzinnan , in Brîtannia castrum Goscelini ; guerra persévérante. 
MGLXIX. Dao reges paciQcantur. Haîoricus ret, regnum saiim Iribas filiissuis 

dividens,s(a(uit Hainricum regém Angliœ el ducem Normannlie, Rîchardam 

ducem Aquilanîœ et Gaufridiim duccm Britanniœ 
MCLXX. Hainricus, jussu paliis >n Anglia rex consecratur. Thomas archie- 

piscopus Canluaricnsis, in Anglia martyr occubuit. 
MCLXXI. Sanctus Thomas archiepiscopus in Anglia miracults clarus babetur. 



CHRONIQUES DÇ SÂIKT AUBIN. 309 

li72. Le roi Henri passe en Irlande et soumet une partie de cette 
ile. 

1173. Les fils du roi Henri se révoltent contre leur père. Les 
royaumes de la terre en sont ébranlés; Téglise est désolée, la re- 
ligion foulée aux pieds, la paix ravie à la terre. 

1174. Dans toute la chrétienté on ne voit que guerre , séditions et 
tous autres maux. 

1175. Rétablissement de la paix entre le roi d'Angleterre et ses fils. 
Mort d'Amaury , roi de Jérusalem. 

1176. Famine dans toutes les parties de la Gaule. 

1177. La veille de la Saint-André (Î29 novembre), le vent fut d'une 
grande violence. Mort do Tévêque (d'Angers) Geoffroy (la Mouche) 
et élection de Tévêque Raoul (de Beaumont). 

1178. Un concile est célébré à Rome, sous le pape Alexandre III 
(xi« concile de Latran). 

1179. Philippe (Auguste) fils de Louis le Jérosolimitain (ou le 
Jeune) est sacré roi à Reims, le 1«' novembre. 

1180. Mort de Louis (VII), roi des Français. 

1182. Les vendredi et samedi avant les Rameaux (8 et 9 avril 1183) 
le vent sévit avec la plus grande violence, submergeant presque 
tous les moulins de la Loire et renversant les pignons d'un grand 
nombre d'églises. 

1183. Expédition du Limousin. Le jeune roi Henri, fils du roi 

MCLXXII. Hainricus rex, in Hibernia (raDsiens , partem insulœ adqulsivit. 
MCLXXIII. Filii Hainrici régis adversus patrem suum consurgunt; uode régna 

terrarum commola suut, ecclesia desolatur, religio conculcatur^ pax de 

terra ablata est. 
MCLIIIV. In omni Christîanitate guerrœ et seditîones et omnia mala vigent. 
MCLXXV. Pax inter regem et fiUos reslituta es'. Amaiirlcus rex Jérusalem 

obiit. 
MCLIIYI. Famés per Gallias. 
MCLXIVII. In vigiiia sanctl André» ventus vehemens fuit. Gaufridus episco- 

pus obiit et Radulfus epîscopus eligltur. 
MCLXXVm. Concilîuin Romœ celebratum est , sub Alexan^Iro papa. 
MCLXXIX. Phîlippus filius Lodovici Iherosolîmilani apuit Remis rex inungi- 

tur, kalendis noverobris. 
MCLXXX. Obiit Lodovicus rex Francorum. 
MGLXXXII. Die veneris et sabbato ante Ramos Palmanim, veutus vehemcn- 

lissimus factus est, qui Tere omnes molendinos Ligeris submersit, muUa- 

nimque eccicsiarum pignacula subversit. 
MCLXXXIII. Lemoviceusisexercitus. Obiil Heoricus rex junior, Olius Henrici 



310 KEVUE DE L'ANJOU. 

Henri (II) le Vieil, meurt; Tiinivers presqa*enUer regrette et pleure 
sa perte. 

1184. Guerre entre les deuï frères, Richard, comte de Poitou et 
Geoffroy, comte de Bretagne. Enfin leur père Henri, à son retour 
d'Angleterre, rétablit entr'eux une bonne paix. 

1185. Le patriarctie de Jérusalem vient à Angers. Mort du pape 
Lucius (III); consécration d'Urbain (III). 

1186. Mort de Geoffroy, duc de Bretagne. 

1187. Naissance d'Arthur (fils du susdit Geoffroy et de Constance 
de Bretagne) qui dans les combats doit être un second Mars , et dans 
la cité un rempart infranchissable pour tous ses sujets. 

1188. Guerre entre Philippe, roi de France, et Richard, comte de 
Poitou. Châteauroux est pris par Philippe; beaucoup de forteresses 
sont détruites. 

1189. Mort de Henri (II) le Vieil, roi d'Angleterre, monarque fa- 
meux et très puissant des rives de l'Océan aux bords de la Méditer- 
ranée. Consécration de son fils Richard Cœur-de-Lion. La discorde 
éclate entre les moines de Saint-Aubin et leur abbé Guillaume ; ce 
dernier meurt , et Jaguclin est ordonné à sa place. 

régis scnioris, mortem cujus fere universus orbis lamentatiir et plaagit. 

MCLXXXIV. Guerra inter duos fratres, Ricarlum videlicet comitem Pictaven- 
sium ei GaufriJum comilcm Britanniœ. Tandem Henrico, pâtre eorum^de 
Ânglia redeuute^ pax bona inter eos stabilita est. 

MCLXXXV. Patriarcba Jérusalem veoît Ândegavis. Obiit Lucius papa; CrbaDOS 
consecratur. 

MCLXXXVI. Gaufridus dux Britanniœ moritur. 

MCLXXXVII. Nascitur Arlurus, Mars alter Marte futurus ; 

Qui regnaturus cîvibus erit undique murus (I). 

MCLXXXVin. Guerra orla est inter Philipum, regem Franciœ, et Ricardum co- 
mitem Pictavensium. Castrum RadulG a Philippe rcge capitur; plarima 
castella desiruuotur. 

MCLXXXIX. Obiit Henricus rex senior, rex famosus et potentissîmus a miri 
usque ad mare. Ricbardus ûlius ejus consecratur. Discordîa inler mooa- 
chos Sancli Albini et Guillelmum abbatem eorum. Obiit Guillelmusabbas, 
Jaguellnus ordiuatur. 

( i) Ces deux vers sont en rubrique. Dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale , 
il y a : 

Nascitur Arturus , regali stirpe creatus ; 
Ut sil causa pacis nobis cl ille legalus. 



CHRONIQUES DB SAINT AUBIN. 311 

1190. Mort du pape Clément. Mort de Tabbé Jaguelin; Geoffroy 
est consacré abbé de Saint-Aubin le jour de TAssomption. 

1191. La veille àB la Saint-Martin de Vertou (23 octobre) il fit un 
vent d'une grande violence. 

1198. Mort du pape Céleslin (III). Consécration d'Innocent (III). 

1199. En cette année moururent Raoul» évèquc d'Angers, et le très 
illustre roi d'Angleterre Richard , qui fut enseveli à Fontevraud. Il 
avait été blessé devant le château de Chalus. 

Le jour de Pâques (18 avril), Arthur (de Bretagne) est reçu à An- 
gers par les bourgeois de la ville. Aux octaves de la même fôte, Jean, 
fils de Henri II, se fait reconnaître à Rouen comme duc de Norman- 
die; puis le jour de l'Ascension il est couronné roi à Londres. 

1200. Le roi Philippe-Auguste vient à Tours, d'où il emmène Ar- 
thur en France. Huit jours avant la Pentecôte (20 mai), le roi Jean- 
sans-Terre prend Angers, et il recouvre toutes les provinces qui 
avaient appartenu à son père jusqu'à la Croix du roi Charles. Mort 
de Guillaume (de Chemillé), évèque d'Angers. 

120t. Jean, roi d'Angleterre, se rend à Paris, où il fait la paix 
avec le roi de France. Peu de temps après , ce dernier donne sa fille 
en mariage à Arthur, sans avoir consulté le monarque anglais. 

1202. La guerre éclate entre le roi de France et celui d'Angleterre, 

MCXC. Obîît Clemons papa. Obiil Jaguelinus abbas. Gaufridus ordinatur die 

Assuroptionis bealse Mariœ. 
MCXCL Vigilia sancli Martini Veriavensis factus est vebemens veotus. 
MCXCVIII. ObiU Celeslious papa. Innoceniius coosecratur. 
MCXCIX. Hoc anno obire Radulfus episcopus Andegavensis el Ricardus illusUîs- 

sifDOs rex Angliœ, etsepuUus estapud Fonlem Ebraldi; qui vulneratus est 

apud caslellum Caluz. 
Die vero Pasche postea, receptas fuit Arturus apud Andegavim a burgensibus 

ejasdem civitatis. loodabis aulem Pascbe factus fuit dominus Jobaimes, 

régis (Henrici; fllius , dux Normaaniœ apud Rothomagum ; die vero postea 

Ascensionis introaizatus fuit in regem apud LooJonias. 
MCC. Hoc anno accessit rex Francorum apud Turones , elexinde adduxil Ar- 

turom secum ia Franciam. Oclava autero die anle feslum beali Jobanuis 

Baptistœ cepit rex Jobannes Andegavim, et acquisivil totum regnum quod 

erat palris sui, usque ad Grucem Karoli régis. 
TuDC obiit Willclmus episcopus Andegavensis. 
MCCI. Hoc anno accessit Jobannes rex Angliœ apud Parisius, et paciûcatus est 

cam rege Francorum. Postea voro rex Fiancoi um dcdit ûiiam suam Arluro, 

rege Angliœ incoiisulto. 
MC<*.ll. Hoc anno orlaesl guerra inler regem Francorum et regem Anglorum, 



312 EEVUB D£ L'ANJOU. 

parce que, sans avoir pris l*avis de Jean , Philippe avait marié sa fille 
avec Arthur. I^e mariage célébré , Arthur se rend à Mirebeau , ac- 
compagné d'un grand nombre de Français, Bretons et Poitevins; et 
le jour de laSaint-Pierre-ès-liens (l«'août), il est fait prisonnier avec 
plusieurs des barons qui avaient embrassé son parti. Peu de temps 
après, Guillaume des Roches, sénéchal d'Aiyou, rassemble les ba- 
rons de France , de Bretagne , de Poitou et d' Aojou , entreprend la 
guerre contre le roi d'Angleterre, et le mercredi avant la Toussaint 
(30 octobre), s*cmpare de la ville d'Angers et la fortifie. Le mercredi 
avant la Purification (29 janvier 1203), Robert de Turneham s'em- 
pare de cotte place , puis l'abandonne après l'avoir livrée aux hor- 
reurs du pillage, et même brûlée en partie. 

En cette année , Guillaume de Beaumont fut consacré évéque 
d'Angers le lendemain de la Saint-Haurille (14 septembre). 

1203. Le lundi de Pâques (7 avril), Guillaume des Roches, séné- 
chal d'Aiyou, reparait à la tête de son armée. Beaufort lui ouvre ses 
portes sans combat. Quinze jours plus tard , Philippe , roi de France, 
descend la Loire en bateau et prend Saumur de vive force. Dans le 
même mois , l'armée poitevine et angevine , renforcée par les Bre- 
tons, marche sur Ghâteauneuf et l'attaque, mais elle ne peut s'en 
emparer, à cause de la vigoureuse résistance des assiégés. Bientôt, 

eo quod rex Francise filiam suam dederat Ârthuro, rege Ângliae incon^alto. 
Accepta aulem régis Ûli.i, idem Arihurus accessil apud Mirebellum, Fran- 
corum, Brilonum, Piclavensium muUiludine comitalus; ubi, iu die sancd 
Pciri quœ dicilur Ad Viucula, caplus fuit cum pluribus baronibusqui ciim 
CD conveneraot. El exinilc Willelmus de RuplbuS; Andega\ensîs senescal- 
lus, Francorum, Brilomim, Piclavensium , Andegavensium baronibusco- 
milatus, accepta contra rcgem Aogliœ guerra, die mcrcurii ante festirai 
Omnium Snnctorum, cepitcivhalem Andegavim eteam munivit. Dieaulem 
mercorii ante Purificaiionem bealœ Marise, accessil Roliertus de Turnelian 
ad eamdem civitatem; et ea miseribililcr deprœdala et io parle combusta 
secessit. 

Hoc anno Willelmus de Bel'o Monte, in crastino sancd Manrilil, consecratas 
est eplscopus (l ). 

MCCIII. In fesloPaschali, feria secunda, advenicnte Wîlleimo de Rupibus, senes- 
calio Andpgavense, cum exerciiu suo, Beaufordns sine conflictueireddita est. 
Denuo, iufra quiodecim dies^ Philippus rex Francorum, navigio adduclas, 
Saumur suse ditioni subjugavit. In eodem etiam menseapud Castrum Norum 
convenit exercitus Pictavensis cl Amlegavensis, cnmltantibus Britonibus; et 

(1) Ceci est écrit en marge. 



GHRONIQUBS DE SAINT ÂUBIIf. 313 

privés des secours et des conseils du roi d'Angleterre, les citoyens 
sont obligés de se rendre sans résistance au sénéchal Guillaume qui, 
indigné contre le prince dont ils avaient embrassé le parti , ruine de 
fond en comble la tour et les murs du château. Ensuite , et de jour 
on jour, la misère s'accroit dans les régions du Maine, de TAi^jou, 
du Poitou et de la Bretagne : les villes , châteaux et forteresses sont 
pillés et brûlés , aucun âge , aucune condition ne sont épargnés. Tan- 
dis que la sédition promenait de toutes parts sa tempête, le roi d'An- 
gleterre , ayant bon espoir en ceux auxquels il avait confié la garde 
de la Normandie, passe en Angleterre aux approches de TAvent (Qn 
de novembre), pour y reconstituer son armée et reparaître plus fort 
et plus sûr du succès. 

Sur ces entrefaites , Aliéner, jadis reine d'Angleterre et mère du 
roi , termine ses jours à Poitiers. Cette mort causa à son Sis une très 
grande tristesse , et elle ranima ses craintes à un tel point qu'il re- 
tarda son retour en Normandie au-delà du terme le plus urgent. 

Instruit de Téloignement de son rival , le roi de France envahit 
aussitôt la Normandie avec toute son armée , se rend maître de tou- 
tes les places, réduit leurs habitants en captivité et s'avance jusqu'à 
Falaise, dont il s'empare sans avoir même la peine de combattre. 
Eu même temps , les Bretons dévastent par le feu le Mont-Saint-Mi- 
chel et même son abbaye. Presque aussitôt Rouen et Verneuil ou- 
vrent leurs portes sans coup férir; et ainsi, par des intrigues très 
manifestes , toute la Normandie tombe sous le joug du roi de France. 

inito conflictuet defondentibus se aliis, obiiaere non polerant; Fed deinde, 
déficiente régis Ângliœ auxilio et consilio, cives ejusdem castri sese paciiice 
contradiderunt, et Willclmus seoescallus, ex indi;;nalione, (uriim clmuros 
solo tenus prostravit. Deinde de die in diem multiplicala est miseria in re- 
gionibus Cenomaiiuiœ, Piclaviœel Ândeguviœ et Bfilanniœ: ila ut, villls et 
castris et oppidis deprœdalis etcombustls , nulli œiali aut condilioni parce- 
relur. Ingruenle igilur hinc inde sedilionls procella, rex Anglorumde suis 
spem bonam reporlans, quibus tuteiam Normanniœ commiserat , instante 
Adventu Dominii^ in Ângliam transfretavil ut iterum, reparaio exercilU; for- 
tior et securior rediret. 
Intérim aulem Aliénera, quondam Angloium regina et régis maler, apud Pic- 
tavim in fala recessit ; de cujus morte rex, vebcmcnlissime conlristatus, ma- 
gis sibi timuit et in Normaiiniam redire ullra quam salis dislulil. AuJiens 
jamque rex Francorum régis Angliœ discessum, in Normaoniam cum omni 
exerciiu sue se ingessitet, combuslis et captivalls undique oppilis et po- 
pulis, ad Palesiam devenilquam sibi, sine diflicuitate praelii^ subjugavil. In- 
térim a Britonibus Mens Sancti Michaelis cum ipsa abbatia, igné imposito, 



314 RfiVUB DE L*ANK)n. 

Enflammé par les succès qui avaient favorisé ses armes dans ce 
pays, Philippe-Augusle fait marcher son armée sur Cbinon. Après 
un combat, dans lequel la victoire fut disputée avec un acharne- 
ment inouï, il s*empare eufin du château de Roussct. Il en part, 
laissant à Guillaume des Roches le commandement des troupes an- 
gevines , poitevines et françaises qui devaient assiéger la citadelle, 
et il se rend à Loches, dont il obtient la remise à la faveur d'une 
paix trompeuse. Mais voyant que les guerriers de grand renom qui 
défendaient le château de Chinon contre Guillaume des Roches, ne 
pouvaient être amenés à se rendre , ni par les armes , ni par des 
propositions de paix , ni à prix d'argent, ni par promesses, il revient 
dans cette ville, y réunit toute son armée, disséminée sur divers 
points , fait préparer des machines de toutes sortes , dont quelques- 
unes étaient d'invention toute nouvelle, et il commence l'attaque de 
la citadelle de Chinon. Les assiégés reconnaissent qu'ils ne peuvent 
résister longtemps : aussi livrent-ils aux flammes leurs provisions 
en vivres et en armes ainsi que leurs chevaux , renversent les raurs 
sur leurs ennemis et font une sortie dans laquelle ils combattent hé- 
roïquement , jusqu'à la mort. 

1206. Le roi de France vient à Rrissac, le jour de l'Ascension (11 
mai); à son départ, le lendemain, il ordonne d'en détruin) le châ- 
teau. Le même jour, il se rend à Angers et y est accueilli avec les 

devastatur. Nec mora, Rolhomagus et Vernuel sese uKro dederunt; et sic 
tola Normannia ditioni régis Francorum, perseductionesmaaifesle, succu- 
buit. Videns ilaque rex Francorum sibi prospère aptid Normanniam suc- 
cessisse, apud Chynon exercitum agregavit et, habite inaudito conflictu, 
vix tandem castellam de Russeth obiinuil; et Inde recedens , Wilielmum 
de Rupibiis, cnm exercitu Pictavonim et Andegavensium et Francorum^ ad 
oppidum obsidendum reliquii, et aptid Loches sese reeepil et pace seduc- 
toria obtinuit. Ctim aiitem videret rex quod vîrl memoria digni qui erant 
in Ira caslra Chynon, nulle conflictu vel pace vel preciovel promissiS; Wil- 
lelmo de Rupibus se redderent, apud Chynon se contulit etomnem exerci- 
tum suuni undequaque secum adunavit ei , piœparalis {Dachinis et diversis 
etinaudilis, oppida de Chynon cœpit impugnare. Cumque illiqai infra 
mœnia erant nequaquam per longa lempora resistere posse vidèrent, 
quidquid victualium habebant, cum armis et equis, igni combusseront ei 
muros ultra super hostes proslraverunt; el exeunles, usque ad mortisdb- 
crimen, virijiter dimicaverun(. 
MCCVI. Venit rex Francorum apud Brachesac, in die Âscensionis; et in crastino 
recédons, castrumdo Brachesac subverti praecepit. Crastino igiiur Ascensio- 
nis die Andegavim veniens, cum snmmo honore ab cpiscopii, abbatibos. 



CHROIVIQUBS DB SAINT AtBm. 315 

plus grands honneurs par les évèques, les abbés, le clergé et le 
peuple. Après y avoir passé la nuit , il se met en route pour Nantes , 
où il fait son entrée au milieu des cris de joie des citoyens, qui lui 
offrent les clefs de leur ville et se soumettent à sa domination. Sur 
la nouvelle que le roi d'Angleterre se disposait à descendre en Nor- 
mandie , il part de Nantes le jour de la Pentecôte (21 mai) pour aller 
mettre des garnisons dans les ports et forteresses de Normandie. 

Mais le roi d'Angleterre, par les conseils et le mandement du vi- 
comte de Thouars et de quelques barons poitevins, débarque à La 
Rochelle , accompagné d'une armée innombrable , s'empare de la 
ville et du château de Bourg, prend sa route à travers le Poitou et 
arrive à la Loire, où il ne trouve aucun bateau pour traverser 
le fleuve. 

Le mercredi, jour de la Nativité de Notre-Dame (8 septembre), 
plein de confiance dans l'assistance divine, chose merveilleuse à 
dire et inouie à notre époque, il vient au port Alascher, fait sur l'eau 
le signe de la croix, passe la rivière à gué et exerce en Anjou de très 
déplorables ravages. Après avoir possédé celte province jusqu'à ce 
qu'il eût appris, le jour de la Saint-Michel, l'arrivée du roi de France, 
il se retire brûlant le pont d'Angers et les maisons adjacentes , et 
gagne le Poitou. Enfin, par l'avis de ceux qui les entouraient, les 
deux monarques traitent de la paix, et ils font une trêve de deux 
années , garantie par la remise réciproque d'otages. Les conseils de 
la sainte maison de l'Hôpital (de Jérusalem) contribuèrent surtout à 

ciero et populo suscîpitur et, ibi pemociaos, Nmnetum expeliit. Incujus 
adventu cives congralulati, clavos civitatis obtulerunt et sese ejus dominio 
subdiderunt. Audiens jani rex Fraacorum quod rex ÂQglorum in Norman- 
niam traosmeare disponeret, die Penlecostes a Nnnneio recessit et portus 
et oppida Normanniee ac:ie militari permunivit. Porro rex Anglorum, con- 
siiîo et mandate vicecomiiis de Toarz et quorumdam baronum Piclaven- 
sium, apud Rochele, innumero comitatus exercilU; appticuit e( oppidum 
de Bore cum civitate ipsa sibi subjugavii ; et per mediam Pictaviam iter 
arripiens, cum ad fluvium Llgerim pervenlssel, uullum navigium traits- 
meandî invenit. Die igilur mercuriiqua Nativitatembeatœ Mariœ processit, 
divino frelus auxilio, quod etiam dictu mirabile et nosiris înaudilum tem- 
poribus, veniens ad portum Alascher, aquam manu signans, cum toto 
exerciiu transvadavii, et Andegaviam miserrime deprœdavlt et eam pos- 
scdit quousquo advenlum domioi régis Francise audivit, videlicet in festo 
beatis Micbaelis ; et inde recedens , ponlem civitatis cum domibus adja- 
cenlibus igné devaslavit; et in Pictaviam recessit. Habite denique buic 
îndc consiliO; ulerquc rex de pacc tractans , ad spatium duorum annorum 



316 REVUE DE L'ANJOU. 

ce résultat , obtena h condition que le roi d'Angleterre conserverait 
paisiblement, jusqu'à Tépoque assignée, tout ce qu'il venait d'ac- 
quérir en France. La trêve ainsi conclue, le prince anglais retourne 
dans ses états. 
Mort de Barthélémy, archevêque de Tours. 

1207. En cette année, Geoffroy, archidiacre de Paris, est consa- 
cré archevêque de Tours le dimanche (21 janvier 1208), jour où 
l'on célébrait la fêle de Sainte-Agnès vierge. 

La même année (26 février), on entendit un très grand éclat de 
tonnerre , suivi d'un tremblement de terre vers le milieu de la nuit, 
et la veille des calendes de mars (29 février), il y eut une éclipse de 
soleil vers l'heure de tierce. 

1208. Mort de Geoffroy, archevêque de Tours, le samedi 20 
avril. 

1209. Le seigneur pape. Innocent (III) envoie douze abbés de l'ordre 
de Citeaux prêcher les hérétiques Albigeois, dans le pays desquels 
ils pénétrent à pied et en préchant , mais sans pouvoir les convertir. 

1210. Les Français et un nombre inQni d^aulres peuples prennent 
la croix sur leur poitrine , marchent contre les Albigeois , s'empa- 
rent miraculeusement de Carcassonne et d'autres cités et châteaux, 
et y font un très horrible carnage , non seulement des hérétiques , 
mais encore des catholiques , qu'ils ne pouvaient pas distinguer. 

(reucas, interposiiis obsidibu$, assumpserunt ; et hoc consilio Sacre Domas 
Hospitalis et tali condilione u( quod rex Ânglorum adquîsierat pacifiée 
iisque ad (empus prœfinilum obtineret. Tali igitur pacto rex Angliie ÂDgIiam 
repâtriavit. 

Obiit Bartholomeus Turonensis archiepiscopus. 

MCCVII. Hoc anno Gaufridus , arcbidiaconus Parisiensis, archiepîscopus Tu- 
roaensis consecralur, dominica quœ fuit Âgoelis virgiais. Eodem anno , 
yo kaleadas marcii , audita sunt tooitnia maxima cum (eme motu , circa 
mediam noclem. Ipso anno fuit eclypsis solis, circa horam tertiam, \\P ka- 
ieudas mardi. 

MGGVIIl. Obiit Gaufridus, archiepîscopus Turonensis^ W9 kalendas maii, 
die fabbali. 

MGCIX. Dominus innocentius papa misit duodecim abbates, Gisterciencis or- 
dinis^ prœdicare hœreticis Albigeasibus; qui, incedentes pedites et prœdi- 
canteS; non potuerunt eps converlere. 
MGCX. Fraoci et alii innumeri populi crucesignantur ia peclore, contra Al- 
bigenses valunl, capiunt Garcassonam et alias civilates el casiella mira- 
culose, facientes immanissimam slragom bœrelicoruoi et cathoiiconini , 
quos non poleranl discerncre. 



GHROIflQUBS DE SAINT kXJBlV. 317 

i212. Les. Croisés s^avancent en Espagne contre les Sarrazins , qui 
s*éiaient emparés du pays jusqu'à Tolède. Les chrétiens recouvrent 
Calatrava et prennent plusieurs autres places. L'émir (Mehemed-el- 
Nasir) est vaincu en bataille rangée et prend la fuite. 

MCCXII. EunI crtice signa ti in Hispaniam , contra Sarracenos qui repérant 
terram usque Tholetum. j^ecuperanl chrisliani Calatrave elmiiliaalia cas- 
Ira capitint. Miremummelimis victus fui! in bello et fugit. 



P. Marchegat. 



DBHÂIfDÉS 



PAR LE ROI RENÉ 



AUX GENS DE LA CHAMBRE DES COMPTES D'ANGERS. 



L'occupation de VAnjou par Louis XI Q*avait pas eu pour résultat 
de détruire toute relation entre le roi René et la province dont il 
regrettait plus encore le s^our que la domination. En dictant et en 
signant les lettres qu'il adressait à UM. de la Chambre des Comptes 
d* Angers, et en lisant leurs réponses, le bon prince pouvait encore 
sinon se méprendre sur la portée des actes de son royal neveu, du 
moins trouver une consolation aux chagrins et aux malheurs qui 
accablaient sa vieillesse. Plus d'une fois, Texpression des sentiments 
conservés par ses fidèles Angevins dût lui faire verser des larmes ; 
mais elles n'étaient pas toujours amères, et ces sentiments, aiyour- 
d'hui désintéressés, prouvaient que le souvenir du bien, fait par lui, 
régnait encore dans leur cœur. 

La lettre suivante est au nombre de celles qui auront causé à 
Fexcellent monarque un de ces tristes, mais doux attendrissements. 
Elle lui fut écrite le 31 juillet 1478, et présente un vif intérêt, non 
seulement par les touchantes assurances de respect et de dévoue- 
ment qui la terminent, mais encore et surtout par l'objet auquel 
elle se rapporte. Il y est en effet question de renseignements histo- 
riques demandés par le roi René sur les anciens comtes d'Aqjou et 



LE ROI RBNÉ. 319 

du Maine. Dans quel but les a¥ait-il réclamés? Nous ne pouvons le 
dire précisément, parce que sa lettre n'a pas été transcrite sur le 
registre de notre Chambre des Comptes dans lequel est copiée la 
missive qui suit. Cette omission est due à une circonstance toute 
personnelle , la mort du Adèle et habile secrétaire des Comptes. 

« Le 12« jour de mai 1478, lisons-nous dans ce même registre, 
» trespassa Guillaume Rayneau, clerc des Comptes de céans, et aussi 
» clerc du Conseil du roy de Sicille, à qui Dieu doint très bonne vie 
» et longue, et audit Rayneau la joye de Paradis. » Son successeur, 
Jean Lepeletier, par inexpérience ou par défaut de soin et de zèle, 
ne tint pas aussi bien les registres; et il nous a ainsi fait perdre des 
documents précieux que Rayneau n'aurait certes pas négligés. 

Quoi qu'il en soit, et même sans la lettre du roi René, la réponse 
des gens de la Chambre des Comptes est curieuse pour notre his- 
toire. La demande des abiUemens^ que portaient les anciens comtes 
d'Anjou et du Maine, semble établir que René s'occupait non de 
mémoires politiques, désormais inutiles pour lui faire recouvrer ses 
droits, mais plutôt d'une notice historique sur ses prédécesseurs, et 
dans laquelle il aurait lui-même dessiné et peint de belles miniatu- 
res, comme il l'avait déjà fait pour plusieurs manuscrits popularisés 
par M. le comte Théodore de Quatrebarbes 

Les tentatives des gens des Comptes, pour remplir les intentions 
du roi, ne furent pas heureuses. Elles constatent qu'ils ne possé- 
daient aucune chronique. Leur registre, le plus ancien, remontait 
seulement à l'année 1397; et le château d'Angers étant occupé par 
les troupes de Louis XI , il leur avait été impossible de vérifier, si , 
lors de l'enlèvement des livres du roi de Sicile (1), quelque vieux 
manuscrit, relatif à l'histoire d'Ai^ou, n'était pas resté par raégarde 
dans les appartements situés au-dessus du grand portail, pour ce 
que, disent-ils eux-mêmes, œmme savezj Vouverture n'en est en nostre 
vouloir. A l'égard des recherches qu'ils firent exactement, on n'en 
saurait douter, par les égliczes anciennes de ce pays, il est probable 
qu'elles furent aussi infructueuses, puisqu'il n'en est plus question 
dans la dernière partie de notre registre. Sans doute, René possédait 
une copie des Gesta Consulum Andegavensium, conservés dans les 
Archives du chapitre de Saint-Laud (2); et les chroniques de Saint- 



(1) Voir le bulletin historique et monumental de PAnjou , année 1854 , page 68-70' 

(2) Voici quelques renseignements inédits sur les chroniques possédées par ce 
chapitre à la fin du XV« siècle , et souvent feuilletées et lues par le doyen ainsi -que 
par les chanoines. 

9 juillet 1482 : Dominus decanus hujus ecclesiae (Michel Grolleau) , restituit cro- 



320 REVOB DE L'ANJOU. 

Aubin , peu appréciées alors à cause de leur concision , ne fournis- 
saient pas les détails que le roi désirait. 

La conclusion à tirer de noire lettre, est qu'il n'existait alors guère 
d'autres histoires ou chroniques d'Àpjou que celles dont les textes 
ont été imprimés ou dont nous possédons encore les manuscrits 
authentiques. Quand même sa publication n'aurait pas d'autre 
résultat, elle serait par ce fait seul suffisamment justifiée. 



AU ROT DE SIGILLE, DARRAGON, ETC., ETC., DUC D'AIÏJOU, IVOSTRE 
TRÈS RED0URTÉ SEIGIfEUR. 

Sire, nous nous recommandons à Tostre bonne grâce tant et si 
très humblement que plus povons. Et vous plaise savoir, Sire, que 
nagaires avons receu voz lettres qu'il vous a pieu nous escripre, par 
lesquelles nous mandez que vous envoyons les noms des contes qui 
ont esté d'Aiyou et du Maine, et les causes d'iceulx, ensemble les 
abillemens qu'ilz portoient lors, et comme lesdictes seigneuries sont 
escheues et descendues, de degré en degré, à la couronne. 

Sire, en obéissant au contenu en voz dites lettres, incontinent 
icelles receues, avons serché par touz les livres et kathernes (t) de 
céans , et n'avons trouvé aucune cronique ou livre qui nous en ait 
donné enseignement, fors seulement ung réperloyre en papier de 
plusieurs choses desclairées en iceluy, qui commanco en l'an 1397, 
en la fin duquel sont escriptz les noms des princes qui ont esté 
contes d'Anjou; et vous envoyons, cy dedans encloux, ce que avons 
trouvé escript oudit livre, touchant ceste matière. Ou portai de vostre 
chastel,* Sire, n'avons sceu sercher pour ce que, comme savez, Tou- 

nicas ducatuum Andegavi» , buic ecclesiae spectantium , quas ipse accomodaverat a 
capitule dicto ecclesiae. Ce sont les GESTA. 

f 5 février iiSi : Dominus Brehier restituit in capitulo librum Cronicanim hujos 
ecclesi» pro praefato domino meo decano; quem librum ipse dominus decanus 
etiam habuerat in capitulo. 

20 novembre 1481 : Dominus meus Pouquet , canonicus , habuit librum Gronica* 
rum ecclesi» , pro visitando ipsum , quem librum ipse Pouquet tenebitur restituere et 
in capitulo reaportare. 

Archives du département : Conclusious Capitulaires de Saint- Laud d'Angers. 

(1) Quaternier , registre dont chaque cahier était composé de quatre feuillets 
doubles. Anciennement , ce nom s'appliquait généralement aux Cartulaires ou recueils 
de chartes. Le second Gartulaire de Saint-Serge, dont Toriginal a figuré à la vente 
Grille , et que j'ai copié pour les Archives de Maine et Loire, était désigné au xir 
siècle sous le titre de Petite Quateme. 



LB ROI RBHÉ. 321 

verlure n'en est en nostre vouloir. Et pour ce, Sire, qu'il nous a 
semblé que ledit livre ne parle pas assez souflisamment, nous avons 
délibéré, aller les aucuns de nous, par les égliczes anciennes de ce 
pays; qui sont d'ancienne fondacion, pour savoir s'aucune chose se 
y trouvera qui puisse servir à vostre inlencion et plaisir; et de ce 
que en trouverons vous advertirons le plus toust que possible nous 
sera. Vous supplians, Sire, qu'il vous plaise nous avoir tousjours en 
vostre bonne grâce ^ et nous avoir pour excusez s'aulre chose ne 
vous envoyons pour le présent, et tousjours nous mander et com- 
mander voz bons plaisirs et commandemens , pour les accomplir 
très humblement à nostre loyal povoir; en priant le benoist Filz de 
Dieu, Sire, qu'il vous doint très bonne vie et longue, et accomplis- 
sement de voz très nobles et haulx désirs. 

Escript en vostre Chambre des Comptes d'Angiers , le derrenier 
jour de juillet. 

Vos très humbles et très obéissans subjects et serviteurs. 

LBS GBHS DB VOS GOMPTBS À ANGIBRS. 



Le npgisire dans lequel nous avons découvert cette lettre est con- 
servé aux Archives de l'Empire et coté P. 1343. Elle y est transcrite 
au folio 157. 

P. Hârghb&ât. 



21 



DU PLESSIS-MORNAY. 



Une des plus nobles figures de notre histoire du xvi« siècle est sans 
contredit celle de Du Plessis-Mornay. Au milieu de cette époque si 
féconde en grands hommes, il apparaît comme un des plus grands. 
Contemporain des L'Hôpital et des Harlay, des Etienne Pasquier et 
des J. Bodin, il a, comme les premiers, traversé, toujours pur et 
toi^ours honoré, les troubles civils et les guerres religieuses : il a, 
comme les seconds , pris par la parole et par la plume une part con- 
sidérable au mouvement intellectuel qui a marqué son siècle. Pen- 
dant vingt années remplies d'immenses événements, pas un événe- 
ment ne s'accomplit en France où il n'ait joué un rôle actif et in- 
fluent. Ami et conseiller du roi de Navarre devenu bientôt roi de 
France , il partagea héroïquement sa mauvaise fortune sans songer 
plus tard à venir réclamer une part de la bonne. Ministre habile , 
diplomate éminent, il fut à la fois homme de guerre et homme de 
plume, aussi énergique dans l'action que prudent et modéré dans le 
conseil , aussi brave que La Noue , aussi intègre que Sully. L'austé- 
rité de ses principes, la sincérité de ses convictions , sa loyauté in- 
altérable firent de lui , en des temps de violence et de perfidie, un 
objet de respect universel : ses ennemis, et chose plus rare, jusqu'à 
ses adversaires religieux, rendirent hommage à sa vertu. 

Dans cette Europe savante du xvp siècle, il eut un renom de sa- 
vant et d'écrivain , et fut une des lumières du calvinisme. Parmi ses 
écrits, il en est qui honorent la philosophie et la religion : d'autres, 
véritables pamphlets , sont empreints d'une virulence qu on a jus- 
tement blâmée, mais qui est peut-être le tort du siècle plus que 
celui de l'homme. Car si l'homme fut roide et absolu dans ses idées, 



DU PLESSIS-MORIfAT. 323 

il ne fut jamais violent dans sa conduite. Devenu chef du parti réformé 
quand le roi de Navarre troqua cet humble rôle contre la couronne de 
France, DuPlessis-Mornay s'appliqua toujours à contenir les empor- 
tements de ses coreligionnaires; à ce point que, sur la fin de sa vie, 
en butte à d'injustes soupçons, il vit sa loyauté mise en doute. Et il 
arriva que cet homme du plus pur désintéressement, exempt d'am- 
bition , aussi peu avide de pouvoir que d'argent , qui n'avait travail- 
lé, combattu, écrit durant cinquante ans que pour sa foi et son roi, 
mourut pauvre , calomnié , méconnu même des siens , dépouillé par 
le fils même de celui qu'il avait contribué à porter au trône. Ainsi il 
ne devait rien manquer à cette glorieuse vie , pas même la suprême 
consécration du malheur, pas même cette couronne d'épines que 
l'ingratitude n'oublie guère de mettre sur la tête des plus grands 
hommes. 

Du PlessiS'Hornay n'appartient point à l'Anjou par sa naissance. 
Mais nous pouvons , à un titre plus sérieux , le revendiquer presque 
comme un compatriote. La moitié de sa vie s'est passée dans notre 
province : pendant (rente ans , de 1589 à 1621, sous Henri lil, Henri 
IV et Louis XHI , il tni gouverneur du château et de la sénéchaussée 
de Saumur. On sait que Saumur, à cette époque , fut à la fois un des 
boulevards du protestantisme, un de ses centres principaux d'acti- 
vité et une de ses écoles les plus renommées. L'importance que cette 
ville conquit sous ces différents rapports , c'est à Du Plessis-Hornay 
qu'elle la dut. Si on songe en outre à la part que prit Mornay dans 
la guerre acharnée dont ce pays fut le théâtre , et dans sa laborieuse 
pacification , on ne pourra nous contester le droit de compter son 
nom parmi les noms glorieux de notre histoire locale et de lui don- 
ner une place dans nos études. 

Cette place serait considérable si nous voulions y faire entrer 
l'homme tout entier et l'envisager sous tous les aspects. Ce ne serait 
rien moins que l'histoire de tout un siècle (et quel siècle!) où il fau- 
drait toucher à toutes choses , depuis Tadminisiration jusqu'à la po- 
litique étrangère, depuis la guerre jusqu'à la controverse, depuis les 
intrigues de cour jusqu'aux querelles de partis. Une telle tâche, 
outre qu'elle serait au-dessus de nos forces, sortirait des limites de 
ce recueil. Ce qui doit surtout attirer ici notre attention dans la vie 
de Du Plessis-Hornay, c'est ce qui a plus spécialement trait à son 
gouvernement en-Ai^jou, et ce qui le rattache plus ou moins directe- 
ment à rhistoire de notre pays. En dehors de ce cadre, nous devrons 
nous borner à esquisser rapidement les traits les plus marquants de 
sa biographie. 

Philippe de Mornay, seigneur du Piessis-Marly, naquit le 5 no- 



324 RËTUB DB I/ANJOU. 

vembre 1549, à Buhi, dans le Vexin français, d'une famille alliée 
aux plus grandes maisons de France. Son père, zélé catholique, le 
destinait à Téglise. Mais à cette époque, les dissentiments religieux 
qui troublaient la paix de TEtat , se glissaient souvent jusque dans 
le foyer domestique pour y altérer Tbarmonie de la famille. Fran- 
çoise du Bec , mère du jeune Pbilippe, était secrètement gagnée aux 
doctrines calvinistes. Le précepteur qu^elle choisit à ses fils, encore 
enfants, professait la même religion et leur en inculqua les princi- 
pes; et quand la mort de Jacques de Mornay, leur père, survenue 
en 1560 , les laissa sous la libre direction de leur mère , celle-ci leur 
fit faire avec elle, dès Tannée suivante, profession publique de la 
religion réformée. Plus tard , à Fâge où le développement de sa rai- 
son lui eût permis de faire un choix et de revenir à la religion pa- 
ternelle , Du Plessis persévéra dans la foi que sa mère lui avait ins- 
pirée. Ni les arguments Ihéologiques de son oncle, alors évêque de 
Nantes et depuis archevêque de Beims, ne parvinrent à le convain- 
cre , ni les brillantes espérances que cette parenté pouvait lui faire 
concevoir ne réussirent à le séduire. 

Dès l'enfance , le jeune Mornay annonça un caractère sérieux, un 
esprit grave et solide. Les études philosophiques et religieuses avaient 
lK)ur lui un attrait particulier : au collège, il dévorait des livres de 
théologie. Mais toutes les sciences , toutes les branches d'instruction 
sollicitaient son ardente curiosité . et il montrait pour toutes une 
égale aptitude. 

Les troubles qui éclatèrent à Paris en 1567, avaient interrompu 
ses études et l'avaient contraint de retourner dans sa famille. Les 
protestants venaient de prendre de nouveau les armes, et de tous 
les points du royaume allaient se ranger sous les- ordres de Coligny 
qui assiégeait Chartres. Du Plessis-Mornay, alors âgé de dix-sept 
ans , voulut aller, sous ce vaillant chef, faire ses premières armes en 
faveur d'une cause qui devait être celle de toute sa vie. Une chute 
de cheval l'en empêcha, et quelques mois plus tard, la paix étant 
survenue, il parlait pour un grand voyage, dans le double but d'a- 
chever sa guérison et de compléter son éducation. 

De 1568 à 1572, Du Plessis-Mornay parcourt successivement l'I- 
talie et TAllemagne, visitant les universités les plus célèbres, em- 
brassant dans ses études les connaissances les plus variées, appre- 
nant à Padoue la botanique et l'hébreu , à Heidelberg le droit et 
l'allemand, accueilli, distingué partout par les hommes les plus 
doctes et les plus éminents. La guerre des Vénitiens et des Turcs le 
force de renoncer au projet d'un voyage en Orient. Inquiété pour sa 
religion par la police de Rome et l'inquisition de Venise , il se rend 



DU PLBSSIS-HORIfÂT. 325 

à Vienne, visite la Hongrie, la Bohème, la Saxe, séjourne à Colo- 
gne où il publie ses premiers écrits , adressés aux Flamands , qui 
soutenaient alors contre T Espagne la lutte héroïque d*où est sortie 
leur indépendance. L'année suivante, après avoir vu les Flandres, 
ce foyer ardent de passions patriotiques et religieuses , il passait en 
Angleterre où, grâce à son mérite et à sa réputation déjà naissante, il 
trouvait à la cour d'Elisabeth Taccueil le plus honorable. 

C'est à ces longs voyages et à Tétude attentive qu'ils lui permi- 
rent de faire de l'esprit, des institutions, des forces militaires des 
divers peuples , que Du Plessis-Mornay dut cette intelligence supé- 
rieure, parmi ses contemporains, de la situation générale de l'Eu- 
rope à cette époque, et des intérêts respectifs des puissances qui s'y 
disputaient la prépondérance. A ces voyages aussi il avait dû de 
nouer avec les personnages politiques les plus importants, des rela- 
tions qui, plus tard, lui donnèrent une influence considérable, et 
lui attribuèrent même un grand rôle dans les affaires intérieures des 
Pays-Bas. 

Au mois de juillet 1572, Du Plessis-Hornay rentrait en France, et 
se rendait à Paris auprès de l'amiral Coligny. La paix de Saint-Ger- 
main venait de rapprocher momentanément les deux partis reli- 
gieux qui déchiraient la France. Mais sous les apparences d'une cor- 
diale réconciliation couvaient, de part et d'autre, des haines impla- 
cables. Une explosion était imminente, et pour tous ceux que 
n'aveuglait pas la légèreté ou la présomption , tout conseillait aux 
protestants de se délier de la cour. La sagacité de Mornay ne s'y 
trompa point. Il disait à l'amiral : « Que tous les gens de bien es- 
» toient en grande crainte de ces nopces (de Henri de Navarre); que 
» le bruit courroit partout , avec de notables apparences, qu'elles se 
» brassoientà sa ruine et de tous ceux de la religion qui estoient à 
» Paris (1). » Trois jours après , la Saint-Barthélémy ensanglantait 
la capitale. Du Plessis-Mornay, resté par devoir près de l'infortuné 
Coligny, échappa à grand'peine aux massacreurs. Réfugié en Angle- 
terre , il songea un instant à se rendre en Suède, ou même à quitter 
l'Europe et à traverser l'Océan pour fonder une colonie avec ses co- 
religionnaires proscrits, comme firent au siècle suivant ces Puri- 
tains d'Angleterre , auxquels les Etats-Unis d'Amérique ont dû leur 
premier accroissement. La paix de La Rochelle (1573) et les instances 
de La Noue le rappelèrent en France. 

Déjà, et quoique à peine âgé de vingt-quatre ans , il comptait 
parmi les hommes les plus considérables de son parti. Le duc 

(1) Vie de Du Plessis- Mornay , p. 18. (Par David de Licque), leyde 4657. 



326 KBTXTB BB L'ANJOU. 

d'Anjou, qui fut depuis Henri III, récemment élu roi de Pologne, et 
parlant pour son nouveau royaume, voulut rattacher à sa personne, 
surtout à cause de la connaissance qu'il avait des langues étrangères 
et des pays allemands. Il refusa , autant pour ne pas aliéner son in- 
dépendance , que pour ne pas abandonner son parti , dont la situa- 
tion en France était toujours fort précaire. 

La question religieuse, à ce moment, s'effaçait déjà complète- 
ment, pour les protestants comme pour les catholiques, derrière la 
question politique. Le drapeau était le même, la cause avait changé. 
On ne se battait plus, à dire vrai , ni d'un côté pour Tinlégrilé de la 
f(H, ni de l'autre pour la liberté de conscience. Les Guises, sous 
prétexte d'orthodoxie , les Bourbons, sous couleur de protestantisme, 
ne servaient que leurs ambitions personnelles et ne convoitaient que 
ie pouvoir. Charles IX se mourait. Le duc d'Alençon nouait un com- 
plot avec les calvinistes dans le but de s'assurer la couronne, à l'ex- 
clusion de son frère le roi de Pologne. Tous les chefs du parti 
réformé y trempaient. Du Plessis-Mornay seul désapprouva celte al- 
liance : il la jugeait dangereuse à raison de la perfidie du duc, com- 
promettante surtout pour la religion « qui perdroit, disait-il, beau- 
coup de son poids si on la mesloit avec les intérêts des hommes. » 
Mais c^étaient là des maximes d'un autre âge et qui ne pouvaient 
plus se faire entendre. L'événement lui donna raison. Le duc d'A- 
lençon trahit ses complices; le roi de Navarre fut aiTêté; la guerre 
civile recommença (février 1574). 

C'est vers cette époque que Du Plessis-Mornay se maria. A Sedan, 
où il s'était retiré avec plusieurs gentilshommes huguenots et où il 
passa près d'une année, il connut une jeune Française de sa religion, 
qui avait failli , comme lui , être victime de la Sainl-Barthélemy, et 
comme lui avait cherché là un refuge : c'était Charlotte Arbaleste , 
veuve du sieur de Feuquières, femme d'un esprit élevé et d'une 
grande fermeté d'âme. Ils furent fiancés dès l'année 1575 ; mais peu 
après , pendant une expédition d'un parti de huguenots en Champa- 
gne, Du Plessis-Mornay, blessé, fut fait prisonnier par les troupes 
du duc de Guise. Le hasard voulut qu'il ne fût pas reconnu , et 
moyennant une rançon de cent écus il recouvra sa liberté. 

Son mariage à peine célébré , le 3 janvier 1576 , il partait dans la 
même semaine pour rejoindre l'armée du duc d'Alençon qui s'était 
mis à la tête des calvinistes. Mais un tel chef n'était pas fait pour 
s'attacher un tel serviteur. Mornay, pressentant ses trahisons pro- 
chaines, refusa d'aller en Angleterre négocier son mariage; et, sur 
ces entrefaites , le roi de Navarre , qui guerroyait alors dans le Midi, 
lui ayant écrit pour l'inviter à se rendre près de lui , il l'alla joindre 
à Agen vers la fin de l'anuéc 1576. 



DU PLB8SIS-H0BNÀT. 327 

De ce jour, Du Plessis-Hornay se dévoue, pour ne plus s'en sépa- 
rer, à la cause et à la personne du Béarnais. Pendant les treize an- 
nées qui s'étendent de celte époque jusqu'à la mort de Henri III 
(1589), c'est-à-dire pendant la période la plus agitée et la plus labo- 
rieuse , la plus remplie d'épreuves et de souffrances de la vie du roi 
de Navarre, il est presque toujours à ses côtés : il est son conseil et 
son bras droit, son maître de l'artillerie et son intendant des finan- 
ces , son premier ministre et son ambassadeur. En même temps 
qu'il dirige les affaires du roi , il s'occupe de celles de l'Eglise réfor- 
mée, assiste un jour à un synode et le lendemain à une bataille, 
mène de front la guerre au dedans et les négociations au dehors , 
passe plusieurs fois de France en Angleterre , d'Angleterre dans les 
Pays-Bas , pour resserrer l'alliance de Henri avec Elisabeth , d'Eli- 
sabeth avec le prince d'Orange; est consulté par les Provinces-Unies 
qui l'accueillent comme un des chefs et une des lumières du parti, et 
le solUcitent de prendre en main la direction de leurs affaires. Et au 
milieu de ces voyages , de ces ambassades , des fatigues de la guerre 
et des préoccupations de la politique, il trouve encore, dans son in- 
fatigable activité d'esprit, le temps d'écrire des livres de controverse 
religieuse, des traités de philosophie et de théologie, que lui-même, 
après les avoir rédigés en français, traduit ensuite en latin. 

Le rêve de Du Plessis-Mornay , à cette époque , le but qu'il pour- 
suivait de tous ses efforts, c'était une union politique et religieuse, 
dont il avait conçu le plan et qui devait rassembler tous les princes 
et tous les Etats réformés dans une alliance offensive et défensive. 
Mais ce n'était pas trop de toute son habileté et de toute sa prudence 
seulement pour prévenir ou apaiser les divisions intestines qui affai- 
blissaient sans cesse en France le parti protestant. Au milieu des 
complications de la poUlique européenne ou des dissentiments inté- 
rieurs de son parti, ce qui faisait la force de Du Plessis-Mornay, 
c'est que , supérieur à tout intérêt personnel , il n'avait qu'une pas- 
sion, celle de contribuer au triomphe de ce qu'il tenait pour la vé- 
rité. Cette foi ardente pouvait entretenir en lui des espérances chi- 
mériques et nourrir des illusions; mais c'est en elle qu'il puisait cet 
indomptable courage avec lequel, pendant de longues années, il 
lutta contre tant et de si grandes difficultés. C'est à elle aussi , et à 
l'austérité de ses mœurs , à la loyauté chevaleresque de ses senti- 
ments, non moins qu'à ses talents et à l'étendue de ses connais- 
sances , qu'il dut l'autorité morale dont son nom était entouré et la 
confiance que lui accordait le parti calviniste. Grâce à cette haute et 
noble position, qui relevait au-dessus des passions communes et 
des intérêts vulgaires. Du Plessis-Mornay jouait , entre le roi de 



%2S KBTUB DE L'ANJOU. 

Navarre et le parti réformé, un double rôle , également utile à Tun et 
à Taulre ; d'un côté , raffermissant à roccasion le zèle parfois chan- 
celant du roi et le prémunissant contre les tentations d'une ambi- 
tion trop ardente; de Fautre, retenant sous son drapeau les hugue- 
nots découragés ou défiants , et servant en quelque sorte près d'eux 
de garant à la fidélité suspectée de leur chef. 

Hais s'il sait ranimer les courages et relever les cœurs, il sait 
aussi modérer les passions qui pourraient déshonorer sa cause. Il 
flétrit les désordres , les excès de la guerre. Tout zélé calviniste qu'il 
est, il blâme le pillage des églises catholiques, ne voyant « qu'iniquité, 
» inutilité^ dommage et danger en de telles procédures, plus propres 
• à détruire qu à instruire (1). » La paix lui semble toujours le parti 
le plus désirable et le plus sage : il répond au roi qui le consulte, que 
« la plus mauvaise paix lui vaut toujours mieux que la pins avanta- 
» geuse guerre (2). » Quant à appeler en France les armées étran- 
gères, c'est là un secours qui ne lui platt point; il n'y avait jamais 
compté , et V avoit toujours creu que Dieu ne béniroit point ce moyen 
» auquel on mettoit trop de confiance (3). » 

En 1S84, la mort du duc d'Alençon, qui portait alors le titre de 
duc d'Anjou, vint ouvrir à Henri de Navarre la perspective du trône 
de France, cr Sire , lui écrit Mornay, par le décès de ce prince et la 
» stérilité de la royne , il semble que Dieu veuille préparer pour vous 
» et par vous de grandes choses. Le monde vous fera de belles pro- 
» positions; mais c'est de par Dieu que les rois régnent. Ce n'est pas 
» à un grand prince à se changer sur tes accidents , mais & changer 
» les autres.... (4). » Kornay faisait allusion aux négociations tiui 
avaient déjà eu lieu et qui allaient se renouveler près de Henri avec 
bien plus d'instance , pour le déterminer à se faire catholique. La 
conjoncture était grave , l'avenir peut-être en dépendait. Le conseil 
de Du Plcssis-Hornay était le seul qui convint , non seulement à la 
dignité du roi de Navarre, mais aussi à son intérêt. Une abjuration, 
dans de telles circonstances , l'eût perdu à jamais près du parti ré- 
formé sans lui rendre la confiance du parti catholique. Ce parti , 
exalté de plus en plus par la politique ambitieuse des Guises , venait 
de se constituer à l'état de Sainte-Ligue , dans le but avoué de con- 
traindre le roi à des mesures violentes contre les protestants , d'écar- 
ter du trône Henri de Navarre et d'y faire monter un des princes de 

(1) Vie de Mornay, p. 46. 

(2) Ibid. , p. 49. 

(3) Ibid., p. H2. 
(i) Ibid., p. 80. 



DU PLKSSIS-HOBIfÂY. 329 

la maison de Lorraine. L'édii de Nemours, imposé à Henri III, livrait 
les places fortes aux Ligueurs et révoquait tous les édits de tolérance. 
La cour de Rome venait d'excommunier les deux princes de Bour- 
bon. La guerre, un moment interrompue , se rallumait avec fureur. 
Jamais la situation do Henri de Navare n'avait été plus critique. Ses 
partisans étaient consternés; lui-môme doutait presque de Fa venir. 

Seul, Du PlessiS'Mornay semble n'avoir eu ni doute, ni faiblesse, 
ni découragement. Il rédige manifeste sur manifeste , répond aux 
accusations de la cour, aux anathômes de Rome, négocie un traité 
d'union entre Henri et Montmorency-Damville, le chef des catholi- 
ques modérés dans le Midi, discute et rédige les clauses et conditions 
du traité (juillet 1585). On conseillait au roi de Navarre de passer en 
Angleterre pour solliciter des secours de troupes d'Elisabeth. Du 
Plessis-Mornay combat cet avis de toutes ses forces. Peu confiant, 
on Ta vu, en cette ressource, il apercevait surtout un immense 
danger à ce que Henri quittât alors la France, son absence devant 
relâcher encore le lien déjà trop faible qui tenait unis ses partisans. 

Chargé de la défense de Montauban et de toute la province, Mornay 
y porta seul, pendant toute une année, le poids de la guerre, au 
milieu de difficultés et d'embarras de toute sorte où il eut à déployer 
autant de dextérité que d'énergie. Blessé au mois de mai 1587, il 
rejoignait enfin le roi de Navarre à la Rochelle. C'est alors qu'appré- 
ciant de plus en plus son mérite et son dévouement, ce prince l'at- 
tacha plus étroitement à sa personne, et « lui remit toutes choses 
entre les mains, la conduite de sa maison, l'administration des 
finances publiques, le soin de toutes les dépesches, la direction de 
toutes les entreprises (i). » De ce jour jusqu'au traité fait avec 
Henri III, Mornay ne le quitta plus. Tous les matins le roi l'entrete- 
nait une demi-heure dans son lit, le consultant sur tout, « dont il 
» souloit dire qu'aussi peu se fût passé de lui que de sa chemise (2) ». 

Du reste, la capacité et l'intégrité de Du Plessis-Mornay étaient 
si haut placées dans l'esprit de tous, que, lorsqu'il voulut l'année 
suivante, devant l'assemblée des Eglises protestantes qui se tint à la 
Rochelle, rendre compte de son administration des finances, l'as- 
semblée refusa d'examiner ses comptes, et, sur son simple exposé, 
le pria de continuer sa gestion. On le désigna en même temps 
comme président du Conseil privé nommé par l'assemblée près du 
roi. 

Le 23 décembre 1588, le duc de Guise est assassiné à Biois. Déca- 

' (i) Vie de Mornay , p. 103. 
ri) Ibid. , p. 104. 



330 RBYUB DE L'AIfJOir. 

pitée, mais toi^ours terrible, la Ligue remplit de ses fureurs Paris 
et les provinces voisines. A ce moment, le roi de Navarre, continuaDt 
péniblement sa guerre de coups de main, venait d'enlever Niort. 
Quelques-uns lui conseillaient d'aller mettre le siège devant Saintes 
ou Brouago. Du Plessis-Mornay juge plus nettement la situation : 
son coup-Kl'œil politique lui montre que, malgré la détresse du parti 
réformé, l'heure est venue pour Henri de Navarre de jouer son tout, 
et de prendre hardiment Toffensive. « Si vous devez, lui dit-il, un 
» jour estre roy de France, il faut porter vos desseins ailleurs. Le 
» plus court de ces sièges vous retiendra deux mois; et les aflfaires 
» sont en tel estât qu'en deux mois la France est perdue, » Soq avis 
est qu'on tente une entreprise sur Saumur : « Si elle réussit, vous 
» avez un passage tel que de longtemps vous désirez. Sinon, partant 
» vos armes par le pays , vous réduirez tout ce qui est entre cy et la 
» Vienne. Le roy, pressé de l'aultre part par M. de Mayenne, trop 
» foible pour résister à tous deux, sera oontrainct sans doubtede 
» rechercher la paix avec l'un. Et avec le duc de Mayenne ne peut- 
x> il , les mains toutes freschement teinctes du sang de ses frères. 
» Reste donc qu'il traite avec vous, et pour en estre secouru que lui- 
» même vous donne un pont sur la rivierre (i). » La suite ne larda 
pas à prouver la profonde justesse de ces prévisions. Le loi de Na- 
varre approuva cet avis, et quitta Niort pour marcher sur la Loire 
(février 1589). On manquait d'argent : l'artillerie n'était pas payée 
depuis plusieurs mois. Mornay emprunta mille écus sur son (»^dit 
personnel pour acquitter l'arriéré de solde. L'attaque sur Saumur 
manqua; mais on prit Loudun, GbAteilerault , Thouars, Hontreuil- 
Bellay. 

En même temps les négociations se renouaient avec Henri III, 
qui, devant Paris révolté et au pouvoir de l'Union, devant la plupart 
des provinces insurgées, menacé par l'armée de Mayenne, n'avait 
plus de ressource que de traiter avec le roi de Navarre. M. de Buhi, 
frère aîné de Du Plessis-Mornay, fut chargé, sous prétexte d'ajffaires 
privées à régler avec ce dernier, de porter les premières paroles. 
Mornay se rendit ensuite à Tours, où s'était retiré Henri III. Une 
trêve d'un an fut conclue. Le roi de Navarre mettait toutes ses for- 
ces au service du roi de France. En échange, ou plutôt comme ga- 
rantie et comme moyen d'action et de communication , le roi s'en- 
gageait à livrer au roi de Navarre la place des Ponts-de-Cé « pour le 
passage et retraite des siens. » 

Une difficulté, commune en ce temps-là, empêcha l'exécution de 

(1) Vie de Mornay, p. 126. 



BU PLBSSIS-HOBKAT. 331 

cette dernière clause. Cosseins, qui commaudait le château des 
Ponls-de-Cé, refusa, malgré Tordre du roi, de livrer la place aux 
Calvinistes. On songea un instant à Blois. Puis enfin, le sieur de 
Lessard, gouverneur de Saumur, avec lequel on entra en négocia- 
tions secrètes, ayant promis d'obéir au roi moyennant raisonnable 
récompense, il fut convenu que cette place serait remise au roi de 
Navarre. Celui-ci gagnait au change, le passage étant beaucoup plus 
commode à Saumur qu'aux Ponts-de-Cé, et la place plus facile à 
garder. Le roi de France mit seulement à cette cession deux condi- 
tions : la première, que Du Plessis-Mornay aurait le gouvernement 
de la ville, « se confiant en lui pour bien traiter ses sujets catholi- 
ques »; la seconde, que l'exercice de la religion réformée, concédé 
par article secret, n'y serait public que dans quatre mois (1). 

Le roi de Navarre, qui était à Gonnord, s'avança, le 17 avril, jus- 
qu'à Doué. Mornay se rendit de là à Saumur, accompagné de M. de 
Buhi qui devait l'introduire dans la place. Au dernier moment , le 
gouverneur Lessard parut hésiter et vouloir revenir sur ses engage- 
ments, quoiqu'il reçût en dédommagement le gouvernement de 
Châtillon et dix mille écus. Il fallut que du Plessis-Mornay s'obli- 
geât, en son nom personnel et au nom du roi de Navarre, à lui payer 
en sus quatre raille écus et autant au sieur de l'Estelle. Enfin les 
cleCs lui furent remises. Le 19 avril 1589, le roi de Navarre entra 
dans la ville, tout joyeux du succès d'une négociation qui était pour 
lui d'un si haut intérêt, et qu'il avait craint jusqu'à la fin de voir 
échouer. Mornay, nommé par lui gouverneur et son lieutenant- 
général en la ville, château et sénéchaussée de Saumur, prêta ser- 
ment de les garder fidèlement « pour le service des deux rois. » 

Du Plessis-Mornay ne songea d'abord qu'à s'établir fortement dans 
Saumur. 11 y appela près de lui sa femme et ses enfants quL, depuis 
quatre ans, suivaient de ville en ville sa fortune errante, et avaient 
successivement habité Montauban, Nerac, la Rochelle. Les fortifica- 
tions de Saumur étaient tombées en ruine. Sa première préoccupa- 
lion fut de les relever; car si Angers et Tours étaient au roi , toutes 
les petites villes intermédiaires et tous les châteaux des deux rives 
de la Loire étaient à la Ligue (2), et il importail de se mettre à l'abri 
d'un coup de main. 

Hais les événements se précipitaient, et ne laissaient guères le 
loisir de pourvoir à ces soins de défense. Henri III tombait le 2 août 

(1) Vie de Mornay, p. 431. Mémoires de M"» Du Plessis-Mornay , p. 172 et 173. 

(2) Mémoire pour servir à Thistoire du Calvinisme et de la Ligue en Anjou , par 
Vabbé Rangeard, manuscrit de la Bibliothèque d'Angers, p. 188. 



332 RBYIIB DE L'ANJOU. 

SOUS le couteau de Jacques Clément. A celte nouvelle, du Plessis- 
Mornay, quoique malade des suites de ses fatigues, se fait transpor- 
ter en bateau jusqu'à Tours, pour être plus à portée de rqoindre le 
roi de Navarre, si sa présence près de lui est nécessaire. Là, il reçoit 
de Henri un message important. Il s'agissait de s'assurer de la per- 
sonne du cardinal de Bourbon, que Henri IH, depuis l'assassinat du 
duc de Guise, tenait prisonnier à Chinon sous la garde de Chavigny. 
La Ligue venait, en haine du Béarnais excommunié comme héréti- 
que, de proclamer roi ce vieillard imbécile, et frappait monnaie à 
Tefligie de Charles X. 11 importait à Henri de mettre sous sa main 
ce fantôme de roi qu'on lui opposait comme rival : il pensa ne pou- 
voir confier cette grave mission à nul plus sûrement qu'à Mornay; 
et il lui manda en conséquence d'y employer toute la diligence pos- 
sible, et de lui garder le cardinal à quelque prix que ce fût, « y dût-il 
y aller de la moitié de son patrimoine. » 

Du Plessis-Mornay revient en hâte à Saumur, écrit à tous ses 
amis, rassemble quelque noblesse et 2 mille hommes de pied. C'était 
peu pour agir de vive force et tenter un coup de main : la voie de la 
négociation était plus sûre. Le temps pressait d'ailleurs : les Li- 
gueurs faisaient beaucoup d'efforts pour qu'on leur rendit le cardi- 
nal. Mornay entra en pourparlers avec M»« de Chavigny, dont le 
mari était aveugle et caduc. 11 fut stipulé que le cardinal lui serait 
remis moyennant 2 mille écus comptant, 6 mille payables lors de la 
remise du prisonnier, et 14 mille payables sur parole six mois après. 
Au jour dit, du Plessis-Mornay se trouva devant Chinon avec toute 
sa noblesse. L'argent compté, il fut introduit dans le château par la 
poterne. Le cardinal demandait dix ou douze jours pour faire ses 
préparatifs de départ : on lui donna une demi-heure. Un carrosse et 
des mules avaient été tenus tout prêts, et on l'emmena coucher à 
Loudun. Il était temps : au moment où le cardinal sortait de Chinon, 
le duc de Soissons et d'Epernon arrivaient pour l'enlever à la tète 
des Ligueurs. En apprenant l'heureux succès de l'entreprise, Henri IV 
dit, parlant de Du Plessis-Mornay : « Cet homme icy sçait faire les 
affaires bien seurement. Voilà un des plus grants services que je 
pouvoys recevoir : il ne sera jamais qu il ne m'en souvienne. » (1) 
Henri tint parole : il n'oublia jamais les services que lui rendit Mor- 
nay. Mais, quoiqu'il eût donné des ordres à cet effet, c'est à peine si 
Mornay fut remboursé des deniers avancés par lui en cette circons- 
tance, en rentes sur les tailles de la Rochelle qui furent peu après 
réduites de moitié. 

(1) Vie de Mornay, p. lit. Mémoires de M™« Du Plessis-Mornay, p. 182. 



DU PLESSIS-MORNAT. 333 

Celte grave affaire n'avait pas empêché Du Plessis-Mornay de tenir 
l'œil snr toute la province, et d'y servir activement les intérêts du 
roi. Il avait repris La Flèche dont s'était emparé Boisdauphin, ardent 
ligueur. Il s'était assuré le concours du sieur de Puycharic, gouver- 
neur de la ville et du château d'Angers, qui avait répondu « qu'il ne 
seroit jamais Espagnol », et qui resta en effet toigours fidèle au roi. 
II s'était enfin rendu maître de plusieurs petites places et châteaux 
de la Loire, entre Saumur et Brissac. Tranquille de ce côté, il alla 
enfin rejoindre à Tours le roi qui allait mettre le siège devant Le 
Mans. Du Plessis-Hornay passa près de lui toute l'année 1590. Il 
assista à la bataille d'Ivry, et y paya bravement de sa personne. 

Malgré des succès isolés, les affaires de Henri IV n'étaient en 
guères meilleur état. Odieux aux catholiques , suspect aux protes- 
tants, il s'était vu, aussitôt après la mort de Henri 111, abandonné 
lion seulement par les catholiques fougueux, mais même par plu- 
sieurs des chefs du parti réformé, qui, prévoyant sa conversion pro- 
chaine, ne voulaient plus, en le portant au trône, courir le risque de 
faire triompher une religion rivale, et surtout craignaient, en se 
donnant un maître, d'annuler à la fois l'importance de leur parti et 
d'abdiquer leur indépendance personnelle. De tels calculs étaient 
loin de Du Plessis-Mornay. Plus zélé que nul autre pour la cause 
protestante, il eût rougi à la seule idée d'une défection. Aucune 
ambition, aucune velléité d'indépendance féodale n'était jamais 
entrée dans son esprit, et jamais Tardeur du religionnaire n'altéra 
en lui la fidélité du sujet. Il usait seulement, avec une infatigable 
persévérance, de la familiarité où il vivait avec le roi pour solliciter 
de lui quelques adoucissements à la situation des réformés, et tâcher 
de leur conquérir quelques garanties dans l'avenir. 11 pressait Henri 
de révoquer les édits de son prédécesseur contre les protestants, et 
de leur rendre la tolérance dont ces édits les avaient privés. 11 lui 
représentait qu'il était trop dur de laisser ceux qui versaient leur 
sang pour lui tous les jours, comme la corde au col. 

En soi, ces réclamations n'avaient rien que de juste et de raison- 
nable. Protestant et roi , Henri n'avait guères de bon argument à y 
opposer. Et pourtant sa situation critique et ambiguë ne lui per- 
mettait pas d'y faire droit. Roi , il ne Tétait que de nom ; protestant, 
il songeait à la nécessité prochaine de cesser de l'être. Obligé de 
ménager à la fois catholiques et réformés, de les mener ensemble au 
combat sous le même drapeau, condamné à promettre toigours et à 
tenir le moins possible, à louvoyer et à attendre; — lui demander 
d'accorder aux protestants, par un acte solennel, liberté entière de 
culte et égalité de droits dans l'Etat, c'était lui demander de licencier 



334 RBYUB DB L'âNJOO. 

son armée et de renoncer au trône de France. Le tort de Du Plessis- 
Momay, à ce moment et plus tard , fut de ne pas comprendre ces 
dures nécessités que la politique, que l'intérêt même de la France, 
livrée à Fanarchie et vendue à l'étranger, imposaient à Henri IV. C'est 
là, disons-le hautement, le petit cdté, le côté étroit, exclusif, inconH 
plct de Du Plessis-Homay, dont Fesprit d'ailleurs est si lucide et si 
étendu. II est trop théologien pour ne pas être un peu sectaire; et le 
propre de l'esprit de secte est de rétrécir l'horizon, et de ne rien faire 
envisager qu'à un certain point de vue et sous un certain jour. Qu'il 
réclamât pour ses coreligionnaires, rien de plus naturel. Mais il se 
montra impatient, importun ; et, en se plaignant d'ingratitude, mé- 
rita le reproche de paraître exiger le prix de ses services. Henri ré- 
pondait à ses instances par des protestations et des moyens dilatoi- 
res : il cgoumait les nouvelles mesures après la prise de Paris, à quoi 
Homay répondait gravement : « Et Dieu, sire, puisque nous le 
» remettons après Paris, ne nous donnera point Paris. » (1) 

Après neuf mois d'absence. Du Plessis-Mornay, revenu dans son 
gouvernement de Saumur (novembre 1591), s'occupa plus active- 
ment que jamais de relever les fortifications du chÀteau, qui, faute 
d'argent, avaient été abandonnées. Il fit construire des moulins à 
poudre, préparer du salpêtre, fondre des canons, et s'appliqua à 
réorganiser la garnison. Le peuple étonné supposait qu'il recevait, 
pour faire exécuter ces travaux, une subvention secrète des Eglises 
réformées de France, dans un intérêt de parti. La vérité est qu'il 
n'avait pour y subvenir que les produits d'un droit d*im demi-^u 
par pipe de vin que le roi l'avait autorisé à prélever dans ce but, 
« lequel il mesnageoit mieulx que son propre, au lieu que la plus 
j»part des gouverneurs qui le levoient sans commission, Fem- 
» ployoient à leurs usages particuliers. » (1) 

II faisait, en ces années, de fréquents voyages auprès du roi. Mais 
lors même qu'il s'éloignait de Saumur, on peut dire que son esprit 
n'en était point absent. Il y laissait comme un représentant naturel 
en sa femme, femme digne de lui par Fintelligence, le courage, le 
dévouement à leur foi commune. Au retour d'un de ces voyages. Du 
Plessis-Mornay « eut grant contentement » de trouver fort avancée 
la construction d'un temple élevé, en son absence, par « la diligence 
de sa femme » Comme il n'eût voulu, à aucun prix, distraire les 
fonds destinés aux fortifications, ce temple fut bâti de ses propres 



(1) Vie de Mornay , p. 143. 

(2) Mémoires deM™« Du Plessis-Mornay, p. i99. 



DU PLBSSIS^MORrVAT. 335 

deniers. Le prêche, qui se tenait dans le jeu de paume de la ville 
loué à cet effet, y fut transporté quelque temps après (i). 

C'était peu pour Du Plessis-Mornay que Saumur eût un temple. 
Une pensée plus grande , plus féconde , avait germé dans son esprit, 
et ne tarda point à être réalisée. Dans une de ses conversations avec 
le roi , où il était question de ces conférences solennelles , entre doc- 
teurs catholiques et protestants, que Henri prétendait vouloir insti- 
tuer pour son instruction*, Mornay, prenant au sérieux et avec son 
ardeur ordinaire ce projet , qui n'était pour le roi qu'un moyen pré- 
paré pour couvrir son abjuration , proposa de réunir à Saumur « jus- 
ques à une douzaine des plus doctes et excellents ministres ou 
docteurs de la relligion réformée, d qui se prépareraient par de com- 
munes études aux discussions prochaines. Le roi y consentit. Puis, 
celte idée se développant et se précisant dans son esprit, « il mist 
en avant, particulièrement pour Tinstruclion de la jeunesse et sur- 
tout de la noblesse de la relligion , de dresser une académie à Sau- 
mur, composée de gens doctes nécessaires , et douée de revenu suf- 
fisant, dont il proposeroit les expédients au roy (2). » Ce grand 
projet fut réalisé Tannée suivante. Lorsque , au mois de mars 1593, 
Henri IV vint à Saumur, il « loua particulièrement le bastiment du 
Temple, et octroya lettres d'érection pour un collège à Saumur, 
gamy de professeurs es troys langues, et es arts et sciences, pro- 
mettant de pourvoir, quand la nécessité de ses affaires le permet-- 
troit , aux bastiments et entretenement d'iceluy (3). » 

Telle fut l'origine de cette académie ou université de Saumur, qui 
prit bientôt, sous l'active impulsion de Mornay, un rapide dévelop- 
pement, et , devenue célèbre en peu d'années , « a fourni de grands 
hommes aux lettres et à l'Etat (4). » 

L'habileté connue, et plus encore la fidélité éprouvée de Du Ples- 
sis-Mornay, faisaient que le roi jetait toujours les yeux sur lui 
pour mener à fin les négociations les plus épineuses, ou diriger ses 
affaires les plus délicates. Il fallut vendre pour 225 mille écus du 
domaine de Navarre, engagé pour garantie de la solde arriérée de 
trois vieux régiments suisses. Une telle opération voulait être con- 
fiée à des mains sûres. On en chargea Mornay, malgré sa répugnance; 
et, comme il l'avait prévu, il eut à lutter en cette occasion, pour 

(i) Mémoires de }A^^ Du Plessis-Mornay, p. 243. Ce temple fut détruit après la 
révocation de TEdit de Nantes. Hist. du Calvinisme, parRangeard, p. 257. 
(2) Mémoires de M"* Du Plessy-Momay , p. 241. 
{3)iJtrf.,p. 251. 
(4) L'abbé Rangeard, note manuscrite, vie de Mornay, p. 157. Biblioth. d'Angers. 



336 RBYUB DB L'ANJOU. 

remplir son devoir, contre plus d'une difficulté. Dès qu'il eut l'ar- 
gent entre les mains, il se vit assailli de demandes. Il résista; mais 
on obtint de la faiblesse du roi des injonctions formelles. Il dut cé- 
der, non sans avoir fait entendre d'énergiques et nobles remontran- 
ces. « Mon but a esté , Sire, écrivait-il , que Votre Majesté fût servie, 
» et n'en ai jamais eu d'aultre ; mais elle veult maintenant estre 
» obéie, et le sera (1). » 

Après avoir assisté au siège mis par Henri IV devant Rouen, Du 
Plessis-Mornay avait passé en Angleterre pour solliciter de nouveaux 
secours d'Elisabeth. C'est de là qu'il écrivait au roi, que sa témé- 
raire valeur avait fait blesser et avait exposé à être pris ou tué au 
combat d' Aumale : « Sire , vous avés assés fait l'Alexandre , pour 
faire désormais le César-Auguste (2). » 

Mais la guerre se prolongeait sans succès décisif.^Il devenait évi- 
dent que la situation ne pouvait se dénouer par la force. Aussi né- 
gociait-on activement, avec la Ligue, avec le pape, tout en conti- 
nuant de se battre. Mieux que personne. Du Plessis-Mornay sentait 
la nécessité de conclure la paix , et il y poussait le roi de toutes ses 
forces, bien loin de l'en dissuader, comme on le soupçonnait de le 
faire dans l'intérêt de sa religion. Lui-même fut l'intermédiaire des né- 
gociations qui s'ouvrirent avec quelques-uns des Ligueurs, et entra 
avec Villeroy dans de longs pourparlers qui n'aboutirent point. Il 
rédigea même , pour le cardinal de Gondi et le marquis de Pisani, 
envoyés secrètement par le roi près de la cour de Rome , des ins- 
tructions destinées à amener cette cour à des sentiments moins hos- 
tiles, et qui sont admirables de ^esse et de raison. 

Cependant de graves complications menaçaient de s*élever du côté 
de la Bretagne. Le duc de Mercoeur, qui semblait vouloir se rendre 
indépendant dans cette province et y ressusciter à son proBt la sou- 
veraineté de ses anciens ducs, venait de battre devant Craon l'armée 
royale conduite par le prince de Conti et le maréchal d'Aumont. Du 
Plessis-Mornay retourna en hâte dans son gouvernement (juillet 
1592). Tandis qu'il entre avec Mercœiu: dans de nouveaux pourpar- 
lers, il pousse d'un autre côté , plus activement que jamais, les tra- 
vaux de fortification de Saumur, et forme, avec H. de la TrémouiUe 
et Puycharic, gouverneur d'Angers, le projet de reprendre le châ- 
teau de Rochefort. Cette forte place, qui barrait la Loire, était aux 
mains des seigneurs de Saint-Offange, hardis aventuriers quis'é- 

(1) Vie de Mornay , p. 160. Mémoires de Du Plessis-Mornais, in-S», t. v, p. 6i 
(4 juillet i 591). 

(2) Vie de Mornay , p. 168, 



DU FLBS&I6-M0RNÂT. 337 

taient faits ligueurs pour avoir toute licence de piller, et qui du haut 
de ce rocher, comme d'un nid de vautours, fermant la navigation, 
rançonnant le commerce , dévastant le pays , étendaient au loin sur 
les deux rives du fleuve et jusque dans les faubourgs d'Angers leurs 
audacieuses déprédations. s 

Le siège fut mis devant la place. Du Plessis-Homay y conduisit 
cent gentilshommes , deux cents arquebusiers et deux canons. On 
lui confia la direction de Tartillerie. Son avis était de battre immé- 
diatement la place pour gêner les assiégés dans leurs travaux de dé- 
fense. Hais le maréchal d'Aumont , à qui appartenait le commande- 
ment en chef, s'obstina à attendre que toutes ses forces fussent réu- 
nies. On donna ainsi le temps aux Saint-Ofifange de se mettre en état 
de repousser énergiquement l'attaque, et au duc de Mercœur celui 
d'arriver à leur secours. Après plusieurs tentatives infructueuses, il 
fallut lever le siège (2 décembre 1592) (1). 

La liberté dont jouissaient à Saumur les réformés , pour la profes- 
sion de leur culte, la célébrité de Du Plessis-Hornay qui, en y bâtis- 
sant un temple, avait déjà fait de cette ville un des centres du parti, 
y attiraient chaque jour un plus grand nombre de protestants. De ce 
nombre fut Catherine de Navarre , sœur du roi et zélée calviniste , 
qui y demeura quelque temps. Au mois de février 1593, Henri IV 
vint l'y rejoindre : il négociait alors sous main son mariage avec le 
prince de Montpensier; mais Montpensier était catholique, et Cathe- 
rine avait au cœur une inclination bien connue pour le comte de 
Soissons. Les perplexités de Henri étaient à cette heure plus grandes 
que jamais. Nulle paix ne semblait possible tant que la condition de 
son abjuration ne serait pas avant tout posée. Pressé par les circons- 
tances, qui devenaient de plus en plus urgentes, retenu pourtant 
par des liens d'honneur, de reconnaissance, d'aflfection, dans le parti 
qui avait servi sa fortune, il hésitait encore; mais chacun sentait 
que le moment était proche où une grande détermination allait être 
prise. 

Le roi visita le temple de Saumur. Il fréquenta le prêche, ac- 
cueillit avec affabilité les ministres, se défendit de songer à quitter 
la religion et leur fit, à cet égard , les plus énergiques protestations, 
les assurant « que s'ils apprennent qu'il se soit permis une nouvelle 
desbauche, il s'avouoit fragile et subjet à de grandes foiblesses ; pour 
quoi ils pourroient croire ce qu'on leur en diroit; mais que si on leur 

(i) Vie de Mornay, p. 187-189. Hist. manuscr. du Calvinisme en Anjou, par 
Tabbé Rangeard , p. 250. Le ch&teau de Rochefork , Tut plus tard rasé par Henri IV, 
qui le racheta des Hurtault de Saint-Offange , par traité antérieur à celui de Mercœur. 

22 



338 REYUB DB L' ANJOU. 

disoit qu'il se détraquât de sa relligion , ils n'en crussent jamais rien, 
et qu'il y niourroit (1). » 

Henri IV se montra très satisfait des travaux faits aux fortifica- 
tions. Non seulement Du Plessis-Mornay avait relevé les bastions 
qui étaient hors du château et le revêtement des pierres de taille de 
ceux du dedans, mais il avait entouré de bastions et de courtines de 
terre le faubourg des Bilianges. Les subsides ayant été insuffisants, 
il avait été obligé d'emprunter. Le roi approuva ces travaux, « com- 
» manda de les poursuyvre, et en accrut les moyens. Mesmes, pour 
» la closture du fauxbourg de la Billange, accorda aussy, en faveur 
» de H. Du Plessis, aulx habitants, exemption de tailles pour neuf 
» ans, desdommagementdes maisons ruynéesà l'occasion desdictes 
» fortifications, et droit de cloaison (octroi) à l'instar de celuy d'An- 
» gers, pour l'entretennement des murailles de la ville (2). » 

Mornay reconduisit le roi jusqu'à Tours. Dans ses entretiens avec 
lui, et dans les conseils qui se tinrent en cetle ville, il insistait for- 
tement pour obtenir de Henri IV deux points principaux : le paie- 
ment des ministres protestants dans les lieux soumis à Tautorité 
royale, et l'abolition des édils qui excluaient les calvinistes des char- 
ges de l'Etat. Mais le temps n'était pas encore venu où de telles con- 
cessions , si disposé qu'y fût le roi , pouvaient être faites. Il promet- 
tait, il cgournait, gagnait du temps, parlait de se faire instruire; et 
sachant apprécier le rare serviteur qu'il avait en Du Plessis-Mornay, 
supportait patiemment l'ardeur indiscrète de son zèle, ses importu- 
nités et jusqu'à ses reproches. 

L'abjuration du roi, survenue au mois de juillet 1593, af&igea 
Hornay sans le surprendre et sans ébranler son dévouement. Henri 
n'était pas sans quelques inquiétudes sur la manière dont les calvi- 
nistes accueilleraient cet événement. Il écrivit à Du Plessis-Homay 
et désira le voir avant la réunion des députés des églises réformées, 
qui étaient convoqués à Mantes. Mornay lui répondit par une lettre 
pleine d'une admirable éloquence, grave et triste, respectueuse et 
ferme : « Sire , lui disait-il, puisqu'il plaist à Votre M^esté s'en in- 
» former, vos très humbles subjects de la relligion réformée dient : 
» qu'ayant cest honneur de se voir pour roy celui qu'ils avoient eu 
» l'honneur d'avoir pour protecteur, et en autorité d'enterriner leurs 
» requcstes, celui quiauroit eu le zèle au milieu de tant de dangers de 
» les présenter, ils pensoicnt se pouvoir justement promettre qu'il au- 
» roit seing deles tirer de peine, sans qu'ils s'en remuassent beaucoup. 

(1) Vie de Mornay, p. 192. Hist. ms. da Calvinisme , p. 258. 

(2) Mém. de Mme Du Plessis-Mornay, p. 251. 



DU PLBSSIS-MORNÀr. 339 

1» Au contraire auroient à se plaindre qu'au bout de quatlre années, 
9 Votre Megesté ne leur auroit seulement osté la corde du col... Dient 
» toulesfois qu'ils ne demandoient pas par leurs requesles que la loi 
» de TEstat fust changée à leur profict , ou de quelque prince estran- 
» ger comme ceux de la Ligne; aussi peu que leur prince naturel 
» changeast sa relligion à leur appétit , comme les catholiques ro- 
» mains qui suivent Votre Miyesté; et moins encores queTEstat fust 
» déchiré en pièces pour contenter Fambition de peu de gens , aux 
» dépens du public et vostres, comme il s'agit aujourd'hui; ains 
» seulement de pouvoir posséder leurs consciences en paix et leurs 
9 vies en seureté, chacun selon la condition et qualité en laquelle, 
» sous vostre auctorité , Dieu l'a faict naître : ce qui est un droict 
» commun à tous , et non un privilège... 

» Et se plaignent néantmoins que ces si justes requestes , à eulx 
» accordées par tant d'édicls des rois prédécesseurs , et par vous do- 
» mandées et deffendues avec tant de zèle et de vertu , n'ont pu estre 
» escoutées soubs vostre règne , soubs lequel ils auroient deu mieulx 
» espérer... Que pouvoient moins obtenir que liberté et vie, ceux 
» qui espcufidoient leur sang si librement pour vous?... » 

Et après avoir énuméré tous les motifs de crainte qui se présen- 
taient aux calvinistes : • A tout cela vos bons serviteurs ne sçavent 
» que respondre. Aultresfois ils respondoient qu'on attendist le 
» temps; et le temps s'est perdeu... Cependant ne peuvent vous ce- 
9 1er que les esprits sont agités, passent de l'espoir du bien à l'attente 
» du mal , de Ja longue et inutile patience en la recherche du re- 
» mède. Et vous, Sire , nous le sçavons bien, n'en estes sans allar- 
» mes. Vous ne prendrés plaisir de voir un protecteur : vous sériés 
» jaloux s'ils s'adressoieut ailleurs qu'à vous. 

n Sire , voulés vous bien leur ester l'envie d'un protecteur? Ostés 
9 en la nécessité. Soyés le donc vous mesmes : continués dessus 
» eulx ce premier seing , ceste première afiFection ; prevenés leurs 
» supplications par un plein mouvement, leurs justes demandes par 
» un volontaire octrèy des choses nécessaires. Quand ils connois- 
9 tront que vous aurés seing d'eulx , ils n'en ont plus d'eulx mesmes. 
» Mais pardonnes à qui vous dira qu'ils doubtent tous si vous en 
» avés assés de vous. Vous sçavez ce qui leur nuit, ce qui leur duit 
» (convient); les requestes que vous présentiés pour eulx aulx roys 
» prédécesseurs, pour leur liberté, leur seureté, leur dignité, rap- 
» portés les vous à vous mesmes. Elles n'ont certes depuis ce temps 
9 rien rabatteu de leur doicture; elles l'ont comblée depuis de bons 
» services, et doibvent avoir gaigné en vostre auctorité, qui pouvés 
» et rapporter et appoincter leurs justes plainctes ; en estre , sans 



340 RBYUB DB L*AIfJ01J. 

» aultres députés et avec plus de gré , le juge si vous voulés et Tad- 
» vocal, rimpétrant et l'octroyant easemble (1). » 

Le prince à qui s'adressaient ces énei^iques et nobles paroles , 
n'en garda pas moins, il faut le dire à son honneur, toute son ami* 
tié et toute sa faveur à Du Plessis-Hornay. Il tenait à le voir, à l'en- 
tretenir, à s'expliquer à cœur ouvert avec lui. Il le presse de nouveau 
de venir le joindre; et toute sa correspondance, à cette époque, 
témoigne d'une singulière insistance et d'une sorte d'impatience m£* 
lée d'affection (2). Du Plessis-Mornay ne se hâte pas : il a l'air de 
bouder un peu. 

, Enfin, au mois de septembre, le roi le vit à Chartres, l'entretint 
longuement, tâcha de le rassurer pour l'avenir, et le chargea de 
maintenir les Eglises réformées dans l'obéissance. Il lui offrit la 
charge de surintendant général des finances, vacante par la mort de 
M. d'O. Hornay refusa : il avait rempli ces fonctions près du roi de 
Navarre, quand les circonstances lui en faisaient un devoir; aujour- 
d'hui , elles lui répugnaient comme « esloignées de la facilité de son 
humeur, et subjettes à trop d'envie, pour personne faisant profes- 
sion de la religion (3). » 

Hercœur, las des Espagnols qui le traitaient en alliés impérieux 
et exigeants, avait rouvert les négociations. On avait choisi Ancenis, 
qui lui appartenait, pour lieu de conférences. Du Piessis-Mornay fut 
spécialement chargé par le roi de diriger cette négociation. Plusieurs 
commissaires lui étaient adjoints, mais il avait des instructions se- 
crètes et les plus larges pouvoirs pour traiter. Le^ conférences 
n'aboutirent point. Mercœur avait des prétentions exorbitantes, 
inacceptables; et Du Plessis-Mornay lui-même, convaincu qu'il fal- 
lait recourir à d'autres moyens, conseilla de rompre les négociations. 
Tous ses efforts se tournèrent dès lors à détacher de Mercœur les 
principaux seigneurs qui faisaient cause commune avec lui. Le plus 
puissant était le marquis de Laval-Boisdauphin, très influent dans 
l'Aqjou et dans le Haine : on l'acheta moyennant un bâton de ma- 



il) Mém. et corresp. de Du Plessis-Mornay, tome v, p. 535 et s. 

(2) Lettres des 5, 7, 15 août 1593. 

« Je vous ay escript plusieurs fois de me venir trouver , mais en vain ; et je vois 
bien ce que c'est : vous aimés mieux le général (la généralité des huguenots) que 
moy. Sy seray-je tousjours et vostre bon maistre et vostre roy. Donnés moy ce 
contentement que je vous voye , soit en poste ou aultrement , et ne cercliés plus 
d'excuse pour cela. » (7 août 1593) (Documents inéd. relatifs à FHist. de France, 
correspondance de Henri IV, t. iv, p. 5). 

(3) Vie de Mornay, p. 220. Mém. de Mme Du Plessis-Mornay, p. 283. 



DU PLBSSIS'MOBNAT. 341 

réchal de France. Du Plessis-Hornay traita aussi successivement et 
isolément avec plusieurs seigneurs et évêques de Bretagne (1). 

La trêve conclue avec Mercœur expirait à la On de Tannée 159$. 
La guerre recommença. Le chftteau de Tigné, situé dans le gouver- 
nement de Momay, fut surpris par un officier ligueur, Fouquet des 
Esves. Cette place assez forte menaçait Saumur, et incommodait 
grandement cinq élections circonvoisines. Homay, résolu à la re- 
prendre, rallie tout ce qu'il peut de noblesse, se concerte avec M. de 
laRochepot, gouverneur de T Anjou, et avec Boisdauphin, devenu 
très zélé pour le service du roi. Des intelligences avaient été prati- 
quées dans la place; mais Tentreprise avorta. 11 fallut en faire le 
siège en règle avec du canon, et elle ne se rendit qu'au bout de 
douze jours (13 octobre 1595). 

Cependant l'inquiétude et l'irritation augmentaient chaque jour 
parmi les calvinistes. L'absolution du roi par le pape, obtenue enfin 
après de longues négociations et moyennant promesse de rétablir le 
culte catholique dans le Béarn, avait, il est vrai, affermi la couronne 
sur la tête de Henri IV, mais achevait de mettre en défiance contre 
lui ses anciens coreligionnaires. Au mois do mai 1596, un synode 
national des Eglises réformées se réunissait k Saumur; et en môme 
temps une assemblée politique s'ouvrait à Loudun. Tout en prenant 
une part active aux discussions théologiques du synode, et en y fai- 
sant briller à la fois sa science et « son esprit conciliateur (2), » Du 
Plessis-Mornay portait particulièrement son attention sur ce qui se 
passait à Loudun. Le mécontentement était arrivé au dernier degré. 
La Noue, de retour de sa députation auprès du roi qu'il avait ren- 
contré à Lyon , ne rapportait que des paroles évasives et des assu- 
rances vagues. Beaucoup de protestants voulaient qu'on en revînt 
aux conditions de la trêve de 1589, stipulée entre les deux rois par 
les soins de Du Plessis-Mornay, c'est-à-dire que des places de sûreté 
leur fussent remises, et qu'ils eussent leur justice à part et leurs 
finances à part, ce qui n'était rien moins que l'organisation d'un 
autre Etat dans TEtat. Hornay s'effraya de ces résolutions : il vit la 
guerre civile prête à se rallumer d'un côté, quand à peine elle venait 
de s*éteindre de l'autre; et son patriotisme, non moins que son affec- 
tion personnelle pour le roi, effacèrent dès lors dans son âme tous 
les griefs du passé. Temporiser, pour laisser aux passions le temps 
de se calmer, était le seul moyen qui lui fût offert. Il persuada à 
l'assemblée d'envoyer une nouvelle députation au roi. La députation 

(1) Hist. ms. du Calvinisme, par Rangeard, p. 273. 

(2) Expressions de l'abbé Rangeard. Hist. ms. du Calvinisme en Anjou, p. 279. 



342 RETUB BB L'ÀIfJOU. 

ne reçut pas de répanse plus satisfaisante que celle qu'avait reçue 
La Noue. Le roi même, prenant ombrage de cette réunion politique 
de Loudun, lui ei^joignit de se dissoudre. Les esprits s'aigrissaient 
de plus en plus. Du Plessis-Mornay pensa qu'il serait dangereux de 
renvoyer dans leurs provinces des mécontents qui y porteraient le 
feu de la discorde , et que mieux valait les retenir jusqu'à ce que la 
promesse d'un bon édit les eût apaisés. Il écrivit au roi dans ce sens. 
Le roi comprit la sagesse de ce conseil, et envoya près de l'assem- 
blée des commissaires qui y posèrent les bases des concessions 
stipulées plus tard dans Tédit de Nantes (1). 

« Je suis bien informé, lui écrivait le roi quelques jours après, des 
9 debvoirs et bons offices que vous m'avés rendus en ceste occasion, 
» dont je vous sçais très bon gré; et me ferés service bien agréable de 
» continuer à les disposer (les députés des Églises) de traicter avec 
» doulceur et patience, et accommoder leurs demandes à la raison 
» et à la qualité du temps... Au surplus, je désire qu'après reste 
» assemblée finie, vous vous résolviés à me venir trouver le plus 
» promptement qu'il vous sera possible. Car il y a trop longtemps 
« que vous estes séparé de moi, à quoi je ne veulx pas que vous 
» vous accoustumiés , mon service et maa désir ne le comportant 
» pas... (2) 9 

 quelque temps de là, un fâcheux événement donnait à Du Ples- 
sis-Mornay occasion de recevcHr d'éclatants témoignages de cette 
afifection que lui exprimait si cordialement le roi. Au mois d'octobre 
1597, Homay s'était rendu à Angers pour conférer avec le maréchal 
de Brissac et H. de Schombcrg sur les mesures à prendre pour la 
guerre de Bretagne. Un jour, comme il sortait , vers deux heures 
après-midi, de l'hôtel de M. de la Rochepot, et passait dans la rue 
Saint-Aubin, suivi seulement de quelques gentilshommes, il tat 
brusquement abordé par le jeune Saint-Phal, seigneur de Beau- 
preau, qui l'attendait au coin de la rue Courte, accompagné d'une 
dizaine d'hommes armés. Saint-Phal lui demande avec hauteur rai- 
son d'une injure qu'il prétend avoir reçue de lui : il s'agissait d'une 
dépêche interceptée à Montreuil-Bellay par les soldats de Du Plessis- 
Mornay, et que ce dernier, aussitôt l'erreur reconnue , s'était em- 
pressé de renvoyer à sa destination. Mornay expliquait froidement 
et poliment cette méprise involontaire, lorsque Saint-Phal, s'armaot 
tout à coup d'un bâton qu'il tenait caché, l'en frappe à la tête d'un 
coup si violent qu'il le renverse. Deux de ses gens portaient eu 

(1) Vie de Mornay , p. 235. Mém. de Du Plessis-Momay, t. 6 et 7 , passim. 

(2) Lettre du roi , du 15 septembre 1696. Mém. de Du Plessis-Mornay , t. 7, p. 10. 



DU PLESSIS^MORNÀT. 343 

même temps à Du Piessis-Mornay deux estocades qui heureusement 
ne Vatteignirent point. Puis Saint-Phal saute sur un cheval qui 
Fattendait, et pique des deux en écartant les assistants à coups 
d'épée (1). 

Cet odieux attentat souleva une indignation universelle. Le ma- 
réchal de Brissac, beau-frère de Saint-Phal, en témoigna de suite à 
Du Plessis-Hornay son extrême déplaisir, « protestant qu'il eust 
Toulleu ravoir racheté de son propre sang. » De toute part, de 
rétranger aussi bien que de France, les personnages les plus consi- 
dérables, catholiques comme protestants, et jusqu'à des têtes cou- 
ronnées, s'empressèrent d'envoyer à l'illustre insulté des assurances 
d'estime et de sympathie. Son parti tout entier se serait levé pour 
laver son affront; et rien n'eût été plus facile à Du Plessis-Hornay 
que d'en tirer un rude châtiment : il avait 4 mille hommes sous la 
main, et son ennemi renfermé dans son château n'eût pu y tenir 
longtemps. Mais, faire de son injure privée une guerre publique, ne 
pouvait convenir à ce noble cœur : il n'eût pas « voulu qu'un seul 
de ses amis se fût perdu dans sa querelle (2). » 

Le roi, au surplus, se chargea de la réparation. Tout le monde 
connaît la belle lettre qu'il lui adressa à cette occasion. Quoiqu'elle 
ait été souvent citée , nous ne pouvons résister au plaisir de la re- 
produire ici. Elle a été d'ailleurs souvent défigurée; la voici dans son 
texte authentique : 

tt Monsieur Du Plessis, j'ay un extresme déplaisir de l'outrage 
» que vous avés receu , auquel je participe et comme roy et comme 
» vostre amy. Comme le premier, je vous en feray justice, et me la 
3> feray aussy. Si je ne porlois que le second titre, vous n'en avés 
» nul de qui l'espée fust plus preste à desgainer que la mienne, ni 
» qui vous portast sa vie plus gaiement que moy. Tenés cela pour 
» constant, qu'en effect je vous rendray office de roy, de maistre et 
» d'amy : et sur c^ste vérité, je finis, pryant Dieu vous tenir «n sa 
» garde. 

> 8 novembre. 

» Hbivry (3). » 

(i) Mém. envoyé au roy, par M. de Schomberg. (Mém. de Du Plessis-Mornay^ t. 
7 , p. 360). Vie de Mornay , p. 240 et s. Mém. de Mme Du Plessis-Mornay , p. 317. 

(2) Vie de Mornay, p. 243. Mém. de Mme Du Plessis-Mornay , p. 320 et s. 

(3) Documens relatifs à Thist. de France. Corresp. de Henri iv , t. 4, p. 874 



344 RBVUB DE L'ANJOU. 

Les ordres les plus sévères furent donnés par le roi. Une informa- 
tion criminelle fut commencée par le lieutenant-général de Tours; 
et l'affaire, qualifiée guet-apens, ne menaçait le jeune Saint-Phal de 
rien moins que de le conduire à Téchafaud. La générosité de Du 
PlessiS'Mornay épargna au coupable un tel châtiment et à sa famille 
une telle infamie. Tout se borna à une amende honorable que Saint- 
Phal dut faire à Mornay, à genoux, en présence du roi, du connéta- 
ble, des maréchaux de France et de tous les grands dignitaires de 
FEtat. Le vieux gentilhomme déclara qu'il eût souhaité n'avoir rai- 
son de son injure que les armes à la main ; mais le roi dit qu'une 
telle injure n'était pas de nature à être vengée par cette voie; et Du 
Pleâsis-Homay se tint pour satisfait. L'expiation d'ailleurs s'attacha 
au coupable : quelques années après, il mourait sous le poids de sa 
honte et de la réprobation publique. 

Henri IV venait de reprendre Amiens. Ses affaires rétablies dans 
le Nord , il songea enfln sérieusement à étouffer en Apjou et en Bre- 
tagne les derniers restes de la Ligue qui s'y agitaient obscurément. 
La paix était devenue pour tous un besoin. Il y avait quarante ans 
que la guerre durait : le pays était désolé. La plupart des terres , 
faute de bras , restaient sans culture. Une misère effroyable déci- 
mait les populations; le septier de blé valait 60 livres d'alors (1). 

Suivant le conseil de Du Plessis-Mornay, le roy s'apprêta à atta- 
quer Mercœur avec des forces assez considérables pour le réduire 
par les armes s'il ne venait pas à composition. A son approche , plu- 
sieurs des chefs de la Ligue se hâtèrent de traiter sous main pour 
obtenir de meilleures conditions. De ce nombre furent les Saint-Of- 
fange, maîtres de Rochefort. On rasa les châteaux de Craon, de 
Rochefort, de Montjean. 

Henri, arrivé le 7 mai 1598 aux Ponts-de-Cé, entra le lendemain 
à Angers. C'est là que se fit enQn la soumission de Mercœur, à des 
conditions beaucoup plus favorables que cet obstiné ligueur ne pou- 
vait prétendre et n'avait droit d'espérer, mais que lui valut l'inter- 
vention de l'ambitieuse duchesse de Reaufort (Gabrielle d'Estrées). 
La Qlie unique de Mercœur, opulente héritière de la maison de Pen- 
thièvre , fut mariée au jeune duc de Vendôme, fils naturel de la du- 
chesse, auquel fut assuré pour l'avenir le gouvernement de la 
Rretagne. A si haut prix que fût achetée la paix , la joie publique en 
salua avec ivresse la proclamation, faite par Henri lui-même à An- 
gers, le 28 mai. 

La soumission du dernier des chefs de la Ligue , et la paix qui ve- 

(1) Hist. ms. du Calvinisme , par Raageard, p. 292. 



DU PLBSSIS-MOBIfAT. 345 

nait d'être signée k Vervins avec TEspagne , en consolidant déflniti- 
Yement le trône de Henri IV, lui permirent de prêter enfin Toreille 
aux réclamations des calvinistes, et de leur faire la juste part de tolé- 
rance et de liberté qu'ils sollicitaient en vain depuis son avènement 
à la couronne de France. C'est à Angers môme que furent arrêtées 
les clauses de cet édit qui était, quinze jours plus tard, signé à 
Nantes et qui, opérant la transaction des deux religions ennemies, 
mettait fin à la guerre religieuse, comme le traité de Vervins avait 
rais fin à la guerre étrangère (13 avril 1598). 

En même temps qu'il donnait , autant que le permettait le bien 
de l'Etat, satisfaction aux plaintes du parti réformé, Henri voulut 
réparer, envers le chef de ce parti , resté son serviteur si fidèle et si 
zélé, Foubli involontaire où il avait longtemps laissé son dévoue- 
ment. Il y avait vingt-deux ans que Du Plessis^Mornay était attaché 
à sa personne et à sa fortune. Il avait à son service , non seulement 
prodigué ses travaux et son sang, mais môme engagé des sommes 
considérables et dissipé le patrimoine de ses enfants. Henri s'en soii- 
vint enfin, et pour l'aider à doter ses trois filles lui fit un don de 50 
mille livres, payables en trois années. 

C'était le moment où toutes les ambitions et les cupidités se dis- 
putaient l'argent et les honneurs, où tant de douteux services récla- 
maient leur prix , tant de trahisons leur récompense. 11 n'eût tenu 
sans doute qu'à Du Plessis-Mornay de se faire aussi sa large part de 
richesses ou de dignités. Il n'eût tenu qu'à lui d'être aussi duc et pair. 
Mais il avait refusé déjà, on l'a vu, les hautes fonctions qui furent 
données à Sully ; et il ne voulut rien être autre chose que gouver- 
neur de Saumur. S'il faut en faire surtout honneur à la modération 
de ses goûts et à son désintéressement , il faut dire aussi , pour être 
vrai , que l'inflexibilité qu'il portait dans les questions religieuses 
l'éloignait naturellement des affaires. Henri IV avait besoin qu'on 
l'aidât dans son œuvre difficile de pacification. L'avenir, le succès 
étaient aux habiles, aux modérés, aux politiques comme Rosny, qui, 
sans abjurer, avait conseillé au roi l'abjuration. Du Plessis-Mornay, 
avec sa raideur et sa rudesse , était l'homme du passé, et fût devenu 
bien vite un obstacle au lieu d'être un instrument utile. 

Il ne le prouva que trop, même dans la position modeste qu'il 
avait voulu garder , et vers ce temps-là même attira sur lui , à force 
d'ardeur religieuse, une sorte de disgrâce qui empoisonna le reste 
de sa vie. En l'année 1599, parut son Traité de VEucharisiie. Dans ce 
livre, qui fit grand bruit, Du Plessis-Mornay s'emportait à de fâ- 
cheuses violences de langage contre le pape , qu'il injuriait et qu'il 
appelait l'Anté-Christ. La cour de Rome s'émut de ces injures par- 



346 BBYUB DE L*ÂNJOU. 

lies d^une plame si autorisée dans le monde politique et religieux; 
elle se plaignit au roi de cette attaque dirigée contre elle par un de 
ses conseillers d*Etat et de ses familiers. Le roi , qui négociait alors 
à Rome son divorce, dans la pensée d*épouser la duchesse de Beau- 
fort, sut mauvais gré à Du Plessis-Mornay des embarras que lui 
suscitaient les excès de sa polémique. Un orage formidable s^éleva 
contre Técrivain calviniste. Les théologiens catholiques, et à leur tête 
Duperron , évoque d'Evreux , prétendirent que son livre contenait 
un nombre considérable de citations fausses , de passages altérés ou 
mutilés. Mornay piqué, demanda au roi qu'une conférence publique 
s'ouvrit devant des commissaires nommés par lui, pour vérifier 
rexactitude de ses citations. Si peu de goût qu'il eût au fond pour 
ces sortes de tournois théoiogiques , Henri IV accéda à celte de- 
mande , voyant là sans doute une première satisfaction donnée à 
Fopinion catholique. Les conférences eurent lieu à Fontainebleau le 
4 mai 1600. 

Il parait certain que de nombreuses erreurs s'étaient glissées dans 
le livre de Du Plessis-Mornay. Absorbé par les affaires , il avait dû, 
pour les recherches, se faire aider; et soit légèreté de ses collabora- 
teurs , soit même mauvaise foi (ce qui n'était pas rare alors), des al- 
térations graves avaient été commises dans les textes cités. Mornay 
avait eu le tort sans doute de ne pas faire de vérification ; mais sa 
loyauté personnelle ne pouvait guère être suspectée, et Tinsistance 
que lui-même avait mise à obtenir que la conférence eût lieu, suf- 
firait à prouver que sa bonne foi était entière (1). 

Quoiqu'il en soit, il se défendit mal; et dès le premier jour, il fût 
constaté que plusieurs citations étaient plus ou moins fautives (2). 
Le second jour Mornay se retira de la conférence, alléguant son état 
de maladie. Etait-ce fatigue do la lutte? était-ce embarras de la dé- 
faite? 11 se plaignit de la partialité du roi , et des surprises dont on 
avait usé envers lui. « En somme, dit de Thou, cette conférence 
répondit peu à Fespérance qu'on en avoit conçue. » Les attaques 
d'un côté, les apologies de l'autre, se multiplièrent; et tandis que 
les catholiques s'attribuaient la victoire, les protestants crièrent à 
l'intrigue de cour. 

Du Plessis-Mornay , triste et chagrin, avait quitté Fontainebleau sans 
prendre congé du roi. Tous deux étaient mécontents l'un deTautre. 
Revenu à Saumur, Mornay s'y renferma dans l'étude et dans les soins 

(1) C'est Topinion du cardinal de Richelieu, qui n'est pas suspect de bienveillance. 
Voyez ses Mémoires , liv. 14. 

(2) De Thou, t. 13, p. 448. 



DU PLESSIS-MORIIAT. 347 

de son gouvernement, et six années se passèrent sans qu'il remit le 
pied à la cour. Henri IV, cependant, généreux et facile, ne gardait pas 
à son vieil ami un ressentiment bien profond. Plus d'une fois il lui 
fit donner des marques de son bon souvenir. En 1605 , le fils unique 
deMornay ayant atteint vingt-cinq ans, le roi le demanda à son 
père , Taccueillit avec bienveillance et voulut remployer. C'était un 
jeune homme plein de qualités et de talents les plus rares , et qui 
promettait de porter dignement un nom illustre. Une mort glorieuse 
vint le frapper à l'entrée de la carrière. Il était allé en Hollande com- 
battre sous Maurice , pour la cause des protestants. Le 23 octobre 
1605, un éclat de mitraille le tua raide sur la tranchée ouverte de la 
ville de Gueldres. Ce fut un deuil pour toute l'armée. « J'ai perdeu , 
» dît Henri IV, à cette nouvelle qui lui fut annoncée par le prince 
j» Maurice, la plus belle espérance de gentilhomme de mon royaume. 
» Fen plains le père, et fault que je l'envcfye consoler. Aullre père 
» que luy ne pouvoit faire une telle perte. » Il chargea en effet un de 
ses secrétaires de porter à Du Plessis-Mornay des lettres « fort gra- 
9 cieuses » de condoléance (1). 

Cette mort prématurée d'un fils sur la tête duquel reposaient tant 
de chères et légitimes ambitions , fut pour le père une inconsolable 
douleur et frappa la pauvre mère d'un coup dont elle ne se releva 
point. Cette femme si courageuse qui , depuis trente ans , associée 
constamment à la vie militante de son mari , avait partagé tous ses 
travaux et toutes ses souffrances , épuisée par tant de luttes, sentit 
son cœur se briser en elle à cette dernière épreuve. Elle avait entre- 
pris , pour laisser à son fils le souvenir des nobles exemples pater- 
nels , d'écrire de sa main un récit succinct de la vie de Du Plessis- 
Mornay . Son fils mort , et le but manquant désormais à son œuvre 
pieuse , la force lui manqua du même coup. Son livre s'arrête à 
cette date funèbre. On ne peut lire sans émotion ces dernières pages 
où, au milieu des tristes et suprêmes détails, éclate , malgré l'effort 
de la résignation chrétienne, le cri de la douleur maternelle : « Nous 
» sentismes arracher nos entrailles, retrancher nos espérances, ta- 
» rir nos desseings et nos désirs. Nous ne trouvions, un long temps, 
» que dire l'un à l'aultre, que penser en nous mesmes, parce qu'il 
» estoit seul après Dieu noslre discours, noslre pensée... Désormais 
» toutes nos lignes partoient de ce centre et s'y rencontroient ; et 
» nous voyons qu'en luy Dieu nous arrachoit tout , sans double pour 
» nous arracher ensemble du monde, pour n'y tenir plus à rien, à 
» quelque heure qu'il nous appelle... (2). » 

(!) Mém. de Mme Du Plessis-Mornay, p. 488. (2) Ibid., p. iiX). 



348 REVUE DE L*1I«J0U. 

« J'ai perdu mou flis , j*ai donc perdu ma femme , » avait dit Hor- 
nay, en apprenant la fatale nouvelle. Six mois plus tard en efiFet, 
elle s'éteignait, consumée par la douleur qu'elle avait héroïquement 
renfermée en elle-même pour ne pas accroître celle de son mari. 

Seul désormais, car ses trois filles étaient mariées loin de lui (1), 
frappé dans ses plus vives affections et ses plus chères espérances , 
Du Plessis-Mornay ne trouva de consolation que dans sa profonde 
piété et dans Taclivité inépuisable de son esprit. Des travaux de po- 
lémique (2), de théologie, de méditation religieuse, remplissaient le 
vide immense laissé dans sa vie par les afifaires politiques et les joies 
de la famille. Un des principaux objets de sa sollicitude était cette 
Académie qu'il avait fondée à Saumur, et qui , grâce à ses soins in- 
cessants, commençait à prendre un accroissement considérable. Il 
y avait appelé des professeurs capables dans toutes les branches de 
l'instruction. En 1606 , deux éminents théologiens écossais et le plus 
célèbre professeur de l'Académie de Montauban, Béraud, vinrent je- 
ter sur la jeune Ecole un nouvel éclat. Sa réputation dès-lors s'é- 
tendait au loin , et bientôt elle fut une des plus florissantes de l'Eu- 
rope. Non seulement la noblesse protestante de France y envoyait 
ses enfants de toute part , mais il y venait des élèves même des na- 
tions étrangères (3). 

C'est dans le cours de la même année que Du Plessis-Mornay, qui 
avait eu déjà à Orléans une entrevue avec le roi, retourna à la cour 
pour la première fois depuis la conférence de Fontainebleau. Il y fut 
appelé à l'occasion de la mort du chancelier de Navarre , et pour 
mettre ordre à cette ancienne maison de Navarre du roi, qu'il avait 
si longtemps administrée. Henri IV lui fit le meilleur accueil, mais, 
malgré tout, l'ancienne confiance et cette libre familiarité qui exis- 

(1) Des trois filles de Du Plessis-Mornay , Tainée , Marthe, avait épousé M. de Villa^ 
noul, aîné de la maison de Jaucourt, en Bourgogne; c'était une femme aussi dis- 
tinguée par le caractère que par rintelligeuce. La seconde avait été mariée à M. de 
Fontenay-le-Husson , en Normandie ; et la troisième à M. de la Tabarière , en 
Poitou. Voy. Vie de Mornay, p. 327, 

(^) Au nombre des ouvrages qu'il écrivit vers cette époque, on regrette d'être obligé de 
rappeler celui qui parut seulement en 1611, sous le titre de Mystère d'iniquité, 
ou histoire de la Papauté. Ce livre, plein de passion, d'invectives, fît scandale et M 
blâmé même par les esprits sages du parti Calviniste. 

(5) Hist. inéd. du Calvinisme en Anjou, par l'abbé Rangeard, p. 316, 317. Vie 
de Mornay, p. 326. Voy. dans la Revue de l'Anjou, 1" année, t. 2, p. 343 et s. la 
notice intéressante publiée par M. Marchegay, d'après Dom Jarno, sur l'Académie de 
Saumur. Elle fut supprimée par arrêt du conseil d'État du 8 janvier 1685 , c. à d. 
dix mois environ avant la révocation de l'Ëdit de Nantes. V. le texte, ioc. cit. 



DU PLESSIS-M0RI9ÂT. 349 

taient autrefois entre eux, avaient disparu. Si les vieux griefs étaient 
oubliés, les difficultés de la situation étaient les mêmes d'ailleurs. 
Un instant le roi songea à employer Mornay dans les négociations 
que la Hollande suivait avec TEspagne , et où la France intervenait : 
les justes ressentiments de la cour de Rome et la crainte que Mor- 
nay ne penchât trop exclusivement dans le sens des intérêts de ses 
coreligionnaires, le firent renoncer à ce projet. 

Du Plessis-Mornay était à Saumur lorsque , le 14 mai 1610, Henri 
fut frappé par Ravaillac, au milieu de ses projets et de ses grandes 
pensées. Averti dès le lendemain , et dès lors préoccupé avant tout 
de maintenir les provinces dans la fidélité et les Eglises réformées 
dans la paix, il expédie des ordres de tous côtés, rassure les magis- 
trats, les citoyens, leur disant : « Qu'il avoit perdeu son maistre et 
» tous leur roy, et tel roy que plusieurs siècles auparavant n'en 
» avoient veu de pareil; mais que les roys en France ne mouroient 
» point; que chascun se retirast en sa maison, asseuré autant qu'en 
9 cest esclandre il se pouvoit (i). » 

La reine*mère lui envoie dépêche sur dépêche, l'assurant qu'elle 
compte sur lui fortement « pour la paix et la conservation de son 
Estât. 9 Sa confiance ne fut pas trompée. Du Plessis-Mornay était 
de ces hommes qui ont le culte du devoir, et en qui n'entre jamais 
la pensée de profiter des malheurs ou des troubles publics dans un 
intérêt personnel ou dans un intérêt de parti. 

Aussitôt la régence déclarée , il assembla les habitants de la ville 
et des localités voisines, et reçut le serment des officiers, du clergé 
et de tout le peuple. En terminant sa harangue , il dit : « Qu'il les 
9 prioit tous d'oublier les noms de huguenot et de papiste , qu'après 
» tant de malheurs il falloit ensevelir en cestui-cy; que qui seroit 
» bon François lui seroit citoyen , lui seroit frère (2). » 

Au trouble universel, causé par la mort du roi, avait prompte- 
ment succédé la lutte des ambitions rivales et une prodigieuse ar- 
deur à se disputer le pouvoir, les honneurs et l'argent. Seul peut-être 
des anciens serviteurs de Henri, Du Plessis-Mornay le pleura avec 
une douleur sincère. Il s'indignait de voir qu'on oubliât si vite ce 
qu'on devait à sa mémoire , « pour ne penser chascun qu'à accrois- 
» sèment de degré , d'auctorité , de pensions , de gages , comme si le 
9 royaume eust esté au pillage (3). 9 

La reine lui ayant demandé « ce qu'elle pourroit faire pour lui » » 

(i) Vie de Mornay, p. 342. 

(2) Ibid. p. 343. 

(3) Ibid. p. 343. 



350 REYUB DB L*AIfJOU. 

il répondit : « Il ne sera point dict que j'aie mesnagé le malheur coin- 
9 mun , importuné le deuil de la roync , ni a£Digé la minorité du roy. 
» Je laisse à la royne à juger si je mérite quelque chose. S'il luy plaîst 
» me faire payer commodément ce qui m'est de long temps deu , je 
» le tiendrai en cette calamité comme si elle me le donnoit (1). » Il 
n'est pas étonnant que , demandant si peu , on se soit peu souvenu 
de lui , et qu'on lui ait fait attendre plus de trois ans la confirmation 
des pensions que lui faisait le feu roi et qu'il ne réclama jamais. 

Il n'entre pas dans notre plan de retracer ici les longues agitations 
et les essais de guerre civile qui remplirent les premières années du 
règne de Louis XIII. Il nous suffira de dire qu'au milieu des révoltes 
sans cesse renaissantes, Du Plessis-Horaay demeura invariablement 
attaché à la cause de la régente et du pouvoir royal ; qu'au milieu 
des dissensions intestines qui partagèrent en deux camps les ^lises 
réformées sous le maréchal de Bouillon et le duc de Rohan , étran- 
ger aux passions misérables qui combattaicut de part et d'autre, il 
n'intervint que pour jouer le rôle de modérateur. Des deux côtés on 
sollicite ses conseils , on l'appelle comme conciliateur ou comme 
arbitre. Dans les synodes , où fermente toujours le vieux levain d'in- 
dépendance et de rébellion , en se montrant aussi résolu, aussi ar- 
dent qu'aucun autre à réclamer de la cour l'exécution complète et 
loyale de l'édit de Nantes , dont tous les engagements n'avaient pas 
été tenus, il ne se lasse pas de conseiller la paix, l'obéissance, de 
repousser l'appel aux armes sans cesse invoqué , et les menaces tou- 
jours près de se faire entendre. Il est l'intermédiaire entre la cour et 
son parti; et tandis qu'il insiste énergiquemeut près de l'une pour 
lui arracher les concessions promises , il se consume en efforts pour 
calmer les passions et contenir les impatiences de l'autre. Pour lui, 
le prince de Coudé , le duc de Vendôme, tous ces grands dont Tam- 
bition ou la vanité turbulente soufflent la guerre civile dans les pro- 
vinces , sont des ennemis de l'Etat; et il s'oppose constamment à ce 
que le parti réformé accepte leur concours et compromette sa cause 
en se rangeant sous leur drapeau. 

En juillet 1614 , la reine-mère , conduisant son Qls en Bretagne 
pour y tenir les états de la province , dut passer par Angers. Du 
Plessis-Mornay alla au-devant d'elle à Tours. Une certaine émotion 
s'étant manifestée à l'approche de la cour parmi les calvinistes d'au 
delà de la Loire , on conseillait à la reine de ne point s'exposer à tra- 
verser Saumur, mais de gagner Angers par Baugé. Mornay s'indigna 
de ces soupçons : « Je ne l'ai point creu, Madame, lui dit-il; et si 

(1) Vie de Mornay , p. 343. 



DU PLBSSIS-MORNAT. 351 

» cela a esté proposé, je le prends au point d'honneur et le tiens à 
» injure. Saumur m'a esté mis en main pour avoir traicté de la paix 
» entre deux rois : il a servi de planche au feu roy pour passer à la 
» couronne; et il ne sera jamais un achoppement au service de 
» Voslre Majesté (1). » La reine voulut passer à Saumur; elle y sé- 
journa même, et le quitta touchée, ainsi que son fils « des témoi- 
gnages de respect et de dévouement qu'ils avaient reçus de son gou- 
verneur. 

Lors de l'assemblée des notables , qui se réunit à Rouen , en 1617, 
pour délibérer sur les affaires de la religion réformée , Du Plessis- 
Momay fut convoqué par le roi. Il refusa d'abord , mais sur une nou- 
velle et instante invitation , il dut s'y rendre. Comme toujours , il s'y 
fit remarquer par la justesse de son esprit, par la sagesse et l'éten- 
due de ses vues. Le cardinal Duperron , son ancien adversaire à Fon< 
tainebleau, fut le premier à rendre hommage à sa supériorité, et, 
oubliant noblement les vieilles querelles, il dit au roi : « Qu'on avoit 
fait tort à son service de l'avoir esloigné des affaires , et qu'il ne de- 
voit pas le laisser retourner à Saumur (2). » 

Quand la guerre éclata entre le roi et la reine-mère , guerre dont 
le dernier acte et la conclusion finale eurent pour théâtre l'Anjou, 
Du Plessis-Momay, bien que personnellement attaché à la reine , 
refusa d'épouser sa querelle, comme il avait refusé de s'associer aux 
révoltes des seigneurs. Aussi, dans le traité qui accorda à Marie de 
Médicis le gouvernement de l'Aïqou, en échange de celui de la Nor- 
mandie, une clause particulière laissa-t-elle en dehors de l'autorité 
de la reine la ville de Saumur, de façon à maintenir entière comme 
devant l'indépendance de son gouverneur. 

Cependant l'agitation croissait de jour en jour dans le parti pro- 
testant, et le moment approchait où la voix modératrice de Mornay 
n'allait plus être écoutée. A l'assemblée de Loudun (1619), ses con- 
seils l'avaient encore emporté. Il avait fait écarter les mesures vio- 
lentes. Sur son avis , l'assemblée s'était même séparée pour obéir à 
l'ordre du roi , après avoir nommé des députés chargés de poursuivre 
près de lui l'exécution de l'édit de Nantes. Louis XIII s'était montré 
satisfait de cet acte d'obéissance; il en avait su gré surtout à Mornay 
et il avait fait aux protestants les promesses les plus complètes et les 
plus rassurantes. 

Mais bientôt le rétablissement du culte catholique en Béarn devint 
la cause ou le prétexte d'un nouveau soulèvement des esprits dans 

(1) Vie de Mornay, p. 395. 

(2) Ibid. , p. 477. 



352 REVUE DE L'AI^JOU. 

tout le Midi. L'assemblée de La Rochelle arrêta des résolutions où 
éclatait audacieusement la vieille prétention du parti calviniste de 
se constituer en France à Tétat de république indépendante : elle 
partageait les églises réformées en cercles, y organisait un gouver- 
nement civil et militaire, levait des troupes et des subsides, nom- 
mait Bouillon a général en chef des armées réformées , » et deman- 
dait des secours à la Hollande, à TAngleterre, aux protestants d'Alle- 
magne. 

Louis XIII marcha sur le Hidi à la tête d'une armée (1^' mai 1621). 
Mais auparavant, il eut soin de confirmer, par sa déclaration du 24 
avril , le bénéfice de Tédit de Nantes à tous les calvinistes qui de- 
meureraient paisibles; cette mesure arrêta la panique qui poussait 
déjà vers Saumur, comme vers un lieu de refuge, tous les protes- 
tants du pays de Chartres, de la Normandie et du Maine. 

Saumur, place assez forte, principal passage de la Loire, avait, 
dans les circonstances actuelles, une importance considérable: 
aussi i des deux parts , au moment où la guerre éclatait , avait-on 
songé à s'en assurer; car, ni d'un côté ni de l'autre, on ne comp- 
tait sur le concours de celui qui la détenait. N'est-ce pas dans les 
temps de troubles, le sort inévitable des hommes modérés de deve- 
nir également suspects à tous les partis extrêmes , et d'être volon* 
tiers traités par tous en ennemi commun? La cour savait que, gar- 
dien d'une place de sûreté pour ceux de sa religion. Du Plessis- 
Momay ne commettrait jamais, en la Uvrantaux catholiques, ce 
qu'il eût regardé comme une trediison. L'assemblée de La Roch^e, 
de son côté , convaincue qu'il ne se ferait jamais le complice d'une 
révolte qu'il avait énergiquement blâmée, qu'il voudrait rester fidèle 
à la fois au service du roi et à sa cause religieuse , avait eu la pensée 
de lui enlever le commandement de Saumur en y introduisant des 
troupes à elle; mais ce projet, suggéré par Bouillon, n'avait pas eu 
de suite (1). 

La cour fut plus habile. Là où la force eût risqué d'échouer, elle 
eut recours à l'astuce ; et pour évincer le loyal Momay , ne rougit 
pas de descendre à une déloyauté. 

Le gouverneur de Saumur fut averti que le roi passerait par cette 
ville. Il n'était pas sans inquiétude : tout récemment Louis XIU s'é- 
tait, par surprise, emparé d'une petite place du Béarn occupée par 
les calvinistes et dont les portes lui avaient été ouvertes sans dé- 
fiance; et cet exemple pouvait donner à réfléchir. Résolu de conci- 
lier autant qu'il le pourrait la fidélité due aux intérêts de sa religion 

(1) Hist. de Louis XIIl, par Levassor, t. 4, p. 166 et s. 



DU PLB8SIS-M0BNAT. 353 

avec Tobéissance due au roi , Mornay envoya à Tours, au devant de 
lui, son gendre. M. de Villarnoul , en apparence poiu- s'informer 
près du connétable de la manière dont Sa H^ûesté voulait être reçue, 
en réalité pour sonder les intentions et entrevoir les projets qu'on 
avait touchant la place de Saumur. H. de Villarnoul ne reçut du 
connétable de Luynes que de bonnes paroles : le roi devait loger, 
comme d'habitude, en ville; il fut convenu seulement que lorsqu'il 
visiterait le château la garnison en sortirait. Au surplus , on déclara 
à plusieurs reprises « qu'il ne serait rien innové à Saumur; qu'il n'y 
seroit non plus touché qu'à la prunelle de l'œil (1). » Les mêmes 
assurances furent données et par le maréchal de Lesdiguières et 
par le roi lui-même, de sorte que M. de Villarnoul quitta Tours en 
toute sécurité. 

Le 9 mai , les maréchaux-des-logis du roi arrivèrent à Saumur et 
firent disposer pour son logement l'hôtel de Chappes, où avaient tou- 
jours logé , en pareille circonstance , Henri IV, Harie de Médicis et 
Louis XIII lui-même. Hais deux jours après, ils se rendent près de 
Du Plessis-Mornay, alléguant que ce logement est incommode pour 
le roi , et le prient de trouver bon qu'ils voient si le château peut lui 
en offrir un plus convenable. Hornay se borne à répondre « que tout 
est au roy. » On visite le chftteau , on désigne les appartements qui 
seront occupés , et on fait si bien qu'on n'en laisse pas un seul de 
libre, ni pour Momay ni pour M"« de Villarnoul et ses enfants, qui 
étaient en ce moment chez lui ; de sorte que le gouverneur fut obligé 
de vider les lieux avec sa famille et d'aller loger en ville. Quelques 
heures après, le capitaine des gardes, accompagné d'archers, se 
présente au nom du roi pour occuper son logement et se fait remettre 
les clefs du dedans et du dehors, des magasins d'armes, poudres, 
vivres , munitions , etc. La garnison aussitôt sort du château et va 
se loger dans les villages voisins. Tout cela se fit avec tant de hâte 
et de précipitation, que tout resta dans le château ouvert et à l'a- 
bandon. 

Cependant le roi s'approchait. Momay, tourmenté de soupçons 
que n'autorisaient que trop les procédés étranges et blessants dont 
on usait envers lui, alla le recevoir aux Àrdilliers. Le roi lui fit gra- 
cieux accueil comme à l'ordinaire. 

Le lendemain, Momay, s'expliquant avec le maréchal de Lesdi- 
guières, en reçut do nouvelles protestations « qu'il ne seroit rien 
innové , mais seulement que Sa Msgesté désiroit aviser avec lui des 

(1) Vie de Momay , p. 594. Hist. ms. du Calvinisme en Anjou , par Tabbé Rangeard , 
p. 385. 

!23 



354 BBTUB DB L^AIfJOU. 

moyens d'assurer la place. » Il semble qu'on hésitât encore à ce mo* 
ment sur les mesures à prendre pour le déposséder de son gouver- 
nement. On eût souhaité qu'il consentît à s'en démettre et, moitié 
gré, moitié contrainte, à se contenter d'une indemnité. Le conné- 
table de Luynes lui fit faire des ouvertures à ce sujet; on lui offrait 
en dédommagement une somme de cent mille écus , le paiement de 
tout ce qui lui était dû , et le bâton de maréchal de France. Mornay 
fit répondre « Que s'il eust été homme d'argent , il eust eu des mU- 
» lions , et qu'il avoit tousjours esté plus soigneux de mériter les di- 
» gnités et les charges que de les mendier ou extorquer; qu'au reste 
» il ne lui seroit jamais reproché qu'il eust vendu la liberté et seu- 
» reté d'autruy qui lui avoit esté commise (1). » 

Deux joiurs après , le commandement provisoire du château ftit 
donné pour trois mois au comte de Saulx , petit-fils du maréchal de 
Lesdiguières. Le comte de Saulx était calviniste ; mais on eut soin 
de composer la garnison exclusivement de soldats catholiques. Le 
titre de gouverneur était laissé àDuPlessis-Momay. Le roi poussant 
la dissimulation jusqu'au bout, affecta de le remercier du service 
qu'il lui rendait en lui laissant, dans les circonstances graves où 
l'on était, la disposition de la place, protesta qu'il ne l'oublierait 
point, et l'engagea de nouveau à compter sur sa parole. 

On fit plus; et pour couronner cette œuvre de duplicité, on remit 
à Du Plessis-Mornay un acte , signé de la main du roi, et contenant, 
dans les termes les plus solennels , l'engagement de lui remettre 
Saumur à l'expiration du délai fixé. Voici la partie la plus impor- 
tante de cette pièce , qui mérite d'être reproduite : 

« Aujourd'huy xvii de may 1621, le roy estant à Thouars, voulant 
cstre accommodé de la ville , chasteau et Croix-Verd de Saumur , 
pour l'espace de trois mois , pendant lesquels Sa Hsgesté pourveoira 
à quelques affaires qu'elle a estimé faciliter par ce moyen , nonobs- 
tant les remontrances que le sieur Du Plessis luy a faittes par plu- 
sieurs fois de la nature et qualité de ladite place, destinée à la seu- 
reté et retraitte de ses subjects de la religion prétendue réformée par 
le feu roy son père (que Dieu absolve), sadite Meûesté ayant esgard 
à l'obéissance que le dit sieur Du Plessis luy a rendue en ceste oc- 
casion , luy a promis et promet de luy remettre et restituer la dite 
place dans le terme desdits trois mois , à commencer du 17« jour de 
may dernier et finir au 17« aoust prochain, ou plustost , si plustost 
elle a composé les susdites affaires ; et ce , en mesme estât , qualité, 
condition et nature en toutes ses parties qu'il l'a délivrée es mains 

(1) Vie de Mornay, p. G03. 



DU PLBSSIS-MORNÂT. 355 

de sadite Majesté, sans y estre rien innové. Et encore a donné sa 
parole royale audit sienr Du PIcssis de sa propre bouche, qu'encores 
que le terme pour lequel les places de seurelé seront baillées en garde 
auxdits de la religion prétendue réformée , ait à finir dans trois ans 
ou enviroû , qu'elle luy perpétue et perpétuera le gouvernement de 
ladite place en toutes ses partiesaveclé mesme entretenement et gar- 
nison que jusques à présent il a eu, et aux auctorités et prérogatives 
dont il a jusqu'à présent joui , sans y estre rien innové. Et advenant 
son décès promet sadite Megesté la mesme chose au sieur de Villar- 
Boul son gendre , suivant les provisions que cy devant luy en ont 
esté expédiées. Et cependant elle veult que, durant lesdits trois 
mois , le sieur comte de Saulx , que Sa Hsgesté a commis pour com- 
mander audit Saumur, et les capitaines qu'elle y laisse sous luy, 
comme aussi ceux qui seront logés à la Croix- Verd , reconnaissent 
ledit sieur Du Plessis pour gouverneur, prennent le mot de luy; et 
qu'il lui laisse un quartier libre dans le chasteau pour son habita- 
tion , pour y résider s'il veut luy et les siens... » Inventaire devait 
être fait des armes, munitions et meubles laissés dans le château, 
pour être intégralement restitués au bout de trois mois à Du Pies- 
sis-Homay ; et un mémoire dressé des dommages qui pourraient y 
être causés , à l'effet de l'en indemniser (1). 

Du Plessis-Momay, peu confiant, ce semble, dans cet engagement 
royal, voulut quitter immédiatement Saumur. M. de Saulx vint 
avant son départ lui exprimer ses regrets. Les échevins de la ville, 
les ministres, les professeurs de l'Académie lui firent leurs adieux 
avec larmes. Lui, monta dans sa litière « l'œil sec », laissant sa fille, 
M"»« de Villamoul , pour veiller à l'inventaire et à la conservation de 
ses meubles et effets. Hais les soins de H«« de Yillarnoul ne purent 
préserver du pillage ce qui avait été laissé dans le château. Même 
pendant le séjour du roi, les plus indignes excès avaient été commis 
par les soldats et les pages : « Bris de portes et de coffres, dégast de 
vivres et provisions, dissipation de magasins, armes et munitions, 
fractures de cabinets et armoires où estoient gardés papiers de con- 
séquence et publics et particuliers. Surtout se plaignoit H. Du Plessis 
d'une grande armoire au bout de la galerie par luy construite au 
chasteau, qu'il appeloit sa petite bibliothèque, en laquelle estoient 
gardés tous ses œuvres, escrits pour la plus part de sa propre main , 
ou imprimés sur parchemin, avec les additions en marge, reliés 
tout d'une façon en maroquin de Levant, avec ses armes dedans et 
dehors, de partie desquels on n'eut honte d'arracher les fermoirs 

(i) Vie de Mornay , p. 609 et 610. 



356 REVUE DE L*AIIJOU. 

d'argent, mesme d*en jeter quelques-uns dans les fosses (1). » Ce fut 
là, au milieu de tant de choses qui Tavaient cruellement blessé, une 
de celles qui affligèrent le plus Mornay et lui laissèrent au cœur le 
plus d'amertume. 

En quittant Saumur, il s'était rendu à sa maison de la Forèt-sur- 
Sèvre, où bientôt M"»« de Villarnoul alla le rejoindre. C'est dans 
cette retraite qu'il passa ses derniers jours. Saumur ne lui fut point 
rendu. Le roi, occupé par la guerre du Midi, répondit d'abord à ses 
lettres par des assurances répétées et d'hypocrites protestations, le 
conjurant de prendre patience, remettant Texécution de sa promesse 
« en temps et saison convenables. » Puis , on allégua qu'il fallait 
attendre la pacification générale. Mais, si peu d'espoir que dût garder 
Du Plessis-Mornay de voir s'exécuter l'engagement solennel qu*oa 
avait pris avec lui, toute illusion dut se dissiper, quand il apprit que 
le roi, au mépris des clauses formelles de l'acte du 17 mai, avait 
donné Tordre de démolir les fortifications de la Croix-Verte. 

La paix fut conclue au mois d'octobre de l'année suivante. Mais 
de nouvelles réclamations n'eurent pas plus de succès que celles qui 
s'étaient produites jusque-là. On argua d'articles équivoques de 
certains édits, et finalement on opposa à Du Plessis-Hornay un refus 
catégorique. A titre d'indemnité pour lui et pour son gendre, M. de 
Villarnoul , à qui avait été donnée la survivance du gouvernement 
de Saumur, on lui offrit, « à prendre ou à laisser », ce furent les 
termes, quatre-vingt mille livres, non en argent comptant, mais à 
toucher sur un impôt qui ne devait être mis en recouvrement que 
l'année suivante; plus, 20 mille livres pour les armes, munitions et 
valeurs de toute sorte laissées par lui dans le château, lesquelles il 
estimait valoir en réalité plus de 30 mille écus. C'est tout ce que put 
obtenir M. de Villarnoul, après dix mois d'instances auprès du roi et 
des ministres : c'est tout ce que l'on concéda aux requêtes éloquentes, 
aux plaintes amères du vieux gouverneur frauduleusement spolié; 
ce fut la seule réparation d'une ii^ustice consommée à l'aide de 
moyens qui, indignes d'un honnête homme, étaient odieux de la 
part d'un roi. 

Mornay ne put porter longtemps le poids de son chagrin et de son 
humiliation. Ce n'étaient pas seulement les intérêts de son parti qui 
étaient lésés; c'était à ses yeux son honneur même qui était souillé, 
toute une vie de dévouement qui était méconnue et outragée (2). 

(1) Vie de Mornay, p. 613. 

(2) L'une de ses requêtes adressées au roi , de la Forét-sui^èvre , 20 janvier 1622, 
se termine par ces nobles et fières paroles : « Et pour la fin , Sire , il me sera permis 



DU PLESSIS-HORNAT. 357 

Perdre, après 46 ans de labeurs et de services, la seule récompense 
qu'il eût jamais reçue, c*était peu; mais se voir, aux yeux de la 
France, ignominieusement dépouillé d'une charge confiée à sa 
loyauté; se voir chassé comme un serviteur infidèle, quand il avait 
poussé la fidélité jusqu'à s'aliéner ses propres partisans et la con- 
fiance jusqu'à se livrer lui-môme, c'était là, pour cette àme géné- 
reuse et flère, une blessure que rien ne pouvait guérir. Le 11 no- 
vembre 1623, Du Plessis-Mornay, âgé de 74 ans, mourut au fond de 
sa retraite, entouré de ses enfants et de quelques amis, avec le 
calme d'un chrétien, et en prononçant ces paroles de l'apôtre : « J'ai 
combattu le bon combat, j'ai parachevé la course, j'ai gardé la 
foi(l). » 

Le nom de Du Plessis-Mornay est resté comme le symbole de la 
fidélité et de la vertu stoîque. Ce fut, sans nul doute, une puissante 
intelligence. Il porta dans la guerre , dans l'administration , dans les 
finances, dans la diplomatie, une égale et rare capacité. Comme 
écrivain politique, il est au premier rang : sa correspondance, ses 
mémoires diplomatiques sont à la fois un des plus précieux monu- 
ments de notre histoire, et un modèle de sagesse et de haute élo- 
quence. Mais quels qu'aient été ses talents, on peut dire qu'il fut 
plus grand encore par le caractère que par l'esprit. Il y eut, môme 
parmi ses contemporains, des ministres aussi habiles, des politiques 
plus avisés : il n'y eut point de plus noble cœur, d'âme plus droite, 
de plus intrépide courage. 

Animé de convictions profondes, en un temps où les croyances 
n'étaient le plus souvent que le masque de l'ambition, si un repro- 
che peut lui être fait, c'est de n'avoir ni pu comprendre, ni voulu 
accepter une politique de transaction qui était devenue une nécessité 
sociale : reproche qui, pour tout autre, et quand les consciences se 
vendaient à si haut prix, pouirait passer pour un éloge. Historique- 
ment sans doute, politiquement surtout, Sully lui est supérieur; il 
a mieux compris son temps, il a mieux servi son pays. Mais la po- 
litique n'est pas tout dans ce monde, et la conscience humaine a 
bien aussi ses droits. Le point de vue de la philosophie de l'histoire, 
vrai pour les masses, n'est pas toujours équitable pour les hommes. 

• de dire à V. M. qu'en ce qui est de mon particulier, s'il n'y alloit de mon honneur 

• pour ne laisser cette tache à mon nom , que mon roy n'eust peu se confier en moy 

• de cette place , je Testime si bas au dessous de ce que je devoys espérer de mes 
» services, que je n'en voudroys pas importuner V. M. d'une seule parole. 9 (Vie 
de Momay, p. 655). 

(1) II. Thimo. Vie de Mornay , p. 710. 



358 REVUB DE L'AmOtJ. 

S'il y a moins d'intelligence politique, n'y a-t-il pas en revanche 
plus de grandeur morale chez celui qui s'est dévoué tout entier à ses 
convictions, qui a sacrifié à sa cause l'ambition, la fortune, la 
faveur, et jusqu'à l'affection de son maître et de son ami? 

Un grief qui pèse plus sérieusement sur la mémoire de Du Plessis- 
Mornay, c'est d'avoir poussé l'ardeur de la polémique jusqu'à l'in- 
justice, et la violence du langage jusqu'à Tinjure. Par un contraste 
plus commua qu'on n'imagine aux époques de révolution , il alliait 
à la modération du caractère l'exaltation des idées. Tolérant pour 
les hommes , il portait sur le terrain des doctrines une intolérance 
fougueuse. Ce n^était pas le pape qu'il poursuivait de ses invectives, 
c'était la papauté. Hais ces diatribes , dignes du temps de Luther, 
exerçaient sur les esprits une fâcheuse influence. C'était jeter de 
l'huile sur un feu mal éteint; c'était rallumer des passions que la 
prudence conseillait d'assoupir; c'était, bizarre contradiction de 
l'esprit humain, prêcher la guerre dans le domaine des croyances, 
quand on travaillait chaque jour à maintenir la paix dans le domaine 
de la politique; c'était enfin compromettre, par d'imprudentes pro- 
vocations, la (îause même qu'on voulait servir (1). 

Ces querelles religieuses sont loin de nous, et nous avons peine à 
comprendre que la controverse théologique ait pu entraîner un 
esprit élevé à de tels écarts. Sommes-nous pour cela beaucoup plus 
sages, et tout en les déplorant, avons-nous le droit d'en parler avec 
trop de sévérité ou de dédain?^ De nos jours, il est vrai, on n'insulte 
plus guères le pape et Rome, mais ce sont les rois et les gouverne- 
ments qu'on outrage. On ne se bat plus pour la présence réelle ou 
la justification par la foi; mais on se maudit et on se mitraille au 
nom de doctrines farouches et sauvages qui semblent renouvelées 
des anabaptistes. 

S'il faut regretter chez Du Plessis-Hornay les emportements da 
théologien, il est consolant du moins d'avoir à rendre hommage à 
l'humanité, à la générosité de l'homme : et on ne saurait trop ad- 
mirer cette sagesse, cette modération jamais démentie, qui, en un 
siècle de violence et de sanglantes représailles, lui inspira toujours 
l'horreur de la violence et de la guerre civile, lui fit toujours détester 

(1) C'est le reproche que fait à Du Plessis-Momay , un historien moderne non suspect 
de partialité , puisqu'il partage ses opinions religieuses : « Si comme homme d'état B 
n'avait aucune ambition personnelle, dit M. de Sismondi, il était très Apre comme 
théologien, très imprudent dans ses écrits; et, alors même (1612), il venait de 
compromettre toute l'église réformée par une histoire injurieuse de la papauté , qu'il 
avait publiée sous le titre de Mystère d'iniquité. » Hist. des Français, t. 22, p. 2G5. 



DU PLBSSIS-MORIVÀT. 359 

la persécution de quelque part qu'elle vint et au service de quelque 
cause qu'elle fût mise (1). 

La beauté de sa vie est dans son unité. Soldat, diplomate, écri- 
vain, il a toujours suivi le même drapeau, servi la même cause, 
confessé la même foi. 11 a été invariablement fidèle à cette noble 
devise, qui fut la sienne : Ferrea virtus, et labor^ et pietas. Homme 
de fer, en effet, qu'on put briser, mais qui ne plia jamais; nature 
indomptable et infatigable; âme antique dont la foi avait trempé 
l'énergie. La mémoire de tels hommes ne saurait être trop honorée, 
ni leurs exemples trop souvent retracés : en un temps d'affaissement 
moral et de scepticisme comme le nôtre, ils portent surtout avec 
eux cet enseignement que le secret des grands caractères et des 
nobles vies ce sont les fortes convictions. 

EuGÈNB Poitou. 



(1 ) c Ce ne sont point, disait-il dans un écrit adressé aux États deBlois, nos religions 
mais nos passions qui nous troublent , et nos passions provenantes pour la plupart 
de personnes qui n'ont amour de religion quelconque... La religion ne veut estre 
preschée par les armes : la force peut engendrer des hypocrytes, mais non des chrétiens.! 



LA RDE DE L'OISELLERIE. 



Une charmante histoire serait assurément celle des rues d* An- 
gers et de leurs principales maisons. Ce serait Thistoire des mœurs, 
rhistoire intime de nos aïeux ; quand on essaie de réfléchir à tous les 
événements qui se sont accomplis derrière ces frôles murailles le 
long desquelles nous passons indifférents , quand on pense à toutes 
les joies, à toutes les douleurs qui ont éclaté dans leur étroite enceinte, 
auxnais^nces, aux fêtes, aux morts dont elles ont été témoins, Tes- 
prit est confondu et s'abandonne à des rêveries sans fin. 

Certes, il ne faut pas songer à évoquer complètement toutes ces 
étranges , vulgaires ou touchantes figures qui se sont succédées à la 
même place, durant plusieurs siècles; mais si Ton pouvait seule- 
ment leur dérober quelques traits caractéristiques , assister à quel- 
ques-unes des fêtes où elles ont joué un rôle dramatique ; si l'on 
pouvait encore suivre les diverses transformations de Tabri de pierre 
ou de bois à Fombre duquel leur existence s'est écoulée , qui a re- 
tenti de leurs chants, de leurs cris de bonheur, qui, plus souvent 
peut-être, a vu couler leurs larmes, cette revue rétrospective, même 
fort imparfaite, pourvu qu'elle fût sincère, aurait un grand charme 
pour plusieurs , et serait un utile enseignement pour tous. 

Mais si Ton veut que cette étude devienne fructueuse, il faudra se 
h&ter de s'y livrer^ car les éléments qui serviraient à édifier son 
œuvre, disparaissent rapidement. On s'acharne sur cette pauvre 
arrière-garde du passé avec une émulation inflexible. Les logis 
gothiques succombent, les uns après les autres, sous les coups re- 
doublés du marteau et le dédain du goût moderne; bientôt, hélas! 
ils auront tous mordu la poussière sur le champ d'honneur, sans 



LA RUE DB L'OISBLLERIB. 361 

qa*un seul survive pour nous donner Vidée de la splendeur et de la 
grâce pittoresque de ses contemporains. 

Notre ville, si riche naguère en édifices publics et privés de ces épo- 
ques brillantes où florissait une architecture nationale , ne tardera 
pas, si l'on n'y prend garde , à les perdre jusqu au dernier. Il y a vingt 
ans à peine, on admirait leurs rangs nombreux, leur flère atti- 
tude; mais comme dans un bataillon carré, après une défaite , l'en- 
nemi a fait irruption de tous côtés, et nous assistons impassibles 
à cette extermination impitoyable , comme si , un jour, elle ne de- 
vait pas nous causer un amer repentir. 

Parmi les ruines, ou plutôt les nouveautés, qui se multiplient de 
toutes parts, un petit coin privilégié de notre vieille cité restait seul 
debout. Il avait conservé, comme par miracle, un ensemble par- 
fait. Tout y platt , jusqu'à son nom. A l'aspect de la rue de l'Oi- 
sellerie, on se croit en plein xvi^ siècle ; rien n'y manque : logis de 
chêne en colombages bariolés des plus gracieuses fantaisies , bouti- 
ques à l'ombre d'auvents sculptés, étages en encorbellements gar- 
nis de frises capricieuses; fenêtres barrées par des meneaux, ou- 
vertes pour encadrer des bouquets aux riches couleurs ou de frais 
visages de jeunes filles ; pignons pointus et penchés sur la rue , 
comme pour y jeter un regard curieux et jaser avec la façade voi- 
sine ; enfin des toits aigus et développés pour préserver de l'atteinte 
des neiges et des pluies de notre humide climat. Pendant l'éclat du 
soleil , des effets merveilleux de jour et d'ombre sur ces plans si va- 
riés, où les prismes de la lumière aiment tant à se jouer, et, pen- 
dant la nuit, un aspect plus saisissant encore, de mélancolie et de 
poétique harmonie, par les clairs argentés de la lune se détachant 
sur des fonds de ténèbres. Nous voudrions mieux peindre ce spec- 
tacle qui nous a ravi tant de fois , contemplé de cette porte Ange- 
vine au souvenir patriotique, et du haut de la rue Baudrière toujours 
si belle , et que nous n'oserons pas trop vanter, de peur de voir nos 
éloges se changer bientôt en regrets ; mais ne pouvant rendre , se- 
lon nos désirs, le magique tableau que nous avons encore sous les 
yeux et dont nous ne sentons point assez le prix, parce que l'habi- 
tude efiace ses mérites, nous empruntons la description suivante, 
car nulle part nous n'avons trouvé mieux reproduites les chastes et 
mystérieuses beautés de nos chères cités du Nord. 

Dans une des œuvres les plus élevées d'Octave Feuillet, DaUla, 
Marthe supplie son père de quitter Naples et de la ramener en Alle- 
magne, son pays natal. Le Nord, s'écrie- t-elle, est ma patrie : 

«Si longtemps que j'aie vécu sous ce beau ciel italien, je m'y sens 
toujours exilée... Mon visage même me rappelle que j'y suis étran- 



362 RBVUB DB L*ÂNJOU. 

gère... Mes yeux cherchent sans cesse un nuage dans cet étemel 
azur!... Je n'étais point née pour Féclat de cette vie en plein soleil... 
Cette agitation, ce langage turbulent, ces passions bruyantes et 
factices du Midi m'importunent.... J'aspire à Vombre et au silence. 
Je serais heureuse d'enfermer ma vie près de la vôtre dans une 
vieille maison flamande à*vitraux d'église., dans un de ces intérieurs 
austères et paisibles qu'on voit dans les tableaux et qu'animent quel- 
ques bonnes figures de voisins allemands à demi éclairées par la 
douce lueur du foyer... J'aimerais ces longues soirées d'hiver qu'on 
passe sous le manteau d'une antique cheminée, continuant le travail 
et la causerie de la veille , tandis que la neige s'amasse au dehors 
sur les toits gothiques.... et que la bise murmure à la porte les lé- 
gendes de Noël... Voilà mon Allemagne. » 

Eh bien! cette idéale vue d'intérieur, nous la possédons en réalité. 
Dans quelques jours , elle n'existera plus; et pourquoi ? Pour élargir 
de quelques pieds un passage dont chacun se contentait depuis plu- 
sieurs siècles , et au moment où l'ouverture de la rue de la Bouche- 
rie recevra le trop plein, s'il en survient, de la rue Baudrière. Quand 
nous aurons abattu cette pauvre rue de l'Oisellerie, qu'on appelerait 
ainsi à cause de sa décoration en volières, si son nom ne lui eut pas 
été donné par la profession de ses anciens habitants, quand on l'aura 
remplacée par des châteaux de carton, plus ou moins vulgaires, y 
marchera-lron plus droit , et surtout en aurons-nous le cœur plus 
content? 

Nous possédons cependant un fécond sujet d'études. Pour entre- 
tenir la puissance inspiratrice, les artistes ont besoin de contrastes, 
d'objets de comparaison. Nos jeunes architectes qui, dans un bril- 
lant concours, viennent de donner une preuve remarquable de sen- 
timent et de consciencieuses recherches , vont perdre une source 
précieuse d'observations sur le goût , sur le savoir d'autrefois dans 
les édifices civils et particuliers. 

Cet arrêt de mort de l'une des principales curiosités de notre ville 
est d'autant plus regrettable, qu'il n'émane point de l'autorité et 
qu'il n'est amené que par un conflit d'intérêts privés, par une occa- 
sion, en quelque sorte , fortuite. Nous devons cette justice à l'admi- 
nistration qu'elle a résisté de tout son pouvoir à l'obligation d'exé- 
cuter un plan qui a force de loi. Elle a éludé jusqu'aux dernières 
limites la nécessité de prendre un parti , dans l'espoir de réaliser le 
projet de dégagement des murailles de l'Evèché ; mais la dépense 
considérable de ce travail en a jusqu'ici empêché l'exécution , et l'on 
a dû y renoncer, sans qu'on puisse compter désormais en voir l'ac- 
complissement. 



LA RUE DE L'OISELLERIE. 363 

Encore si Ton rasait tout le pâté qui s'étale au pied de Tenceinte 
de rEvêcbé , et si Von mettait à nu les assises de briques romaines 
du palais des prêteurs, y aurait-il une excuse! Une terrasse monu- 
mentale, couverte de vases de fleurs et dominant les environs de ces 
galeries dix foi? séculaires , aurait de la grandeur et répondrait fiè- 
rement à nos doléances. Mais remplacer nos jolis édifices tout an- 
gevins par de banales constructions , voilà ce qui nous attriste et ce 
que nous ne pouvons comprendre. 

Ah ! s'il s'agissait d'une question de salubrité, de purifier un quar- 
tier infect , au moral comme au pbysique , la rue de la Boucherie , 
par exemple, à la bonne heure! Nous sacrifierions de grand cœur 
nos prédilections architectoniques et invoquerions la hache purifi- 
catrice, dut-il nous en coûter les gracieux logis qui voilaient les 
extrémités de cette même rue, d'indigne mémoire. Mais à la rue de 
rOisellerie , rien de pareil. Elle est habitée par les plus honnêtes gens 
du monde, et elle n'est pas plus dénuée que d'autres de ces deux 
propriétés inaliénables des créatures de Dieu : l'air et le soleil , biens 
si précieux que les chefs-d'œuvre de l'art ne peuvent pas les com- 
penser. ( 

Ne craignons pas de l'avouer, pour le suy^^ de nos préoccupations, 
son histoire n'est point féconde en événements. Péan de la Tuilerie, 
l'exact chroniqueur de Tintérieur de notre ville, n'en dit mot, et à 
peine si nos investigations sur son passé nous ont fourni quelque 
faible lumière. Jadis notre jolie rue n'avait pas un nom aussi poéti- 
que; elle s'appelait rue de la Poulaillerie. Il est vrai que la corpora- 
tion des poulaillers n'était point à dédaigner. Grâce au penchant de 
leurs compatriotes , chez qui n'a point dégénéré le goût des nopces 
et festins, grâce surtout aux joyeux avènements et réceptions des 
princes, aux anniversaires sans nombre , dont le retour était célébré 
avec pompe dans le bon vieux temps , les poulaillers voyaient si bien 
prospérer leurs affaires, qu'à l'époque de la translation des Grandes 
boucheries ils feignirentd'oublier ce commerce du voisinage qui rap- 
pelait trop ostensiblement le leur; ils remplacèrent leurs modestes 
réduits par de vastes hébergements, ainsi qu'on appelait alors les 
habitations confortables , et décorèrent leur quartier du nom gra- 
cieux d'Oisellerie. 

Cette invention était habile, car elle ne démentait pas l'origine do 
la fortune de ses auteurs , et maintenait ces dénominations spéciales 
qui indiquaient si bien les professions d'alors et dont la place Neuve 
était en quelque sorte le centre; ainsi se groupaient ou s'étendaient 
autour d'(îlle les rues de rAiguillcrie, Baudrièrc (de baudrier), Cha- 
peron nière (de chaperon), etc. Quant à la place elle-même, notre 



364 RBTUE DE L'ANJOU. 

naïf poète des Noëls angevins, nous a chanté ses mérites dans ces 
vers si connus : 

La place Neuve un coq-d'Inde, 

Poules et chapons , 

Offrit à ce roi digne , 

De vouloir très bon : 

Et puis la Chaussée Saint-Pierre , 

A Joseph donna 

Un beau livre de prières , 

Qu'il prit et serra. 

Depuis Urbain Renard , Fillustration gastronomique de la place 
Neuve s'est respectueusement maintenue. Toutefois , de nos jours , 
elle a perdu un de ses soutiens les plus recommandables, et ne 
compte plus qu'un représentant. Il est vrai que les traditions et la 
popularité de celui-ci ont, depuis longues années, acquis le droit de 
suppléer au nombre. 

Nous ne connaissons point d'acte important qui ait eu pour théâtre 
la rue de l'Oisellerie. Seulement, dans un vieux titre, écrit en latiu 
et réglant les limites entre les paroisses Saint-Maurice et Saint- 
Pierre, on voit que Josselin , Goscelus Turonensis , sénéchal d'Aiyou, 
avait pour logis la maison de l'angle de la rue Saint-Laud, que 
nous avons toiyours vu occupée par un magasin de modes. Dans la 
maison vis-à-vis , celle de M. Bart , était placé le bureau des chan- 
geurs : stationes capsorum. 

Si l'histoire de ce petit coin de la cité ne présente point dé faits 
mémorables , il est à croire qu'elle n'a pas été témoin de ces épisodes 
sanglants que d'autres ont vu si souvent se succéder dans nos dis- 
cordes civiles et religieuses. Grâce à sa décoration pittoresque , la rue 
de l'Oisellerie a dû briller lors de rentrée des rois de France , qui 
étaient toujours arrêtés par quelque pompeuse surprise au carrefour 
de la Porte-Angevine. Nous avons encore pu juger son lustre d'au- 
trefois par l'effet merveilleux que produisent, à la procession du 
Sacre , les vieilles tapisseries parsemées de paons et d'oiseaux de pa- 
radis qui trouvent un cadre naturel dans les façades en colombages. 
Rien ne devrait être plus respectable que ces harmonies , que ces 
populaires musées, car ils transportent les enfants dans un monde 
enchanté et rappellent aux vieillards une foule de riants souvenirs. 

Conservons donc, de grâce, quelques images de notre passé. Si 
elles ne nous plaisent pas , pensons un peu à ceux qu'elles enchan- 
tent. Ceux-ci sont en si petit nombre, nous répondra-t-on peut-être, 



LÀ RUE DB L'OISELLBRIB. 365 

mais nous pouvons invoquer la postérité , au moins quelques-uns 
de ses représentants. Que diront nos arrières-neveux si nous ne leur 
léguons qu'une grande ville vulgaire , ressemblant à toute autre, ne 
conservant aucun asile, aucun refuge pour un souvenir, une 
pensée de reconnaissance et d'amour, où la vie s'écoule froidement 
sans trace des ancêtres et sans affection d'enfance? Ils nous accu- 
seront d'avoir décoloré notre héritage et glacé tout leur avenir. 
N'auront-ils pas raison de proférer ces plaintes, que nous n'enten- 
drons plus, il est vrai, mais qui pèseront sur notre mémoire? A 
combien de titres serait utile la préservation d'un spécimen de la 
cité de l'ancien temps, d'un coin modeste même, mais qui nous fait 
pénétrer dans l'intimité de gens qui là ont técu de longues années » 
après lesquelles ils ont disparu, emportant avec eux le secret de leur 
existence toute entière , si leur demeure intacte n'en révélait encore 
une partie. Nous n'avons plus que deux échantillons de la vieille 
ville, l'un formé par le groupe des échoppes si pittoresques, d'une 
couleur si chaude, qui entoure le chœur de la Trinifé; et l'on va les 
abattre pour élargir la route impériale, et aussi pour délivrer le 
monument de parasites dangereux. Au moins , là existe un motif 
grave. L'autre précieux reste est notre pauvre rue de l'Oisellerie. Le 
premier donne l'idée de la vie des petits artisans d'autrefois, le second, 
du négoce de plus haut étage. Quel stget d'études inépuisables pour 
l'histoire des vieilles maisons ! A qui les rattacher désormais, si l'on 
n'a plus sous les yeux le moindre vestige des forjnes extérieures 
qu'elles adoptaient et qui en annonçaient tout d'abord le caractère? 
A un point de vue secondaire, si Ton veut, mais important en- 
core, le respect des œuvres du passé est d'un avantage considérable. 
Comment se plaire à visiter des lieux tous semblables, tous em- 
preints d'une uniformité commune, affadissante? L'étranger, le voya- 
geur, traverseront rapidement des villes qui se ressembleront toutes 
et qui ne lui présenteront aucun attrait original , aucun signe par- 
ticulier. Si nous n'avions pas si follement dispersé ou dégradé nos 
richesses, si nous avions conservé dans leur pureté nos églises, 
quelques monastères, notre Hôtel-de- Ville , notre Palais des Mar- 
chands j des fragments au moins de nos fortifications, de tout cet 
ensemble si curieux que rien n*empêchait d'entretenir avec toute 
la vigilance désirable, notre ville serait devenue, sans rien perdre 
d'un autre côté, le rendez-vous des artistes, de tous ceux qui obser- 
vent avpc sentiment, et même de tous ceux qui croient bien voir. 
Que l'on parcoure l'Italie , l'Angleterre , la Belgique , et dans ces in- 
telligentes contrées, respectueuses envers leurs traditions, on ap- 
prendra le prix inestimable d'une particularité importante par sa 



366 RBVUB DE L*AnJOU. 

beauté ou par son ancienneté, et Ton saura combien rapporte 
d'honneurs et de profit à ceux qui sont assez prudents pour ne point 
tuer la poule aux œufs d'or, la récompense de leur discernement et 
do leur patriotisme. 

Arrêtons-nous donc dans cette œuvre aveugle d'anéantissement 
irréparable. Tout n'est pas détruit encore, et, quoique bien appauvri, 
notre trésor de reliques monumentales n'est pas épuisé. Quand 
particulièrement, elles ne nous inspireraient nul souci, soyons 
bienveillants pour leurs sincères admirateurs. Ils sont plus nom- 
breux qu'on ne pense; seulement ils n'ont pas tous la conscience 
de leur prédilection. Que d'âmes naïves s'éprennent de passion inex- 
pliquée pour de cbers' souvenirs du premier âge; que d*enfants 
du peuple, au retour de l'armée ou de longs voyages, ont versé de 
douces larmes en revoyant les flèches de Saint-Maurice, et ont salué 
avec reconnaissance la petite porte cintrée, au seuil de laquelle ils 
ont reçu l'adieu suprême d'une mère ! 

Tant il est vrai que la pierre et le bois ont aussi leur éloquence et 
leur sentiment, et lorsqu'ils ont été mêlés intimement aux joies 
et aux deuils de la famille, à Tillustration de la patrie, on ne nous 
repoussera pas, quand, après l'immolation de tant de victimes, nous 
nous écrierons, au nom de ce que l'on a de sacré dans le cœur : 
Grâce„ grâce pour les dernières! 

L. COSNIBR. 



NOUVELLES 



OBSERVATIONS SUR ROLAND 



ET SUR 



LA CHANSON DE RONCEVAUX. 



Le titre de ce travail semblera peut-êlre étrange , au premier 
coup-d'œil , dans une Revue spécialement consacrée à l'Anjou et à 
son histoire. Quel rapport y a-t-il , va-t-on se demander, entre notre 
province et une vieille chanson de Geste, dont le héros semble moins 
appartenir aux temps historiques qu'à la race fabuleuse des Artus et 
des Tristan? Sans réclamer pour notre travail plus d'importance 
qu'il n'en mérite , nous allons montrer cependant que ces Observa- 
tions ne sont pas tout-à-fait hors de leur place dans la Revue de 
l'Anjou , puisqu'il existe un lien , peut-être plus étroit qu'on ne 
pense, non seulement entre Roland et FAïqou, mais encore entre 
Roland et Angers. 

Nous avions toujours remarqué avec quelque surprise cette déno- 
mination de comte d'Angers que M. de Tressan attribue perpétuelle- 
ment au paladin Roland, dans sa traduction de l'Arioste. Ce titre est 
pour le spirituel traducteur l'équivalent exact du nom de Roland. 
Il n'use pas d'autre périphrase pour varier son style. 

L'Arioste cependant ne qualifle pas Roland de ce titre. Il le nomme 



368 RBVUB DB L'ANJOU. 

tantôt chevalier, tantôt comte ou prince A'Anglante (1), empruntant 
visiblement cette périphrase au vieux roman italien des ReaU di 
Franda, où il est en effet raconté comment Roland fut le fruit des 
amours secrètes de Berthe, sœur de Charlemagne, et d'un cer- 
tain Hilon , comte d' Anglante. On sait que le roman des ReaU di 
Francia n'est qu'une compilation de nos vieux romans carlovin- 
giens, lesquels, avec ceux des cycles postérieurs, pénétrèrent de 
bonne heure en Italie, comme dans le reste de l'Europe. Nous avions 
inféré de là que cette dénomination d' Anglante pouvait fort biçn 
n'avoir été que la corruption italienne de Fadjectif latiu Andegaven- 
sis, en remarquant d'ailleurs que Gabriel Chappuis, qui, dès 1576, 
donna une traduction de VOrlando, rend toujours l'italien cavalier 
d' Anglante, principe d^ Anglante, par comte d'Angliers, dont Angiers, 
vieux nom d'Angers, ne paraît être que l'abréviation. Nous avons 
eu la satisfaction de voir nos conjectures confirmées par le savant 
M. P. Paris, lecpiel nous a informé que dans un très ancien roman 
latin le père de Roland est en effet désigné par le titre A'Andegavensis 
ou quelquefois de Andegams. 

Nous n'avons pas sous la main le texte de ce roman latin ; mais 
nous pouvons heureusement le remplacer par un passage non moins 
décisif, que nous fournit encore H. Paris, dans une de ces curieuses 
analyses qui donnent tant d'intérêt au xxii' volume de VHistoire 
littéraire delà France. 

Dans le roman des Quatre fils Aimm, on lit cpie « Charlemagne, 
» après un voyage à Saint-Jacques de Galice , était de retour à Pa- 
» ris , d'où il se préparait à marcher contre les Gascons , lorsqu^un 
» jeune varlet, vêtu d'une pelisse fourrée, de houses d'Afrique, 

(1) Canto xii, st. 66. 

Ma non diro d'Angelica orpiû innante; 
Che moite cose ho da narrarvi prima , 
Né sono a Ferraù ne a Sacripante , 
Sin a gran pezzo , per donar più rima. 
Da lor mi leva il principe d' Anglante , 
Che di se vuol che innanzi agli altri esprima 
Le fatiche e gli affanni que sostenne 
Nel gran disio che a fin mai non venne. 

— « Mais je ne dois plus parler à présent d'Angélique ; il nous reste trop de choses 
à raconter avant de revenir à Ferragus et Sacripant. Le comte d'Angers doit occuper 
tout entier mes chants; ne dois-je donc pas peindre tous les maux, toutes les fetigaes 
que ce paladin essuya dans sa constance à suivre Tobjet de ses vains désirs , etc. * 

Voyez aussi chant i®', st. 57; chant xu , st. 5. 



LA CHAI9S0N DE ROLAIVD. 369 

» garnies de Téperon d'or, fier du regard , beau de visage et bien 
» formé de corps, descend au perron du palais. Il entre, suivi de 
9 trente jeunes damoiseaux couverts de robes vermeilles , dont le 
» plus ftgé n'avait pas encore le menton garni de barbe. Le varlet 
» salue Cbarlemagne, qui l'interroge : 

» Amis, cil te garise qui vint à raenconi (Jésus-Christ) ! 

9 Dont es-tu, de quel terre, et comment as-tu nom? » 

» — Sire, dist li vallés, RoUans m'appelle-on , 

» Et fuis nés en Bretaigne, tôt droit à Saint-Fagon ; 

» Fix sui vostre seror, à la clere façon , 

9 Et le buen duc d'Angiers qu'on appelé Hilon (1). » 

Remarquez maintenant que le roman , sur le point dont nous trai- 
tons, se trouve complètement d'accord avec l'histoire; ce qui n'a 
rien d'étonnant. Qu'est-ce, en effet, que ces vieilles chansons? Des 
récits embellis, agrandis par l'imagination populaire, mais fondés 
en quelque partie sur la réalité. Ainsi , les traditions latines sur 
Evandre, sur l'arrivée des Troyens en Italie, longtemps regardées 
comme fabuleuses , ont été successivement reconnues pour vraies à 
mesure que la lumière s'est faite sur l'histoire des anciens peuples du 
bassin de la Méditerranée. II en est de même de Roland. Ce héros 
dont, pour le dire en passant, l'Arioste a étrangement défiguré l'aus- 
tère et noble caractère, n'est point du tout un héros de fantaisie , un 
personnage imaginaire. Des témoignages authentiques démontrent 
qu'il n'a pas moins* sûrement existé que Cbarlemagne lui-même. 
C'est en effet par le litre de comte de la Marche de Bretagne , Britan- 
nid limitis cornes, que Roland est désigné par le biographe do 
Charlemagne, Eginhart: 

« Charles , dit-il , ramena ses troupes saines et sauves. A son re- 
» tour cependant, et dans les Pyrénées mêmes, il eut à souffrir un' 
9 peu de la perfidie des Basques. L'armée défilait sur une ligne 
9 étroite et longue, comme Ty obligeait la conformation du terrain 
9 resserré. Les Basques se mirent en embuscade sur la crête de la 
9 montagne qui, par l'étendue et l'épaisseur de ses bois, favorisait 
9 leur stratagème. De là, se précipitant sur la queue des bagages et 
9 sur l'arrière-garde destinée à protéger ce qui la précédait , il la 
9 culbutèrent au fond de la vallée, tuèrent, après un combat opi- 
9 niâtre, tous les hommes jusqu'au dernier, pillèrent les bagages, 
9 et, protégés par les ombres de la nuit, qui déjà s'épaississaient, 
9 s'éparpillèrent en divers lieux avec une extrême célérité. 

(1) Histoire littéraire de la France, t. xxii , p. 683. 

24 



370 RBVUE DB L'àIVJOU. 

» Les Basques avaient pour eux, dans cet engagement, la légè- 
» reté de leurs armes et Tavantage de leur position. La pesanteur 
«désarmes et la difficulté du terrain rendaient, au contraire, les 
» Franks inférieurs en tout à leurs ennemis. Egghiard, maîtrc-d*bô- 
» tel du roi, Anselme, comte du palais, Rolland, œmmandanl de la 
» frontière de Brelagne, et plusieurs autres, périrent dans cette oc- 
» casion. Le souvenir de ce cruel échec obscurcit grandement dans 
» le cœur du roi la joie de ses exploits en Espagne (1). » 

Or, cette dénomination de frontière de Btelagne est assurément 
assez étendue pour qu'il soit permis de renfermer, dans le pays 
qu'elle comprenait, Angers et la partie de TAi^jou située sur la rive 
droite de la Loire. Angers , qui commande les riches vallées de la 
Mayenne et de laSarthe, dut avoir, sous Charlemagne, la même 
importance stratégique qu'on jugea qu'elle avait sous saint Louis, 
et dont le château actuel est la preuve vivante (2). — Enfin , à l'appui 
de l'expression même d'Eginhard, Roland est désigné quelquefois, 
dans notre Chanson, par le nom de Marquis. 

Âpres i vint un païen, Climorins ; 

Cler en riant a Guenelun 'I ad dit : 

« Tenez munhelme, unches meillorne vi! 

Si nos aidez de RoUans li marchis, 

Par quel mesure le pofissum hunir! » 

(Chant I", V. 52). 

Ces diverses considérations nous ont amené à conclure que le 
titre de comte d'Angers, toujours donné à notre héros par M. de Tres- 
san , doit être pris beaucoup plus au sérieux que ne pourrait le faire 
croire la manière habituelle de cet auteur. Ce ne serait point d'ail- 
. leurs la première fois que le célèbre écrivain , comme Voltaire, son 
admirateur, aurait déguisé le nombre et l'exactitude de ses connais- 
sances sous cette légèreté de style , qui était le ton de l'époque. — 

' (i) In quo praDlio Eggihardus rcgiae mensœ praepositus , Anselmus cornes palatii, et 
Hruodlandus Britannici limitis prxfectus, cum aliis compluribus interficiuntur.— Vito 
Carolimagni, n^ 9. — (Monumenta Germani» hislorica.) 

Après le récit de la bataille de RoDcevaux, qui ne présente rien de plus que ce que 
nous apprend Eginhard , Tauteur de la Chronique du manuscrit de la Bibliothèque 
impériale, 10307-5, probablement écrite par un Viennois, dit : En cesta batalia 
mori Engibaldus , li prevoz de la labbla del rei, e Anseumes, comps de palais, e 
RoUanz de Loubara, comps de Bretagnie , et maint autra. 

(2) Voyez l'Histoire de saint Louis en Anjou, par M. Lemarchand. Revue de 
l'Anjou, livraison de novembre-décembre 1853, p. 4G3. 



LA CHANSON DE ROLAND. 371 

Puisse celte circonstance appeler quelque intérêt sur les observations 
que nous allons présenter après beaucoup d'autres , dont quelques- 
uns sont nos maîtres , sur un poème consacré à célébrer les derniers 
exploits et la mort glorieuse de Tun des premiers comtes d'Angers 
à la fameuse retraite de Roncevaux. 



Malgré Tinjuste oubli qui si longtemps a fait dédaigner les tradi- 
tions de notre âge héroïque , ce nom de Roncevaux est demeuré fa- 
meux. Privé depuis des siècles de ces chantres errants, dont les récits 
transmettaient de génération en génération la mémoire des grandes 
choses^ le peuple de France néanmoins en a gardé fidèle mémoire; 
et ce nom de Roncevaux, inséparable du nom de Roland, réveille 
encore aujourd'hui le souvenir d'un grand deuil national. 

Interprètes naïfs des goûts , des sentiments , des préférences du 
vulgaire, comment nos vieux jongleurs auraient-ils passé sous si- 
lence les exploits et la vie du héros, que du x* au xrv« siècle, toute 
la France se plut à considérer comme le vrai miroir de la chevale- 
rie? Jamais les rhapsodes grecs laissèrent-ils dans l'ombre le fils de 
Pelée et de Thétis , pour consacrer préférablemcnt leurs chants à 
Hénélas ou Antiloque? La mort de Roland a donc inspiré une Chan- 
son , comme disaient nos pères, un poème, dirons-nous, que, sous 
le rapport de la composition , des caractères et de la couleur épique 
on s'accorde à regarder comme la plus belle de nos chansons de 
Geste , mais qui parait n'être cependant que la dernière partie d'une 
composition plus étendue. 

Je ne me propose de traiter ici , ni de la date, ni de l'origine , ni 
de l'auteur controversé de cet antique monument, non, certes, par 
indifférence ni par dédain pour ces importantes questions. Mais, les 
étonnantes dissidences qui existent sur ces différents points , entre 
les meilleurs critiques , suffiraient à me détourner de ce dessein , si 
je n'avais d'ailleurs mon insuffisance pour